Effets du racisme ordinaire

Dimanche, vers 6 heures du matin, à la sortie du vol Nairobi – Paris, aéroport Roissy- Charles de Gaulle. Deux policiers de la PAF se sont dépêchés en avant des postes de contrôle pour vérifier les passeports dès la descente de l’avion. Dans la file, je suis derrière une jeune et superbe jeune femme noire, qui tend son document au fonctionnaire de police. Celui-ci le consulte d’un air dubitatif et examine consciencieusement chaque page :
–    « vous voyagez beaucoup, madame… »
–    …
–    « vous êtes allée récemment en Egypte ? »
–    « oui… »
–    « c’est bien, l’Egypte, c’est bien… »
–    
–    « allez, vous avez beaucoup de chance, madame ».
Tout cela dit sur un air goguenard. Après, vient mon tour… évidemment, moi, c’est autre chose, coup d’œil rapide sur mon passeport, et puis clin d’œil qui veut établir une connivence :
–    « vous n’êtes pas allé en Egypte, vous, hein ? »
–    « euh, ben non »
–    « bon, allez, vous irez un jour »
Sous-entendu : les noirs voyagent, pendant que les blancs travaillent, mon brave monsieur, et n’ont pas tout leur temps pour voyager.

Mardi, métro, ligne 13, vers midi. Affluence. Comme d’habitude. Une jeune femme debout un peu corpulente, au regard doux. Elle a le bras gauche dans le plâtre, et un sac à main en bandoulière. Entre un jeune au physique maghrébin. Elle s’efface pour le laisser passer, et aussi vraisemblablement pour protéger son bras. Ce faisant, elle appuie son bras sur son sac. L’homme part en invectives : « ça y est, vous croyez que j’en veux à votre sac ! », « mais non, monsieur, je vous assure, vous voyez bien, j’ai le bras dans le plâtre ». L’autre continue, il dit son exaspération de faire partie d’une communauté stygmatisée, « il n’y a pas que les Arabes qui sont pickpockets madame ! ». Elle, elle continue de se défendre, « j’essaie de m’effacer car je sais que je tiens beaucoup de place » dit-elle presque au bord des larmes. Au bout d’un moment, lui perçoit qu’il s’est trompé, qu’elle est sincère. « Oui, je sais madame, je vous crois, excusez-moi, j’ai cru que… mais vous savez, on devient parano avec ce soupçon général contre nous ». Ils en sont maintenant à rivaliser d’excuses. A la station « Place de Clichy », ils descendent tous les deux, ils s’excusent encore mutuellement et se séparent en se souhaitant une bonne journée.

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Retour d’Afrique – bis

Décidément l’Afrique ne me réussit pas. Je projette d’y aller et je n’y vais pas ou bien je me prends les pieds dans le tapis, comme cette fois où je fus saisi d’un malaise vagal chez les Dogons… Je m’y prends mal avec l’Afrique parce que je n’y connais rien, que l’atmosphère étrange, mi-magie mi-sorcellerie, ne me vaut rien, que je ne sais pas ce que j’y fais, quel rôle je dois y tenir, que l’attitude des Africains me désoriente, que j’y ai le sentiment d’être obscurément manipulé, que peut-être je souffre de ce que Pascal Bruckner appelait « le sanglot de l’homme blanc ».
Et puis ces voyages sont trop courts, deux semaines seulement. Ils viennent à un moment de l’année où l’on est pris à autre chose, à son travail, ses recherches, ses préparations, où l’on n’a pas toute sa tête à soi et à ça. En tout cas pas au « ça » de l’Afrique. Alors que voit-on ? (puisqu’on reste uniquement dans le « voir »). Evidemment on voit des gens, des gens bariolés qui vont au long des routes sur de longues guiboles et d’un pas ample, des gens qui se réunissent au marché, des gens qui veulent qu’on les ignore alors que nous, on est là pour les regarder. Avec les bêtes c’est plus facile. C’est réputé ne pas penser, ou alors dans un monologue interne si loin du nôtre. On aimerait savoir ce que se disent deux girafes. J’avais imaginé un jour qu’elles philosophaient entre elles. Mais en tout cas, elles ne nous disent rien, les girafes. Elles se contentent de nous regarder avec un œil étonné.

Et les lions ? les lions eux, ils se balancent, ils s’en balancent. Repus, ils dorment, gare à eux seulement s’ils ont faim, mais là dans la torpeur de leur sieste d’après repas, on pourrait venir leur compter les griffes. Et les antilopes agiles, et les gazelles délicates, qui se mêlent aux babouins qui les protègent, ne sont-elles pas d’un autre monde ?Rhinocéros qu’on voit au loin, hippopotames qui se mouillent, cela surgit d’un décor, comme dans un livre d’enfants qui énumérerait les merveilles du monde, et on nous les montre comme tels, on nous les donne à voir, servis comme sur un plateau  à des touristes exigeants comme des enfants, justement, et qui veulent en voir toujours plus, encore et encore. En contrebas de la lodge, il y avait un village de bushmen misérables à qui un employé de l’hôtel tenait à ce qu’on rende visite. Malaise. Malaise des fausses rencontres, des regards qui craignent ou qui espèrent. Malaise des rapports non maîtrisés parce qu’on n’y a pas pensé avant, qu’on n’a pas de concepts, justement, pour penser « ça », qui vous tombe dessus comme une grêle non prévue, dont vous sortez peu fiers, parce que vous avez donné quelques billets pour vous dédouaner.

Le Kilimandjaro était notre but. Inutile de dire que je l’ai raté, car lui aussi était trop dur pour moi à apprivoiser. A l’occasion, j’ai enfin compris que je n’étais pas fait pour les hauts sommets. Il était temps. Malheureusement, j’ai entraîné dans ma chute d’autres que moi. On dira qu’étrangement, il y avait abondance de neige sur le Kili, cette année-là. Que, contre toute attente, elle donnait même de la glace. C’est de cela que j’ai eu un peu trop peur. Bref, j’ai abandonné à 5400 mètres, c’était encore loin du but. Bien sûr, on dira qu’auparavant, il y avait eu le Mont Meru que tout le groupe avait gravi. Mais ce n’était que 4500 petits mètres. Et là au moins, il n’y avait pas de neige, la descente n’était donc pas glissante.


Reste le meilleur : le plaisir d’avoir marché dans la cohésion et l’amitié, avec un groupe de gens de la même famille, cousins de Suisse et du Canada, auquel s’était joint un de leurs amis. Merci à eux d’avoir été ce qu’ils étaient, avec leur bonne humeur, leurs pieds sur terre, et il le fallait bien pour marcher neuf jours durant par étapes de parfois quatorze heures. Bravo à P. que l’on n’aurait jamais imaginé, tellement peu sportive elle paraissait, capable d’un tel exploit, au point que l’ami québécois confessait en avoir eu les larmes aux yeux. Bravo aux deux frères qui ont su vaincre l’adversité et atteindre Uhuru Peak et redescendre, le tout en une dizaine d’heures. Bravo à l’épouse québécoise qui a su se décider à temps, et dans la bonne humeur, pour redescendre alors qu’elle commençait à souffrir de l’altitude. Bravo et merci à Y. l’organisateur (et à Road_to_Patagonia), qui a su mettre sur pied une organisation remarquablement huilée. Et, comme on dit dans les avertissements des livres, après avoir remercié ceux qui nous ont aidé : s’il y a des fautes, elles ne sont dues qu’à l’auteur.

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poème départ

On partirait loin vers des orages passagers, des brumes noires, des torrents de lave incandescente, on arrêterait l’aiguille du temps et on verrait s’épanouir indéfiniment les joues fraîches de l’enfant, auréolées de blond et de rires d’étoile. On finirait par mourir mais par simple inadvertance, histoire de faire se souvenir de nous. On mélangerait les teintes, les eaux pures pour diluer de grands soleils et au moment où on monterait dans l’arche, on se retournerait une dernière fois pour attraper aux branches la dernière papaye ou le dernier avocat.

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Arrêt pour voyage

Demain….

ce blog ne reprendra qu’à mon retour… dans une quinzaine de jours (pas de halte cyber en prévision entre temps… ou alors, ce sera exceptionnel)

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Millions can’t be wrong

Quand Michèle Alliot-Marie propose les services de la police française au régime tunisien de Ben Ali au nom de leur compétence et de leur aptitude à réprimer les grandes manifestations sans violences, on s’insurge à juste titre contre cette manière de « voler au secours » d’un régime honni (on sait maintenant en plus que la même M-A-M avait de bonnes raisons de soutenir ledit régime). On fait moins attention à ce que cela signifie aussi en matière de démocratie, et qui nous apparaît avec la crise égyptienne. Alors que le monde occidental entier retient son souffle et que les meilleurs chroniqueurs s’attendent à ce que l’immense mobilisation du Caire fasse vaciller le Raïs, (un million de manifestants dans les rues de la capitale égyptienne ne peut qu’être un événement décisif), le même monde et les mêmes chroniqueurs ne trouvent pas anormal qu’en France, des manifestations d’ampleur semblable, s’étant déroulé à plusieurs reprises, n’aient produit… aucun résultat. Tout cela parce que nos régimes démocratiques auraient appris, selon M-A-M, à gérer de tels évènements, qui désormais ne font plus peur. Ainsi, grâce aux progrès de la technique répressive (réprimer sans violence…), ils peuvent se vanter aux yeux du monde de pouvoir traiter des millions de gens dans les rues comme un épiphénomène.
Les millions ne sont donc pas tous les mêmes, contrairement à ce que martelait le slogan publicitaire analysé dans les années cinquante par le célèbre linguiste Zellig Harris.
La volatilisation des millions de marcheurs français par des ressources de maintien de l’ordre serait ainsi une autre manière de donner corps au « Monstre doux » évoqué par Raffaele Simone.

photos 20 minutes, foule au Caire, foule à Paris

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Un curieux hommage BD à l’Egypte

Quand un pays (et quel pays !) occupe le haut des pages de l’actualité, on a tendance à lui voir partout des hommages involontaires, hommages dont on ne sait s’ils seraient appréciés des acteurs… ainsi de cette superbe bande dessinée récente, due à Maryse & Jean-François Charles et à Francis Carin : Ella Mahé, centrée sur le passé de l’Egypte : passé glorieux au moment des pharaons, passé de pays colonisé au temps de Napoléon III et de Ferdinand de Lesseps, un temps où Le Caire parlait français et où l’on perçait le fameux canal grâce aux coups de pioche de millions de fellahs. Les temps changent : aujourd’hui, les descendants de ces fellahs sont dans la rue. Elle Mahé, la princesse des sables, la jolie fille aux yeux vairons, va devoir ajouter un chapitre à ses aventures, du moins on l’espère.

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Michel Serres: l’appartenance et l’inclusion

On tombe toujours sous le charme en écoutant Michel Serres. Voilà quelqu’un qui n’est pas un philosophe au sens où on pourrait l’attendre (quelqu’un qui argumente, qui analyse), disons juste un penseur, un visionnaire, quelqu’un qui a des intuitions et les fait partager, qui part d’images qui frappent, les développe et à force de métaphores nous conduit parfois à des évidences que nous ne percevions pas, mais aussi – c’est le risque de ce style – à des « évidences » qui pourraient s’avérer fausses. Un philosophe, un écologue, un conteur, un poète à sa manière capable de tenir en haleine des foules impressionnantes : je ne m’attendais pas ce matin, en venant à 9h30 à la MC2, à trouver autant de gens levés un dimanche matin encore plus tôt que moi, et prêts à défendre leurs places avec autant de fougue.
Michel Serres, venu parler de « la crise » (« sommes-nous vraiment en crise ? ») a commencé son exposé par une anecdote : il lui fut donné, en 1989, de vivre un tremblement de terre de 7°2 dans la Silicon Valley. Il en garde un souvenir à la fois terrorisé et émerveillé. Le tremblement de terre, dit-il, n’est qu’un frisson superficiel à l’échelle de la terre : il est préparé de longues dates par des mouvements telluriques profonds. Ainsi sont les crises, et nous devons tenter de remonter aux changements lents qui sont advenus pour les mettre en place. Ces changements sont liés à de grands évènements : un événement est d’autant plus grand qu’il ponctue une période longue, mais il n’est alors pas annoncé comme tel. Premier événement pour Michel Serres : la fin du néolithique, qui fut la période de la naissance de l’agriculture et de la domestication et qui s’achève lorsque, aux alentours de 1970, se désertifient les campagnes (1,1% de paysans de nos jours, contre 90% il y a à peine un siècle). Avez-vous vu cela annoncé dans le journal ? [M. S. a le don de ces formules rhétoriques qui tiennent en éveil l’auditeur, un conteur, vous dis-je].
Autres grands évènements : bien sûr le bond extraordinaire dans l’espérance de vie (Musset promettait aux jeunes filles de 18 ans six ans de recherche de l’amour, six ans d’amour et une dizaine d’années pour se préparer à la mort, ce qui nous amène vers trente ans), et puis la disparition de la douleur : Louis XIV, le potentat, hurlait de douleur chaque matin et chaque soir à cause d’une fissure anale. Un médecin peut rencontrer aujourd’hui des hommes de soixante-cinq ans qui n’ont jamais souffert. Ces grands évènements transforment, à n’en pas douter, nos conceptions du monde : on ne fera pas partir à la guerre un jeune qui a encore une espérance de vie de soixante ans devant lui, comme on le faisait de celui qui n’avait qu’un faible capital d’années. Et la morale. La morale était un extraordinaire moyen de lutte contre la douleur : dans toutes les civilisations et les religions, des règles étaient édictées pour aider le pauvre mortel à endurer le mal, mais si nous n’avons plus de douleur, pourquoi chercher une morale ? [Cet après-midi, j’entends à la radio dans une émission sur la mort, une femme s’interroger : pourquoi dois-je mourir, si je n’ai pas de douleur ?]
Bref, les temps changent… Bob Dylan le chantait déjà, n’est-ce pas ?
Mais comment passer de ce constat à une réflexion politique ? Après tout, ce que nous dit Michel Serres, nous le savons, nous nous le répétons chaque jour. Oui, nous sommes en paix en Europe depuis soixante quatre ans. Oui, nous sommes entrés dans l’anthropocène. Oui, Facebook est une invention extraordinaire, le premier cas dans l’histoire où cinq cent millions de personnes adhèrent à un mouvement (c’est-à-dire comme le dit joliment Serres, un nombre « équipotent » à l’humanité toute entière). Mais que savons-nous faire de cela ? que savons-nous faire de ce savoir intime ? Métaphore encore : celle du navire sur lequel nous sommes embarqués, nous sommes l’équipage et nous nous disputons, mais si une avarie survient, n’allons-nous pas tous nous tourner en commun vers la nécessité de réparer ? dit Serres. Mais n’est-ce pas qu’une métaphore ? Et si l’avarie met longtemps à se manifester ? Et si cette lenteur autorise des diagnostics différents ? et si nous sombrons sans nous en rendre compte ?
Et puis encore : cette belle histoire que nous raconte Michel Serres (un peu comme l’Oncle Paul du Tintin de notre enfance), n’est-elle pas avant tout celle de l’homme occidental ?
De l’homme, d’abord : là une dame de l’assistance se fait entendre, prenant d’ailleurs le pauvre philosophe un peu à contre-pieds, lui qui avait prévu, dit-il, de parler de la situation des femmes. Mais un peu tard. Il s’en défend. Lorsqu’il intervient dans des entreprises, face à des parterres (qu’on imagine) plein d’hommes influents, il les salue en leur disant : « Bonjour messieurs les talibans ! », ceux-ci sont outrés, mais il demande alors à ce que les femmes se lèvent, et il y en a bien peu (toujours). Nous connaissons ce constat-là. Que faire ?
Et de l’occidental ensuite, mais ça, curieusement, personne ne le lui a dit. Or, c’est un grave problème : la douleur disparue, l’espérance de vie allongée, est-ce là le destin d’un enfant népalais ou d’un habitant des hauts plateaux andins ? De quel droit faisons-nous semblant de croire que l’enchaînement rationnel des choses est celui qui caractérise le destin général de l’homme alors que ce n’est que celui de l’homme occidental ?
Rendons grâce toutefois à Michel Serres de quelques sorties lumineuses, sur l’identité notamment. Et le ridicule de « l’identité nationale », qui sonne comme une contradiction : « nationale » c’est l’appartenance, rien à voir avec « l’identique », qui, lui, signe une personne unique, intersection de tous les ensembles auxquels elle appartient. C’est une faute logique. Une faute mathématique. Je souscris [avec la réserve toutefois que je dirais plutôt que la confusion, au sens mathématique, est plutôt entre appartenance et inclusion, mais nous ne chicanerons pas : l’idée revient au même].

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Etats généraux

J’arrive vers 11h30 à la MC2. Objectif : débats des « Journées du Renouveau », organisés par Libé et Marianne. Il est nécessaire de prendre une réservation (gratuite) avant d’entrer dans une des salles où ont lieu les débats. C’est l’heure de Mélenchon (qui débat avec J. F. Kahn), mais aussi celle de Védrine vs Bové. Au guichet où se délivrent les sésames : cohue. « Mélenchon ! », « Mélenchon ! », « Mélenchon ! ». La dame s’exécute, distribuant ses tickets « Mélenchon » à toutes volées. Elle-même les brade comme des salades en fin de marché, « demandez mes Mélanchon ! », « Mélenchon ? », « Mélenchon ? ». Quand je balance un sobre « non, Védrine », tous les regards convergent vers moi. Ah bon ? Ben oui, je suis las des effets de manche et des rhétoriques néo-staliniennes (je viens d’apprendre que non content de continuer à applaudir sur la « réussite » de Cuba et les bonnes raisons qu’a la Chine d’opprimer le Tibet, Jean-Luc M. s’oppose à l’enseignement des langues minoritaires, telles que le breton, au prétexte que « les bretonnants auraient collaboré pendant la seconde guerre… ». On vole haut avec Jean-Luc M.) .
Dans la salle, José Bové a commencé son plaidoyer pro-européen (je ne le savais pas si pro-européen) et je suis prêt à l’applaudir. Comment nier que si nous voulons en effet résoudre des problèmes aussi complexes et vitaux que l’énergie et les transports, nous devons aller vers plus de coordination européenne ? « Utopie que tout ceci », lui rétorque le « réaliste » Védrine. A quoi cela sert-il de s’échiner à proposer des solutions dont de toutes manières les peuples ne veulent pas ? Comment réaliser ce que voudrait Bové (une place prépondérante donnée au Parlement Européen, qui choisirait lui-même les membres de la commission) alors que la légitimité actuelle est du côté des parlements nationaux et qu’on n’imagine vraiment pas ceux-ci se dessaisir de leur souveraineté ? Et en plus imaginer que vingt-sept parlements nationaux suivent cette voie ensemble… avec en plus les possibilités de référendum etc. Utopique, impossible à réaliser. Héroïque, Bové résiste. Il montre ce que l’Europe peut nous apporter… sur le plan de la démocratie même, saluant au passage le travail accompli par la Cour Européenne de Justice, forçant le gouvernement français à prendre en compte des sujets comme les prisons françaises ou la non indépendance des procureurs. Un million deux cent mille signatures : c’est le résultat de la pétition contre les OGM qu’il a présentée, avec d’autres, au membre de la Commission européenne responsable de ce dossier. Il sait que, même si la loi européenne n’est pas encore sortie sur le sujet de la prise en compte des pétitions, celle-ci aura un effet : elle sera prise en compte, d’une manière ou d’une autre. On est loin du mépris affiché en France à l’égard des millions de citoyens qui ont manifesté cet automne et cet hiver contre la réforme des retraites… Védrine est beau joueur mais il souligne que cette Cour Européenne, ce sont les gouvernements nationaux qui l’ont bien voulu, elle n’est pas tombée du ciel, ni d’un vote des parlementaires européens… Et pour lui, tout ne peut se faire que de cette façon.
Ensuite questions de la salle, baroud d’honneur de ceux qui veulent encore y croire, sursaut teigneux d’une dame qui a mal compris (ou feint de mal comprendre) Bové car pour elle « Europe » est uniquement synonyme d’attaque aux services publics (alors que les attaques, en l’occurrence, un seul gouvernement national, l’actuel, est bien capable d’y procéder à lui tout seul…).
Débat riche, certes. Un peu ennuyeux aussi, certes. Et qui laisse un drôle de goût : le réalisme est-il à ce point l’option obligatoire ? Quand on a entendu ces jours-ci les experts du Moyen-Orient nous affirmer avec conviction que la situation en Egypte n’avait rien à voir avec celle de la Tunisie, que là, l’armée était complètement à la botte du régime et que les manifestants n’étaient qu’une minorité, et qu’on voit ce qui est en train de se passer… on peut se demander si les « réalistes » ne sont pas parfois pris de court…
Autre sentiment, un peu contradictoire avec le précédent : et si, dans le fond, tout n’était pas comme ça, je veux dire : à double détente, tenir, d’un côté, un discours volontariste pour que les choses changent, alors qu’on sait que, de l’autre, elles ne changeront pas autant qu’on le souhaite, mais que sans ce discours, elles changeraient encore moins dans le sens qu’on souhaite ? La politique n’est-elle pas inscrite dans cette dualité, qui est aussi une duplicité ? N’est-ce pas là, même, la loi du politique ?

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Langage, ludique et temps nouveaux

Que cherchons-nous qui ne soit déjà connu ? A mieux comprendre le rôle du langage dans la vie de l’espèce (de l’espèce humaine, bien entendu).
Il y a deux moments dans notre appréhension du langage : l’une y voit essentiellement un medium transparent, servant à communiquer et à représenter le monde le mieux possible, l’autre y voit essentiellement sa dimension expressive. Le langage ne se définit pas comme un outil de communication, au sens où le sont les moyens dont usent les animaux pour s’informer réciproquement des ressources et des dangers présents dans leur environnement. Mais plutôt comme manière de construire quelque chose qui fait défaut, la rationalité. C’est ainsi que le voient surtout des philosophes contemporains comme Jürgen Habermas et Robert Brandom.

 

 

 

 

 

 

Vaste programme, comme disait un célèbre personnage… Ainsi, c’est dans nos expressions, dans nos locutions et nos mots échangés que viendrait se loger ce que nous entendons par la raison, et non pas dans une quelconque transcendance métaphysique. Ce que Brandom et Habermas ont en commun, c’est le thème de l’agir : quand nous échangeons par la parole, nous agissons. Nous changeons l’état des engagements et des admissions autour de nous. Quand nous assertons quelque chose, nous entrons dans un jeu, que Brandom (à la suite d’un autre philosophe, Sellars) qualifie de jeu de l’offre et de la demande de raisons. Les « fiabilistes » (ceux qui se contentent de définir une connaissance comme une croyance vraie justifiée) pensent que les concepts que nous utilisons trouvent leur origine dans le règne animal, dans les indicateurs de toutes sortes qui sont utilisés (pensons aux fonctionnements de type « thermostat » dont sont munies de nombreuses espèces). Mais quand un perroquet dressé dit « c’est rouge » face à toute chose qui est rouge, il ne possède pas le concept de « rouge » pour autant car il n’est nullement engagé par ce qu’il dit, même pas à reconnaître que son propos est incompatible avec « c’est vert ». Le contenu propositionnel de ce que nous disons réside dans le fait que cela peut occuper une place de prémisse ou de conclusion dans un raisonnement : il s’agit d’une conception inférentialiste de la signification (et donc non « référentialiste »).
Mais un tel contenu ne pourrait être employé s’il n’était lié à un autre : le contenu représentationnel, qui n’est pas une simple « image » (le concept n’est pas l’alliance d’une forme et d’un contenu) mais le résultat d’une dimension supplémentaire : celle de l’interaction dialogique. C’est parce que nous échangeons et que nous avons des points de vue différents (des perspectives sociales différentes, dirait Brandom) que nous remplissons nos mots et expressions de contenus représentationnels (ils se construisent par différences et oppositions).
Comprendre quelque chose de l’action du langage, c’est donc construire des modèles de l’interaction qui permettent de simuler ces processus de construction de la signification en dialogue. La logique et les mathématiques usuelles ne se sont pas beaucoup intéressées à cela jusqu’ici : on a développé une conception dénotationnelle du sens, dans la lignée des grandes idées des logiciens du début du XXème siècle, Russell, Tarski et d’autres.

On a voulu croire que le langage fonctionnait comme un formulaire, alors qu’il est bien plus que cela, et qu’il faut désormais tenter de l’appréhender comme ce qui nous fait être ce que nous sommes : des êtres en principe rationnels mais avec aussi toutes nos failles.
Parmi les langages qui existent dans les communautés humaines, il en est dont l’importance n’est reconnue que depuis peu : il s’agit des langues des signes. Pourquoi sont-elles importantes, et que nous apportent-elles du point de vue de nos réflexions ? A la différence des langues orales, elles obéissent certes à des contraintes d’ordre physique (on ne peut faire n’importe quels gestes), mais différentes. En particulier, les langues orales sont soumises à la contrainte de succession temporelle : la chaîne parlée est organisée de manière séquentielle. Pas les langues des signes, où les expressions se chevauchent, voire même peuvent être émises de manière simultanée. Cela change la vision sur la langue.

On peut noter que Chomsky lui-même a mis en avant l’idée que ce que la linguistique considère classiquement comme « la langue » contient en réalité beaucoup d’artefacts liés à l’externalisation de celle-ci (les contraintes du canal phonatoire ou bien les ressources limitées de notre mémoire). En s’attaquant aux langues des signes, on peut voir différemment les choses. On doit noter en tout cas qu’il devient difficile de passer sous silence le côté expressivité du langage en le rabattant uniquement sur l’aptitude à décrire. Quand un signant manque de vocabulaire dans son échange avec un autre signant, il invente, et pour cela il use des ressources du mime, autrement dit de l’expressivité permise par son corps et son imagination. Ces gestes sont codifiés par la suite et ils ne ressemblent plus à une pure représentation, mais sont plus expressifs qu’elle, bien souvent.
La mise en relation des stratégies des acteurs du jeu de l’offre et de la demande des raisons, qui s’exerce par toutes les ressources de l’expression, exige une formalisation très fine que, actuellement, seules des théories de l’interaction basée sur des notions de jeu (ce que nous appelons « la ludique », d’après les travaux de Jean-Yves Girard) permettent d’obtenir.
En simplifiant, le langage est un terrain de jeu : les pions sont les phrases que nous avançons au gré d’une stratégie le plus souvent inconsciente, et nous enregistrons, en tant que marqueurs de score, au fur et à mesure, les engagements pris et les validations données. Au terme d’une partie, il reste un bilan, la liste des coups donnés et des coups rendus, et surtout il reste des indications mémorisées sur les manières de re-jouer.
Pourquoi jouer ? Cette question est du même ordre que « pourquoi nous reproduisons-nous ? ». Faisons l’hypothèse que, si dans un cas, nous cherchons à maintenir un capital génétique, dans l’autre, nous cherchons à maintenir un autre capital, unique, propre à l’humain, que d’aucuns appellent le sens.

Quelles retombées pour de telles recherches ? Il y en a peu à court terme sans doute, mais à long terme… qui sait si en 2150 (si l’Humanité a survécu aux catastrophes inéluctables), on ne parlera pas d’autres langues, qui feront peut-être communiquer plus directement les pensées parce que libérées des contraintes physiques de nos langues orales actuelles (en s’inspirant donc des langues des signes) ? Des langues plus faciles à apprendre, des langues à l’usage plus… ludique ?
Les recherches actuelles autrement dit prépareraient-elles l’avènement des langues pour un temps nouveau ?
Nous ne parlerons probablement jamais la même langue (cf. cet article), mais des langues qui auront beaucoup évolué par rapport à celles que nous parlons aujourd’hui.

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Luminy

Cette semaine, séminaire à Luminy, dans le cadre de notre projet financé par l’ANR (« Agence Nationale de la Recherche »). Luminy, campus sauvage. On me l’a confirmé : la forêt est primaire. Nos collègues anglais, se promenant de nuit, ont vu des sangliers en travers de leur chemin. Luminy loin de tout. Arrivé tardivement, un peu après 20 heures, je m’enquiers si je peux manger quelque chose quelque part : rien. Les restau U ferment à 20 heures, et autour il n’y a rien : aucune habitation, aucune boutique, pas le plus malheureux distributeur… si l’estomac gronde en vous, vous êtes condamnés à reprendre le bus, en sens inverse, pour regagner quelque carrefour habité.

Au matin du 21 janvier, on n’en croit pas ses yeux : tout est blanc. Il a neigé pendant la nuit, puis les basses températures ont transformé la neige en glace. Aux alentours, des bus se sont mis en travers des routes, la progression vers la ville a été ralentie. Ceux qui viennent d’Aix mettent deux heures pour arriver.
Mais c’est beau. Notre collègue anglaise m’écrit :

Avant que le petit morceau Francais dans ma tête est complètement disparu encore, je veux vous remercier pour une belle sejours,  avec des grandes idées, le bon manger, et le pays absolument incroyable  – avec la neige, la lumière, et après, le soleil de bonne heure, et la mousse de mer au-dessous de nous-mêmes sur les rochers de la plage.

photo 1 : train TER entre Grenoble et Valence

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