Effets du racisme ordinaire

Dimanche, vers 6 heures du matin, à la sortie du vol Nairobi – Paris, aéroport Roissy- Charles de Gaulle. Deux policiers de la PAF se sont dépêchés en avant des postes de contrôle pour vérifier les passeports dès la descente de l’avion. Dans la file, je suis derrière une jeune et superbe jeune femme noire, qui tend son document au fonctionnaire de police. Celui-ci le consulte d’un air dubitatif et examine consciencieusement chaque page :
–    « vous voyagez beaucoup, madame… »
–    …
–    « vous êtes allée récemment en Egypte ? »
–    « oui… »
–    « c’est bien, l’Egypte, c’est bien… »
–    
–    « allez, vous avez beaucoup de chance, madame ».
Tout cela dit sur un air goguenard. Après, vient mon tour… évidemment, moi, c’est autre chose, coup d’œil rapide sur mon passeport, et puis clin d’œil qui veut établir une connivence :
–    « vous n’êtes pas allé en Egypte, vous, hein ? »
–    « euh, ben non »
–    « bon, allez, vous irez un jour »
Sous-entendu : les noirs voyagent, pendant que les blancs travaillent, mon brave monsieur, et n’ont pas tout leur temps pour voyager.

Mardi, métro, ligne 13, vers midi. Affluence. Comme d’habitude. Une jeune femme debout un peu corpulente, au regard doux. Elle a le bras gauche dans le plâtre, et un sac à main en bandoulière. Entre un jeune au physique maghrébin. Elle s’efface pour le laisser passer, et aussi vraisemblablement pour protéger son bras. Ce faisant, elle appuie son bras sur son sac. L’homme part en invectives : « ça y est, vous croyez que j’en veux à votre sac ! », « mais non, monsieur, je vous assure, vous voyez bien, j’ai le bras dans le plâtre ». L’autre continue, il dit son exaspération de faire partie d’une communauté stygmatisée, « il n’y a pas que les Arabes qui sont pickpockets madame ! ». Elle, elle continue de se défendre, « j’essaie de m’effacer car je sais que je tiens beaucoup de place » dit-elle presque au bord des larmes. Au bout d’un moment, lui perçoit qu’il s’est trompé, qu’elle est sincère. « Oui, je sais madame, je vous crois, excusez-moi, j’ai cru que… mais vous savez, on devient parano avec ce soupçon général contre nous ». Ils en sont maintenant à rivaliser d’excuses. A la station « Place de Clichy », ils descendent tous les deux, ils s’excusent encore mutuellement et se séparent en se souhaitant une bonne journée.

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5 commentaires pour Effets du racisme ordinaire

  1. Ces petits faits, presque naturellement, comme une phrase à la Zemmour (faut-il deux « m » pour ce nom de sept lettres ?), et ceux-là de laisser passer leur petite haine portative…

    « Choses vues », dirait Hugo, et choses qui puent, à l’aéroport ou dans le métro.

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  2. lignesbleues dit :

    brèves de vie, oui mais laquelle ?

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  3. Alain L. dit :

    @lignesbleues : Que voulez-vous dire? Il n’y a qu’une vie, non?

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  4. michèle dit :

    non
    il y a deux vies
    la vraie IRL (plusieurs potes systématiquement me demandent mais c’est quoi IRL, à chaque fois je suis clouée au sol !)
    et la virtuelle, qui n’est pas vraie
    c’est une vie virtuelle

    les uns s’appuient sur la seconde pour magnifier la première
    seules les gourdes se font avoir
    les autres, sumsum corda s’en tirent fort bien, ils jonglent

    sinon l’anecdote du métro, ce qui est bien, dans votre récit, c’est qu’ils aient fini par se comprendre ; chez les maghrébins, les filles prennent pas mal d’avance sur les mecs, déjà au travers des études.
    Eux, j’en suis encore de nouveau le cul par terre, c’est vrai je chois pas mal ces temps, et c’est assez brutal, moi c’est pas l’Afrique c’est la poésie qui ne me réussit pas, eux donc, vont chercher leurs épouses au bled, les achètent, les ramènent.
    Même des gars très cultivés. Et ils continuent d’envisager la polygamie comme une solution d’avenir, alors que nous, les femmes, clairement, la polygamie nous n’aimons pas cela. Plus même, nous sommes contre.

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  5. lignes bleues dit :

    oui Michèle, parce que la vie, force est de le dire (c’est pas qu’une formule) n’est pas la même pour tous ceux que vous évoquez, Alain : le douanier/policier, la belle dame de Nairobi, les protagonistes du métro, vous. les rencontres sont brèves, que de scènes on pourrait écrire… On ne peut qu’imaginer ce que chacun des acteurs pourrait raconter de ces mêmes scènes et ce qu’on imagine est parfois révoltant de tristesse, d’injustice, de bêtise. La situation des femmes, oui, mais pas seulement. Parfois, j’ai un peu la flemme de développer (une certaine résistance-réticence peut-être ?) donc mes commentaires sont incompréhensibles… j’espère que c’est plus clair, mais c’est juste un renvoi de questions que je me pose.

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