Les dimanches du Monde

Les dimanches ne se ressemblent pas. Il y a ceux où la chronique en dernière page du Monde est écrite par Michel Onfray, ceux où elle est écrite par Nancy Huston et ceux où elle l’est par Yves Simon. Les deux dernières sortes de dimanches sont des doux dimanches, surtout ceux honorés de la prose du chanteur-compositeur, musique et poésie sont au rendez-vous. Les hustoniens sont beaux aussi, mais parfois un peu courts : ils nous laissent sur notre faim. On aimerait passer outre l’anecdote. Les frontières ont toujours été un obstacle entre les peuples, seul un doux théoricien comme Régis Debray peut leur attribuer des vertus. Comme si on était à l’abri entre nos quatre murs… L’écrivaine a toujours été angoissée par le passage des frontières. Moi aussi. Elle sait, nous savons, que c’est là que se prennent les décisions les plus arbitraires, que les abus de pouvoir sont hélas les plus tolérés. La frontière est ce non lieu en lequel règne trop souvent un  non-droit. Jocelyn Benoist, le philosophe, voit aussi dans la frontière un travail du concept : c’est qu’il faut bien délimiter, trouver un seuil en deça duquel c’est quelque chose et au-delà duquel c’est autre chose. La transition se fait parfois violente, et elle nous fait violence. Moi qui viens d’être grand-père pour la troisième fois (d’un petit Sacha cette fois), je sais aussi le sens à donner à une autre frontière, dont le passage aussi peut s’avérer non exempt de violence, frontière de la naissance, de la venue à la vie. Mais là, en principe, on ne demande pas les papiers. Ce n’est pas comme pour cet ami de Nancy Huston, né en Algérie, dramaturge devant entrer aux Etats-Unis et à qui on demande de prouver son attachement à la France (afin de s’assurer qu’il ne va pas s’installer là-bas), et se fait refouler. La vie vous accueille sans que personne ne demande de prouver quoique ce soit. C’est après que ça se complique, dans l’édification des identités et des différences. Le titre de l’article de la romancière était : « empathie », elle y souligne que l’on sait depuis quelques années que plusieurs espèces animales connaissent l’empathie. J’ajouterai que le petit enfant est (comme si bien montré par la psychologue américaine Alison Gopnik – cf. billet antérieur – ) lui aussi naturellement empathique, et que c’est après que ça se gâte. Comme si la constitution d’une identité exigeait des barrières, des constructions de différences artificielles là où pourtant règne l’Un (la psychologue relate une expérience où on attribue à de jeunes enfants des couleurs de manière arbitraire, représentant des équipes, au bout de très peu de temps, voilà que les enfants se battent mordicus pour leur couleur, qui est devenue ainsi porteuse de leur identité). Barrières, frontières, Nancy Huston a raison de s’indigner (tiens, elle aussi…) du développement sournois d’un esprit anti-musulman dans notre pays, comme si, dit-elle, « les musulmans formaient une seule même communauté ».
Je vous le disais : les dimanches se suivent et ne se ressemblent pas. Le précédent était un jour sombre, c’était un dimanche avec Onfray. Un tout autre style et une toute autre idéologie, mais la tribune se rattachait aussi au thème des frontières. Voilà une manière d’en constituer une des plus primaires (et des plus bêtes, disons-le, ce qui est ennuyeux quand même pour quelqu’un qui se prétend « philosophe ») : prenez tout ce que vous détestez, et faites en un amalgame solide, que vous qualifiez de « pensée unique », agitez le tout, et vous obtiendrez en creux le portrait d’un parfait petit imbécile qui ne vibre que de son ego. Dans ce « tout » informe qualifié de « catéchisme post-moderne », vous trouvez, en vrac : le libéralisme, l’idée que l’Europe est une chance pour les nations et pour les peuples, l’idée qu’Internet est un lieu de liberté libertaire, l’idée que l’islam est une religion de paix, la dénégation du fait que le Coran contiendrait « pléthore de sourates antisémites, homophobes, misogynes, phallocrates, bellicistes, intolérantes, célébrant la torture ou la peine de mort », et le fait de taxer de populisme ceux qui, tout simplement… « ont le souci du peuple » ! Avouez que le passage des opinions libérales à la défense de l’islam offre un raccourci saisissant, comme si un libéral genre Heurtefeux avait un immense respect pour l’islam et les musulmans. Les Le Pen père et fille parlent à tout bout de champ de « démocratie réelle » et disent avoir « le souci du peuple », c’est donc probablement à tort, si l’on en croit notre philosophe chéri du Monde, qu’on les taxe de populisme et de démagogie… Reconnaissons à Onfray la belle idée d’avoir fondé une « université populaire », mais quelle tristesse de voir sombrer cette idée au niveau de ce qu’il est convenu d’appeler des discussions de café du commerce.

Et vous, ce dimanche, que fîtes-vous ? Eh bien nous allâmes, une fois n’est pas coutume, nous balader en voiture du côté des Hautes-Alpes et des Alpes de Haute Provence. Un ciel pur apportait un repos cristallin après ces semaines de grisaille, au petit matin pourtant les fenêtres de l’hôtel (petit hôtel à Serres, je vous le recommande si vous allez randonner par là – il y a de quoi faire – ) étaient toutes givrées. Nous avons voulu pousser jusqu’à Sisteron, où il faisait grand froid, il ne restait qu’à entrer dans un café, ou bien à visiter la cathédrale, qui était chauffée, et pleine à craquer. Emouvant contrepoint aux envolées haineuses du pseudo-philosophe, le rite religieux (je n’y connais rien, je n’étais que témoin) recommandait ce jour là que les fidèles s’embrassent entre eux et se saluent fraternellement.

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Une Micheline pleine d’entrain

Quelle jubilation ! Aimant la Suisse (enfin, une certaine Suisse) et aimant les femmes (alors, vous pensez… les femmes suisses !), je ne peux faire mieux que vous aiguiller vers ce billet du blog de Dunia, où il est question de la dernière action de la pétillante et pleine d’humour actuelle présidente de la Confédération, j’ai nommé madame Micheline Calmy-Rey, représentante du Parti Socialiste au sein du Conseil Fédéral. Je rappelle pour les ignorants que la présidence helvétique est tournante, chaque année un membre du Conseil Fédéral est désigné, non sans toutefois être passé devant le Conseil National pour un vote de ratification. Cette année, la présidente a eu un des plus mauvais scores jamais obtenus. Pas étonnant : elle dérange. Regardez cette carte de vœux qu’elle a choisie : là est, paraît-il le scandale. C’est une image tirée d’une vidéo de l’artiste suisse Sylvie Fleury.

« On y voit – dit Dunia – les jambes d’une femme chaussée de talons aiguilles, écraser les boules d’un sapin de Noël. Naturellement la Suisse entière est en émoi. Pour ma part, je suis pliée de rire. Bravo Micheline. Il fallait oser! »

Pensez : un, les boules du sapin, symboles de Noêl… fête religieuse par excellence !
Et puis deux, des hommes s’étranglent : pour eux, les boules sont le symbole d’autre chose et, ce faisant… madame Calmy-Rey révèlerait « sa haine de la gent masculine » !!!

Micheline est souvent caricaturée dans la presse tabloïd sous les traits d’une Cruella (son visage anguleux s’y prête un peu). Elle est en tout cas l’antidote salutaire à une Suisse vieillotte et ultra-conservatrice représentée par l’UDC. Elle incarne la Suisse inventive et créative, celle qui, déjà, s’était illustrée lors de la fameuse grande expo de 2002, mal acceptée par une partie de la population parce qu’elle avait été placée sous le signe d’un léger décalage vis-à-vis de la Suisse ronronnante (les vaches, le chocolat et les géraniums). Déjà une femme s’était fait connaître à l’époque, une vidéaste également, la fameuse Pipilotti Rist, dont on peut voir des œuvres au centre Pompidou (où on pouvait en tout cas en voir dans le cadre de l’exposition « elles au centre Pompidou »). La Suisse mâle et chauvine se voit ainsi contestée allègrement par des femmes jeunes, intelligentes et pleines de drôlerie.

Si seulement, cela pouvait franchir la frontière. Si seulement nos politiques (et en particulier nos femmes politiques) s’en inspiraient, pour enfin nous faire rire. Non pas d’un rire de moquerie ou de dédain, mais d’un rire sain, de ceux qui renversent les tabous et les préjugés, de ceux qui libèrent enfin.

Mais en place de cela, chez nous, on a pris l’habitude de rire DE la politique, et d’installer en héros des amuseurs grassement payés dont c’est le métier de tourner en dérision le politique, pour le grand bien de ceux qui en profitent : d’un côté les tribuns (« qu’ils s’en aillent tous »), de l’autre les patrons de chaînes de radio ou de télé qui encaissent les dividendes. (Lire à ce propos l’intéressante chronique de Jean-Claude Guillebaud dans « Télé Ciné Obs » n°2407 – dont on peut lire aussi ce billet, qui à mes yeux complète mon billet précédent).

Merci Dunia de nous avoir fait connaître cet épisode réjouissant de la vie helvétique.
Pour un petit moment agréable en compagnie de Pipilotti Rist : ici.

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La gauche se meurt madame, la gauche est-elle morte ?

Je m’y attendais à vrai dire depuis un certain temps, et puis les faits se sont accumulés, rendant la chose inévitable. Il y eut, entre autres, l’échec des grèves de l’automne. On aura beau dire, beau écrire, beau essayer de consoler les milieux populaires en leur disant : « mais non, vous n’avez pas tout perdu, c’est match nul, les électeurs se souviendront et Sarko paiera dans les urnes », on n’y croit guère. Les électeurs auront oublié d’ici là et ce qui s’affichera, sur le bloc-notes des réussites et des échecs, c’est que la droite est passée en force et qu’elle a réussi son coup, point. Et on ne saura même plus finalement quelles étaient les raisons de ce mouvement de protestation. La retraite, ah oui, la retraite. A 62 ans ? Mais dans les autres pays, c’est bien plus tard. Et puis, l’espérance de vie s’allonge. Le temps de travail aussi. Des vérités simples l’emporteront toujours. Essayez d’expliquer que, justement, actuellement, les gens aimeraient souvent partir à la retraite à 60 ans mais qu’en fait, pour causes diverses, de licenciement, de compression des effectifs, de vieillesse tout simplement, ils sont contraints de cesser leurs activités bien avant. Essayez d’expliquer que l’emploi des jeunes est déjà tellement réduit et qu’alors si on garde les vieux plus longtemps, il le sera encore plus, etc. etc. Tout cela s’avèrera vérité trop complexe. Des économistes savants vous diront d’ailleurs qu’il n’y a pas de corrélation entre l’allongement de la durée du travail et le chômage des jeunes. On se demande d’où ils tiennent cette certitude… Il ne semble pas qu’en France, cela soit vérifié, à cause en particulier du poids de la fonction publique : si un fonctionnaire s’en va, en principe un plus jeune devrait le remplacer. Certes, on n’en est pas là, puisqu’on envisage en haut lieu que la moitié des fonctionnaires ne soient pas remplacés (alors les hôpitaux, alors les écoles, alors la justice, alors la police… qui déjà fonctionnent si mal… que vont-ils devenir ?) . Mais le fait est que ce genre d’argument n’a pas fait recette : on a renvoyé les étudiants qui l’avançaient à leurs études.
Quel argument a fait recette, à vrai dire ? La droite voulait passer en force, elle y est parvenue (peu lui importait de n’avoir résolu en réalité aucun problème, même quand on se place de son point de vue), et la gauche n’est pas parvenue à faire déborder le débat du cadre étroit où il se trouvait enfermé (car au-delà du problème des retraites, il y avait, il y a, une réelle question de la répartition et de l’organisation du travail en France, notamment entre les « jeunes » et les « vieux »).
La gauche est morte, ou bien elle va mourir. Le meilleur scénario envisageable en 2012 est un duel au deuxième tour entre Sarko et Strauss-Kahn. La « gauche » soutiendra évidemment ce dernier, alors que… DSK, c’est pas vraiment la gauche, entre nous. Alors vous me direz : il faudrait que le PS choisisse un autre candidat, « plus à gauche ». Oui, mais dans ce cas, on est sûr que le candidat en question perdrait. Le gauchissement apparent du discours du PS ne doit pas nous tromper. Nous revivons avec le PS ce qu’on a toujours connu avec lui, et… avant lui, quand il s’appelait SFIO, l’effroyable décalage entre les discours et les actes. Sauf que maintenant, cette « tactique » ne fonctionne plus. D’une part, les gens ne sont pas dupes, et d’autre part ils ne sont plus sensibles à une rhétorique de gauche qui nous fit vibrer après avoir fait vibrer nos pères et nos grands-pères. Sur quelles valeurs était-elle fondée ? J’en vois quelques unes, claires et nettes : d’abord, la solidarité, par-delà toutes les différences de couleur de peau, d’ethnie et de religion, une solidarité qui opère au sein du territoire national mais qui a vocation à s’étendre à l’international. Ensuite le désir si ce n’est d’abolir (ne rêvons pas trop…) en tout cas de réduire les différences de classe.
Pour ce qui est de la première de ces valeurs, je prétends qu’aujourd’hui elle est bien mal en point et que le déficit en la matière est une cause probable de la mort de la gauche.
On a dit (et c’est vraisemblable) que l’une des causes de la défaite de Jospin en 2002 était que le gouvernement d’alors avait trop mis l’accent sur les mesures sociales en faveur des plus pauvres (CMU etc.). Les classes juste un peu moins pauvres se seraient en quelque sorte révolté : « et pourquoi pas moi ? »… de ce « et pourquoi pas moi ? » qui résonne dans les services, les administrations, les centres sociaux chaque fois que des allocations ou des indemnités sont accordées aux plus pauvres, ou, simplement, aux personnes « qui se trouvent y avoir droit ». Je lis (« Le Monde » du 21/12, article de Virginie Malingre) qu’en Angleterre, le pourcentage des gens favorables à davantage d’aide sociale s’est effondré (il n’est plus que de 27%, contre 58% en 1991) et qu’une (courte) majorité finit par rendre responsables les pauvres eux-mêmes de leur pauvreté (un rapport dit que les personnes sondées « fustigent leur paresse » !). « Les pauvres nous agacent » : voici le refrain qu’on risque d’entendre demain à tous les coins de rue quand il s’avèrera que, décidément, tout peut être dit impunément. Dans tous les pays d’Europe, les valeurs de solidarité s’estompent en faveur des replis nationalistes et identitaires. Il est certes démodé de parler de « races », alors on parle de religion : il n’est pas répréhensible selon la loi de s’attaquer aux pratiquants d’une religion, cela en plus, peut passer pour un gage de « progressisme », et même… de « républicanisme », alors allons-y, traquons la burqa et faisons sentir sans arrêt à « tous ces gens-là » qu’ils ne sont pas chez eux. La République a bon dos, comme la laïcité d’ailleurs. Le rejet de l’autre devient le signe de ralliement des démocraties occidentales : même en Finlande (d’après encore un article du « Monde » du 21/12), oui, dans la paisible Finlande, si souvent montrée en exemple, pour son système social harmonieux et ses écoles performantes, un parti s’intitule (ça ne s’invente pas) : « Parti des Vrais Finlandais », et il pointe déjà à plus de 15% de l’électorat. Son terreau ? le rejet des sept mille pauvres somaliens qui ont été accueillis un jour de générosité par un gouvernement social démocrate, et qui sont accusés de tous les maux.
En Italie, l’opprobre et le ridicule disqualifient Berlusconi et pourtant… aucun commentateur ne se risquerait à pronostiquer une victoire de la gauche (ou simplement de l’opposition) en cas d’élections anticipées. La popularité de Berlusconi en dépit de ses frasques s’expliquerait par l’impopularité tenace de la gauche.
L’individualisme forcené de ceux qui ont atteint un minimum de richesse et de statut social, principalement en Europe, est la première cause d’un tel désaveu.
Quant à la deuxième valeur, qui va de pair avec un certain esprit d’égalitarisme, son poids se réduit d’année en année et il y a peu de chance d’assister à une remontée. S’il est peu réaliste d’envisager une société « égalitaire », du genre de la société communiste dont parlait Marx, où il serait accordé à chacun selon ses besoins, en revanche, une belle idée a pu germer autrefois, celle d’une égalité sur la durée, par le biais de l’ascension sociale. Or, pour fonctionner, celle-ci suppose plusieurs choses : d’abord un système éducatif qui fonctionne normalement de manière à corriger les inégalités de départ, et ensuite l’intériorisation de l’idée que pour qu’il y en ait qui montent dans l’échelle sociale, il faut qu’il y en ait… qui descendent, c’est-à-dire qui laissent la place !
Le système éducatif ? n’en parlons pas… il s’enfonce et ne sert de plus en plus qu’à reproduire les inégalités sociales (ce ne sont pas les résultats de l’enquête PISA qui me contrediront). Quant à la deuxième condition, autant en faire son deuil tant les stratégies des familles nanties sont tout entières axées sur le seul but de ne pas faire décrocher leurs rejetons des places qu’elles estiment avoir conquises de haute lutte.
On ne peut qu’enrager, en conséquence, face au discours tellement partagé entre une certaine  « gauche » et la droite visant à fustiger ceux et celles de nos concitoyens qui ne feraient pas suffisamment preuve de volonté d’intégration.
Intégration à quoi ? Lorsque vous avez pris les bonnes places, et que coûte que coûte, vous faites tout pour que vous ou vos descendants s’y accrochent, à quelles places souhaitez vous que s’intègrent ceux et celles qui n’ont pas eu la chance d’être là au moment du partage ? Pensez-vous que les places restantes vaillent la peine qu’on se batte pour elles ? Ne pensez-vous pas alors que, hélas, le repli communautaire ne puisse être envisagé comme solution ? Ne pensez-vous pas que fustiger un tel repli est pratiquer une forme de double peine à grande échelle ? Question subsidiaire : n’est-ce pas une forme de repli communautaire que se cramponner dans une attitude de défense des avantages acquis qui s’arrange volontiers de  l’exclusion d’une frange toujours croissante de la population ?
La gauche ne peut exister (je ne dis même pas « gagner » car je pense que pour « gagner » il faut d’abord « exister ») que si elle parvient à convaincre qu’elle continue de défendre ces valeurs de solidarité et d’égalité, mais hélas, la conjoncture fait qu’une telle défense est loin de garantir le succès…

illustration: Georges Grosz, « les automates républicains », cf ce blog

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2011

Deuxième décennie de notre siècle. Je pourrais renvoyer à la video des vœux de Stéphane Hessel, mais je crois qu’elle a déjà été tellement vue et revue… Deuxième décennie qui s’engage mal, bien mal, se refermant, comme l’a si bien dit l’ambassadeur de France, sur un total échec. Alors, les souhaits… Je les remplace par mes chaleureux remerciements envers tous ceux et toutes celles qui m’accompagnent au long de ces billets, et que j’essaie en retour d’accompagner. Petite communauté très sympathique, qui partage, je crois, goût pour la vérité, qu’elle s’exprime en sciences ou en art ou en littérature, désir de converser sans tralala ni effets de manche, et désir d’humanité. Cela se mesure à nos lectures croisées et à nos commentaires échangés (lesquels commentaires me réjouissent toujours, des plus banals aux plus… longs).

(la tourterelle est de retour)

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Conte de Noël

– Tourterelle envolée )

On m’avait demandé pour le soir de Noël de trouver un conte à lire. A vrai dire, je n’avais pas ça en magasin, mais je me suis dit que je pouvais trouver juste une petite nouvelle à adapter. Et mon choix s’est porté sur une nouvelle extraite de « Saules aveugles, femme endormie », un recueil de Haruki Murakami, le maître japonais du genre et, je dois dire, l’un de mes écrivains préférés. Cela peut surprendre, je sais. Mais à une époque où je ne lisais plus guère que des choses sérieuses, ma découverte de la « Chronique de l’oiseau à ressort » m’avait complètement réconcilié avec le genre « roman ». Je n’avais jamais vu, me semblait-il, tant de fantaisie dans une œuvre littéraire, amenée surtout avec autant de naturel, comme si le plus quotidien des faits divers, la disparition d’un chat ou la perte de ses clés pouvaient ouvrir sur une épopée sans fin, traversée par de grands vents, souvent même ceux de l’Histoire (les scènes de guerre en Mandchourie, dans ce roman, sont parmi les plus stupéfiantes qu’on ait jamais écrites). Enfin bref, la petite nouvelle que j’ai choisie condense en quelques pages une bonne partie de l’univers murakamien : la nostalgie d’une pureté de la jeunesse perdue, la fixation sur une partie du corps des jeunes filles (en général le lobe de l’oreille gauche), des hôtels aux couloirs mystérieux (voir aussi « La course au mouton sauvage »), des vieillards extrêmement bienveillants avec la peau toute fripée et une douce atmosphère, comment dire… juste un peu alcoolisée, comme celles des veillées, justement, qui s’éternisent et où, la fatigue aidant, on en vient à s’épancher un peu plus que d’habitude.
Dans cette nouvelle, un garçon, le narrateur, s’entretient avec une amie. Ils parlent de leurs vingt ans, de la façon dont ils ont fêté leur anniversaire, et la fille a une histoire tout à fait extraordinaire à raconter. Elle travaillait alors comme serveuse dans un restaurant italien chic de Roppongi, et elle n’avait pas pu ce jour là se libérer, d’ailleurs quand bien même se serait-elle libérée… elle n’aurait su quoi faire de ce temps. Au-dessus du restaurant, il y avait un hôtel et dans cet hôtel, une chambre, la 604, où vivait le propriétaire, que personne n’avait jamais vu, sauf le directeur du restaurant qui, chaque jour, à 20h précises, lui montait son repas. Seulement voilà, ce jour-là, le directeur eut un malaise et il fallut le transporter à l’hôpital. Avant de partir il demanda donc à la jeune fille exceptionnellement de monter le repas, et timidement, l’heure fatidique venue (on croirait vraiment un conte de fée), elle s’aventura à l’étage. Le propriétaire était un vieillard minuscule et très ridé qui n’avait pas l’habitude de rencontrer des jeunes filles. Lui demandant son âge, il apprend que c’est son anniversaire et aussitôt se propose de lui offrir un cadeau. Gênée, elle va pour refuser, mais il lui promet qu’il s’agit d’un cadeau immatériel, que, simplement il exaucera son souhait, si elle en a un à formuler. Je passe sur les détails. La fille fait un vœu. Le propriétaire lui dit qu’il est exaucé. Elle ne le reverra plus jamais. Dix ans plus tard, elle raconte cette histoire et le narrateur est surpris, il voudrait connaître la teneur du vœu, savoir si elle a regretté son vœu, s’il a bien été exaucé etc. seulement voilà, un vœu doit rester secret toute sa vie.
Première étape du dénouement : elle a aujourd’hui une existence bien banale, mariée, trois enfants, voiture confortable… il n’y a donc rien eu d’extraordinaire, c’est que « dit-elle – doucement en se grattant le lobe de son oreille – un lobe à la très jolie forme – quoi qu’on puisse souhaiter, aussi loin qu’on puisse aller, on reste ce que l’on est ».
Mais ce n’est pas tout, deuxième temps du dénouement :
« Dis-moi. Si tu avais été à ma place, quel aurait été ton vœu ?
–    le soir de mes vingt ans, tu veux dire ?
–    oui. »
Je tentai de réfléchir à la question sérieusement. Aucun souhait ne me vint à l’esprit.
« je ne sais pas, avouai-je honnêtement. Mes vingt ans sont trop éloignés maintenant.
–    Vraiment tu ne peux pas ? »
Je confirmai avec un signe de la tête.
–    « Alors, tu n’as pas un seul vœu à formuler ?
–    – Non, pas un seul. »
Elle me regarda de nouveau dans les yeux. C’était un regard d’une franchise totale.
« C’est parce que tu l’as déjà réalisé. »

Peut-être ce conte aura-t-il plu à mon auditoire. On peut toujours se demander en effet si, quelqu’ait été notre existence jusqu’à maintenant, elle ne s’est pas accomplie selon nos vœux les plus secrets…

Photograph: Sutton-Hibbert/Rex Features (site du Guardian)

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Happy snow

Hier soir, la route de Cormoret (canton de Berne) à La Chaux-de-Fonds était solitaire et gelée, nous étions, C. et moi, parmi les rares à circuler, il ne neigeait presque plus, seuls des traits fins et lumineux striaient les halos des réverbères comme derniers témoins d’une neige qui était tombée toute la journée. Mais ici, quoi de plus habituel en hiver ? On n’y pense même pas. Demain peut-être il fera, comme chaque année, – 35° au fond de la petite vallée de la Brévine toute proche, mais on n’en fera pas une histoire.

C’est comme ça ici, dans ce petit coin de Suisse romande. La route était donc ouateuse et glissante et, arrivés au rond-point de la Cibourg, là où les routes de Bienne, de Saint-Imier et de la Chaux-de-Fonds se rencontrent, nous sommes partis dans une élégante glissade, comme des patineurs rêveurs. Mais pas de mal, après un tour complet, j’ai réussi à viser juste.

Vue de France, la Suisse évoque inéluctablement l’interdiction des minarets, le renvoi des étrangers délictueux, les banques, Gstaad et ses vedettes people, le dumping fiscal et les villas luxueuses des rives de la Limat. Mais entre Franches Montagnes et mont Chasseral, c’est une autre Suisse. « La » Suisse, dans le fond, existe-t-elle vraiment ? J’en doute. Assemblage de vallées chacune avec son particularisme, confédération de cantons qui gèrent, chacun à sa façon, lois sociales et systèmes scolaires, la Suisse prend les allures d’une Europe en miniature. Nous sommes ici dans la Suisse ouvrière, celle que l’industrie horlogère a rendue prospère.

Saint Imier abrite encore les ateliers de « la » Longines et le vallon vit économiquement des petites usines de décolletage qui survivent à la mondialisation. Suisse à tradition anarchiste : cela peut surprendre. Et pourtant c’est ici qu’eut lieu le premier congrès de l’Internationale Anarchiste, en 1872, réaction aux tendances autoritaires du marxisme. Plusieurs années plus tard les grands révolutionnaires de l’époque se réunissaient à Renan ou dans d’autres villages avoisinants. Le Locle et la Chaux de Fonds restent les seules villes de Suisse à demeurer à gauche, dirigées par des coalitions roses, vertes, rouges. Ce petit quadrilatère jurassien résiste à la gangrène du populisme alpin, qui réunit en une sainte et sinistre alliance, la Ligue du Nord italienne, le parti de Jörg Haider en Autriche et l’UDC helvétique. Puisse-t-il y résister longtemps.

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Noël, faites des enfants


Minie la souris – deux ans et trois mois – dit d’elle qu’elle est encore un petit bébé, ou à d’autres moments qu’elle est un « g’and ga’çon », on ne sait plus, on ne sait pas. Le fait est qu’elle admire les grands garçons et qu’elle aime bien être bébé. Mais pas que. Elle admire aussi les princesses, comme sa presque tante, qui en jette avec sa ligne svelte, ses yeux noirs et ses pas de danse (« P’incess Ma’ion »). Ses discours deviennent incroyablement cohérents, parsemés déjà de « pourquoi ? » et il faut faire attention à ce qu’on fait : tout est rapporté le soir même à sa môman, les mots malheureux qu’on a dits comme les « pa’ yotes » qu’on a données (papillottes bien sûr). Elle s’émerveille de tout, mais en même temps rien ne l’étonne, comme de recevoir en une seule soirée plus de cadeaux que dans toute une année. Son cousin Titoune est plus jeune qu’elle (de neuf mois environ), c’est un téméraire et ne craint pas les chutes. Autour de lui, tout voltige, les coupes de Champagne comme les livres laissés négligemment en bordure des petites tables. Il fait déjà « vroum vroum » avec des petites voitures, se projette en génial bâtisseur en emboîtant des briques de plastique les unes sur les autres, pendant que Minie, elle, se réjouit de donner des soins d’urgence à un chien en peluche sur une table d’opération miniature. Je n’ai jamais cru que la différence des sexes fût innée, pourtant… je n’en crois pas mes yeux : les voilà installés déjà tous les deux dans leurs rôles de futurs homme et femme…

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Génie de l’enfance

Le cadeau de Minie (qui  a deux ans et trois mois)

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Puissance des livres

Un scoop : deux livres fantastiques viennent de paraître, que je me suis empressé de m’offrir en cadeau de Noël, deux livres qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre, enfin… a priori. Ils auront au mois ceci en commun de m’avoir attiré de manière égale. En tout cas, je bazarderais bien cinquante des livres de ma bibliothèque pour ces deux là.
L’un est « le Journal » de Stendhal, en Folio. Quelque chose dont je ne soupçonnais même pas l’existence, ici publié grâce à un magnifique travail d’édition dû à Henri Martineau et Xavier Bourdenet.
« Je pourrais faire un ouvrage qui ne plairait qu’à moi et qui serait reconnu beau en 2000 » disait Stendhal le 31 décembre 1804. « le voici, cet ouvrage – disent les éditeurs – plus lent que les romans à s’installer dans l’amitié des lecteurs, que désarçonnent une liberté de ton, une désinvolture dans l’enchaînement des idées, un solipcisme des sensations peut-être uniques dans l’histoire de la littérature. Il s’agit pour Stendhal, de se saisir dans l’émotion actuelle, dans l’instant, sans recul, sans distance, sans recomposition et dans l’immédiateté absolue du fugace, du mouvant ».
L’autre (je vous l’avais dit, rien à voir) : « L’enchantement du virtuel – mathématiques, physique, philosophie » de Gilles Châtelet, également dû au travail de deux éditeurs patients et passionnés : Charles Alunni et Catherine Paoletti à partir de textes inédits ou devenus introuvables. Piochant au hasard, je relève ceci (p. 169) :
« Pour Grassmann, un texte mathématique rigoureux du point de vue déductif mais n’explicitant pas les « idées » et n’entraînant pas son lecteur dans le mouvement de contemplation (Übersichtlichkeit), n’était pas « scientifique » (au sens de l’époque : systématique, incorporant le concept dans son mouvement). C’était un texte en quelque sorte mutilé de la logique de l’intuition ».
Logique de l’intuition… nous y voilà (à ne pas confondre peut-être avec la logique intuitionniste). Mais n’est-ce pas aussi celle dont Stendhal a su faire preuve ?
J’aime Stendhal depuis l’adolescence et je ne connaissais comme journal, de lui, que « La vie de Henry Brulard », déjà une œuvre qui vous convainc de nouer des liens d’amitié avec cet homme là. Je suis loin de lui ressembler (rassurez-vous ou, au contraire, soyez déçu…) mais peu d’auteurs ont su me faire partager leurs émotions et impulsions, grâce à un style tellement direct, dépourvu de fioritures, allant droit au but.
J’ai vécu ma jeunesse dans la région parisienne, puis, je suis parti pour Grenoble où j’aurai passé la plus grande partie de ma vie… hasards de l’existence est-on accoutumé de dire, hasards, vraiment ? Et si je découvrais qu’inconsciemment c’est le désir de vivre dans la ville où Henri Beyle avait passé sa jeunesse qui m’avait attiré là ?
Quant à Gilles Châtelet, il me rappelle les ouvrages qui m’ont convaincu de faire des mathématiques, comme « Bords » par exemple, ce livre si original de Raymond Queneau.
Puissance des livres sur nos vies (et j’aurais d’autres exemples si un réflexe de pudeur face à la confession publique ne me retenait).

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Turing et nous

Sommes-nous des machines de Turing ? Excusez la brutalité du propos… La question, certains neuro-cogniticiens se la posent, quitte à faire sourire. Le pauvre Alan n’aurait sûrement jamais osé aller jusque là. Alan Turing ? Oui, celui à qui on doit l’invention de l’informatique, par le biais de la réponse au « problème de la décision » posé par Hilbert au début du XXème siècle (est-il possible de répondre par oui ou par non à toute question mathématique, pourvu qu’elle soit posée et formulée dans un bon langage ?), la résolution des codes secrets allemands grâce à la machine Enigma, les prémices de l’intelligence artificielle, mais aussi celui qui souffrit des tracas causés par la justice anglaise, demeurée affreusement victorienne, une condamnation pour homosexualité, la déprime, et la mort par ingurgitation de la pomme empoisonnée, qui fait de lui un Socrate des temps modernes… et celui pour qui seulement l’an dernier fut prononcée une réhabilitation à titre posthume par le premier ministre Gordon Brown soi-même.(voir ici mon billet d’octobre 2009). Alan Turing, donc, en répondant au fameux problème ci-dessus (par la négative, disons-le tout de suite) mit à jour un concept précis d’algorithme. Est algorithme tout ce qui peut se ramener à un enchaînement d’instructions très simples, du genre : lire un symbole sur une case d’un ruban (supposé de longueur infinie), en fonction du symbole lu, passer dans un état ou un autre, dans cet état, se déplacer sur le ruban pour éventuellement y écrire quelque chose, puis recommencer. Cela n’a l’air de rien, mais avec ça on peut (presque) tout faire, c’est-à-dire toutes les opérations arithmétiques, et plus généralement tout ce qu’est capable de faire un ordinateur d’aujourd’hui. Et pour cause, puisque lesdits ordinateurs dérivent du modèle de Turing. Evidemment, il y a des choses que l’on ne peut pas faire et qu’on ne pourra jamais faire (c’est démontré), comme répondre à l’avance au problème de savoir si une machine de Turing quelconque, lancée sur une donnée quelconque, va s’arrêter. Il y a aussi des problèmes qu’on peut théoriquement résoudre, mais en un temps qui croît tellement vite (exponentiellement) en fonction de la taille des données que, pratiquement, on n’y arrivera pas non plus, et tombent là-dedans presque toutes les tâches que nous, humains, savons si bien faire avec un peu d’apprentissage, comme lire par exemple (et comprendre ce qu’on lit), mais aussi des tâches en apparence futiles comme optimiser le parcours d’un voyageur de commerce qui veut visiter ses points de vente pas plus d’une fois en empruntant le circuit le plus court…

(machine Enigma)

N’y a-t-il qu’un seul modèle permettant de calculer ? Non, d’autres ont tenté de résoudre le problème résolu par Turing à partir de bases voisines ou totalement différentes, par exemple la théorie dite des fonctions récursives (ou lambda-calcul), élaborée par Alonzo Church, ou bien le modèle des machines RAM (random access memory) du à von Neumann. La chose intéressante est qu’aucun de ces modèles n’est plus puissant qu’un autre : tous se valent. Tout ce qui s’exprime dans l’un s’exprime dans l’autre. Il y aurait donc une sorte de limite insurpassable de la calculabilité. Evidemment ceci n’est pas démontré, ne peut pas l’être car dès qu’on voudrait le faire, il faudrait nécessairement proposer une définition du calcul selon un certain modèle et cela ne serait alors qu’un modèle de plus et on ne pourrait pas dire que c’est la « vraie » notion de calcul par rapport à laquelle on juge les autres. Néanmoins, on a de sérieuses raisons de croire qu’il en est ainsi et cette idée est formulée sous le nom de « thèse de Church-Turing ».

Dès que les ordinateurs sont apparus, le fantasme est né d’y voir une représentation de la manière dont nos cerveaux fonctionnent. On aurait dû faire très attention pourtant car devaient vite sauter aux yeux de tous les différences flagrantes entre eux et nous, comme leur incapacité pratique à faire certaines tâches dont nous nous acquittons facilement, contrastant avec l’aisance ahurissante dont ils font preuve pour effectuer des calculs qui nécessiteraient de notre part des années de travail…. Mais non, une « solution » était là, il fallait donc trouver la question correspondante !

Dans les années quatre-vingt-dix, de gros espoirs furent fondés sur les machines parallèles. Il est assez évident que, si nos cerveaux fonctionnent si différemment des machines de Turing, c’est parce que ces dernières sont séquentielles (une tâche à la fois) alors qu’il semble que nous effectuions des multitudes d’« opérations mentales » en même temps. On se mit donc à imaginer des machines dites « connexionnistes » (ou à parallélisme massif), mais il apparut que le seuil de la complexité n’était pas franchi pour autant, c’était la durée de l’apprentissage qui s’allongeait exponentiellement au lieu du temps d’exécution. Et puis les informaticiens n’arrivèrent jamais à mettre au point une algorithmique parallèle : nous savons formuler consciemment des algorithmes séquentiels mais pas des parallèles. Et aujourd’hui encore les grands centres de calcul fonctionnent avec des machines à architecture de von Neumann (même si on conjugue les efforts de centaines, voire de milliers d’entre elles au sein de réseaux énormes). Et l’intelligence artificielle n’a pas beaucoup progressé pour autant… renvoyant les rêves d’esprit super-intelligent chers à quelques sectes californiennes au rayon des délires de science-fiction.

Cela n’empêche pas que l’assimilation du cerveau humain aux machines de Turing ressorte de temps en temps. La dernière fois, c’est par la plume d’un neuro-scientiste américain, un certain Randy Gallistel, dont l’ouvrage, Memory and the Computational Brain, semble avoir ces temps-ci un certain succès. Gallistel veut montrer que pour fonctionner correctement, notre cerveau a besoin d’un ruban, comme la machine de Turing, c’est-à-dire en termes un peu moins triviaux, d’une mémoire sur laquelle il soit possible de lire et d’écrire (« a read-write memory »). Pas la peine d’attendre 2010 pour savoir en effet que les problèmes les plus simples à résoudre, vous n’arriverez pas à le faire avec simplement une machine qui se contente de changer d’état interne sans garder la mémoire des étapes antérieures. Ce que fait une machine sans ce genre de mémoire est extrêmement limité, elle ne sait même pas compter… mais si une forme de mémoire est nécessaire (qui en douterait ?), en revanche, elle est sans doute loin d’être suffisante. Or Gallistel pense « révolutionner les neuro-sciences » rien qu’avec cette idée et il s’avance triomphalement en clamant que nos cerveaux fonctionnent « comme » des machines de Turing (et pourquoi pas alors si c’était le cas d’après un des autres modèles inventés pour rendre compte de la calculabilité ?).
Il faut faire, à mon avis, attention à une certaine science moderne, qui élabore des modèles très complexes en partant de bases douteuses. Ici la base est (répétée à profusion) que nos cerveaux calculent. N’importe qui devrait demander alors aux savants cogniticiens qui avancent cet axiome : mais dans quel sens entendez-vous « calculer » ? On se rendrait alors évidemment compte qu’on ne peut pas donner un sens précis à cette notion sans… invoquer un des modèles dont je parlais plus haut. Autrement dit, la réponse à la question « comment nos cerveaux calculent ? » est déjà dans la question, ce qui est fort peu scientifique. On n’ignore pas impunément les limitations constatées en logique et en mathématiques depuis longtemps.

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