Retour d’Afrique – bis

Décidément l’Afrique ne me réussit pas. Je projette d’y aller et je n’y vais pas ou bien je me prends les pieds dans le tapis, comme cette fois où je fus saisi d’un malaise vagal chez les Dogons… Je m’y prends mal avec l’Afrique parce que je n’y connais rien, que l’atmosphère étrange, mi-magie mi-sorcellerie, ne me vaut rien, que je ne sais pas ce que j’y fais, quel rôle je dois y tenir, que l’attitude des Africains me désoriente, que j’y ai le sentiment d’être obscurément manipulé, que peut-être je souffre de ce que Pascal Bruckner appelait « le sanglot de l’homme blanc ».
Et puis ces voyages sont trop courts, deux semaines seulement. Ils viennent à un moment de l’année où l’on est pris à autre chose, à son travail, ses recherches, ses préparations, où l’on n’a pas toute sa tête à soi et à ça. En tout cas pas au « ça » de l’Afrique. Alors que voit-on ? (puisqu’on reste uniquement dans le « voir »). Evidemment on voit des gens, des gens bariolés qui vont au long des routes sur de longues guiboles et d’un pas ample, des gens qui se réunissent au marché, des gens qui veulent qu’on les ignore alors que nous, on est là pour les regarder. Avec les bêtes c’est plus facile. C’est réputé ne pas penser, ou alors dans un monologue interne si loin du nôtre. On aimerait savoir ce que se disent deux girafes. J’avais imaginé un jour qu’elles philosophaient entre elles. Mais en tout cas, elles ne nous disent rien, les girafes. Elles se contentent de nous regarder avec un œil étonné.

Et les lions ? les lions eux, ils se balancent, ils s’en balancent. Repus, ils dorment, gare à eux seulement s’ils ont faim, mais là dans la torpeur de leur sieste d’après repas, on pourrait venir leur compter les griffes. Et les antilopes agiles, et les gazelles délicates, qui se mêlent aux babouins qui les protègent, ne sont-elles pas d’un autre monde ?Rhinocéros qu’on voit au loin, hippopotames qui se mouillent, cela surgit d’un décor, comme dans un livre d’enfants qui énumérerait les merveilles du monde, et on nous les montre comme tels, on nous les donne à voir, servis comme sur un plateau  à des touristes exigeants comme des enfants, justement, et qui veulent en voir toujours plus, encore et encore. En contrebas de la lodge, il y avait un village de bushmen misérables à qui un employé de l’hôtel tenait à ce qu’on rende visite. Malaise. Malaise des fausses rencontres, des regards qui craignent ou qui espèrent. Malaise des rapports non maîtrisés parce qu’on n’y a pas pensé avant, qu’on n’a pas de concepts, justement, pour penser « ça », qui vous tombe dessus comme une grêle non prévue, dont vous sortez peu fiers, parce que vous avez donné quelques billets pour vous dédouaner.

Le Kilimandjaro était notre but. Inutile de dire que je l’ai raté, car lui aussi était trop dur pour moi à apprivoiser. A l’occasion, j’ai enfin compris que je n’étais pas fait pour les hauts sommets. Il était temps. Malheureusement, j’ai entraîné dans ma chute d’autres que moi. On dira qu’étrangement, il y avait abondance de neige sur le Kili, cette année-là. Que, contre toute attente, elle donnait même de la glace. C’est de cela que j’ai eu un peu trop peur. Bref, j’ai abandonné à 5400 mètres, c’était encore loin du but. Bien sûr, on dira qu’auparavant, il y avait eu le Mont Meru que tout le groupe avait gravi. Mais ce n’était que 4500 petits mètres. Et là au moins, il n’y avait pas de neige, la descente n’était donc pas glissante.


Reste le meilleur : le plaisir d’avoir marché dans la cohésion et l’amitié, avec un groupe de gens de la même famille, cousins de Suisse et du Canada, auquel s’était joint un de leurs amis. Merci à eux d’avoir été ce qu’ils étaient, avec leur bonne humeur, leurs pieds sur terre, et il le fallait bien pour marcher neuf jours durant par étapes de parfois quatorze heures. Bravo à P. que l’on n’aurait jamais imaginé, tellement peu sportive elle paraissait, capable d’un tel exploit, au point que l’ami québécois confessait en avoir eu les larmes aux yeux. Bravo aux deux frères qui ont su vaincre l’adversité et atteindre Uhuru Peak et redescendre, le tout en une dizaine d’heures. Bravo à l’épouse québécoise qui a su se décider à temps, et dans la bonne humeur, pour redescendre alors qu’elle commençait à souffrir de l’altitude. Bravo et merci à Y. l’organisateur (et à Road_to_Patagonia), qui a su mettre sur pied une organisation remarquablement huilée. Et, comme on dit dans les avertissements des livres, après avoir remercié ceux qui nous ont aidé : s’il y a des fautes, elles ne sont dues qu’à l’auteur.

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11 commentaires pour Retour d’Afrique – bis

  1. Jean-Marie dit :

    Et si voyager en Afrique n’était qu’un rêve d’enfant, un retour sur les belles images berçant notre imagination d’explorateur, ou bien qu’un essai pour atteindre ce qui est censé être nos origines, ou une expiation pour notre peu reluisant passé colonial… Je n’en sais rien mais, pour moi aussi, c’est un continent qui m’échappe : je ne chercherai plus le rattraper.

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  2. lignes bleues dit :

    mêmes sentiments, mêmes malaises au pays des Dogons : chaleur, fatigue et mal-être, où sont les Dieux d’eau dans les « campements », que faisons-nous là ?

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  3. michèle dit :

    vous ne me découragez pas

    j’irai peut-être par les potiers
    mais j’irai
    un jour
    j’en rêve

    ce n’est jamais facile de voyager quand la différence de niveau de vie est énorme

    merci pour les photos
    je suis contente de vous voir rentré

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  4. Je repense au livre de Michel Leiris, « L’Afrique fantôme ».

    Le safari photo ? Ca vaut toujours mieux que le safari tout court…

    Kilimandjaro : je croyais que ses neiges fondaient irrémédiablement (il ne faut pas se fier aux chansons ni à la biographie d’Heminway par PPDA !)…

    Le principal est sans doute l’expérience humaine au cours de ce voyage.

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  5. Serval dit :

    Welcome back, Alain.
    Le plus difficile dans une aventure, ce n’est pas de partir, ni de continuer. C’est de savoir décider de faire demi-tour.

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  6. alainlecomte dit :

    merci à tous de ces commentaires. Mystère insondable de l’Afrique… mais il n’est pas interdit de penser qu’elle s’éveillera à son tour: les jeunes africains (guides, chauffeurs…) à qui nous avons pu parler en Tanzanie étaient tous très conscients des problèmes de leur pays et très remontés contre les élections truquées qui, là comme ailleurs, installent au pouvoir des régimes qui durent plus de quarante ans. On se concentre en ce moment sur le Moyen-Orient, mais seul le Soudan sépare le Kenya de l’Egypte, et la Tanzanie et l’Ouganda sont juste en-dessous et là aussi… ça bouge!

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  7. Francois Bédard dit :

    Merci mon cher Alain! Juste et bien écrit! Merci encore…

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  8. Quotiriens dit :

    Nos vies sont loin du berceau (tellurique), loin de ces cathédrales nonchalantes aux grands cils, de ces coutumes profondes comme les puits sans eau. Nous vivons dans la grisaille, entre les tours et sous les néons. Misérables repus, mais misérables. « N »otre malaise ne vient-il pas de la vision du gouffre, l’impossibilité de couper les amarres, glisser le bateau ivre, au risque de la vraie misère, celle qui fait gonfler le ventre et tomber les dents?

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