Mauvais rêve

On aimerait bien que tout cela s’arrête, on voudrait bien que tout cela n’ait été qu’un mauvais rêve et que l’on se réveille enfin. Nous sommes au mois de juin. En plein Paris, Strauss-Kahn a annoncé officiellement qu’il était candidat à la présidence de la République. L’annonce a été accueillie avec un « ouf » de soulagement par des millions de personnes en France, qui font confiance à quelqu’un dont toute la presse a vanté ces derniers jours l’action positive à la tête du FMI. Pendant la pire période de crise depuis la création de l’organisme international, DSK a maintenu un cap, proposé des solutions, fait ce qu’il a pu pour aider la Grèce, l’Irlande, le Portugal. Il a introduit dans le discours « FMI » des notions qui n’étaient pas que pur libéralisme, se préoccupant notamment des taux de chômage. DSK candidat, NS n’a qu’à bien se tenir. Déjà les autres leaders du PS s’attendent à entrer dans des primaires de pure forme. DSK est un homme décontracté, calme, qui inspire la confiance. On le dit libertin, amoureux des femmes, mais allons, tout ceci n’est que susceptible de lui attirer la sympathie : on est en France. C’est beau d’avoir un président qui aime la vie. Comme ici, les oiseaux volent dans un ciel lumineux au-dessus du Palais du Luxembourg : je le sais, j’étais encore hier vers midi en train de manger un sandwich sur une de ces chaises métalliques, surplombant le bassin, qu’on peut déplacer à son gré. Je me suis même endormi sur ma chaise.

Et j’ai fait un cauchemar horrible : figurez-vous que DSK devenait un violeur ! que dans une suite d’un grand hôtel new-yorkais, il s’en prenait à une femme de chambre, la forçant à lui faire une fellation. Il avait ensuite essayé de prendre l’avion mais avait été rattrapé par la police, la fameuse NYPD. Dans mon rêve, on voyait nettement les initiales. Plus tard, on le voyait, lui, le futur président, entre quatre molosses, menottes aux poignets. Il était mis en taule (rien que ça, vous vous rendez compte… le rêve se permet toutes les licences). On l’inculpait de sept chefs d’accusation. A la télévision, ses amis venaient prendre sa défense, certains essayaient de l’excuser en disant : « il n’y a pas mort d’homme », d’autres assuraient qu’entre la femme de ménage et DSK c’était parole contre parole, qu’il fallait croire en l’innocence de DSK. Mais alors, s’il était innocent, c’est que la femme de ménage avait menti ? inventé toute cette histoire ? Pourquoi ? c’était un complot, alors. On sentait bien que les pontes du PS pro-Strauss-Kahn perdaient pied. C’était pathétique de voir un Badinter risquer de se décrédibiliser, s’empêtrant et bafouillant face à des journalistes qui demandaient des comptes.

Heureusement, je me suis réveillé. Tout était clair, les oiseaux chantaient. Je savais que le lendemain, DSK allait annoncer sa candidature.

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C’est à n’y rien comprendre

Dominique Strauss-Kahn venait d’être arrêté à New-York, c’était un coup de tonnerre, d’ailleurs Martine Aubry l’avait dit. On ne s’y attendait pas. Tout simplement parce que les petites gens, les gens comme nous, comme moi, comme vous, ceux qui ne comptent pas et servent principalement à voter, n’étaient pas au courant, rêvaient des histoires de fées et voyaient le monde comme la petite maison dans la prairie. Ils n’auraient pas pensé, nous n’aurions pas pensé qu’il pouvait en être ainsi. Peu de temps après, effondré, j’écoutais la radio. Sur France Culture, on diffusait des témoignages d’Hiroshima. De gens qui avaient vu le feu tomber sur eux. Pour qui cela avait été vraiment un coup de tonnerre. Je me suis mis à penser que décidément ce n’était pas comme on pense le plus souvent. On croit en une rationalité, on s’imagine que l’avenir est tracé, qu’il va bon train dans un vide sidéral. Où les choses avancent sans frottement. On croit que l’air est pur et que les choses sont transparentes. Puis arrive le chaos. Arrive n’importe quoi. En réalité nous sommes dans une trame étrange. Les mailles de cette trame sont faites d’une matière étrangère à la nôtre. On croit la deviner, la maîtriser, la connaître. On ne connaît rien. Demain qui sait, la Terre peut s’ouvrir sous nos pieds. Des évènements que nous n’avons jamais prévus peuvent arriver. Peut-être demain la Guerre. La Guerre en Europe, là où on nous a habitué à penser que c’était fini et que tout le monde allait bien s’entendre maintenant. Mais le cours de l’histoire ne s’arrête pas. Peut-être demain, un pouvoir extrémiste va s’emparer des gouvernes de ce pays. Peut-être demain, d’autres pays vont devenir aussi fous. Peut-être ce que nous avions pensé de mieux pour la fin de nos jours et pour la continuation des jours, le fil du temps de nos enfants et de nos petits-enfants, ne se réaliserait pas, mais au contraire des bouleversements, des révoltes qui grondent. Des gens qui se déchirent. Des armées qui se forment. On n’a rien à se reprocher, si ce n’est de n’y rien comprendre.

Salvador Dali – le chevalier de l’apocalyse

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Les Russes à Grenoble

Dans le beau musée de Grenoble, que je conseille à tous les gens de passage, architectes Olivier et Antoine Félix-Faure et Philippe Macary (groupe 6), grandes plages de blanc, enfilades des allées et couloirs, baies vitrées qui, au détour d’une œuvre, vous font penser que la nature est finalement parfois encore plus belle bien encadrée, échappées vers des jardins, des parcs que n’ont pas encore jauni les sécheresses climatiques, parcours somptueux, entre des Zurbaran – des passionnés viennent de toute l’Espagne pour les admirer – Matisse (ah ! les aubergines), et Signac, et Soutine (le bœuf…) et Rousseau et bien d’autres choses encore, ce de Stael aussi, universellement connu (une vue d’Agrigente), ses jaunes, bref on se vautre dans un champ de fleurs d’été, le coryza en moins – à moins que comme Proust, il vous suffise de voir une belle reproduction de rose pour déclencher en vous une crise d’asthme, bien sûr – dans le beau musée de Grenoble donc, Chagall et les modernes, les Russes principalement (évoqué aussi sur le blog de Guy).

Le dire tout de suite : Chagall est un prétexte, une locomotive, un attrape-foule pour qui a encore en tête la fête que lui fit Malraux. Mais Chagall, j’ai lu ça en feuilletant un livre de Paul Nizon dans une librairie de la Chaux de Fonds (mettant en avant les écrivains suisses, forcément), est-il au fond davantage qu’un illustrateur de contes pour enfants ? Bon, d’accord, c’est pas si mal déjà. J’aime raconter à Minie des contes bien illustrés. Mais quand même ça ne fait pas un Kandinsky, ni même un Larionov. Mettons à son crédit que c’est gai, la plupart du temps, ça sonne bien. C’est un hymne au bonheur tranquille, et qui n’aime pas le bonheur tranquille ? A tout prendre, on préfère avoir moins de génie mais être plus heureux, si l’alternative se présente. Si jamais elle se présente…

Regardez ce Chagall : un optimiste forcené. Même quand il peint aux heures les plus sombres la misère des temps de guerre en sa petite ville de Vitebsk (où il était revenu après son illumination parisienne – participation à « La Ruche » autour des poètes de l’époque –, croyant n’y rester que le temps d’une visite, mais la guerre en décida autrement), sous les traits de ce marchand de journaux, il faut qu’il rajoute, point minuscule, juste au-dessus de l’épaule gauche, ce petit personnage rouge qui donne un point de gaîté et d’espoir (mais pas le même sur toutes les versions, à Grenoble, il est vraiment rouge!).

Pourtant autour de lui, on ne rigole pas. On s’agite et on pense, on révolutionne et on prophétise. Les lendemains chanteront grâce à l’industrie et au triomphe des soviets. Constructivisme, suprématisme, rayonnisme… tout cela déjà irradie (ah ! s’ils avaient connu l’énergie nucléaire, qu’est-ce que cela aurait suscité comme hymne à la fée atome…). Ainsi de ce peintre que j’ignorais jusqu’ici : Baranov-Rossiné, auteur d’une grande toile (pas trouvé de reproduction) intitulée « la Forge » et qui vibre au rythme des outils et des machines, la texture elle-même du tableau (les coutures de la toile) épousant le rythme en question. Ou bien évidemment de cette tour de Tatline (réalisée à l’occasion de l’exposition Paris-Moscou de 1977 à Beaubourg) qui prend son envol pour glorifier Lénine, lequel d’ailleurs se retrouve en portrait dans la reproduction d’une salle futuriste, conçue pour être un cercle ouvrier, étonnante de modernisme. Malévitch est là bien sûr, représenté par sa croix noire. Et Pevsner et ses drôles de sculptures, et Pougny (ou Puni) et ses drôles de collages à base d’objets à trois dimensions posés sur un châssis.

Mais celui qui darde les plus beaux rayons sera toujours et encore Wassili Kandinsky. Une œuvre absolument magistrale couronne cette exposition, le fameux «  Im Grau » de 1919, toute en invention de formes et de couleurs délicates. Il est entouré d’aquarelles aériennes qui nous propulsent vers la poésie des formes.

Beau groupe, belle assemblée, mais à y regarder plus avant, on finit par se demander : hormis d’avoir été contemporains, qu’ont eu en commun tous ces artistes ? « Positivistes » du progrès promis à l’homme, chercheurs de formes pures et poètes pouvaient-ils faire bon ménage ?… et Chagall, lui-même, qu’en pensait-il ?

Annexe : Extrait du site de la Tate Gallery :

After the Bolshevik Revolution in October 1917 Kandinsky produced no more paintings for two years. This was partly due to lack of funds; but he was also co-operating with the new government by taking on numerous important roles in the new art institutions of the Bolshevik regime. When he did start to paint again in 1919, his paintings show a simplification of form and a more comprehensible structure. Continuing his developments of two years earlier, White Oval (1919) includes both a strong central shape and a dark, enclosing border. The pictorial space is freer than in his earlier work, more open and less physically dense. The painting In Grey (1919) is subdued in colour, and the shapes are starting to become more sharp edged, verging on the geometric – possibly a response to Kandinsky’s contact with the younger artists of the Russian avant-garde, such as Kasimir Malevich and Alexander Rodchenko.

Ultimately, however, Kandinsky was out of sympathy with the new Revolutionary art. Artists like Rodchenko advocated principles of rationalism; they rejected the idea that a painting could communicate a spiritual experience, and they saw Kandinsky’s art as individualistic and typically bourgeois. In 1921, Kandinsky left Russia, never to return.

pour Dominique Hasselmann:

Alexandre Rodtchenko : L’escalier, 1930

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81 ou le dernier moment?

En ce dix mai, chacun y va de sa verve, de son hommage, de son souvenir de ce jour-là, il y a trente ans. Juste trente ans. Et « le Monde » réédite en fac-similé son numéro historique : « La très nette victoire de M.  François Mitterrand va au-delà du rassemblement de toute la gauche ». Un saint ? Bien sûr que non. Que de couleuvres il nous a fallu avaler, de Bousquet en écoutes téléphoniques et de Rainbow Warrior en Bernard Tapie… Mais il faut répondre à ceux qui voudraient aujourd’hui ramener la présidence Mitterrand à de simples artifices, juger de cette période, comme le fait Cusset, (toujours dans « le Monde », mais celui d’hier) comme d’une période de tromperie, où il suffisait d’un enrobage de beaux mots pour faire accepter une réalité désagréable. (Noter au passage qu’une idéologie en cache toujours une autre, et à la soi-disant idéologie mitterrandolâtre, Cusset répond par une plus obscure : il y aurait selon lui un mouvement social en train de naître, réel, celui-là (comme si l’autre ne l’était pas) même si discret. Je dirais tellement discret qu’on finit par ne plus le remarquer…)

De fait, qui sait si 81 n’aura pas été , contre tous ces critiques fiers de leur « moi, on ne me la fait pas », le dernier moment d’action politique réelle, le dernier moment où on a pu prouver qu’il n’y avait pas que des mots, mais aussi des actes, s’illustrant par des lois, des lois capables de changer réellement la vie des gens, (et oui, contre les sceptiques, le slogan « changer la vie » n’était pas complètement vain). Un article récent sur un ancien de cette époque-là, André Henry, ex-patron de la FEN (Fédération de l’Education Nationale) nous rappelait ce que nous avions oublié : les tickets vacances, juste prolongement des lois de 36 sur les congés payés. Et les lois Auroux qui ouvraient des possibilités de défense nouvelles pour les travailleurs, et, bien entendu, l’abolition de la peine de mort. L’effort fait sciemment pour réduire l’impact de ces décisions politiques est évidemment symptomatique au moment où une telle  réduction provient non pas de ce que leur impact aurait été minime mais au contraire, hélas, d’actions sinistres de la part des pouvoirs de droite qui ont succédé à l’ère mitterrandienne. Le dernier projet d’action n’est pas le moins inquiétant, qui consiste à faire planer une menace sur le RSA, seul revenu auquel peuvent encore se raccrocher les plus démunis.

Ce numéro réédité possède des enseignements à méditer : drôle, de voir en bas de page la publicité du livre de Jean Lacouture sur Pierre Mendès France avec ces mots : « Toute politique n’est pas sale. Toute action n’est pas vaine ». Pas drôle, mais à méditer quand même, cette implacable observation faite par Jacques Fauvet dans son éditorial : « La victoire de M. François Mitterrand, c’est encore et tout naturellement, celle d’un parti nouveau qu’il a bâti avec foi, mais aussi celle de toute la gauche, qu’il a finalement rassemblée et, au-delà d’elle, de tous ceux qui, las d’un pouvoir à court d’idées, aspiraient au changement ».

Si c’est là la condition sine qua non d’une victoire possible… il y a de quoi, hélas, se faire du soucis…

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Retour sur Nature et Idéal

Je suis retourné à l’exposition « Nature et idéal », elle mérite d’être visitée deux fois, une fois pour la découverte et une fois pour vérifier la conformité de son souvenir. Par exemple, cette petite toile si célèbre de Elsheimer, sur cuivre, vous ne la verrez pas, elle n’y est pas, c’est moi qui ai extrapolé. Des Elsheimer, je n’en ai vu que deux, des sujets religieux. Et puis quel était donc ce peintre qui avait de façon si évidente déplacé un monument d’un lieu vers un autre et quel était ce monument déjà, eh bien c’était le temple de la Sybille, sis à Tivoli, et qu’on retrouve en bord de mer… L’auteur ? c’est un quiz. Devinez. Allez, je ne vais pas vous faire moisir plus longtemps : c’est Jan Brueghel. Et puis je ne me souvenais plus très bien de cette fuite en Egypte, pourtant un grand tableau, qu’on ne finit pas de contempler à cause de tous ses détails, enfants qui jouent dans l’eau de la rivière (on pouvait autrefois paraît-il voir un filet de rouge s’échapper d’une bouteille), moutons sur un promontoire, roue de moulin à eau, et la famille sainte réduite à n’exister que dans un tout petit coin, en bas à droite, cheminant avec un âne. Oui, c’est le Dominiquin qui a peint ça. De même que c’est Giovanni Lanfranco qui a peint cet épisode du Roland furieux de l’Arioste, quand Roger délivre Angélique du dragon (« l’hippogriffe »), quelle scène ! quelle étreinte ! c’est qu’il la tient fort dans ses bras le Roger, son Angélique, mais hélas l’instant d’après (enfin, à ce qu’on dit), elle va mordre un anneau qui va la rendre invisible. Mais (question) quand une femme devient invisible, ne garde-t-elle pas quand même ses formes, voluptueuses au toucher ? Après tout, c’est comme si Roger devenait aveugle, qu’est-ce que ça changerait à la force de son étreinte ? En tout cas, c’est l’hippogriffe qui fait une sale tronche.

Mais soyons sérieux, il y en a un dont je n’ai presque pas parlé, la dernière fois, c’est Nicolas Poussin, probablement parce que je ne m’en sentais pas la force. Il s’extrait lui-même de cet ensemble, tellement sa manière de peindre apparaît transcendante. A partir du paysage avec Jean devant Patmos, et de celui avec les funérailles de Phocion, Nicolas Poussin a découvert quelque chose, c’est la géométrie descriptive, l’œuvre de Desargues et on sent tout à coup que les paysages pourraient se multiplier et se complexifier à l’infini, puisqu’on possède un truc infaillible pour les fabriquer. D’ailleurs, toujours à ce qu’on dit, n’avait-il pas inventé une machine optique pour cela ? En tout cas, il y a loin de Carrache à Poussin. La guide d’un groupe disait fièrement que c’était ça « l’esprit français », allons donc madame… cette technique-là, elle aurait aussi bien pu éclore ailleurs, les géomètres savants n’ont pas existé qu’en France. Et il n’y a pas que la technique. Le contraste des teintes, les assortiments osés de couleurs pastel, l’audace de points de vue nouveaux. On entre dans un autre siècle.

tableau : Poussin, Les cendres de Phocion ramassées par sa veuve

NB: diverses contraintes, de nature familiale et de nature professionnelle m’ont tenu éloigné du blog et risquent de m’en tenir à l’écart encore quelques temps…

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Printemps des livres…

Côte à côte, deux écrivains qui ont déjà suscité en moi des rappels de jeunesse : Annie Ernaux  et Philippe Forest. La première au travers de ses premiers romans, courts et directs pour évoquer ce qu’est une vie dans un milieu modeste et le sentiment de presque trahison à s’en éloigner pour accéder à une carrière d’intellectuel. Le second par sa fresque récente portant sur l’histoire de l’aviation moderne incarnée par celle d’un père qui pilotait pour Air France. Comme je l’ai raconté ici, ce n’était pas exactement le cas du mien qui, lui, se contentait de rester au sol pour réparer les avions.

A la première, je tends un exemplaire du petit récit qu’elle vient d’écrire, consacré à la sœur morte qu’elle n’a jamais connue, pour dédicace (à C.). Moi, fièrement : « j’étais déjà venu vous voir il y a deux ans ». Elle, tristement, me corrige : « c’était il y a trois ans… oui, le temps passe ». C’était pour « Les Années ». Trois ans… de quoi écrire trois nouveaux chapitres aux « Années » ? Ce serait même quatre, me dit-elle, puisque le livre s’arrête en 2007. Mais elle m’assure qu’il n’y aura pas de suite. Annie Ernaux est une de ces personnes qui, d’un regard, pourrait vous transformer en statue de sel. Croiser son regard bleu très clair, si clair et si profond en même temps, s’apparente à une épreuve. Elle impose un respect immense. Un peu plus tard, elle s’en va, lente et majestueuse, au bras d’un monsieur venu la chercher…

Pour le second, je n’avais pas apporté le livre pour le faire dédicacer, mais – puisqu’il n’y avait pas grand monde en ce dimanche de printemps radieux où, manifestement, les gens avaient préféré se répandre dans  la nature environnante – je m’enhardis à lui adresser la parole. C’est important pour moi que je lui fasse remarquer que son livre, pour excellent qu’il soit, ne parle de l’aventure aérienne qu’au travers des pilotes, des gens qui ont la tâche « noble », et je lui reproche de n’avoir rien dit des obscurs, des sans grade. Un peu gêné, il me répond que c’est un autre livre qu’il faudrait écrire…

Je n’ai pas de photo, cette fois… par respect pour eux, je n’ai pas osé les mitrailler à bout portant.

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Balance des blancs

Dans sa « Balance des blancs », Jacques Henric décrit l’angoisse des hommes, je dis ici « homme » au sens masculin du terme, et pas générique. Surtout celle des hommes dépassant un certain âge, ceux qui ne brillent plus tout à fait aux yeux des belles jeunes filles, mais qui ont encore, malgré tout, quelques années à vivre (du moins on l’espère), et qui souhaitent que ces années vaillent la peine et soient encore riches de désirs et des plaisirs qu’on en tire. On le sait, ce livre, paru il y a quelques semaines, traite du cancer de la prostate. Il est le pendant d’ouvrages consacrés à d’autres types de cancers, écrits par des femmes le plus souvent, comme ce récit en bande dessinée, dû à l’auteure américaine de BD Miriam Engelberg , qui avait pour titre : « comment le cancer m’a fait aimer la télé et les mots croisés », belle chronique où étaient exposés avec pudeur et détachement les affres du crabe.
Jacques Henric, (voir aussi ici) connu aussi comme conjoint de l’écrivaine Catherine Millet dont le livre exposant sa vie sexuelle avait fait l’effet d’un petit tsunami dans le landerneau littéraire du siècle dernier, ancien communiste, ancien journaliste aux « Lettres Françaises » (feu le journal littéraire créé par Louis Aragon), se retrouve un jour sur le billard, avec à son chevet une infirmière (« sa mèche blonde qui lui barre le front »), afin de subir l’opération la plus risquée pour un homme, celle de l’ablation de la glande magique dont les cellules fabriquent en permanence le liquide prostatique. Risquée pourquoi ? eh bien, pardi, parce que si le chirurgien a la main qui tremble un peu, il risque de rompre ou simplement d’endommager les deux minces nerfs qui passent à proximité et sont responsables ni plus ni moins que de l’érection. C’est vous dire. Et bien entendu, l’opération une fois achevée, la convalescence peut être assez longue. Il n’y a aucune garantie que « ça se soit bien passé ». On imagine le guetteur, qui, à chaque instant de sa vie quotidienne, a une idée qui le taraude, celle de vérifier si ça marche encore. Fort heureusement Jacques Henric fait de cette épreuve à la fois un livre (très réussi) et, comme c’est souvent le cas des épreuves qui nous assèchent, une occasion de re(con)naissance. Le temps est-il balisé ? Cela se passe-t-il comme dans le sermon de Bossuet, autrement dit au moment fatidique, tout notre passé depuis l’enfance se trouve-t-il congédié, amoindri, rendu à son insignifiance face, tout à coup, au surgissement de l’évidence d’un infini qui s’ouvre à soi : l’éternité de la Nuit ?  Non, dit-il, et il s’insurge. « J’ai eu beau jeter la vue en avant de moi, je n’ai rien perçu de l’espace infini où je n’étais pas, j’ai eu beau retourner sur mes arrières, je n’ai rien vu de l’espace effroyable où je n’étais plus. Je me trouvais comme désentravé de ce temps-là où je n’aurais été envoyé que pour faire nombre. Voilà que le proche et le presque immédiat filaient loin de moi, à des années-lumière. Voilà que je ne me lançais plus au-devant d’un horizon qui serait venu vers moi comme le Messie. […] Rappelle-toi, enfant, rappelle-toi tout ! Ce que tu es au bord de perdre exige de ne pas rester en toi». Ne pas rester en toi, ne pas te résigner en quelque sorte. Ne pas te dire que ce que tu as vécu ne valait rien et que ce que tu vivras demain, étant encore dérisoire, tu ferais mieux de rentrer en toi-même (pour prier !). A partir de là, les dates (« broussailles du temps ») s’égrènent, elles affluent, rameutant le passé (« les ai-je attisées pour mieux les consumer, et avec elles les images qu’elles ont ranimées ? S’affronter aux souvenirs serait aussi périlleux que le combat contre les choses »). Dates et pas seulement les dates, les fantômes du passé aussi, les grands écrivains qui ont jalonné nos apprentissages de la vie. De Nerval, Rimbaud, Baudelaire à Aragon, Eluard, Cioran, Breton, Leiris, et même les auteurs persans. Nerval : « dernière éjaculation d’un poète, entre un 25 et un 26 janvier, rue de la Vieille-Lanterne. Le flash dans une nuit de Paris, quand le cou se rompt. Ne m’attends pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche. Un blanc éblouissant. L’érection. Puis le noir, à nouveau. » (Cette phrase, « la nuit sera blanche et noire » que m’avait dite aussi cette jeune ivrogne – forcément suicidaire – aperçue un soir de juin de l’an dernier à la terrasse d’un bistrot de la rue des Ecoles…). Joë Bousquet, « dont une balle allemande avait fracassé la colonne vertébrale ». « Dans une lettre du 27 mai 1918, il parle de cet instant où il s’effondre et où ses bottes s’emplissent de sang comme d’un événement foudroyant, un séisme de l’être, un déchirement allègre qui interrompt ce que Walter Benjamin appellera plus tard la mauvaise continuité de l’histoire. Pas l’histoire avec un grand H ; mais la sienne propre. Paradoxe : c’est au moment où de ses plaies s’écoule et se vide la grande Histoire, probablement comme pour tous les grands blessés de la guerre, au moment où le temps marque un temps d’arrêt, un temps d’étonnement, de saisissement, un temps d’effroi, au moment où il dit que son corps était avec lui comme un chien mort, où il semble tomber dans l’inexistence, qu’il dit être entré dans la vraie vie ». Et tous ceux et celles qui se sont « donnés » la mort, comme on dit, comme si celle-ci pouvait être l’objet d’un « don », d’un cadeau, d’une offrande que l’on se fait à soi même (on songe à Philippe Soupault : « un coup de revolver serait une si douce mélodie »), souvent des noms d’écrivains ayant eu maille à partir avec « le » régime, Essénine, Maïakovski, Marina Tsvetaeva…(beau passage sur la Russie, sur Saint-Petersbourg), mais aussi Romain Gary, l’obsession du suicide d’Aragon, la mort de Pouchkine, tué dans un duel avec l’amant de sa femme (une sublime idiote, lui le premier grand poète romantique, elle prétendument « la grande beauté romantique de son siècle », « pas bien assorties ? pas en harmonie ? Mais si ! ô paradoxe ! lui dans son génie, elle dans la beauté et la connerie. ») duel en forme de suicide.

Autres chapitres, autres merveilles (dans l’art de raconter et d’évoquer) : celui où il est question du tableau de Tintoret (« Suzanne et les deux vieillards ») et le bouleversant « Combien de temps met une femme pour mourir ».

Tintoret, d’abord : Jacques Henric avait eu le projet d’un scénario autour du célèbre tableau. Le film n’a pas vu le jour, mais six ans plus tard, il retrouve le manuscrit. Il y avait deux ambitions dans ce film : renverser la perspective de l’histoire biblique : au lieu de montrer l’inclination lubrique des deux vieillards pour la jeune beauté, étudier ce qui pouvait attirer cette dernière vers les deux mathusalems, suggérant l’idée qu’il peut y avoir mélange des âges si ce n’est mélange des genres. Et puis aussi montrer « la difficulté, voire l’impossibilité pour un homme de l’image de représenter le corps nu de la femme aimée ». Cela donne un chapitre magnifique, qu’il faudrait citer in extenso pour en restituer la beauté. Allez le lire. C’est tellement bien construit et pensé, ce va et vient entre une première scène, celle des acteurs qui vont jouer devant la caméra, une seconde, mettant en scène Suzanne elle-même et les deux vieux, et l’autre scène, la scène du « vrai », où dialoguent par journaux intimes interposés Giacopo Tintoretto et sa jeune compagne Giulietta. Lui, déjà trop vieux pour bander longuement : « Rien n’y a fait. Ni ma folle tendresse, ni les mots fiévreux d’amour que je lui susurrais à l’oreille, ni les images  défilant dans ma tête où je la voyais se dénuder devant un groupe d’hommes soi-disant membres du Conseil des Dix… ». Elle, admirative, et refusant la proposition qu’il lui fait de s’abandonner à un plus jeune et vigoureux : « Il a en lui, depuis toujours,  la ferme certitude que jamais la lucidité de l’esprit et ses moyens de peintre , dont la ferme maîtrise de sa main, ne lui feront défaut. En vérité, sans qu’il l’avoue,  c’est la perte de sa puissance sexuelle  qui provoque en lui ces états d’abattement ».

Ce drame ensuite (que j’ai vu récemment retranscrit en film, celui-là, je crois que c’était dans une récente série télévisée sur la période des années quarante) : l’exécution en 1942, sur ordre du parti, d’une femme suspectée de trahison. Le soupçon était infondé. Cela cachait une sale histoire de rivalité entre hommes. Henric est sans pitié. Il lâche le nom du principal protagoniste, un avec qui, dit-il, pourtant, il s’est laissé photographier au beau temps des « camarades », un homme qui avait, donc, du sang sur les mains. Son nom : Jacques Duclos.

 Balance des blancs ? Une technique dont il faut se servir, paraît-il, quand on a une caméra numérique. « Présenter devant l’appareil numérique ou le caméscope une surface étalon reconnue comme blanche et nommée comme telle par l’œil humain. L’électronique modifie alors les réglages internes de l’appareil pour que cette surface apparaisse blanche lors de l’enregistrement. Cette opération est à refaire chaque fois que l’on change les conditions d’éclairage. On peut aussi délibérément tromper l’appareil en lui présentant une surface non blanche. Ainsi certaines personnes font la balance des blancs sur la peau de leur main pour obtenir des tons plus doux ».  Tout un programme…

Et tant et tant à dire, tant que ce livre a tout pour devenir livre de chevet.

photo J. Henric: Olivier Metzger pour « Le Monde »

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La Terre a tremblé dans l’Isère

Le réseau de détection sismique de l’observatoire de Grenoble (réseau Sismalp) a enregistré, le jeudi 14 avril 2011 à 8 h 30 min (heure légale) un séisme de forte magnitude (proche de 6, valeur encore actuellement mal contrainte) dont l’épicentre est situé à proximité des Adrets (Isère), à 20 km à l’est-nord-est de Grenoble. Les coordonnées du foyer sont 45° 16’N, 5°59’E, 4 km de profondeur.

Qu’on se rassure… ce n’était qu’un exercice.

Occasion pour l’Institut des Sciences de la Terre de donner de nombreuses informations sur les séismes et plus particulièrement ceux de l’arc alpin, en mentionnant les risques encourus notamment par Grenoble (qui, comme chacun sait, est la seule grande ville a abriter une pile nucléaire près de son centre). On sera peut-être un peu rassuré de savoir que si un tremblement de terre de magnitude 6 arrive en moyenne tous les 300 ans (et de magnitude 5 tous les trente ans), un séisme de magnitude supérieure à 7 ne se produirait, selon les modèles, que tous les 3000 ans…

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Les Dogons à Branly (suite)

Dans le très beau récit de Jacques Henric, « La balance des blancs » (j’en parlerai un jour, dès que j’aurai le temps, c’est-à-dire que je me serai débarrassé de quelques publications en cours), je lis ceci (p. 166) :

« Quant à l’ethnologue Michel Leiris, pour avoir participé à la mission en Afrique dirigée par Marcel Griaule, il pouvait se montrer moins naïf que ses amis surréalistes, pourtant aussi anticolonialistes que lui, qui s’extasiaient sans complexe devant l’art nègre. Il savait, lui, et il en a été hanté, dans quelles conditions cet art était parvenu jusqu’à eux. Sa mission avait reçu du ministère des Colonies un « permis de capture », c’est-à-dire l’autorisation de pratiquer de véritables rafles dans les villages du Soudan français. Masques, sculptures, poupées, poteries, rhombes étaient emballés et expédiés vers la France, y compris les objets sacrés comme ces Konos, fétiches couverts de sang coagulé, objets tabous et sacrés, qui furent volés en septembre 1931. Constat dégoûté et culpabilité de Leiris : J’ai bien l’impression qu’on tourne dans un cercle vicieux : on pille les Nègres sous prétexte d’apprendre aux gens à les connaître et les aimer, c’est-à-dire, en fin de compte, à former d’autres ethnographes, qui iront eux aussi les aimer et les piller. Les razzias continuent. »

(portrait de Michel Leiris par Francis Bacon)

Et puis cette notice biographique sur Marcel Griaule, aperçue dans un dictionnaire sur l’Afrique, où on dit qu’en 1941, il remplace à la direction de l’INALCO son ancien maître Marcel Cohen…

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Les Dogons à Branly

L’exposition sur l’art dogon au musée du quai Branly est unanimement saluée comme un événement à juste titre, mais d’où me vient cette impression que l’article de Philippe Dagen dans « le Monde » reste au niveau des généralités de bon aloi, ne faisant que citer quelques faits historiques que toute personne qui s’est un jour un peu intéressée à la question connaît déjà ? Les Dogons, oui bien sûr. Marcel Griaule, Germaine Dieterlin, Michel Leiris, les premières expéditions dès la fin du XIXème siècle, Desplagnes qui ramène des fragments entiers de la falaise de Bandiagara pour les exposer à Paris… où ils sont toujours, la preuve, on les voit, là. Bref un pillage, et c’est dans le fond plutôt triste, mais pas un mot là-dessus. On admettra la thèse officielle selon laquelle l’intérêt porté par l’Occident à l’art de cette zone du Mali l’a en quelque sorte sauvé, comme on admet celle concernant les fêtes des masques actuelles qui, grâce au tourisme, revivraient, et provoqueraient ainsi un nouvel essor de l’art des masques… mouais. Admettons. Les galeristes surtout ont connu un bel essor, en vendant ces œuvres qui sont, en effet, de toute beauté. Exposition qui fera référence, bien entendu. Pensez, un ensemble de 133 sculptures. Remarquez le quantitatif. Oui, c’est bien, 133 sculptures mises ensembles, regroupées par familles (c’est-à-dire origine, style) dans des cubes de plexiglas, mais ça donne un peu le vertige… Alors approchons-nous. C’est en oubliant la quantité et en se concentrant sur quelques-unes que, comme toujours, on les voit mieux, bien entendu. Il y a des styles, il y a des artistes, il y a des maîtres. Comme on parle, pour notre Moyen-Âge, du « Maître de X », il est ici question du maître des yeux obliques, par exemple, dans la région de N’duleri. Il est le seul à avoir fait ça, des yeux en oblique pour ses figures de femme (ou d’hermaphrodite), modeste Modigliani des plateaux asséchés, il a vu que cela leur donnait plus d’élégance. Dans tel autre village, tel artiste, sûrement inconsolable d’avoir vu on ne sait laquelle de ses parentes se lamenter de la perte d’un être cher, n’a plus fait que des personnages assis, coudes sur les genoux, visage enfoui dans les mains. Les premières œuvres datent du Xème siècle (datation au carbone 14, tout bien fait, scientifiquement en ordre par la bergère blanche de ce noir troupeau, la commissaire de l’exposition, Hélène Leloup), ce sont les Niongoms et les Tellems qui habitèrent ici en premier et ont laissé des œuvres encore rustiques qui sortent, littéralement, de la gangue comme des arbres qui résistent à toutes les tempêtes, ou comme des phallus encore bien raides en dépit du temps.

Le premier ou la première occidental(e) à les avoir découverts raconte que les habitants acceptèrent de lui donner ces grandes statues à condition qu’il ou elle les sortent de terre, car ils ne voulaient pas y toucher. Moyennant quoi ils les perdirent (leurs attributs…). Ceci est donc le récit d’une dépossession. Dépossession des statues, dépossession des objets aussi, comme ces merveilleuses portes et serrures ornées de têtes d’animaux et de fétiches (car ce n’est pas tant le mécanisme de la clé qui protège que le fétiche qui l’entoure…), et forcément dépossession de l’imaginaire. Qu’est-ce que ça vous ferait, vous, d’avoir vos rêves exhibés dans les plus belles collections du monde, sous cellophane et cube de verre et que vous ne puissiez plus les voir qu’à prendre l’avion, à condition, ce qui est loin d’être sûr, que vous obteniez un visa pour le pays d’accueil ? Si les vrais possesseurs des rêves matérialisés dans ces œuvres se mettaient en tête de venir les récupérer, vous imaginez la foule des émigrés, et les vociférations de Guéant.

(carte du pays dogon extraite du site http://www.seydoulemagnifique.com)

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