81 ou le dernier moment?

En ce dix mai, chacun y va de sa verve, de son hommage, de son souvenir de ce jour-là, il y a trente ans. Juste trente ans. Et « le Monde » réédite en fac-similé son numéro historique : « La très nette victoire de M.  François Mitterrand va au-delà du rassemblement de toute la gauche ». Un saint ? Bien sûr que non. Que de couleuvres il nous a fallu avaler, de Bousquet en écoutes téléphoniques et de Rainbow Warrior en Bernard Tapie… Mais il faut répondre à ceux qui voudraient aujourd’hui ramener la présidence Mitterrand à de simples artifices, juger de cette période, comme le fait Cusset, (toujours dans « le Monde », mais celui d’hier) comme d’une période de tromperie, où il suffisait d’un enrobage de beaux mots pour faire accepter une réalité désagréable. (Noter au passage qu’une idéologie en cache toujours une autre, et à la soi-disant idéologie mitterrandolâtre, Cusset répond par une plus obscure : il y aurait selon lui un mouvement social en train de naître, réel, celui-là (comme si l’autre ne l’était pas) même si discret. Je dirais tellement discret qu’on finit par ne plus le remarquer…)

De fait, qui sait si 81 n’aura pas été , contre tous ces critiques fiers de leur « moi, on ne me la fait pas », le dernier moment d’action politique réelle, le dernier moment où on a pu prouver qu’il n’y avait pas que des mots, mais aussi des actes, s’illustrant par des lois, des lois capables de changer réellement la vie des gens, (et oui, contre les sceptiques, le slogan « changer la vie » n’était pas complètement vain). Un article récent sur un ancien de cette époque-là, André Henry, ex-patron de la FEN (Fédération de l’Education Nationale) nous rappelait ce que nous avions oublié : les tickets vacances, juste prolongement des lois de 36 sur les congés payés. Et les lois Auroux qui ouvraient des possibilités de défense nouvelles pour les travailleurs, et, bien entendu, l’abolition de la peine de mort. L’effort fait sciemment pour réduire l’impact de ces décisions politiques est évidemment symptomatique au moment où une telle  réduction provient non pas de ce que leur impact aurait été minime mais au contraire, hélas, d’actions sinistres de la part des pouvoirs de droite qui ont succédé à l’ère mitterrandienne. Le dernier projet d’action n’est pas le moins inquiétant, qui consiste à faire planer une menace sur le RSA, seul revenu auquel peuvent encore se raccrocher les plus démunis.

Ce numéro réédité possède des enseignements à méditer : drôle, de voir en bas de page la publicité du livre de Jean Lacouture sur Pierre Mendès France avec ces mots : « Toute politique n’est pas sale. Toute action n’est pas vaine ». Pas drôle, mais à méditer quand même, cette implacable observation faite par Jacques Fauvet dans son éditorial : « La victoire de M. François Mitterrand, c’est encore et tout naturellement, celle d’un parti nouveau qu’il a bâti avec foi, mais aussi celle de toute la gauche, qu’il a finalement rassemblée et, au-delà d’elle, de tous ceux qui, las d’un pouvoir à court d’idées, aspiraient au changement ».

Si c’est là la condition sine qua non d’une victoire possible… il y a de quoi, hélas, se faire du soucis…

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16 commentaires pour 81 ou le dernier moment?

  1. michèle dit :

    bof ; j’ai appris sa victoire à Katmandou, à l’ambassade de France ; j’avais 24 ans. J’ai encore la liesse en tête.
    Ma mère a dit  » il nous avait promis un salaire aux femmes qui élèvent leurs enfants à la maison, il ne l’a pas tenu  » ; moi de ses deux mandats successifs, ( j’ai voté les deux fois pour lui, la 1ère par correspondance, c’était tout un schbinz ), je retiens la flopée de suicides de ses proches collaborateurs, et sa mégalomanie.
    Critique je suis.
    Je crois qu’il aimait le pouvoir. Point.

    Dimanche soir en rentrant, j’écoutais sur France Culture la pièce d’Olivier Py, limogé par Sarko. et président désormais du festival d’Avignon ( mais c’est une promo. ça non ?).
    Le début seulement. C’était édifiant. Oui, il a eu des ambitions sociales pour le peuple, mais le prégnant c’était le moi, moi, moi, annonciateur de nos jours d’aujourd’hui : le culte du moi, je.
    Le sidérant du début de cette pièce c’est quand il apprend qu’il a le cancer de la prostate et qu’il répète à trois reprises « mais alors je suis foutu ». Et finalement il survit – tant mieux pour lui – et traficote ses bulletins de santé car il s’était engagé envers le peuple de les publier et il a menti des années durant à ceux qui ont voté pour lui.

    Ben non, je ne le porte pas dans mon cœur.

    Moi, je crois en Ségolène Royal. Et à la collégialité ; c’est à dire à la démocratie participative. Première lois réduire les émoluments des députés et leur acquis à vie. Quand on est un homme politique on doit avoir le sens du service et du service public ; et ne pas être un privilégié. Sinon, 1789 c’était du pipeau.

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  2. @ alainlecomte : merci pour cet article. Intéressant car j’ai justement acheté la version « papier » du « Monde » de cet après-midi, avec le fac-similé du journal daté du 12 mai 1981, parfois pas très lisible (mais le plomb…) concernant l’élection de François Mitterrand.

    Auparavant, j’avais lu la « libre opinion » bizarroïde, pour ne pas dire plus, du sieur Cusset, auquel j’ai d’ailleurs envoyé un commentaire tout à l’heure.

    @ Michèle : un homme politique – a fortiori un président de la République – qui n’aimerait pas le pouvoir ferait mieux de se faire hôtelier ou patron d’une entreprise d’informatique. Si Mitterrand a « menti pendant des années » aux Français, au sujet de sa maladie, c’est peut-être au nom de l’intérêt de l’Etat qu’il avait fait passer avant sa propre personne.
    Ceci dit, j’aime bien Ségolène Royal.

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  3. michèle dit :

    >Dominique Hasselmann certes, certes, j’entends bien votre argument ; notons toutefois que lorsqu’on se targue de devenir chef d’État, il me semble primordial de se tourner vers le peuple et pas vers soi-même. L’exercice du pouvoir est un exercice périlleux. Vous conviendrez, je pense, qu’entre un De Gaulle qui s’éclipse suite à un vote du peuple et un président ( deux ? ) qui s’accroche à son pouvoir comme un chien affamé à son nonos, y’a pas photo.
    L’un est grand, l’autre ( les autres ?) est petit.
    Personne n’avait demandé à Mitterrand de publier ses bulletins de santé. D’après Py, il s’est retrouvé coincé car il a appris son cancer alors qu’il venait à peine d’être élu. Là, il a tranché. Il aurait pu aussi choisir de dire  » je suis malade, je vais jouer mon rôle de président avec toute la vaillance que je vous dois, à vous mes électeurs qui m’avez choisi pour gouverner la France « .

    Je sais pas moi : dans la vie on a le choix : ou on ment tout le temps et on s’enferre. Ou on ne ment pas, et on assume. C’est une question de fardeau à charrier.

    Et puis, je suis intimement convaincue que sa fonction l’a aidé à lutter contre son cancer, parce qu’effectivement il s’est investi ; je pense, pour trouver un compliment à dire, qu’il a été intelligent et cultivé. Et curieux sans doute. Fascinant peut-être intellectuellement. Mais honnête, non, ça on peut pas le dire, ce serait faux.

    Merci d’écrire « j’aime bien Ségolène Royal ». Cela m’a fait du bien ! Elle a la qualité de reconnaître ses lacunes, de s’entourer de gens plus compétents qu’elle, de faire appel à des jeunes, à des énergies fraîches, de chercher des idées nouvelles, de proposer des alternatives. Elle est tout, sauf vieille France, ceci malgré son patronyme.

    Cordialement à vous.

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  4. Ping : Mitterrand (François), « écrivain-né » « L'Irréductible

  5. alainlecomte dit :

    On n’a pas fini de discuter les ombres et lumières du personnage… mais au moins lumières il y eut (c’est pas comme avec certain…). Le reproche majeur qu’on ne manque pas de lui faire est qu’il n’a pas changé la constitution, ce qu’il aurait du faire, lui le pourfendeur du « coup d’état permanent ». Il s’est moulé dans cette constitution gaullienne en pensant probablement que puisqu’elle avait servi à la droite, elle pouvait bien servir à la gauche. Résultat: un président monarchique. Dire qu’il se réduit au goût du pouvoir et à « moi, moi, moi… » c’est peut-être une erreur: je pense qu’il croyait profondément à ce qu’il faisait et il savait que personne d’autre à gauche ne prendrait le relai (on voit bien aujourd’hui ce que ça donne…), d’où son insistance. Elle nous a valu de grandes réalisations (notamment au plan architectural, si on pense notamment au Grand Louvre). J’aime bien Ségolène aussi, ou plutôt: j’ai aimé Ségolène… Elle m’a un peu déçu depuis 2007.

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  6. lignes bleues dit :

    Alain, j’ajouterais aussi volontiers la culture à son crédit. Depuis Jack Lang, le ministère du même nom, donc la politique culturelle, n’ont jamais retrouvé de souffle, RGPP oblige comme ailleurs, mais surtout absence complète de vision : crispation sur une vision étriquée du patrimoine, effondrement de l’aide au spectacle vivant, etc.

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    • alainlecomte dit :

      oui, bien entendu, et une action en matière de culture qui dépasse de loin le plus visible (les monuments parisiens, Le Louvre, l’opéra Bastille etc.) puisqu’elle concerne l’ensemble du patrimoine sur tout le territoire.

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  7. JEA dit :

    Pour un simple étranger, natif d’une démocratie assez récente (1830), mai 1981 fut enfin la preuve que la France était une République vivant l’alternance politique. Celle-ci est élémentaire ailleurs mais exceptionnelle dans l’hexagone.
    Quand je lis ces derniers jours que Mitterrand n’appartient définitivement pas à l’histoire, qu’il manquait même de culture, je me demande si 30 ans après, d’aucuns ne dénient toujours pas aux électeurs le droit d’avoir élu un homme ne se réclamant de l’une de ces droites s’estimant destinée à monopoliser le pouvoir…

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    • alainlecomte dit :

      Bien sûr, la haine de Mitterrand (ils disent « Mitran ») est tenace. Tout a été bon et est toujours bon pour le dénigrer et le salir. On en fait même a posteriori un « collabo ». Les émissions d’hier soir sur France 2 étaient bien intéressantes. Il faut que les juges (qui occupent une position un peu facile aujourd’hui) se replongent dans l’atmosphère de l’époque. Certains (comme F. Cusset dans le récent article du Monde) ont beau jeu de tout jeter à l’eau alors que ces reportages mettaient bien en évidence à quel point le gouvernement de gauche a été empêché de faire sa politique (notamment par l’environnement intyernational, c’était l’époque de Reagan et Thatcher). Les fuites de capitaux dès les premiers jours de mai 81 ont mis l’expérience mitterrandienne à genoux, et on feint de croire aujourd’hui que s’il n’a pu aller jusqu’au bout… c’était simplement parce qu’il était insincère!!!

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  8. JEA dit :

    veuillez excuser la coquille :
    « une homme ne se réclamant pas de l’une de ces droites… »

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  9. Jean-Marie dit :

    Oui, les émissions diffusée hier soir étaient intéressantes. Le fameux virage vers la rigueur opéré en mars 2003 montre que, déjà à cette époque où on ne parlait pas encore de mondialisation, les attaques « de l’extérieur », du « contexte international » ont eu raison de la volonté pourtant clairement affichée d’un réel changement économique. La question, me semble-t-il , est de savoir à quelles conditions, à quel prix cette volonté peut surmonter ce « contexte international ». D’où l’attitude du PS qui navigue actuellement avec un programme assez creux, entre une prudence nourrie par l’expérience et une crainte de décevoir encore l’électorat populaire (on ne parle plus de « Peuple de Gauche », nos enfants se rouleraient par terre de rire).
    Mais peut-on éviter la déception ?
    J’ai déjeuné à midi avec un ami américain fervent supporter d’Obama en 2008. Il est EVIDEMMENT déçu.
    Les révolutionnaires tunisiens et égyptiens semblent s’impatienter avec 3 mois de de « liberté » : ils sont déçus.
    La déception n’est-elle pas l’inéluctable terme de la politique ? L’assumer, la surmonter n’est-elle pas la seule solution possible ? Je sais, ce n’est pas très électoral de déclarer : « Votez pour moi, je vous décevrai ! »

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  10. michèle dit :

    mais pourquoi on serait inévitablement déçu si l’un, élu, est fidèle à ses idéaux, à son programme électoral, et les assume, haut et fort ? On ne lui demande pas d’être servile et il ne peut contenter tout un chacun.
    Un gouvernant ne gouverne pas pour un pan de la population il gouverne y compris pour ceux qui ne l’ont pas élu. Et c’est souvent à un petit pourcentage près : 5 à 6 %.

    C’est vrai Alain, l’époque est au dénigrement, ceci de manière générale. Sartre et Beauvoir n’y coupent pas. Il y a un effet de mode, de vouloir tout jeter aux orties.
    J’ai pensé aussi aux grandes réalisations, à bibliothèque Mitterrand. Maintenant je sais qu’on peut se faire expédier un livre dans une bibliothèque de province ; mais Paris a beau être une ville superbe, être les parents pauvres en province, les derniers lotis, ben zut.

    Mais en même temps, ce recul, je trouve cela génial. Car, trente ans après que reste-t-il ?
    De nos idéaux. Un grand flop et on se trouve très décontenancé.
    Parce que nos rêves, nos désirs, d’avenir ( à la Ségolène ) ben ils ont tourné à l’aigre et sans le doux, ce qui aurait un tant soi peu atténué l’amertume.

    Peut-être aussi parce qu’on ne fonctionne pas avec la France trente ans après mais l’Europe. Et puis parce que la mondialisation/la globalisation économique est active et que la technologie a changé l’allure de la communication et surtout la rapidité de l’information et que bcp de gens différents sont vigilants par rapport à ce qui ce passe.

    Et que tous ces facteurs sont tissés, interdépendants.

    Moi, je suis curieuse, qu’en sera-t-il dans trente ans ? C’est comme un liquide qui se décante ; il ne reste que l’essentiel dans une espèce de pureté, le reste coule.

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  11. michèle dit :

    ah oui, ce que je voulais vous dire encore c’est qu’aux dernières cantonales, nous avons élu la moitié des députés. Et sur trente au total de l’assemblée départementale, il y a deux femmes. Je ne trouve pas cela normal en 2011. Où est la sacro-sainte parité ? Aux oubliettes.
    Et encore, gentiment, je ne vous dis pas les postes dont elles sont responsables.

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  12. alainlecomte dit :

    si on est fidèle à ses idéaux…
    mais vous savez bien, Michele, que quelles que soient vos idéaux, si des forces contraires s’opposent autant qu’elles le peuvent à leur réalisation, vous serez obligée d’abandonner, et de pactiser. C’est ce qui est arrivé à la gauche française, ce qui est arrivé à Obama, à Lula et à bien d’autres encore. Réaliser un idéal social dans un seul pays est impossible, quand les gouvernements des autres pays font tout pour s’opposer. Le récit du fameux sommet de Versailles, qui réunissait au début des années 80 Mitterrand, Thatcher et Reagan, à la télévision l’autre jour était pathétique. Echec total pour Mitterrand, comment d’ailleurs aurait-il pu remporter la mise face à ces deux là? Il ne pouvait alors tenter de sauver la face qu’en proposant une réception fastueuse et inutile. D’où la décision sage de lâcher un peu sur les réformes sociales pour se concentrer sur l’Europe. Bonne décision puisque en effet, on n’aura d’évolution sociale que lorsque la majorité des pays d’Europe s’y mettront ensemble. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai toujours voté pour l’Europe, même au référendum de mai 2005: une constitution européenne garantissant des libertés fondamentales (ce qui n’existe pas aujourd’hui) aurait pu être le point de départ d’autres luttes sociales, cette fois hors de nos frontières.

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  13. misga dit :

    7 ans après en 88, je voulais que tu m’emmènes danser à la Bastille, j’étais trop petite, tu m’avais dis « aux prochaines élections » , j’avais 9 ans, j’en ai 32 et j’attends toujours, alors j’espère que tu emmèneras danser Shanti en 2012…

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    • alainlecomte dit :

      ah, la bonne mémoire, oui, t’en fais pas, si la gauche passe…
      on fera la fête, et Shanti aura son palais des sports de Grenoble
      si ce n’est pas la Bastille! (en 81, il y avait eu buffet gratuit)

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