Mona, la danse macabre et les petits enfants des écoles

C’est JM qui, lors de notre passage en Bretagne l’an dernier, m’avait prêté « Composition française », de la grande historienne Mona Ozouf. Il m’aura fallu plus d’une année pour m’y plonger. Le prêt de ce livre s’imposait : nous étions à deux pas de la chapelle de Kermaria, évoquée par Mona Ozouf dans un chapitre (« L’école de l’église ») où elle s’étend sur cette caractéristique propre à maint village de France (et pas seulement de Bretagne) qui est d’y voir s’opposer de manière farouche deux côtés: celui de l’école publique et celui de la privée. Si la jeune Mona (à l’époque « Sohier ») fréquentait la publique (résultat d’une audace de sa famille qui l’étonne encore aujourd’hui) cela ne l’empêchait pas de devoir aussi rejoindre une fois par semaine l’autre camp, pour le fameux catéchisme. « L’école de l’Eglise » était bien décevante, toute de récitation par cœur, de réponses toutes faites et d’imagerie appauvrie. Dieu n’était pas crédible. A peine son idée pouvait-elle être sauvée par le spectacle des œuvres d’art auxquelles il avait pu donner prétexte. Et il fallut que ce soit une remplaçante de l’école publique qui fasse découvrir aux enfants cet autre pan, cette face cachée de la religion. La jeune fille avait surtout insisté sur le joyau architectural, dont on apprend au passage que nous avons bien failli ne jamais le connaître tant la recherche du neuf à tout prix avait animé un curé de Plouha qui, pour construire une église neuve, n’avait pas hésité à utiliser les pierres des monuments environnants, jusqu’à s’en prendre à cette superbe chapelle. « Ce qui rendait, dit Mona, Kermaria remarquable, c’était, une fois franchi le porche sud où les apôtres montent la garde, la découverte, aux murs de la chapelle, d’une spectaculaire danse macabre : une cinquantaine de figures peintes se tiennent par la main, les squelettes alternent avec les vivants, sans force pour résister à la gigue où ils sont entraînés ».

Je me souviens de cette fresque (dont le motif se retrouve dans quelques autres églises en France, en Suisse et en Italie) qui n’est pas sans rappeler celles qui, à l’autre bout du monde, ornent les murs des temples bouddhistes, au Tibet ou au Ladakh, et qui représentent des divinités terrifiantes, telles le noir Malakala (encore qu’en ces pays himalayens, ces apparents démons fassent office de protecteurs, là où, en Bretagne, ils semblent être là pour terroriser les esprits). Mais ce n’était pas tant la fresque elle-même, que l’espace intérieur de cette chapelle, qui avait ému la jeune écolière, espace qui « communiquait le sentiment de protection, tandis que le clair-obscur suggérait le mystère, si définitivement absent dans la nudité agressive de l’église paroissiale. Ici, la prière cessait d’être tout bonnement ce qu’il fallait savoir et prenait un sens. Ici, quelque chose faisait signe vers l’au-delà. Ici, dans le silence et le demi-jour, on pouvait capter le chuchotement des « Anaon » que ma grand-mère n’avait cessé d’entendre ».

Je ne sais pas, à vrai dire, ce que c’est que ces « Anaon »… imaginons ici quelque mot de langue bretonne, un peu magique, à l’image d’une culture très ancienne.

Il y a bien sûr, beaucoup plus à dire sur cette « composition française » que cette simple anecdote reliée à une chapelle.

Comme dans tous les livres sur l’enfance (mais ce n’est pas ici seulement un livre sur l’enfance) on est ému et attendri par l’évocation de périodes lointaines. Quand l’école s’écrivait encore à l’encre violette et que les valeurs de la République lui tenaient lieu d’autorité suprême et indépassable. Ces évocations laissent cependant un goût amer, comme si, à se complaire dans la nostalgie, on ne cherchait qu’à oublier la dure réalité de l’école d’aujourd’hui. Il y a beau temps que l’heure n’est plus aux dichotomies ancrées dans les premières républiques, opposition bien désuète entre « école de l’église » et « école de la république », ou bien entre « école de la Bretagne » et « école de la France ». Certes, il en reste toujours quelque chose et on trouve sympathique qu’une âme bretonne ait pu survivre à tant de volonté d’hégémonie de la part d’un Etat qui s’est voulu tout puissant, mais l’école qui, comme l’écrit Mona Ozouf « s’ingénie à nous rendre pareils » (« et c’est là sa merveille »), a-t-elle bien réussi son coup ? Il y a, dans ces pages, un plaidoyer qui nous touche parce qu’il est en faveur d’une fiction longtemps maintenue – non toujours sans raison – qui est celle d’une « indivision », indivision de la République comme de l’Ecole qui la représente, où tous les petits enfants d’un coin à l’autre de l’hexagone, apprendraient à la même heure et dans les mêmes livres l’héroïsme de Bayard et de Du Guesclin, la persévérance de Palissy et les bienfaits de Pasteur à l’humanité. Longue est la liste des mérites de cette école là, dont pourtant nous savons à quel point elle fut aussi, selon les termes de Bourdieu, « reproductrice des inégalités ». Mona Ozouf, comme beaucoup de ceux qui ont su franchir les épreuves de la scolarité obligatoire, ne retient évidemment que la part belle de cette histoire. Quand l’heure sera venue pour ceux qui furent les écoliers des années quatre-vingt ou de maintenant, de raconter leurs souvenirs (espérons-le dans une langue aussi belle que celle dont use l’historienne), que diront-ils de cette « unité » ? Ne diront-ils pas qu’elle n’était que de façade, alors que la question importante de l’époque n’était plus d’étendre l’hégémonie culturelle et linguistique sur des provinces, mais d’accueillir et de faire face à la diversité issue du monde entier ? Cette école, qui prônait, à juste titre, les valeurs de « l’universalisme », était-elle prête à recevoir la multitude des particularismes dont l’universel est fait ? Elle qui avait su séduire les Yannig et les Mona, était-elle prête à intégrer les petits Mohamed et Malika ? Ou alors faut-il dire que la cinquième des républiques a été bien piteuse dans ses performances par rapport à celles qui l’ont précédée ?

 (à suivre)

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2 commentaires pour Mona, la danse macabre et les petits enfants des écoles

  1. michèle dit :

    « s’ingénie à nous rendre pareils » je dirais « nous donne à chacun les mêmes chances. » Parce que nous rendre pareils c’est une utopie.

    Hypothèses : Malika s’en sortira bien mieux que Mohammed. Sa maman, achetée, très jeune, au bled, par un homme plus âgé qu’elle, a pigé vite fait, bien fait les avantages de la liberté française. Ses copines, ici, l’ont largement initiée et épaulée.
    Ses filles donc, seront des superwomen un temps à venir.
    Malika, jolie, intelligente, arrogante, sexy, vive, saura mener de front d’une main de maîtresse-femme possédant un sacré caractère, du tempérament dit-on chez moi, et le ménage et les courses et les enfants et les devoirs des enfants et les activités péri-scolaire et les goûters d’anniversaire et les cours du soir, et l’atelier couture, et raconter des histoires aux petits avant d’aller se coucher.
    Si elle n’a pas décroché le bac, à 35 ans elle s’y remettra ; si elle l’a eu mais n’a pas poursuivi, à 45 ans elle s’y remettra pour passer son doctorat à 50 piges. Pour l’université, ce sera foutu, de toute manière elle n’a pas les codes.
    Chez ses grands-parents pas de livres du tout sauf un de jardinage, comment créer une oasis dans le désert, et celui de la cocotte-minute Sébastien. Tout le reste, couscous, tajines, bricks, pâtisseries orientales, thé à la menthe et le toutim, transmission orale, rien d’écrit : bouche à oreille, par coeur, je te montre, je te remontre, à toi fais-le, vas-y ma fille, mon bébé, mon cœur en sucre.
    Malika a de grandes chances de réussir sa vie.

    Mohammed, ce sera plus dur.
    Là, je dois y réfléchir à cui-ci , parce qu’il est un sacré numéro ; je voudrais pas quand même le plomber et pour lui laisser quelques espérances, faut que j’y songe au préalable.
    Pour Malika, cela m’est venu tout spontanément.

    L’école de la république, dans tout cela a pris de bien grandes distances avec la réussite de ses écoliers : à cela, j’ai très longuement réfléchi pour me dire que ces temps, l’influence première est donnée par la famille et non plus par l’école : là sans doute est le grand changement survenu au cours des dernières décennies. On reproduit de plus en plus en cercle fermé et l’élite s’auto-reproduit. Bourdieu l’avait annoncé ; c’est fait.

    P.S : en ce qui concerne l’hégémonie culturelle, c’est fini depuis les internats d’excellence et les lycées internationaux qui font une sélection drastique à l’entrée surtout, surtout, depuis le choix des parents en fonction de la carte scolaire. Ils se renseignent attentivement et savent s’il faut prendre japonais ou arabe littéraire pour rentrer ici, ou là. Et toc, le tour est joué.

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  2. Hoel dit :

    L’école de la « république », machine à assimiler et à éradiquer des langues et des cultures pour en imposer une seule : la langue d’un Etat et sa culture aristocratico-bourgeoise, est une école « fasciste ».

    Dommage que Mona Ozouf ne le souligne pas vraiment et reste très ambigue sur le sujet, apportant plutôt sa petite pierre au mythe de l' »universalisme » français, qui n’est qu’un impérialisme sur le déclin.

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