Ciment des choses

C’est terriblement difficile d’entrer dans la philosophie quand on n’est pas soi-même, à la base, philosophe. Quand j’ai abordé le livre récent de Claudine Tiercelin (celle par qui le scandale est arrivé), « le Ciment des Choses », j’ai trouvé, à première lecture, que le livre était bien indigeste, non qu’il soit « difficile » au sens où est difficile la lecture d’un Derrida (c’est-à-dire au sens où la difficulté serait recherchée en elle-même afin de produire un sentiment chez le lecteur d’intimidation ou de nouveauté) mais parce qu’on a du mal à saisir la nature des questions posées, leur importance, en quoi elles rejoignent une interrogation vitale.

Au niveau du vernis, Claudine Tiercelin dit qu’elle recherche l’expression d’une « métaphysique » adéquate à l’état de nos connaissances scientifiques et qu’elle croit la trouver dans un « réalisme » qu’elle qualifie de « dispositionnel ». Qu’est-ce à dire ? que tout bonnement, ce qui existe, ce ne sont ni les choses ni les propriétés, dans leur généralité, mais les dispositions. Qu’est-ce qu’une disposition ? Un type de propriété particulière bien sûr, ainsi la « fusibilité », la « solubilité », la « fragilité » sont-elles des dispositions. La philosophe veut dire par là qu’est fusible l’objet qui, s’il était mis dans certaines circonstances (haute température) fondrait. A première vue, de telles propriétés s’opposent à d’autres, que l’on pourrait définir, croit-on, de manière plus « catégorique », comme les propriétés de couleur ou de forme. Mais ici après tout, rien n’est vraiment acquis : qu’est-ce qu’un objet « triangulaire » si ce n’est un objet tel que si on se mettait à compter ses angles, on en trouverait exactement trois ? Soit. Mais on commence alors à regarder la nouvelle titulaire de la chaire du Collège de France avec un œil de travers: allez-vous nous débiter des sornettes sur les vertus dormitives et autres « dispositions naturelles » que l’on trouverait ainsi dans le réel sans effort et qui ne feraient qu’apporter des justifications tautologiques ? « Si votre fille est muette, madame, c’est qu’elle a perdu l’usage de la parole » et ainsi de suite, où la loi apparente est directement l’expression d’une disposition mais donne l’impression d’une pétition de principe.
Or, penser cela serait se méprendre sur le sens de l’entreprise. N’est pas métaphysicien(ne) qui veut. A mon sens, le livre devient intéressant aux environs de la page 300, autrement dit quand l’auteur attaque résolument ce dont il est question et qui est intimement relié, en effet, à la science. Qu’est-ce qu’une loi de la nature ? N’est-ce, pour reprendre Hume, qu’une régularité qui s’observe ? N’est-ce qu’une façon d’échapper au concept ambigu de causalité ? L’épistémologie classique (le positivisme logique par exemple, complété par Quine) a toujours privilégié une représentation logique des choses (en termes de « modèles ») qui a mis en avant le premier ordre, c’est-à-dire le fait que les énoncés des lois doivent, dans la mesure du possible, s’exprimer comme des quantifications sur des objets particuliers (on connaît l’aphorisme célèbre de Quine selon lequel « être, c’est être la valeur d’une variable », voulant simplement par là dire qu’il n’est loisible de conférer une existence qu’aux objets sur lesquels on peut quantifier sans risque, autrement dit les objets individuels). Dire que les étoiles sont des corps en fusion par exemple, revient « classiquement » à dire que pour toute étoile E, E est un corps en fusion, faisant ici des étoiles (de tout l’univers) les éléments individuels d’un ensemble. Demain peut-être trouvera-t-on un corps céleste qui ressemble à une étoile et qui n’est pas un corps en fusion, et ce, pour toutes sortes de raisons : parce qu’elle est éteinte depuis longtemps par exemple. Il n’en restera pas moins que les étoiles sont des corps en fusion, tout simplement parce qu’il s’agit là d’une propriété dispositionnelle normale de ce genre de corps céleste. Lorsqu’on énonce une vérité scientifique (voir aussi: « tous les corbeaux sont noirs »), on ne quantifie pas sur des individus, ce qui, en général d’ailleurs, ne possède aucun sens  (puisque la loi scientifique n’a d’intérêt que si elle porte sur un domaine d’objets « très nombreux » c’est-à-dire en fait, potentiellement infini, et qu’il n’y a pas de possibilité effective d’énumérer les objets), mais on procède à l’expression d’une propriété dispositionnelle. Cette vision des choses éclaire non seulement les lois supposées exactes (qui en réalité ne le sont jamais), mais aussi les lois probabilistes. La querelle sur l’interprétation des probabilités est vieille comme les probabilités… Devons-nous penser qu’une pièce a une probabilité de ½ de retomber sur Pile parce que nous avons fait une série très longue d’essais pour le vérifier ? Evidemment non, car comme dans le cas de la quantification universelle, nous en sommes incapables. Pour Claudine Tiercelin, nous nous contentons d’identifier une disposition naturelle de la pièce. Empruntant ces mots à Mumford, elle dit qu’au fond, « les lois sont des descriptions de ce qui est naturel pour des classes de particuliers. Il s’agit non pas de descriptions d’évènements, mais de descriptions de ce que peuvent faire (au sens dispositionnel du terme) les objets ». Bien sûr, cela paraît un peu facile, mais c’est une manière, comme toujours en métaphysique (d’où peut-être l’idée que la métaphysique n’est après tout pas si satisfaisante que ça) brutale, de répondre à une question : de quoi l’univers peut-il bien être fait pour que les lois, nos lois de la science s’y appliquent si bien ?

(Astronomy Picture of the Day: when two galaxies overlap)

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6 commentaires pour Ciment des choses

  1. michèle dit :

    Une loi de la nature serait une loi qui existe en la nature, et mise en évidence par exemple par Galilée.
    Une pierre chute de cinq mètres en une seconde ; si le temps double, la distance de la chute augmentera elle de quatre fois. En trois secondes, elle tombera de quarante cinq mètres. C’est la loi de la gravité.

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    • Alain L. dit :

      Les métaphysiciens se disent: ça vient d’où, ces lois? Est-ce que ce sont de simples régularités qu’on observe entre des objets qui sont déjà là? ou bien est-ce qu’elles forment l’étoffe même de la réalité, comme si les objets en question n’existaient pas sans elles? Ils sont fous, ces métaphysiciens….

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      • michèle dit :

        Bonjour Alain

        il semblerait que l’homme ait ce besoin de nommer et d’organiser ce qui existe sans lui, ni son intervention.

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  2. michèle dit :

    Votre sujet est passionnant et complexe. Si on croit en l’imaginaire, il est plus important que la réalité en laquelle on ne croit pas. Par contre, l’accès à la réalité se fait comme les illuminati, une pièce dans le tronc pour voir une relique exposée, dans les églises en Italie. Schblang un gros coup sur la tête et on réalise, c’est à dire on comprend ( comme on voit quand la lumière fut ). Le mécanisme de l’accès à la compréhension reste mystérieux ; douloureux aussi.

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  3. michèle dit :

    Mais les illuminati, hormis les os, poils, cheveux ou rognures d’ongles de saints vaillants, c’est aussi une toile ou deux du Caravagge.

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  4. michèle dit :

    bonjour Alain L. toujours dans l’approche de la réalité parfois bien voilée, se fier à ses rêves et au réveil des rêves ; sans se lancer dans l’interprétation loufoque ou tendancieuse, être attentif simplement à comment le fil de la vie se déroule, les rencontres se font, les difficultés surgissent, trouvent résolution et résolument écouter ses rêves, avec grand respect.

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