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1er mai!
Publié dans Actualité
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Le visiteur coréen
Avoir un séminaire donne l’occasion de vivre des évènements étranges. J’étais plongé dans des explications qui pouvaient paraître hermétiques à tout autre que mes rares étudiants du lundi après-midi, peu nombreux mais très avertis de choses mathématiques, quand tout à coup, entra dans la salle un homme qui portait sur lui le fardeau des années passées et des longues distances qu’il avait du parcourir avant d’arriver jusque là. Il ressemblait à un trappeur des steppes asiatiques. Quand je me tournai vers lui pour lui demander s’il ne se trompait pas de lieu, il me répondit, avec un air taquin et sûr de lui que : non, il ne se trompait pas, « qu’il était venu ici en connaissance de cause ! ». Tôt perça en moi l’inquiétude d’être mis en présence de quelque génie curieux qui venait se rendre compte par lui-même des fondements de ce que je racontais. Qui venait m’inspecter en quelque sorte. Raison de plus de redoubler de circonspection quant à mes propres dires. Que surtout ne se glisse pas dans la conversation quelque abus de langage dont on me reprocherait ensuite l’usage sans rigueur. Quand on a été formé aux mathématiques, on s’attend à tout, y compris à des pièges de cet ordre. Il ne comprit pas, d’abord, les deux règles que j’avais affichées au tableau. Je les lui expliquai, me demandant où il allait intervenir pour me dire qu’il n’en voyait pas la justesse. Mais non, c’était plus simple: son incompréhension était sincère. Déjà mes étudiants habitués s’impatientaient. J’écrivais trop petit. Je lui dis de se rapprocher. Il avança un peu, tenant ses verres relevés sur le front, carnet à la main, où il inscrivait des notes fébriles. Je redonnai des explications que j’avais déjà données. Les étudiants lui demandèrent tout de go s’il avait quelque qualification en sciences du langage. Il leur répondit qu’il était grammairien. Il avait, jusqu’à la retraite, enseigné la grammaire française à l’université de Seoul. Oui, il était au courant de Montague, de la sémantique formelle. Mais là, dit-il tout à coup, c’était trop! Bien trop compliqué. Et il explosa. « Tout ceci, dit-il, n’est qu’un aggrégat d’illusions! ». Je le regardai estomaqué. « Oui, répéta-t-il, des illusions! ». Je ne comprenais pas très bien. Comment pouvait-il parler d’illusions alors que je ne faisais que donner des définitions et des théorèmes… et que s’il existe des objets hors illusion, ils sont bien là. Un théorème mathématique est vrai dès lors qu’il est prouvé et la preuve à elle seule dissipe toute illusion. Ce n’était qu’avant elle que l’illusion subsistait, lorsqu’on conjecturait, autrement dit lorsqu’on « croyait ». On a ainsi longtemps cru que tel problème devait être décidable, voire faisable avec une complexité raisonnable, avant d’avoir la preuve du contraire, et lorsque celle-ci fut connue, plus personne ne s’avisa de revenir « aux anciennes illusions ». C’est ainsi que marche la science… mais mon interlocuteur voulait quelque chose de plus, que visiblement, je n’étais pas capable de lui donner. Devant mon étonnement, il me demanda d’apporter quelque chose de concret à l’eau de mon moulin. Je lui débitai le premier exemple qui me vint à l’esprit. Le cas d’école fourni par les phrases dites « phrases de Geach » (du nom de celui qui les étudia le premier) ou encore « donkey sentences » (car, on ne sait pourquoi, il y est toujours question d’un âne!). Une de ces phrases est: « tout fermier qui possède un âne le bat ». Cette phrase (absurde, j’en conviens) a ceci de gênant, pour le dire vite, que son indéfini « un » ne se traduit pas du tout, comme un indéfini habituel, par un quantificateur existentiel, ce qui, en apparence, brise l’espoir de pouvoir analyser les phrases selon une démarche compositionnelle, c’est-à-dire en combinant les significations de chaque mot pris isolément les unes avec les autres. Cela amusa mon visiteur de l’après-midi. « C’est un tout petit problème, me dit-il, face à tous les immenses problèmes qui existent ». Oui, certes, il y a d’immenses problèmes de par le monde… l’évasion fiscale? Mais je ne suis pas « payé », lui dis-je, pour trouver des solutions au problème de l’évasion fiscale. Si j’en trouve une pour les « donkey sentences », c’est déjà beau, non? Mais la séance finissait. Mon visiteur coréen finit par me féliciter. Il me connaissait car il avait trouvé quelques-uns de mes écrits en consultant Internet. Il était à Paris pour un petit bout de temps et il s’enthousiasmait du nombre de séminaires, colloques, ateliers auxquels il pouvait participer. Et pour me prouver son estime… il m’invitait le lundi suivant, à manger au restaurant. Coréen, bien entendu!
Le lundi suivant arriva et il brilla par son absence.
Je l’avais donc oublié quand il resurgit tout à coup quinze jours plus tard, toujours en plein milieu de la séance, un peu avant la courte pause que je nous ménage, les étudiants et moi, et qui nous permet de discuter un peu, tout en prenant un café ou un thé au citron distribués à la machine qui est à l’entrée du bâtiment (le 29 de la rue d’Ulm). Il n’avait pas changé ses habitudes, et se mit à faire son courrier pendant que je répondais à quelques questions. A la pause, il m’accapara pour s’excuser de son absence précédente et me proposer son restaurant pour le soir même, après quoi, il disparut, puisque, de toutes façons, il ne comprenait rien à ce que je racontais…. Rendez-vous avait été pris à 19h, devant la grille du 45. Là où je le retrouvais en effet, à l’heure dite. Il arpentait le trottoir, la casquette calée sur les oreilles, la barbiche blanche en émoi. Las, c’était jour de fermeture pour le restaurant coréen, nous nous rabattîmes sur le premier bistrot venu de la rue Gay-Lussac. Là commença le plus beau dialogue de sourds auquel j’ai jamais participé. Il aimait la France, disait-il, mais ne comprenait pas ce qui se passait en ce moment… Je lui dis que moi non plus, je ne comprenais pas les manifestations contre le mariage gay, je ne m’attendais pas à ce qu’une proposition de loi aussi naturelle compte tenu de l’évolution des mœurs et de la société rencontre une telle opposition. Mais me dit-il, ce n’est pas du tout ça que je veux dire ! Lui, c’était la proposition de loi en elle-même qui le scandalisait. Il ne tolérait pas l’idée même de l’homosexualité. « C’est contre nature !!! » beuglait-il à l’adresse des autres convives. Comme je n’avais rien à perdre et que je me fichais pas mal que notre duo devienne le centre d’attraction du lieu, je lui répondis avec la même véhémence qu’il n’y avait guère en ce domaine de « loi » à proprement parler. « Comment ? Vous, un scientifique, vous ne faites pas confiance au concept de loi ? ». Il m’était difficile, entre deux bouchées de tartare de bœuf, de lui expliquer ma conception des lois « de la nature » (on peut trouver une intéressante discussion à ce sujet dans le livre de Prochiantz dont j’ai parlé il y a quelques temps sur ce blog), mais comme il me faisait part de son intention de quitter la France en raison des mœurs dissolues qui y règnent, je lui dis en riant : « vous n’allez quand même pas me dire qu’il n’y a pas d’homosexuels en Corée !!! », alors là, droit dans ses bottes : « Non ! En tout cas, je n’en ai jamais vu ! ».
Nous nous séparâmes sur le seuil du restaurant : il avait son bus à prendre pour rentrer chez lui ; et je continuai la rue Gay-Lussac en direction de mon hôtel, songeant aux abîmes qui séparent les croyances et la réalité et aux implications pratiques d’un certain « réalisme » philosophique…
Publié dans Débats, Ma vie, Séminaires
Tagué Geach, Prochiantz, réalisme philosophique
Un commentaire
Val de Loire (2) (et Mélenchon)
Beaugency : derrière ce pont séculaire, dont quelques arches datent du XIVème siècle, s’échappe un inquiétant panache.
Non, ni neige ni gelée matinale, juste des pâquerettes.
Exutoire de la nappe phréatique en bordure de la Loire.
Exutoire se dit de tout ce qui évacue un trop-plein. Je songeais à ce mot hier soir en regardant Mélenchon à l’émission « Des paroles et des actes » sur la chaîne France 2. Ne sert-il pas d’exutoire au trop plein d’amertume face à une situation socio-économique qui semble ne guère évoluer ?
Mais cet exutoire-ci est moins limpide, charriant trop de scories confuses. La (soi-disant) puissance de la France qui devrait brandir comme des armes la menace de ne plus payer sa dette et… le fait qu’elle possède l’arme nucléaire (nous revoici au panache de Beaugency) ! Quelques pitreries à l’adresse des journalistes venus le questionner, une colère feinte à la sortie d’Attali qui prophétisait un modèle nord-coréen au cas où la politique mélenchonesque serait appliquée… Et puis c’est tout ? Ah non, j’oubliais aussi la désormais habituelle diatribe contre les résistants tibétains (qui voudraient instaurer un « équivalent de la charia bouddhiste »).
Publié dans Actualité, Politique, Voyages en France
Tagué Attali, charia bouddhiste, Des paroles et des actes, Mélenchon
2 commentaires
Val de Loire
Vergers
en attente de quoi?
quels fruits muriront
en place de ces soupirs ?
Vers quelle autre maison
irons-nous cueillir
un bien-être futur ?
Sur les bords
de quelle Loire
irons-nous rafraîchir
nos mollets
pourtant aguerris
et qu’aucune marche
n’a jamais fait fléchir ?
900 cm3 de trop
Après la poésie, la science. Pour parler du livre écrit par le biologiste Alain Prochiantz, « Qu’est-ce que le vivant ? », passionnant d’abord parce que très bien écrit : aucun rapport avec les ouvrages de « vulgarisation » qui foisonnent, tous aussi mal écrits les uns que les autres, autrement dit faits d’une prose, comme leur nom l’indique, vulgaire. Rien de tel ici. Le savant professeur au Collège de France nous interpelle autant comme êtres de raison que comme êtres sensible à la beauté (c’est-à-dire la vérité) du langage. Il veut s’adresser aux fameuses « deux cultures », la scientifique et la littéraire. Vieille scission française héritée d’une tradition de Grande Ecole qui ne mélange pas les poètes avec les savants. Tradition regrettable, mais enfin… qu’y faire, c’est la loi. Et encore l’écrivain n’explore pas les facettes de cette loi, sans quoi il lui viendrait à l’esprit que cette ségrégation en redouble une autre, entre les sexes. Aux femmes la littérature, aux hommes la science. Foutaises pourtant. Rien ne fonde une telle séparation, rien sauf la sociologie.
Le livre de Prochiantz tranche parce qu’il ne prend pas ses lecteurs pour des imbéciles, il ne va pas chercher des images oiseuses pour « nous faire comprendre », il ne renonce pas à l’emploi des termes techniques qui sont les seuls à avoir la précision requise, il parle d’embryogenèse, de fibroplastes, de cellules souches totipotentes et de morphogènes. Ouvrage de science, mais non scientiste, il ouvre sur une réflexion concernant la science justement, la biologie en particulier, renversant quelques dogmes populaires admis, comme celui d’un soi-disant déterminisme génétique, discutant de Darwin et de D’Arcy-Thompson, de Turing et de Bergson, proposant une conception du matérialisme qui ne se limite pas à un physicalisme réducteur. Livre courageux : il faut du courage pour se déclarer tranquillement « matérialiste athée » en un temps où les religions gagnent du terrain sous couvert de « spiritualité » et de retour aux sources identitaires. L’air de rien, le livre de Prochiantz aborde d’ailleurs ces questions puisqu’il parle de mémoire et d’individuation. Peut-on concevoir notre individuation, c’est-à-dire ce processus constant d’adaptation à notre milieu environnant qui tient compte de tout ce que nous avons vécu au cours de notre vie, sous la forme d’un retour aux sources identitaires ? Cela ne serait-il pas justement incompatible avec ce pourquoi un tel processus existe. Avec la pensée, notamment, si tant est que, comme Prochiantz l’a déjà exprimé dans le passé (dans Machine-Esprit) celle-ci peut se définir « comme le rapport adaptatif entre le vivant et son milieu » (ce qui suggère alors que « tous les organismes vivants pensent, qu’ils aient ou non un cerveau »).
Reste que cette adaptation peut connaître diverses formes, aux deux extrêmes : le clonage et l’individuation. La première de ces formes concerne des modes de vie très rudimentaires : des espèces sont telles que leurs membres peuvent se régénérer sans cesse, mais ils ne gardent alors aucune mémoire de ce qu’ils sont, d’autres au contraire font peser la charge de l’adaptation sur l’individu, on parle alors d’adaptation épigénétique. C’est le cas de sapiens bien entendu, mais pas seulement : « l’adaptation épigénétique ne concerne pas seulement les organismes à cerveau. L’exemple des plantes est particulièrement frappant. La même plante placée dans différentes conditions climatiques adopte des morphologies et physiologies adaptées, adaptation épigénétique, non cérébrale évidemment, impliquant des modifications de la structure de la chromatine, aussi à l’œuvre chez les animaux ». Bien sûr adaptation signifie variation : il faut que l’organisme soit sujet à une multitude de variations pour que certaines soient sélectionnées afin d’être mieux en phase avec l’environnement. Le vivant est en renouvellement permanent et c’est sûrement ce qui le caractérise. Claude Bernard, un maître pour Prochiantz, avait inventé la notion « d’embryogenèse silencieuse » « pour désigner ce travail invisible de reconstruction des individus tout au long de leur vie ». Nul doute que, chez sapiens, c’est le cerveau qui manifeste le mieux cette propriété ; comme si d’ailleurs, sa fonction essentielle n’était pas celle-là justement, la fonction de maximiser le pouvoir d’adaptation et d’individuation qui en résulte. Là où le livre de Prochiantz nous impressionne, c’est qu’il ne dit pas simplement que notre cerveau s’adapte au sens assez évident où « nos idées » s’adapteraient, mais à celui, moins évident, où il s’agit bien d’un processus biologique, et pas seulement « idéologique ». Des cellules neurales, cellules souches (donc à partir desquelles peuvent se construire de nouvelles cellules, différenciées ou non) se trouvent dans au moins deux parties du cerveau : le bulbe olfactif ( ?) et l’hippocampe, ce
fameux hippocampe, ainsi appelé à cause de sa forme, qui joue un rôle fondamental dans la mémoire épisodique et l’apprentissage. C’est de là que viennent les nouveaux neurones qui, continuellement, d’avant la naissance jusqu’à notre mort sont créés puis mystérieusement envoyés à la place précise qu’ils doivent occuper au sein d’un réseau, et l’adaptation de notre cerveau vient de cette neurogenèse (laquelle ne s’éteint pas, contrairement à ce l’on a souvent cru lorsqu’on disait qu’à partir d’un certain âge c’était terminé – eh bien, non, ce n’est jamais terminé, c’est grâce à cela que demain, malgré mon grand âge ( !), je vais pouvoir continuer à découvrir de nouvelles mathématiques – nouvelles pour moi, bien entendu, parce que pour les autres…), laquelle en retour est évidemment modifiée par les contraintes environnementales parmi lesquelles figurent les productions culturelles (littérature, philosophie…). Ainsi, comme le dit Prochianz à un moment de son livre, il n’y a pas de dedans et de dehors : tout s’interpénètre, la mémoire artefactuelle liée à la culture rencontre la mémoire biologique, elle en devient un prolongement en permettant de continuer le processus adaptatif.
Que le cerveau ait une part énorme chez nous autres humains, cela n’est pas étonnant. Dans un percutant chapitre (« cette étrange fureur d’être singe ») où Alain Prochiantz nous incite à nous départir de l’idée fort répandue ces temps-ci que, dans le fond, peu de choses nous distingue des animaux, et en particulier des singes et en particulier des chimpanzés (puisque paraît-il, nous aurions plus de 98% du patrimoine génétique en commun), le biologiste insiste sur cette observation que « il existe chez les primates une règle de proportionnalité entre le poids du corps et celui du cerveau, sapiens faisant ici exception puisque si on lui appliquait cette règle son cerveau devrait avoir un volume de 500 centimètres cubes ». Contre, dans la réalité un volume de 1400 à 1500 centimètres cubes, soit un excédent de 900 centimètres cubes ! En bref ce qui compte n’est évidemment pas la parenté des gènes mais les mutations qu’ils ont subies depuis la séparation des hominidés au sein du règne des primates, or, visiblement, ces mutations ont touché des séquences d’une grande importance qualitative, et « très probablement des domaines régulateurs de l’expression de gènes du développement ». La conclusion du biologiste sera donc que libre à nous de donner des droits aux animaux si nous le désirons, puisque c’est là justement un apanage de l’humain, de légiférer, mais cela n’a aucun rapport avec une quelconque proximité naturelle qui, en elle-même, « nous imposerait des lois ». « Pour tous les animaux, animaux humains compris, il n’y a pas de lois morales transcendantales, pas plus qu’il n’y a de normes morales déposées dans nos chromosomes ou nos circonvolutions cérébrales ».
Ce livre décidément passionnant pose bien entendu la question de la science, ce qu’elle est, et de la manière dont nous devons entendre le matérialisme scientifique. Qui n’est pas un familier de Bergson (c’est mon cas) et n’a de lui que l’image d’un philosophe spiritualiste, représentatif d’une certaine philosophie française de la première moitié du XXeme siècle, sera étonné de voir sa pensée convoquée à mainte reprise et mise à contribution pour une définition de la science du vivant. C’est qu’il n’est pas à confondre avec Teilhard de Chardin, il n’y a pas chez lui d’idée téléologique. Bergson était plus réceptif aux idées de Darwin que ne le furent maints positivistes, qui refusèrent d’ailleurs d’intégrer l’auteur de l’Origine des espèces au sein de l’Académie des Sciences, au prétexte que son travail n’était pas assez scientifique. Qu’est-ce donc qu’un travail « scientifique » ? Pour être scientifique, un travail doit-il correspondre étroitement à un schéma préétabli prévalant dans les sciences expérimentales ? Il est clair qu’en un sens restrictif, Darwin ne faisait pas « des expériences ». Ses observations, sa manière de les classifier, de les rapporter à des hypothèses étaient ses expériences, mais il n’est pas question de « rejouer » la sélection naturelle. Et à supposer qu’on puisse remonter le temps, il est fort probable que les trajets (les « chréodes ») au sein de l’univers des possibles ne seraient pas les mêmes, qui sait même si sapiens émergerait à nouveau ? On touche là la spécificité du vivant et donc des sciences qui s’en occupent. Dans un intéressant chapitre, Prochiantz se pose la question de la mathématisation en biologie pour conclure que les mathématiques qui donneraient à la biologie ce formidable pouvoir que possède la physique, qui est de permettre de découvrir des entités du monde physique longtemps avant qu’on ait pu les observer (songeons au boson de Higgs), n’existent pas, ou pas encore.
Ceci dit, « qu’avions-nous à faire de ces 900 centimètres cubes ? ». On peut en effet se le demander tant il nous apparaît qu’une bonne partie de nos problèmes, mais pas seulement nos « problèmes », le tragique de notre histoire aussi et même notre désespérance, souvent, ne semblent provenir que d’un gros malaise à les remplir… La conclusion de Prochiantz est belle, qui fait un clin d’œil à Heidegger :
Mais qu’allait-il donc faire dans cette clairière ce singe au trop gros cerveau ?
photos: Parc de la Tete d’Or – Lyon, 11 avril 2013, quelques spécimens vivants.
Publié dans Philosophie, Science
Tagué Alain Prochiantz, crocodiles, qu'est-ce que la vie?, shanti et balbino, tamarin à ventre roux
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Du politique dans les rêves…
Il y a tellement de choses à dire, à lire et à écrire… Tiens, il n’y a pas si longtemps, dans le train encore. J’avais acheté le dernier livre paru de Philippe Jaccottet, dont j’ai assez souvent parlé ces temps-ci – sans savoir qu’il allait être autant célébré, qu’il aurait par exemple l’honneur d’une page entière dans « Le Monde des Livres » (du 5 avril), sous la forme d’un article de Monique Petillon, intitulé « Carnets passés au tamis du temps » – un poète, peut-être le plus grand poète contemporain – on annonce son œuvre complète pour bientôt en « Pléiade », à quand le Nobel ? – Ce dernier livre est celui dont l’article du Monde annonce la parution. « Tâches de soleil, ou d’ombre », aux éditions « Le bruit du temps », l’éditeur étant peut-être son propre fils, Antoine. Le résident de Grignan (Drôme) a trié dans ses notes depuis 1952 jusqu’en 2005. Il a du être très sévère dans son tri puisqu’il ne reste qu’un petit livre d’à peine deux cents pages. Certaines années ne sont représentées que par un seul billet, parfois deux pages, d’autres fois dix, mais jamais guère plus. Par exemple, pour 1959, un billet daté du 15 juin :
Chant du loriot, d’une tranquillité étrange, comme un chant du détachement ; tandis que j’arrache les mauvaises herbes.
Je note l’emploi du point-virgule (entendu récemment dans une émission littéraire que tout était là, dans le point-virgule, pour faire office de littérature, c’est le moment de respiration optimal, entre la virgule, à peine perceptible, et le point. Qui, lui, assomme).
Outre de telles chroniques des saisons (Jaccottet, à côté d’être le poète de la lumière est aussi celui des saisons, comme son maître, Gustave Roud, sur qui je reviendrai bientôt), ce carnet offre des souvenirs de visite ou de rencontre avec des pairs. Michel Leiris, René Char, Francis Ponge…
Il rencontre René Char un premier mai (1975) dans une maison un peu à l’écart de L’isle sur la Sorgue – probablement celle qui, depuis, a été transformée en musée(1) – il est « vêtu d’un pantalon qui flotte sur son corps, d’une chemise de toile bleue : une espèce de grand jardinier ». Accueil chaleureux qui, pourtant, n’éloigne pas le visiteur de ses vieilles réserves. (Lesquelles ?)
Ponge en 1976, qui habitait rue Lhomond. Devenu, dit Jaccottet, plus gaulliste que Michel Debré, dur avec Perse et avec Char. Ponge vaniteux (« un orgueil aussi naïf me chagrine »), mais « cela dit, le sentiment qui domine en moi quand je regagne l’hôtel est l’indignation devant les difficultés matérielles que doit endurer, à son âge, un écrivain de pareille envergure ». Générosité du poète.
Etonnant : un rêve « politique » (1993) : « dans une lutte électorale engagée entre la droite et la gauche, la droite, majoritaire, affiche une confiance arrogante en son succès ; mais quelques signes, peu à peu, à notre grand soulagement, montrent que la gauche non seulement remonte, mais va, presque à coup sûr, l’emporter ». Plus loin, dans ce rêve, Mitterrand apparaît : il voit, dit-il, face à lui, des femmes toutes en noir, qui sont en réalité des hippopotames… le poète ne conclut pas, il ne dit pas, par exemple, si en fait d’hippopotames, ce n’étaient pas des éléphants métamorphosés.
Ainsi, même chez le poète, le politique transparaît. Inquiétant ? Rassurant ? Je ne sais ce que vingt ans plus tard, on peut mettre comme contenu à un tel rêve. Ni bien sûr, quels sont les rêves actuels de Philippe Jaccottet.
Voit-il François Hollande dialoguer avec un envol de libellules ?
(1) Réflexion faite, non. Voici l’évocation de la visite de ce musée, en 2009.
Jaccottet et la lumière
Chaque semaine, je fais l’aller-retour entre Grenoble et Paris. Je charrie avec moi, outre un sac de livres, des filaments de pensée et des désirs de mise en mots : je regarde le ciel, souvent livide par ces temps d’hiver prolongé, endormir la campagne bourguignonne ou lyonnaise, drap de bure qui la couvre, immobile, indifférent aux déchirures que lui infligent des bouquets d’arbres qui tardent à reverdir. J’emporte un journal, en général « Le Monde », acheté métronomiquement dans une échoppe de gare, mais je ne le lis que très partiellement. Un ou deux articles m’intéressent, aujourd’hui la page consacrée à Jean-Marc Roberts, décédé le 25 mars, et puis un article qui m’intrigue, sur « la misère en milieu étudiant »… aux Etats-Unis ! Je délaisse les pages politiques pour n’en lire que quelques gros titres qui me glacent d’effroi, tant l’insolence et la vulgarité des droites horrifient. Mais peut-être cela ne devrait même pas attirer notre attention, laquelle est bien trop fragile, au point qu’on devrait la protéger, empêcher qu’elle se détourne, puiser en nous-mêmes assez de ressources pour l’orienter toujours plus vers ce qui devrait constituer, en dedans, le réceptacle de nos émotions souveraines. Dans mon sac de livres, j’emportai ainsi un court volume de Philippe Jaccottet, « Promenades sous les arbres », livre que j’avais acheté – je m’en souviens très bien – à Grignan, dans l’une des petites librairies qui s’accrochent au flan de la rue qui monte en s’enroulant vers le haut du château. A Grignan, puisque c’est là que vit le poète depuis bien longtemps. Depuis les années cinquante, plus précisément. Et qu’est-ce qui m’émerveillait du fond de cette grisaille en mouvement derrière les lignes sans arrêt mouvantes d’un bord de voie ferrée ? C’était la lumière, émanant d’un livre simple et sans prétention. Si un mot sans doute devait caractériser Jacottet, ce serait le mot « lumière ». D’abord bien sûr parce qu’il en a fait le titre d’un de ses recueils de poèmes, « lumière d’hiver », mais aussi parce qu’au fond, ce thème est omniprésent chez lui, essaimé au long des pages de ce livre édité chez un petit éditeur confidentiel. Quand mon esprit ainsi vagabonde, ce que je lis en lisant Jacottet me conduit aussi à un autre poète, qui est Rainer-Maria Rilke. De curieuses correspondances entre les deux auteurs ne sont pas étrangères à ce rapprochement. Comme Rilke, Jaccottet, qui a d’ailleurs écrit une monographie sur le poète allemand, dans la collection « Ecrivains de toujours », on s’en souvient, a quelque chose à voir avec le Valais. Et donc avec le Rhône, dont la vallée, justement, qu’elle soit encore sous les Alpes de Suisse où qu’elle s’élargisse en allant vers la mer, se pare au printemps de ces merveilleux vergers en fleurs qui les ont inspiré, l’un comme l’autre. Mais surtout, on retrouve chez les deux poètes un autre thème constant, la solitude. Et cette idée profonde que lorsque nous voulons créer une œuvre, ce n’est pas en partant du dehors, ni en partant de choses extravagantes que nous pouvons le faire, mais en partant du dedans de soi et des choses les plus modestes. Je trouve finalement émouvant de lire ce petit livre de Jaccottet, environ cinquante ans après que j’aie eu connaissance d’un autre livre qui, tout compte fait, aura considérablement influencé ma vie, et mon attitude face à la vie : les fameuses « Lettres à un jeune poète », découvertes vers l’an soixante-sept, à l’époque où j’étais étudiant, et bien seul. Et me croyant poète. Je vois comme un signe dans la rencontre de ces deux livres qui se font comme un écho l’un à l’autre. N’ont-ils pas la même forme ? Le même volume ? L’un, il est vrai, était vert, et celui-là est blanc. Et un dessin orne sa première de couverture. On y voit une allée bordée d’arbres, avec un homme solitaire s’enfonçant dans le lointain.
Cette « promenade sous les arbres » est introduite par un long détour, qui est une interrogation à propos de ce que lui, Philippe Jaccottet, a ressenti à la lecture d’un poète irlandais, assez peu connu (de mon point de vue), un certain George Russell, que l’on désigne souvent, paraît-il, au moyen des deux lettres : A.E. car, et c’est Jaccottet qui le dit, un prote aurait mal lu un jour la signature qu’il avait donnée à l’un de ses textes, et qui était Aeon. Or ce poète était de ceux qui voulaient à tout prix nous conduire vers un lieu d’Absolu et de pureté, ce genre de lieu auquel croient parfois certains d’entre nous et auquel sans doute le poète drômois aurait voulu croire… jusqu’à ce qu’il se rende compte qu’il faisait fausse route et que cette adoration quasi mystique pour un monde qui n’était rempli que de montagnes de cristal et de cieux purs et parfaits devenait à force de descriptions de plus en plus stéréotypées, singulièrement exsangue. (« Je vis que A.E. ne questionnait pas réellement le monde, mais volait vers un monde « supérieur », et que ce monde « supérieur » avait tous les défauts de la sur-nature : en particulier d’être exsangue (et comment en serait-il autrement ?) Pour moi, j’avais cru voir le secret dans la terre, les clefs dans l’herbe ») D’où la nécessité de revenir aux paysages réels et à la matérialité des corps et des objets (enfin, c’est moi qui le dis de cette manière), ce qui conduit à perpétuer un premier émerveillement, un premier contact, à le faire durer en son être intérieur, pour que la poésie en explore les contours. Loin des lueurs d’Absolu, retrouver la lumière réelle, autour et à l’intérieur des collines, comme irradiant les corps. Après avoir vu cela… « Dès le matin la lumière me parle et je l’écoute, sans plus me demander si je fais bien ou mal, si je ne suis pas ridicule ».
« En sommes-nous moins exposés à tout ce que la vie contient d’atrocité, sur les variétés de quoi je ne peux m’appesantir ? Cette nuit semblait répondre « oui » à cette question qui monte elle aussi des profondeurs ». (La promenade sous les arbres, p. 80).
Et moi, dans mon train à trois cent à l’heure, je me satisfaisais de cette réponse à mes inquiétudes nées d’un journal à peine parcouru….
Et la question des nationalités en Chine?
L’extraordinaire livre de Timothy Snyder aura ainsi méticuleusement montré les ressorts de la Terreur, celle exercée par les nazis bien sûr, mais aussi celle qui a été l’œuvre de Staline. Les millions de morts s’ajoutèrent aux millions de mort, une terreur, la stalinienne, servant en quelque sorte de marche-pied à la suivante, l’hitlérienne, qui, Timothy Snyder est tout à fait clair là-dessus, et afin d’éliminer d’emblée tout soupçon de « banalisation » des crimes nazis – comme si le simple fait de constater le rapprochement, dans le temps comme dans l’espace, de deux cataclysmes humains et moraux devait nécessairement atténuer l’ampleur du plus terrible, du plus meurtrier – l’a emporté nettement sur la première, dans sa systématicité, son organisation de masse, sa volonté délibérée de faire en sorte qu’un peuple, une ethnie, une culture soient complètement, jusqu’au dernier de leur membre, exterminés. Nous savons cela désormais. Ne faisons cependant pas semblant de l’ignorer : nous le savons parce que ces deux régimes ont été vaincus. L’Allemagne nazie n’est pas parvenue à disparaître sans laisser derrière elle une multitude de traces, comme un astre mort qui se volatiliserait en laissant derrière lui des myriades de météorites, prêts à s’abattre et à porter témoignage de ce qui s’est réellement passé. Les photos, les lettres de jeunes allemands à leur fiancée, à leurs parents, leurs amis, sont là et disent. Les soldats de la Wehrmacht, les membres des Einsatzkommandos, en dépit de l’interdiction, n’avaient pu se réfréner de photographier leurs crimes.
A l’Est, depuis que le Mur s’est effondré, que l’Union Soviétique, elle aussi s’est volatilisée (même si pas complètement, même si la Russie de Poutine renoue toujours plus avec de vieux démons de l’empire et renâcle toujours autant – en dépit des propos histrioniques de notre Gérard national – à une forme de démocratie qui s’élaborerait en dehors des lignes tracés par les services dits « de sécurité » – KGB et successeurs – ), les archives également se sont ouvertes aux historiens. Ainsi, nous savons cela. Maintenant.
Mais cela ne veut-il pas dire qu’a contrario, là où les régimes ne sont pas vaincus, où ils perdurent, même transformés, même adaptés à la sauce managériale et capitaliste, comme en Chine par exemple, nous ne saurons jamais rien? Je veux dire: rien de l’ampleur des massacres qui ont été commis, des travaux de force infligés dans des Laogaï dont nous n’avons pu connaître jusqu’à présent qu’une infime partie de ce qui s’y déroule encore? Rien du massacre des nationalités, la tibétaine en tout premier, mais aussi la ouïgoure, ou du massacre de minorités moins connues?
Or, n’en doutons pas, la manière de Mao s’est calquée sur celle de Staline. Quand viendra enfin un Timothy Snyder de l’histoire du maoïsme, accolée à celle du grand frère soviétique (même si, par la suite, années soixante, les deux géants de ce qu’on appelait encore, on trouvera aujourd’hui: par antiphrase, ou par dérision: le « communisme », devaient se séparer et s’affronter, au moins verbalement), pour nous faire la liste des horreurs commises au nom de la fierté Han autant qu’en celui du socialisme? Encore évidemment faudrait-il, pour cela, que les frontières s’abaissent, que le système s’écroule, alors que nous n’en voyons pas la fin à hauteur d’une vie d’homme…
Qu’est-ce qui arrivera demain? Le livre intéressant et documenté de Michel Rocard et Pierre Larrouturou, « La gauche n’a plus droit à l’erreur », commence par cette fiction:
« La Chine a envahi Taïwan, les Etats-Unis entrent en guerre » : une guerre hélas prévisible, a affirmé le président du Conseil Européen en ouvrant la réunion extraordinaire des vingt-sept chefs d’Etat et de gouvernement.
Début 2012, au moment où la bulle immobilière explosait en Chine et provoquait une forte augmentation du chômage, le gouvernement avait publiquement annoncé qu’il allait doubler son budget militaire, qu’il aurait en 2015 un budget militaire quatre fois supérieur à celui du Japon, son ennemi héréditaire, et qu’il voulait « être capable de gagner des guerres locales ». les intentions de la Chine n’étaient pas tenues secrètes. Nous ne pouvons pas dire que nous ne savions pas.
Politique fiction? Le livre était sorti depuis plusieurs semaines quand le nouveau président chinois, Xi Jinping, lors de son premier discours devant l’Assemblée Populaire de Chine (la semaine dernière, donc) lançait « un appel au renforcement de l’Armée chinoise ». Comme si cette dernière n’était pas déjà assez renforcée… Rocard et son co-auteur donnent un tableau de l’évolution des dépenses militaires entre 2000 et 2010, émanant de la 48ème conférence sur la sécurité de Münich:
Chine : +189%
Russie : +82%
Etats-Unis: +82%
France: +3,3%
Japon: -1,7%
Allemagne: – 2,7%
En 2015, dit-on dans ce livre, en citant une source du journal « La Tribune »: « Les dépenses militaires chinoises dépasseront les budgets combinés des douze autres plus grandes puissances de l’Asie-Pacifique ». « Comment, disent Rocard et Larrouturou, ne pas faire le parallèle entre ce puissant déploiement de forces et la montée des périls qu’a connue l’Europe dans les années 1930 »?
Quant à la question des nationalités internes à la Chine, pouvons-nous nous faire des illusions quand nous savons l’enfermement actuelle de la population tibétaine (entre autres, mais c’est le cas le plus notable, à cause des révoltes qui ont eu lieu et de leur répression par le régime), l’impossibilité dans laquelle nous sommes de nous rendre librement au Tibet, les échos assourdis qui nous viennent, de loin en loin, de la terreur, à l’occasion d’une immolation ou d’une visite clandestine de quelque journaliste téméraire dans une bourgade isolée?
jeune nonne à Lhassa, en 2005
(une époque où l’on pouvait encore se promener relativement librement)
Une chape de plomb s’est refermée sur le Tibet depuis quelques années (au moins depuis 2009, l’année de la révolte, puisque année anniversaire de la « conquête » par l’Armée Populaire de ce haut-plateau, et de la fuite du Dalaï-lama), confortée par le silence complice, voire l’agressivité déclarée à l’égard de la rébellion tibétaine, dont font preuve de vieux nostalgiques de leur période maoïste ou d’une approche de la politique « à la Marchais » (*)(lorsque celui-ci justifiait l’intervention soviétique en Afghanistan). Même les associations pro-tibétaines se taisent, lassées semble-t-il, puisqu’elles n’ont aucun moyen à leur portée qui leur permettrait d’exercer une influence quelconque sur la politique chinoise, et que, jusqu’à présent, il faut bien le dire, les actions qu’elles ont tentées se sont plutôt retournées contre le peuple tibétain (en renforçant la thèse de Pékin selon qui les revendications des nationalités seraient télécommandées de l’extérieur, exactement, ceci dit en passant, comme le proclamait la propagande de Staline lorsqu’il s’agissait de justifier les répressions anti-ukrainienne ou anti-polonaise).
L’armée chinoise se masse toujours plus aux frontières nord de l’Inde: cela veut dire que le Tibet, justement, est une ressource, une sorte de tampon entre la Chine orientale, tellement peuplée, et la zone de guerre potentielle, celle qui risque fort d’arriver dans les prochaines années et dont nos amis du Ladakh seront les premières victimes.
En traversant le fleuve Tsangpo (Brahmapoutre), en 2005
(*) Par soucis d’objectivité, je renvoie à la page suivante d’un blog très critique vis-à-vis de la rébellion tibétaine, où Mélenchon développe ses arguments. Il y apparaît que, décidément, pour le dirigeant du Front de Gauche, tous les colonialismes ne sont pas égaux…(le chinois étant probablement mieux justifié que les autres) et qu’il condamne les revendications tibétaines comme étant d’ordre « ethnique », argument dangereux, que l’on pourrait facilement retourner contre toute volonté d’affranchissement d’un colonisateur étranger… et donc contre toute lutte anti-coloniale. Quant au Dalaï-Lama, il n’est pas en odeur de sainteté, c’est le cas de le dire… On peut certes lui trouver des « défauts » (dont son accointance avec Heinrich Harrer, ancien nazi) mais quel leader tant soit peu charismatique n’en a pas… On ne fera pas l’injure à Mélenchon de lui reprocher ses sympathies pro-Chavez, qui conduisent, par transitivité, à des sympathies pro-Ahmadinedjad…
Giacometti à Grenoble
Peu d’artistes ont vu une telle masse de livres écrits sur eux. Tout ça, est-on tenté de dire, pour une œuvre si ténue. Oh, je ne dis pas ça sur un ton péjoratif… dire qu’elle est ténue ne signifie pas qu’elle est insignifiante, bien au contraire du reste. Mais ténue dans son sens propre : parce que plus cela allait, plus le sculpteur retirait de la matière à son bloc, déjà très effilé, de plâtre ou d’autre chose. Il le disait bien d’ailleurs, je m’en souviens, dans cette émission à lui consacrée, dans la série des « Heures chaudes de Montparnasse », gloire de la télévision en noir et blanc des années soixante, émission de qui ? de Max-Pol Fouchet ? il me semble… si c’est un autre, on me le dira sûrement. Dans cette série, en bref, on le voyait – moi, je le découvrais, je devais avoir à peine quinze ans – chevelure frisée, rides profondes comme des ravins au milieu de la figure, yeux fatigués comme ceux d’un hibou qui a dû veiller toute la nuit, parlant de cette voie chaude, accent italien, ou plutôt tessinois. Né aux Grisons. Val Bregaglia. Il parlait de son désespoir à saisir quelque chose, qu’à force d’en enlever, de cette matière, certaines de ses statues n’avaient plus, à la fin que la dimension d’allumettes. Ça m’avait frappé, ce truc, cette recherche insatiable. On m’a dit ensuite que ce qu’il cherchait c’était à cerner l’homme ou la femme dans ses contours les plus génériques, dans leur nudité. Et que cette œuvre allait parfaitement avec l’existentialisme du moment. Giacometti rencontrait Sartre, à la fois sur le plan des idées et aussi… dans la réalité. On me dit même que Sartre rencontrait beaucoup Annette, aussi. Mais ça, c’est une autre histoire. Il faut lire Simone de Beauvoir pour le savoir. Mais cette amitié avec Sartre lui provoqua aussi des désillusions. L’immense livre d’Yves Bonnefoy, que j’ai pu feuilleter à la librairie en sortant, relate la tristesse de l’artiste après que l’écrivain ait couché ses mots, de manière bien désinvolte, dans « Les mots ». Je vais chercher le passage… Sartre écrit :
Il y a plus de vingt ans, un soir qu’il traversait la place d’Italie, Giacometti fut renversé par une auto. Blessé, la jambe tordue, dans l’évanouissement lucide où il était tombé, il ressentit d’abord une espèce de joie : « Enfin quelque chose m’arrive ! » je connais son radicalisme : il attendait le pire ; cette vie qu’il aimait au point de n’en souhaiter aucune autre, elle était bousculée, brisée peut-être par la stupide violence du hasard : « Donc, se disait-il, je n’étais pas fait pour sculpter, pas même pour vivre ; je n’étais fait pour rien ». (Edition « La Pléiade », p. 126)
Eh bien, Giacometti a très mal pris qu’on utilise ainsi les mots qu’il avait peut-être un jour – ou plutôt une nuit – prononcés, en effet, mais un peu à la légère et sans songer un instant que son interlocuteur en ferait son beurre. Comment ? « Pas fait pour sculpter » ? Il y allait un peu fort, le pape de l’existentialisme…
Tête d’homme sur socle, vers 1949-1951. Plâtre peint Collection Fondation Giacometti (le commentaire évoque les peintures du Fayoum, Egypte de l’époque romaine)
Mais tout cela – ce rapport à l’existentialisme – n’est pas tout, c’est flagrant. Les critiques d’art raisonnent parfois avec des grilles un peu superficielles, ce qui les intéresse, c’est de mettre ensemble des œuvres parce qu’elles sont d’un même temps et qu’elles doivent donc à tout prix en exprimer l’esprit. Mais tout créateur est d’abord seul avec son œuvre à faire, et il doit se débrouiller avec les ressources qu’il possède, et qui peuvent être pauvres. Maintenant que plus de cinquante ans se sont passés, ce qui frappe, à mon avis, dans cette œuvre, et qui est corroboré d’ailleurs par maints propos de l’artiste, c’est la difficulté. Difficulté à voir. Ainsi ce qui paraît si naturel à chacun d’entre nous : faire le lien entre plusieurs points de vue, obtenus en tournant autour d’un objet ou d’un corps humain, est, pour Giacometti, ce qui pose problème. Comment raccorder les faces d’un objet ? C’est ce qu’il semble se poser comme question, sans cesse, et qui conduit, en particulier dans cette magnifique tête de Diego, posée par terre, à avoir, de profil, une sorte d’ombre chinoise, et de face une fine lame qui ressemble un peu à l’aspect qu’a, vu de face, un des ces poissons colorés qui nagent au fond de nos aquariums. La chose est patente aussi dans les dessins, où le trait de crayon s’épuise à tenter de raccorder les plans et n’y arrive jamais. Pour être encore une fois très pédant (!), je raconterai qu’un jour, il y a longtemps, où je devais intervenir dans un séminaire sur « l’Art et la Science », j’avais tenté un rapprochement entre Giacometti et Russell (donc une approche plutôt différente de celle de Sartre), parce que le philosophe anglais avait justement insisté dans son fameux essai sur la connaissance du monde externe, sur ce qui était à ses yeux l’unique façon « logique » de procéder à la construction du monde externe (si du moins, on refusait d’admettre abruptement son existence ) et qui était justement de parvenir à recoller nos points de vue. A mon avis, Giacometti a, plus que d’autres, exprimé et expérimenté cette difficulté fondamentale. Fin de la parenthèse pédante. Retour à l’exposition. Un aspect pathétique – me semble-t-il – de l’œuvre et de la vie de Giacometti qu’on peut découvrir à l’occasion de l’exposition de Grenoble, est la manière dont l’artiste ressent et exprime son rapport aux femmes, autant dire, le rapport à l’autre. Quelque chose qui semble l’avoir poursuivi jusqu’au bout. Surtout si on en croit ce drôle
de petit récit (« Le dernier modèle », par Frank Maubert), paru cette année (ayant reçu le prix « Renaudot essais ») entièrement centré sur sa dernière liaison, avec la fameuse Caroline, prostituée de son état, et qui fascinait l’artiste (comme elle-même – toujours vivante – avoue qu’elle était fascinée par lui). L’exposition réserve une salle à ces femmes énigmatiques, debout, alignées, sur un plateau, qui sont l’expression, au dire même de Giacometti, de l’impression qu’il ressentit une fois à la vue de femmes nues, figées, dans l’attente du client, au sein d’un bordel – « le Sphynx » – qu’il fréquenta beaucoup. Sculpter ces femmes semble avoir été pour lui la seule façon de digérer ce sentiment panique où se mêlent en un même instant, le désir et l’effroi.
Et puis tant de choses encore à dire, sur cette merveilleuse exposition, au sein d’un musée dont on ne se lasse jamais d’admirer l’architecture.
Lumière de la Drôme
J’écoutais le poète Philippe Jaccottet dire, il y a peu, dans un entretien accessible sur Dailymotion, son amour pour la lumière de la Drôme, tellement unique, et qui rendait la promenade, au milieu des collines et des vergers, si attrayante en comparaison avec les mêmes propositions de marche solitaire faites sous d’autres cieux. En ce week-end du début de mois de mars, nous aurions aimé retrouver cette lumière aussi pure que sûrement l’apprécie le poète, mais hélas la pollution de l’air laisse désormais trainer comme un voile roux sur les plus belles montagnes…
La Drôme… dont Jaccottet écrit :
Ce n’est ni un plateau, ni une vallée, mais une confusion de dépressions et de collines, et dans ces creux, le Dauphiné s’achève. Des rivières basses ou des ruisseaux toujours clairs coulent entre des rives d’herbe abondante ; des marécages mêmes étincellent vers le soir, dans des enclos de saules et de peupliers où tournoient les rapides hirondelles… somme toute un pays de montagnards et de nymphes. (La promenade sous les arbres, ed. La Bibliothèque des Arts, p. 50)
Dans ses bourgades (ici Die), ne dirait-on pas qu’un passé laborieux, fait de rythmes ancestraux, resurgit, comme ces garnements, qui vont à l’attaque de je ne sais qui avec des sabres de bois, nous rappellent un temps de Louis Pergaud.
Publié dans poésie, Promenades, Voyages en France
Tagué Drôme, Louis Pergaud, Philippe Jacottet
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