Et la question des nationalités en Chine?

L’extraordinaire livre de Timothy Snyder aura ainsi méticuleusement montré les ressorts de la Terreur, celle exercée par les nazis bien sûr, mais aussi celle qui a été l’œuvre de Staline. Les millions de morts s’ajoutèrent aux millions de mort, une terreur, la stalinienne, servant en quelque sorte de marche-pied à la suivante, l’hitlérienne, qui, Timothy Snyder est tout à fait clair là-dessus, et afin d’éliminer d’emblée tout soupçon de « banalisation » des crimes nazis – comme si le simple fait de constater le rapprochement, dans le temps comme dans l’espace, de deux cataclysmes humains et moraux devait nécessairement atténuer l’ampleur du plus terrible, du plus meurtrier – l’a  emporté nettement sur la première, dans sa systématicité, son organisation de masse, sa volonté délibérée de faire en sorte qu’un peuple, une ethnie, une culture soient complètement, jusqu’au dernier de leur membre, exterminés. Nous savons cela désormais. Ne faisons cependant pas semblant de l’ignorer : nous le savons parce que ces deux régimes ont été vaincus. L’Allemagne nazie n’est pas parvenue à disparaître sans laisser derrière elle une multitude de traces, comme un astre mort qui se volatiliserait en laissant derrière lui des myriades de météorites, prêts à s’abattre et à porter témoignage de ce qui s’est réellement passé. Les photos, les lettres de jeunes allemands à leur fiancée, à leurs parents, leurs amis, sont là et disent. Les soldats de la Wehrmacht, les membres des Einsatzkommandos, en dépit de l’interdiction, n’avaient pu se réfréner de photographier leurs crimes.

A l’Est, depuis que le Mur s’est effondré, que l’Union Soviétique, elle aussi s’est volatilisée (même si pas complètement, même si la Russie de Poutine renoue toujours plus avec de vieux démons de l’empire et renâcle toujours autant – en dépit des propos histrioniques de notre Gérard national – à une forme de démocratie qui s’élaborerait en dehors des lignes tracés par les services dits « de sécurité » – KGB et successeurs – ), les archives également se sont ouvertes aux historiens. Ainsi, nous savons cela. Maintenant.

Mais cela ne veut-il pas dire qu’a contrario, là où les régimes ne sont pas vaincus, où ils perdurent, même transformés, même adaptés à la sauce managériale et capitaliste, comme en Chine par exemple, nous ne saurons jamais rien? Je veux dire: rien de l’ampleur des massacres qui ont été commis, des travaux de force infligés dans des Laogaï dont nous n’avons pu connaître jusqu’à présent qu’une infime partie de ce qui s’y déroule encore? Rien du massacre des nationalités, la tibétaine en tout premier, mais aussi la ouïgoure, ou du massacre de minorités moins connues?

Or, n’en doutons pas, la manière de Mao s’est calquée sur celle de Staline. Quand viendra enfin un Timothy Snyder de l’histoire du maoïsme, accolée à celle du grand frère soviétique (même si, par la suite, années soixante, les deux géants de ce qu’on appelait encore, on trouvera aujourd’hui: par antiphrase, ou par dérision: le « communisme », devaient se séparer et s’affronter, au moins verbalement), pour nous faire la liste des horreurs commises au nom de la fierté Han autant qu’en celui du socialisme? Encore évidemment faudrait-il, pour cela, que les frontières s’abaissent, que le système s’écroule, alors que nous n’en voyons pas la fin à hauteur d’une vie d’homme…

lagauchenaplusdroitalerreurQu’est-ce qui arrivera demain? Le livre intéressant et documenté de Michel Rocard et Pierre Larrouturou, « La gauche n’a plus droit à l’erreur », commence par cette fiction:

« La Chine a envahi Taïwan, les Etats-Unis entrent en guerre » : une guerre hélas prévisible, a affirmé le président du Conseil Européen en ouvrant la réunion extraordinaire des vingt-sept chefs d’Etat et de gouvernement.
Début 2012, au moment où la bulle immobilière explosait en Chine et provoquait une forte augmentation du chômage, le gouvernement avait publiquement annoncé qu’il allait doubler son budget militaire, qu’il aurait en 2015 un budget militaire quatre fois supérieur à celui du Japon, son ennemi héréditaire, et qu’il voulait « être capable de gagner des guerres locales ». les intentions de la Chine n’étaient pas tenues secrètes. Nous ne pouvons pas dire que nous ne savions pas.

Politique fiction? Le livre était sorti depuis plusieurs semaines quand le nouveau président chinois, Xi Jinping, lors de son premier discours devant l’Assemblée Populaire de Chine (la semaine dernière, donc) lançait « un appel au renforcement de l’Armée chinoise ». Comme si cette dernière n’était pas déjà assez renforcée… Rocard et son co-auteur donnent un tableau de l’évolution des dépenses militaires entre 2000 et 2010, émanant de la 48ème conférence sur la sécurité de Münich:

Chine : +189%
Russie : +82%
Etats-Unis: +82%
France: +3,3%
Japon: -1,7%
Allemagne: – 2,7%

En 2015, dit-on dans ce livre, en citant une source du journal « La Tribune »: « Les dépenses militaires chinoises dépasseront les budgets combinés des douze autres plus grandes puissances de l’Asie-Pacifique ». « Comment, disent Rocard et Larrouturou, ne pas faire le parallèle entre ce puissant déploiement de forces et la montée des périls qu’a connue l’Europe dans les années 1930 »?

Quant à la question des nationalités internes à la Chine, pouvons-nous nous faire des illusions quand nous savons l’enfermement actuelle de la population tibétaine (entre autres, mais c’est le cas le plus notable, à cause des révoltes qui ont eu lieu et de leur répression par le régime), l’impossibilité dans laquelle nous sommes de nous rendre librement au Tibet, les échos assourdis qui nous viennent, de loin en loin, de la terreur, à l’occasion d’une immolation ou d’une visite clandestine de quelque journaliste téméraire dans une bourgade isolée?

???????????????????????????????jeune nonne à Lhassa, en 2005
(une époque où l’on pouvait encore se promener relativement librement)

Une chape de plomb s’est refermée sur le Tibet depuis quelques années (au moins depuis 2009, l’année de la révolte, puisque année anniversaire de la « conquête » par l’Armée Populaire de ce haut-plateau,  et de la fuite du Dalaï-lama), confortée par le silence complice, voire l’agressivité déclarée à l’égard de la rébellion tibétaine, dont font preuve de vieux nostalgiques de leur période maoïste ou d’une  approche de la politique « à la Marchais » (*)(lorsque celui-ci justifiait l’intervention soviétique en Afghanistan). Même les associations pro-tibétaines se taisent, lassées semble-t-il, puisqu’elles n’ont aucun moyen à leur portée qui leur permettrait d’exercer une influence quelconque sur la politique chinoise, et que, jusqu’à présent, il faut bien le dire, les actions qu’elles ont tentées se sont plutôt retournées contre le peuple tibétain (en renforçant la thèse de Pékin selon qui les revendications des nationalités seraient télécommandées de l’extérieur, exactement, ceci dit en passant, comme le proclamait la propagande de Staline lorsqu’il s’agissait de justifier les répressions anti-ukrainienne ou anti-polonaise).

L’armée chinoise se masse toujours plus aux frontières nord de l’Inde: cela veut dire que le Tibet, justement, est une ressource, une sorte de tampon entre la Chine orientale, tellement peuplée, et la zone de guerre potentielle, celle qui risque fort d’arriver dans les prochaines années et dont nos amis du Ladakh seront les premières victimes.

tsangpoEn traversant le fleuve Tsangpo (Brahmapoutre), en 2005

(*) Par soucis d’objectivité, je renvoie à la page suivante d’un blog très critique vis-à-vis de la rébellion tibétaine, où Mélenchon développe ses arguments. Il y apparaît que, décidément, pour le dirigeant du Front de Gauche, tous les colonialismes ne sont pas égaux…(le chinois étant probablement mieux justifié que les autres) et qu’il condamne les revendications tibétaines comme étant d’ordre « ethnique », argument dangereux, que l’on pourrait facilement retourner contre toute volonté d’affranchissement d’un colonisateur étranger… et donc contre toute lutte anti-coloniale. Quant au Dalaï-Lama, il n’est pas en odeur de sainteté, c’est le cas de le dire… On peut certes lui trouver des « défauts » (dont son accointance avec Heinrich Harrer, ancien nazi) mais quel leader tant soit peu charismatique n’en a pas… On ne fera pas l’injure à Mélenchon de lui reprocher ses sympathies pro-Chavez, qui conduisent, par transitivité, à des sympathies pro-Ahmadinedjad…

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2 commentaires pour Et la question des nationalités en Chine?

  1. Concernant la Chine de Mao (avec ses adorateurs français, un temps, les Sollers, July, Miller (J.-A.), Barthes…), il y a eu les deux livres décapants de Simon Leys, publiés dès 1974 (10 x 18 numéros 900 et 901), « Ombres chinoises » et « Révo. cul. dans la Chine pop. » qui ont ouvert les yeux aux « maoïstes » de notre pays…

    Si la Chine a des désirs expansionnistes, il est évident que les USA ne laisseront pas faire, comme pour l’Iran vis-à-vis d’Israël. Le surarmement chinois fait partie d’une politiuque de « gros bras » visant aussi à l’extérieur qu’à l’intérieur à faire démonstration de force et donc à s’assurer un statut de « puissance » qui vise à maintenir le joug hérité.

    Quant à Mélenchon, ce guignol populiste, qui peut encore écouter la moindre ou la dernière de ses déclarations ? Il a besoin des médias pour exister (faute d’avoir pu être élu « président de la République » comme il a eu un jour le ridicule de le croire) et fait feu périodiquement de ses grotesques provocations (son congrès dénonçant les « 17 salopards » dont Pierre Moscovici) sans se rendre compte que c’est lui qui, à chaque fois, se décrédibilise un peu plus.

    Le soutien de Mélenchon à la Chine contre le Tibet n’est qu’un des multiples avatars qui jalonnent sa route en zigzags, comme dans une BD d’Hergé où il serait le capitaine Haddock ne sachant plus où se trouve le Nord, le Sud, l’Est et l’Ouest…

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  2. Tania dit :

    Pour info, cet entretien dans La Libre Belgique avec Rebiya Kadeer qui dénonce un “génocide culturel” au Xinjiang : http://www.lalibre.be/actu/international/article/805407/la-frustration-engendre-la-violence.html

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