Giacometti à Grenoble

Giacometti-1(Le nez, 1947)

Peu d’artistes ont vu une telle masse de livres écrits sur eux. Tout ça, est-on tenté de dire, pour une œuvre si ténue. Oh, je ne dis pas ça sur un ton péjoratif… dire qu’elle est ténue ne signifie pas qu’elle est insignifiante, bien au contraire du reste. Mais ténue dans son sens propre : parce que plus cela allait, plus le sculpteur retirait de la matière à son bloc, déjà très effilé, de plâtre ou d’autre chose. Il le disait bien d’ailleurs, je m’en souviens, dans cette émission à lui consacrée, dans la série des « Heures chaudes de Montparnasse », gloire de la télévision en noir et blanc des années soixante, émission de qui ? de Max-Pol Fouchet ? il me semble… si c’est un autre, on me le dira sûrement. Dans cette série, en bref, on le voyait – moi, je le découvrais, je devais avoir à peine quinze ans – chevelure frisée, rides profondes comme des ravins au milieu de la figure, yeux fatigués comme ceux d’un hibou qui a dû veiller toute la nuit, parlant de cette voie chaude, accent italien, ou plutôt tessinois. Né aux Grisons. Val Bregaglia. Il parlait de son désespoir à saisir quelque chose, qu’à force d’en enlever, de cette matière, certaines de ses statues n’avaient plus, à la fin que la dimension d’allumettes. Ça m’avait frappé, ce truc, cette recherche insatiable. On m’a dit ensuite que ce qu’il cherchait c’était à cerner l’homme ou la femme dans ses contours les plus génériques, dans leur nudité. Et que cette œuvre allait parfaitement avec l’existentialisme du moment. Giacometti rencontrait Sartre, à la fois sur le plan des idées et aussi… dans la réalité. On me dit même que Sartre rencontrait beaucoup Annette, aussi. Mais ça, c’est une autre histoire. Il faut lire Simone de Beauvoir pour le savoir. Mais cette amitié avec Sartre lui provoqua aussi des désillusions. L’immense livre d’Yves Bonnefoy, que j’ai pu feuilleter à la librairie en sortant, relate la tristesse de l’artiste après que l’écrivain ait couché ses mots, de manière bien désinvolte, dans « Les mots ». Je vais chercher le passage… Sartre écrit :

Il y a plus de vingt ans, un soir qu’il traversait la place d’Italie, Giacometti fut renversé par une auto. Blessé, la jambe tordue, dans l’évanouissement lucide où il était tombé, il ressentit d’abord une espèce de joie : « Enfin quelque chose m’arrive ! » je connais son radicalisme : il attendait le pire ; cette vie qu’il aimait au point de n’en souhaiter aucune autre, elle était bousculée, brisée peut-être par la stupide violence du hasard : « Donc, se disait-il, je n’étais pas fait pour sculpter, pas même pour vivre ; je n’étais fait pour rien ». (Edition « La Pléiade », p. 126)

Eh bien, Giacometti a très mal pris qu’on utilise ainsi les mots qu’il avait peut-être un jour – ou plutôt une nuit – prononcés, en effet, mais un peu à la légère et sans songer un instant que son interlocuteur en ferait son beurre. Comment ? « Pas fait pour sculpter » ? Il y allait un peu fort, le pape de l’existentialisme…

12856_443_Tete-d-homme-sur-socle-fragment-vers-1949-1951-Tête d’homme sur socle, vers 1949-1951. Plâtre peint Collection Fondation Giacometti (le commentaire évoque les peintures du Fayoum, Egypte de l’époque romaine)

Mais tout cela – ce rapport à l’existentialisme – n’est pas tout, c’est flagrant. Les critiques d’art raisonnent parfois avec des grilles un peu superficielles, ce qui les intéresse, c’est de mettre ensemble des œuvres parce qu’elles sont d’un même temps et qu’elles doivent donc à tout prix en exprimer l’esprit. Mais tout créateur est d’abord seul avec son œuvre à faire, et il doit se débrouiller avec les ressources qu’il possède, et qui peuvent être pauvres. Maintenant que plus de cinquante ans se sont passés, ce qui frappe, à mon avis, dans cette œuvre, et qui est corroboré d’ailleurs par maints propos de l’artiste, c’est la difficulté. Difficulté à voir. Ainsi ce qui paraît si naturel à chacun d’entre nous : faire le lien entre plusieurs points de vue, obtenus en tournant autour d’un objet ou d’un corps humain, est, pour Giacometti, ce qui pose problème. Comment raccorder les faces d’un objet ? C’est ce qu’il semble se poser comme question, sans cesse, et qui conduit, en particulier dans cette magnifique tête de Diego, posée par terre, à avoir, de profil, une sorte d’ombre chinoise, et de face une fine lame qui ressemble un peu à l’aspect qu’a, vu de face, un des ces poissons colorés qui nagent au fond de nos aquariums. La chose est patente aussi dans les dessins, où le trait de crayon s’épuise à tenter de raccorder les plans et n’y arrive jamais. Pour être encore une fois très pédant (!), je raconterai qu’un jour, il y a longtemps, où je devais intervenir dans un séminaire sur « l’Art et la Science », j’avais tenté un rapprochement entre Giacometti et Russell (donc une approche plutôt différente de celle de Sartre), parce que le philosophe anglais avait justement insisté dans son fameux essai sur la connaissance du monde externe, sur ce qui était à ses yeux l’unique façon « logique » de procéder à la construction du monde externe (si du moins, on refusait d’admettre abruptement son existence ) et qui était justement de parvenir à recoller nos points de vue. A mon avis, Giacometti a, plus que d’autres, exprimé et expérimenté  cette difficulté fondamentale. Fin de la parenthèse pédante. Retour à l’exposition. Un aspect pathétique – me semble-t-il – de l’œuvre et de la vie de Giacometti qu’on peut découvrir à l’occasion de l’exposition de Grenoble, est la manière dont l’artiste ressent et exprime son rapport aux femmes, autant dire, le rapport à l’autre. Quelque chose qui semble l’avoir poursuivi jusqu’au bout. Surtout si on en croit ce drôle 9782755506525de petit récit (« Le dernier modèle », par Frank Maubert), paru cette année (ayant reçu le prix « Renaudot essais ») entièrement centré sur sa dernière liaison, avec la fameuse Caroline, prostituée de son état, et qui fascinait l’artiste (comme elle-même – toujours vivante – avoue qu’elle était fascinée par lui). L’exposition réserve une salle à ces femmes énigmatiques, debout, alignées, sur un plateau, qui sont l’expression, au dire même de Giacometti, de l’impression qu’il ressentit une fois à la vue de femmes nues, figées, dans l’attente du client, au sein d’un bordel – « le Sphynx » – qu’il fréquenta beaucoup. Sculpter ces femmes semble avoir été pour lui la seule façon de digérer ce sentiment panique où se mêlent en un même instant, le désir et l’effroi.

Et puis tant de choses encore à dire, sur cette merveilleuse exposition, au sein d’un musée dont on ne se lasse jamais d’admirer l’architecture.

muséeGrenoble

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3 commentaires pour Giacometti à Grenoble

  1. Sartre n’a pas « fait son beurre » (il avait d’autres ressources) grâce à un paragraphe consacré à Giacometti dans « Les Mots », avec l’humour et la distance dont il était capable.

    La « réduction » à ce niveau n’est pas à la hauteur ni de l’un ni de l’autre.

    Il suffit de lire ailleurs (un exemple parmi un florilège possible) l’admiration qu’il portait à Giacometti pour remettre cette « anecdote » à sa place (deuxième ou troisième degré, comme un escalier en architecture).

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  2. JEA dit :

    Première photo : le Musée municipal de Bergerac a vainement tenté d’acquérir cette sculpture…

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