Retrouver Montréal (2)

Voici les trois photos des grands dont je parlais hier (dont je parlais TANTÔT comme on dit ici, ou « icitte »).

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La rue Sainte-Catherine, tous les Montréalais savent ça, se poursuit à l’Est et rejoint le quartier évoqué dans le précédent billet, celui de Centre Sud, elle devient alors « le Village », entendez « le village gay », autrement dit le Castro montréalais. Gay, très gai même. Oeuvres d’art à tous les coins de rue: sculptures amusantes, comme ici ce montage qui a pour titre « les trous de mémoire » et se développe sur une placette, invitant les gens à tourner autour, à y pénétrer, se faisant photographier ou bien regardant des souvenirs qui appellent d’autres souvenirs….

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IMG_1014et peintures à la Vasarely, comme là, à l’entrée de la station de métro Beaudry.

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Je croise des couples de femmes ou d’hommes se tenant par la main, certains mêmes conduisant une poussette, Christine Boutin et Frigide Barjot réunies s’étrangleraient. Si seulement… quel bon débarras ce serait… (quand on pense que la principale heure de gloire de la deuxième aura été de chanter une chanson dont le refrain dit – texto – (je l’ai entendue sur France Inter): « fais-moi l’amour avec deux doigts, parce qu’avec trois ça rentre pas »… et ça prétend nous donner des leçons sur le droit de l’enfant, alors que dans le camp d’en face, il y a quand même des Françoise Héritier… qui en connaissent un autre rayon sur l’anthropologie, mais passons…). Le village est donc gay. Sur toute sa longueur il est couvert de guirlandes, de paillettes et de boules roses. Les terrasses sont pleines à craquer de gens décontractés qui viennent prendre leur petit déj. à base de sirop d’érable, de muffins et de pancakes. Au bout des rues transversales, la carcasse métallique du pont Jacques Cartier nous invite à partir au-delà du fleuve. Il y a un restaurant à deux étages avec des palmiers en plastique. Quand je reviens jusqu’à la rue Berri, où se trouve mon hôtel, à l’angle, j’achète « L’itinéraire », le journal des sans-abris, et je « placotte » avec le vendeur. Il me renseigne sur son journal, sur l’actrice dont on parle en première de couverture (Marie-Thérèse Fortin) et pour finir, en me remerciant, il me dit: « vous êtes un gentleman, vous, je vous souhaite une bonne journée avec vos potes ».

 Je m’en vais donc rejoindre mes potes.

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Retrouver Montréal

???????????????????????????????Retrouver une ville après si longtemps, c’est comme avoir donné rendez-vous à quelqu’un qu’on n’a pas vu depuis vingt ans. On appréhende. Aura-t-il (t-elle) des cheveux blancs? De l’estomac? Sourira-t-il (t-elle) encore aussi bien? Marchera-t-il (t-elle) toujours avec le même entrain? Alors, on aborde la personne – la ville – de biais. On la prend par surprise un dimanche de mai. Manque de chance, il fait gris, le vent s’engouffre entre les bras jetés en l’air (gratte-ciel). La chose, ou personne, ou ville, n’est pas à son avantage. On marche rue Saint-Denis, un peu courbés (par le vent), on ne retrouve plus les bistrots d’antan, mis à part peut-être « La brioche lyonnaise », tiens, elle subsiste, celle-là. Elle a même ouvert une terrasse arrière. Plus loin, le café où nous prenions le petit dej. avec un muffin aux bleuets n’existe plus. Il semble que la façade du grand cinéma ait été refaite. Le boulevard Saint-Laurent tombe en déshérence.

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Quant au Carré Saint-Louis, n’en parlons pas. Lui qui était l’arbitre des élégances… mais il est en travaux, peut-être s’améliorera-t-il. Quant à Prince-Arthur, où nous dinions dans le chic, une rue piétonne avec quelques enseignes de fast-food. De premières retrouvailles un peu mitigées donc…. Alors on prend la ville par un autre bout. Si nous la prenions résolument par l’Est? Parti pris idéologique. Montréal n’échappe pas à la règle de Londres ou de Paris: c’est la partie la plus pauvre, la plus populaire, la plus prolétarienne. C’est aller vers la rue Amherst, croiser dans ces rues aux plaques de ciment disjointes quelques désoeuvrés sortant du dépanneur, ou de la SAQ, deux bouteilles sous le bras (la SAQ = Société des Alcools du Québec), c’est finalement trouver un éco-musée, au croisement d’Ontario, juste en face du marché Saint-Jacques, joliment baptisé « du fier monde ». Le fier monde, c’est la classe ouvrière, les milieux populaires qui ont bataillé dans la misère en ces lieux, depuis la fin du XIXème siècle, où s’étaient construites les premières usines. Epoque où Montréal était la ville du monde la plus dangereuse, juste derrière Calcutta, en matière de mortalité infantile. Trois enfants sur cinq n’atteignaient pas l’âge de cinq ans. Cette misère dura tout au long de la première moitié du XXème siècle. L’habitat insalubre, le manque de tout-à-l’égout, de toilettes dignes de ce nom, condamnaient la population à subir l’effet de la propagation des bactéries. Après la guerre, les usines commencèrent à reculer, de grandes constructions déstructurèrent le quartier: la tour de Radio-Canada, l’UQAM (Université du Québec à Montréal)… et en même temps que les usines, disparaissaient les emplois. Les années récentes ont connu un regain de vie du quartier et surtout de solidarité autour d’associations actives. On se reprend à espérer alors… donc tout n’est pas vain. Il peut toujours resurgir ailleurs un peu de souffle, un peu de solidarité, de vitalité, d’amour?

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(années quarante dans le quartier Centre-Sud)

Mais depuis ces jours maussades, le temps s’est arrangé, le printemps est venu. La rue Sainte-Catherine est devenue partiellement piétonne, la place des arts s’anime. Ce 17 mai marque le début des festivités printanières et estivales, il est en même temps la journée internationale contre l’homophobie (banderole en travers de la rue Saint-Denis), journée qui, pour les Français, sera heureusement marquée par l’acceptation de la loi sur le « mariage pour tous » par le Conseil Constitutionnel (quelle belle rencontre de date… et merde à Christine Boutin). La musique et les spectacles sont dans la rue. Le musée du jazz mérite le détour: les grandes vedettes ont toutes légué quelque chose, un chapeau, une veste, une guitare, en souvenir de leur passage au grand festival de jazz de Montréal… Chacune de ces vedettes a son alvéole, avec possibilité de voir et écouter des vidéos de leurs performances. Ainsi Ray Charles, Miles Davis et Leonard Cohen. Quel beau tiercé… (pour moi les trois meilleurs) les deux premiers sont morts. Quand le troisième ne sera plus là, lui non plus, le moment sera peut-être venu de nous demander ce que nous faisons encore en ce monde…

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Descendant sur Montréal

260px-Virginia_Woolf_with_her_father,_Sir_Leslie_StephenEn quoi se manifeste le mieux le génie littéraire… me demandai-je lors d’un de ces moments propices aux réflexions que sont les longs voyages. Du moins ceux assez longs pour qu’on ait le temps aussi bien de dormir que de lire avant l’atterrissage, forcément soudain, qui aura été précédé d’un lent – du moins en apparence – survol de terres inhabitées, blanches rayées de gris et d’ocre, tachetées de lacs inconnus, au-dessus de la péninsule du Labrador, de Terre-Neuve, lent survol au-dessus des toits plats des maisons individuelles des faubourgs de Montréal, ou d’un fleuve qui s’étale en baies et en méandres de son embouchure jusqu’à son resserrement quand il traverse la ville. Montréal, je n’y avais pas remis les pieds depuis quinze ans, depuis ce Noêl et ce Jour de l’An précédant le fameux hiver, celui du Grand Verglas, grand froid qui avait gelé les arbres autour du carré Saint-Louis comme partout ailleurs, alourdi les fils électriques qui étaient tombés sur la chaussée, privant les montréalais d’énergie, mais pas seulement, de ravitaillement aussi. On disait que des réflexes de solidarité nouveaux étaient apparus, que chacun aidait son voisin en attendant des jours plus chauds, des familles entières avaient du vivre une semaine dans des halles ou des pavillons de gymnastique. Mais pour en revenir à ma question initiale, je m’interrogeais, dans cet avion, sur le génie littéraire en personne, incarné à mes yeux par Virginia Woolf, dont je lisais pour la première fois – je ne suis pas précoce – le court roman intitulé « Le Phare » («  To the Lighthouse »), dans sa traduction française due à Françoise Pellan, qui me semble excellente, en tout cas pas un seul instant on ne doute que c’est bien la romancière anglaise qui parle, et que c’est bien son style qui est exprimé. Ce roman a cette particularité que toute une partie, pour un ensemble qui n’en contient que trois, concerne la vie d’une maison à l’abandon, sans qu’un seul personnage n’intervienne, à l’exception de la pauvre vieille qui doit en principe venir de temps en temps nettoyer le plus abîmé, le plus moisi, alors que bien sûr, seule elle ne peut pas faire grand-chose contre l’usure inexorable du temps, les pierres qui se disjoignent, les toits qui fuient, les rats qui finissent par rentrer et s’installer comme convives victorieux de leur combat contre les anciens propriétaires. Mais si la mort rôde et la décomposition s’étend, un seul évènement maintient le lieu encore en vie : le rayon lumineux du phare qui s’attarde régulièrement sur les murs intérieurs lorsqu’il a franchi au cours de la nuit la fragile barrière que lui opposent un volet disjoint, une vitre brisée. Pendant cette longue période – qui correspond à peu près à la durée de la guerre de 14 – où les Ramsay (c’est-à-dire les Stephens, famille de Virginia) ne sont pas revenus dans leur demeure estivale de l’île de Skye, de nombreux évènements surviennent, V. Woolf les a juste indiquées entre crochets, de manière laconique. La mort de la mère, Mrs Ramsay, soudaine, laissant Mr Ramsay veuf désemparé, celle de Prue, qu’on a connue jeune fille d’une grande beauté, décédée trois mois après son mariage, au cours d’un enfantement, ou celle d’Andrew, promis à un bel avenir de mathématicien, dans les tranchées de la guerre. Si le génie littéraire c’est, entre autres choses, réussir ce tour de force, c’est aussi maîtriser la langue au point que la forme du texte, sa syntaxe donc, s’en trouve affectée lorsqu’a lieu un évènement particulièrement troublant, un brusque accroc à l’ordre du temps qui se traduit alors en un accroc à l’ordre de la phrase. Mrs Ramsay meurt, je l’ai dit. Alors Virginia Woolf indique seulement, entre crochets (p. 116 de l’édition de la Pléïade, vol. 2) :

Mr Ramsay, titubant le long d’un couloir, tendit les bras un matin sombre, mais, Mrs Ramsay étant morte assez soudainement la nuit précédente, il tendit les bras. Ils restèrent vides.

Cette répétition marque le désarroi et rien ne pouvait mieux le rendre.

Je refermai le livre à l’atterrissage, il me restait à lire la troisième partie. Dehors, il faisait un temps radieux. On nous attendait pour nous conduire dans une maison au bord de la rivière des Outaouais, côté ontarien. De la terrasse, je suis face au Québec et je surveille les envols d’outardes. Elles sont de passage, emportant dans leurs cris les derniers rayons d’un soir.

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1er mai!

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Le visiteur coréen

Avoir un séminaire donne l’occasion de vivre des évènements étranges. J’étais plongé dans des explications qui pouvaient paraître hermétiques à tout autre que mes rares étudiants du lundi après-midi, peu nombreux mais très avertis de choses mathématiques, quand tout à coup, entra dans la salle un homme qui portait sur lui le fardeau des années passées et des longues distances qu’il avait du parcourir avant d’arriver jusque là. Il ressemblait à un trappeur des steppes asiatiques. Quand je me tournai vers lui pour lui demander s’il ne se trompait pas de lieu, il me répondit, avec un air taquin et sûr de lui que : non, il ne se trompait pas, « qu’il était venu ici en connaissance de cause ! ». Tôt perça en moi l’inquiétude d’être mis en présence de quelque génie curieux qui venait se rendre compte par lui-même des fondements de ce que je racontais. Qui venait m’inspecter en quelque sorte. Raison de plus de redoubler de  circonspection quant à mes propres dires. Que surtout ne se glisse pas dans la conversation quelque abus de langage dont on me reprocherait ensuite l’usage sans rigueur. Quand on a été formé aux mathématiques, on s’attend à tout, y compris à des pièges de cet ordre. Il ne comprit pas, d’abord, les deux règles que j’avais affichées au tableau. Je les lui expliquai, me demandant où il allait intervenir pour me dire qu’il n’en voyait pas la justesse. Mais non, c’était plus simple: son incompréhension était sincère. Déjà mes étudiants habitués s’impatientaient. J’écrivais trop petit. Je lui dis de se rapprocher. Il avança un peu, tenant ses verres relevés sur le front, carnet à la main, où il inscrivait des notes fébriles. Je redonnai des explications que j’avais déjà données. Les étudiants lui demandèrent tout de go s’il avait quelque qualification en sciences du langage. Il leur répondit qu’il était grammairien. Il avait, jusqu’à la retraite, enseigné la grammaire française à l’université de Seoul. Oui, il était au courant de Montague, de la sémantique formelle. Mais là, dit-il tout à coup, c’était trop! Bien trop compliqué. Et il explosa. « Tout ceci, dit-il, n’est qu’un aggrégat d’illusions! ». Je le regardai estomaqué. « Oui, répéta-t-il, des illusions! ». Je ne comprenais pas très bien. Comment pouvait-il parler d’illusions alors que je ne faisais que donner des définitions et des théorèmes… et que s’il existe des objets hors illusion, ils sont bien là. Un théorème mathématique est vrai dès lors qu’il est prouvé et la preuve à elle seule dissipe toute illusion. Ce n’était qu’avant elle que l’illusion subsistait, lorsqu’on conjecturait, autrement dit lorsqu’on « croyait ». On a ainsi longtemps cru que tel problème devait être décidable, voire faisable avec une complexité raisonnable, avant d’avoir la preuve du contraire, et lorsque celle-ci fut connue, plus personne ne s’avisa de revenir « aux anciennes illusions ». C’est ainsi que marche la science… mais mon interlocuteur voulait quelque chose de plus, que visiblement, je n’étais pas capable de lui donner. Devant mon étonnement, il me demanda d’apporter quelque chose de concret à l’eau de mon moulin. Je lui débitai le premier exemple qui me vint à l’esprit. Le cas d’école fourni par les phrases dites « phrases de Geach » (du nom de celui qui les étudia le premier) ou encore « donkey sentences » (car, on ne sait pourquoi, il y est toujours question d’un âne!). Une de ces phrases est: « tout fermier qui possède un âne le bat ». Cette phrase (absurde, j’en conviens) a ceci de gênant, pour le dire vite, que son indéfini « un » ne se traduit pas du tout, comme un indéfini habituel, par un quantificateur existentiel, ce qui, en apparence, brise l’espoir de pouvoir analyser les phrases selon une démarche compositionnelle, c’est-à-dire en combinant les significations de chaque mot pris isolément les unes avec les autres. Cela amusa mon visiteur de l’après-midi. « C’est un tout petit problème, me dit-il, face à tous les immenses problèmes qui existent ». Oui, certes, il y a d’immenses problèmes de par le monde… l’évasion fiscale? Mais je ne suis pas « payé », lui dis-je, pour trouver des solutions au problème de l’évasion fiscale. Si j’en trouve une pour les « donkey sentences », c’est déjà beau, non? Mais la séance finissait. Mon visiteur coréen finit par me féliciter. Il me connaissait car il avait trouvé quelques-uns de mes écrits en consultant Internet. Il était à Paris pour un petit bout de temps et il s’enthousiasmait du nombre de séminaires, colloques, ateliers auxquels il pouvait participer. Et pour me prouver son estime… il m’invitait le lundi suivant, à manger au restaurant. Coréen, bien entendu!

Le lundi suivant arriva et il brilla par son absence.

Je l’avais donc oublié quand il resurgit tout à coup quinze jours plus tard, toujours en plein milieu de la séance, un peu avant la courte pause que je nous ménage, les étudiants et moi, et qui nous permet de discuter un peu, tout en prenant un café ou un thé au citron distribués à la machine qui est à l’entrée du bâtiment (le 29 de la rue d’Ulm). Il n’avait pas changé ses habitudes, et se mit à faire son courrier pendant que je répondais à quelques questions. A la pause, il m’accapara pour s’excuser de son absence précédente et me proposer son restaurant pour le soir même, après quoi, il disparut, puisque, de toutes façons, il ne comprenait rien à ce que je racontais…. Rendez-vous avait été pris à 19h, devant la grille du 45. Là où je le retrouvais en effet, à l’heure dite. Il arpentait le trottoir, la casquette calée sur les oreilles, la barbiche blanche en émoi. Las, c’était jour de fermeture pour le restaurant coréen, nous nous rabattîmes sur le premier bistrot venu de la rue Gay-Lussac. Là commença le plus beau dialogue de sourds auquel j’ai jamais participé. Il aimait la France, disait-il, mais ne comprenait pas ce qui se passait en ce moment… Je lui dis que moi non plus, je ne comprenais pas les manifestations contre le mariage gay, je ne m’attendais pas à ce qu’une proposition de loi aussi naturelle compte tenu de l’évolution des mœurs et de la société rencontre une telle opposition. Mais me dit-il, ce n’est pas du tout ça que je veux dire ! Lui, c’était la proposition de loi en elle-même qui le scandalisait. Il ne tolérait pas l’idée même de l’homosexualité. « C’est contre nature !!! » beuglait-il à l’adresse des autres convives. Comme je n’avais rien à perdre et que je me fichais pas mal que notre duo devienne le centre d’attraction du lieu, je lui répondis avec la même véhémence qu’il n’y avait guère en ce domaine de « loi » à proprement parler. « Comment ? Vous, un scientifique, vous ne faites pas confiance au concept de loi ? ». Il m’était difficile, entre deux bouchées de tartare de bœuf, de lui expliquer ma conception des lois « de la nature » (on peut trouver une intéressante discussion à ce sujet dans le livre de Prochiantz dont j’ai parlé il y a quelques temps sur ce blog), mais comme il me faisait part de son intention de quitter la France en raison des mœurs dissolues qui y règnent, je lui dis en riant : « vous n’allez quand même pas me dire qu’il n’y a pas d’homosexuels en Corée !!! », alors là, droit dans ses bottes : « Non ! En tout cas, je n’en ai jamais vu ! ».

Nous nous séparâmes sur le seuil du restaurant : il avait son bus à prendre pour rentrer chez lui ; et je continuai la rue Gay-Lussac en direction de mon hôtel, songeant aux abîmes qui séparent les croyances et la réalité et aux implications pratiques d’un certain « réalisme » philosophique…

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Val de Loire (2) (et Mélenchon)

???????????????????????????????Beaugency : derrière ce pont séculaire, dont quelques arches datent du XIVème siècle, s’échappe un inquiétant panache.

???????????????????????????????Non, ni neige ni gelée matinale, juste des pâquerettes.

???????????????????????????????Exutoire de la nappe phréatique en bordure de la Loire.

Exutoire se dit de tout ce qui évacue un trop-plein. Je songeais à ce mot hier soir en regardant Mélenchon à l’émission « Des paroles et des actes » sur la chaîne France 2. Ne sert-il pas d’exutoire au trop plein d’amertume face à une situation socio-économique qui semble ne guère évoluer ?
Mais cet exutoire-ci est moins limpide, charriant trop de scories confuses. La (soi-disant) puissance de la France qui devrait brandir comme des armes la menace de ne plus payer sa dette et… le fait qu’elle possède l’arme nucléaire (nous revoici au panache de Beaugency) ! Quelques pitreries à l’adresse des journalistes venus le questionner, une colère feinte à la sortie d’Attali qui prophétisait un modèle nord-coréen au cas où la politique mélenchonesque serait appliquée… Et puis c’est tout ? Ah non, j’oubliais aussi la désormais habituelle diatribe contre les résistants tibétains (qui voudraient instaurer un « équivalent de la charia bouddhiste »).

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Val de Loire

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Vergers
en attente de quoi?
quels fruits muriront
en place de ces soupirs ?
Vers quelle autre maison
irons-nous cueillir
un bien-être futur ?
Sur les bords
de quelle Loire
irons-nous rafraîchir
nos mollets
pourtant aguerris
et qu’aucune marche
n’a jamais fait fléchir ?

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900 cm3 de trop

Alain ProchiantzAprès la poésie, la science. Pour parler du livre écrit par le biologiste Alain Prochiantz, « Qu’est-ce que le vivant ? », passionnant d’abord parce que très bien écrit : aucun rapport avec les ouvrages de « vulgarisation » qui foisonnent, tous aussi mal écrits les uns que les autres, autrement dit faits d’une prose, comme leur nom l’indique, vulgaire. Rien de tel ici. Le savant professeur au Collège de France nous interpelle autant comme êtres de raison que comme êtres sensible à la beauté (c’est-à-dire la vérité) du langage. Il veut s’adresser aux fameuses « deux cultures », la scientifique et la littéraire. Vieille scission française héritée d’une tradition de Grande Ecole qui ne mélange pas les poètes avec les savants. Tradition regrettable, mais enfin… qu’y faire, c’est la loi. Et encore l’écrivain n’explore pas les facettes de cette loi, sans quoi il lui viendrait à l’esprit que cette ségrégation en redouble une autre, entre les sexes. Aux femmes la littérature, aux hommes la science. Foutaises pourtant. Rien ne fonde une telle séparation, rien sauf la sociologie.

Le livre de Prochiantz tranche parce qu’il ne prend pas ses lecteurs pour des imbéciles, il ne va pas chercher des images oiseuses pour « nous faire comprendre », il ne renonce pas à l’emploi des termes techniques qui sont les seuls à avoir la précision requise, il parle d’embryogenèse, de fibroplastes, de cellules souches totipotentes et de morphogènes. Ouvrage de science, mais non scientiste, il ouvre sur une réflexion concernant la science justement, la biologie en particulier, renversant quelques dogmes populaires admis, comme celui d’un soi-disant déterminisme génétique, discutant de Darwin et de D’Arcy-Thompson, de Turing et de Bergson, proposant une conception du matérialisme qui ne se limite pas à un physicalisme réducteur. Livre courageux : il faut du courage pour se déclarer tranquillement « matérialiste athée » en un temps où les religions gagnent du terrain sous couvert de « spiritualité » et de retour aux sources identitaires. L’air de rien, le livre de Prochiantz aborde d’ailleurs ces questions puisqu’il parle de mémoire et d’individuation. Peut-on concevoir notre individuation, c’est-à-dire ce processus constant d’adaptation à notre milieu environnant qui tient compte de tout ce que nous avons vécu au cours de notre vie, sous la forme d’un retour aux sources identitaires ? Cela ne serait-il pas justement incompatible avec ce pourquoi un tel processus existe. Avec la pensée, notamment, si tant est que, comme Prochiantz  l’a déjà exprimé dans le passé (dans Machine-Esprit) celle-ci peut se définir « comme le rapport adaptatif entre le vivant et son milieu » (ce qui suggère alors que « tous les organismes vivants pensent, qu’ils aient ou non un cerveau »).

 Reste que cette adaptation peut connaître diverses formes,  aux deux extrêmes : le clonage et l’individuation. La première de ces formes concerne des modes de vie très rudimentaires : des espèces sont telles que leurs membres peuvent se régénérer sans cesse, mais ils ne gardent alors aucune mémoire de ce qu’ils sont, d’autres au contraire font peser la charge de l’adaptation sur l’individu, on parle alors d’adaptation épigénétique. C’est le cas de sapiens bien entendu, mais pas seulement : « l’adaptation épigénétique ne concerne pas seulement les organismes à cerveau. L’exemple des plantes est particulièrement frappant. La même plante placée dans différentes conditions climatiques adopte des morphologies et physiologies adaptées, adaptation épigénétique, non cérébrale évidemment, impliquant des modifications de la structure de la chromatine, aussi à l’œuvre chez les animaux ». Bien sûr adaptation signifie variation : il faut que l’organisme soit sujet à une multitude de variations pour que certaines soient sélectionnées afin d’être mieux en phase avec l’environnement. Le vivant est en renouvellement permanent et c’est sûrement ce qui le caractérise. Claude Bernard, un maître pour Prochiantz, avait inventé la notion « d’embryogenèse silencieuse » « pour désigner ce travail invisible de reconstruction des individus tout au long de leur vie ». Nul doute que, chez sapiens, c’est le cerveau qui manifeste le mieux cette propriété ; comme si d’ailleurs, sa fonction essentielle n’était pas celle-là justement, la fonction de maximiser le pouvoir d’adaptation et d’individuation qui en résulte. Là où le livre de Prochiantz nous impressionne, c’est qu’il ne dit pas simplement que notre cerveau s’adapte au sens assez évident où « nos idées » s’adapteraient, mais à celui, moins évident, où il s’agit bien d’un processus biologique, et pas seulement « idéologique ». Des cellules neurales, cellules souches (donc à partir desquelles peuvent se construire de nouvelles cellules, différenciées ou non) se trouvent dans au moins deux parties du cerveau : le bulbe olfactif ( ?) et l’hippocampe, ce 2ecff53b76fameux hippocampe, ainsi appelé à cause de sa forme, qui joue un rôle fondamental dans la mémoire épisodique et l’apprentissage. C’est de là que viennent les nouveaux neurones qui, continuellement, d’avant la naissance jusqu’à notre mort sont créés puis mystérieusement envoyés à la place précise qu’ils doivent occuper au sein d’un réseau, et l’adaptation de notre cerveau vient de cette neurogenèse (laquelle ne s’éteint pas, contrairement à ce l’on a souvent cru lorsqu’on disait qu’à partir d’un certain âge c’était terminé – eh bien, non, ce n’est jamais terminé, c’est grâce à cela que demain, malgré mon grand âge ( !), je vais pouvoir continuer à découvrir de nouvelles mathématiques – nouvelles pour moi, bien entendu, parce que pour les autres…), laquelle en retour est évidemment modifiée par les contraintes environnementales parmi lesquelles figurent les productions culturelles (littérature, philosophie…). Ainsi, comme le dit Prochianz à un moment de son livre, il n’y a pas de dedans et de dehors : tout s’interpénètre, la mémoire artefactuelle liée à la culture rencontre la mémoire biologique, elle en devient un prolongement en permettant de continuer le processus adaptatif.

Que le cerveau ait une part énorme chez nous autres humains, cela n’est pas étonnant. Dans un percutant chapitre (« cette étrange fureur d’être singe ») où Alain Prochiantz nous incite à nous départir de l’idée fort répandue ces temps-ci que, dans le fond, peu de choses nous distingue des animaux, et en particulier des singes et en particulier des chimpanzés (puisque paraît-il, nous aurions plus de 98% du patrimoine génétique en commun), le biologiste insiste sur cette observation que « il existe chez les primates une règle de proportionnalité entre le poids du corps et celui du cerveau, sapiens faisant ici exception puisque si on lui appliquait cette règle son cerveau devrait avoir un volume de 500 centimètres cubes ». Contre, dans la réalité un volume de 1400 à 1500 centimètres cubes, soit un excédent de 900 centimètres cubes ! En bref ce qui compte n’est évidemment pas la parenté des gènes mais les mutations qu’ils ont subies depuis la séparation des hominidés au sein du règne des primates, or, visiblement, ces mutations ont touché des séquences d’une grande importance qualitative, et « très probablement des domaines régulateurs de l’expression de gènes du développement ». La conclusion du biologiste sera donc que libre à nous de donner des droits aux animaux si nous le désirons, puisque c’est là justement un apanage de l’humain, de légiférer, mais cela n’a aucun rapport avec une quelconque proximité naturelle qui, en elle-même, « nous imposerait des lois ». « Pour tous les animaux, animaux humains compris, il n’y a pas de lois morales transcendantales, pas plus qu’il n’y a de normes morales déposées dans nos chromosomes ou nos circonvolutions cérébrales ».

Ce livre décidément passionnant pose bien entendu la question de la science, ce qu’elle est, et de la manière dont nous devons entendre le matérialisme scientifique. Qui n’est pas un familier de Bergson (c’est mon cas) et n’a de lui que l’image d’un philosophe spiritualiste, représentatif d’une certaine philosophie française de la première moitié du XXeme siècle, sera étonné de voir sa pensée convoquée à mainte reprise et mise à contribution pour une définition de la science du vivant. C’est qu’il n’est pas à confondre avec Teilhard de Chardin, il n’y a pas chez lui d’idée téléologique. Bergson était plus réceptif aux idées de Darwin que ne le furent maints positivistes, qui refusèrent d’ailleurs d’intégrer l’auteur de l’Origine des espèces au sein de l’Académie des Sciences, au prétexte que son travail n’était pas assez scientifique. Qu’est-ce donc qu’un travail « scientifique » ? Pour être scientifique, un travail doit-il correspondre étroitement à un schéma préétabli prévalant dans les sciences expérimentales ? Il est clair qu’en un sens restrictif, Darwin ne faisait pas « des expériences ». Ses observations, sa manière de les classifier, de les rapporter à des hypothèses étaient ses expériences, mais il n’est pas question de « rejouer » la sélection naturelle. Et à supposer qu’on puisse remonter le temps, il est fort probable que les trajets (les « chréodes ») au sein de l’univers des possibles ne seraient pas les mêmes, qui sait même si sapiens émergerait à nouveau ? On touche là la spécificité du vivant et donc des sciences qui s’en occupent. Dans un intéressant chapitre, Prochiantz se pose la question de la mathématisation en biologie pour conclure que les mathématiques qui donneraient à la biologie ce formidable pouvoir que possède la physique, qui est de permettre de découvrir des entités du monde physique longtemps avant qu’on ait pu les observer (songeons au boson de Higgs), n’existent pas, ou pas encore.

Ceci dit, « qu’avions-nous à faire de ces 900 centimètres cubes ? ». On peut en effet se le demander tant il nous apparaît qu’une bonne partie de nos problèmes, mais pas seulement nos « problèmes », le tragique de notre histoire aussi et même notre désespérance, souvent, ne semblent provenir que d’un gros malaise à les remplir…  La conclusion de Prochiantz est belle, qui fait un clin d’œil à Heidegger :

Mais qu’allait-il donc faire dans cette clairière ce singe au trop gros cerveau ?

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photos: Parc de la Tete d’Or – Lyon, 11 avril 2013, quelques spécimens vivants.

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Du politique dans les rêves…

Plat1JaccottetIl y a tellement de choses à dire, à lire et à écrire… Tiens, il n’y a pas si longtemps, dans le train encore. J’avais acheté le dernier livre paru de Philippe Jaccottet, dont j’ai assez souvent parlé ces temps-ci – sans savoir qu’il allait être autant célébré, qu’il aurait par exemple l’honneur d’une page entière dans « Le Monde des Livres » (du 5 avril), sous la forme d’un article de Monique Petillon, intitulé « Carnets passés au tamis du temps » – un poète, peut-être le plus grand poète contemporain – on annonce son œuvre complète pour bientôt en « Pléiade », à quand le Nobel ? – Ce dernier livre est celui dont l’article du Monde annonce la parution. « Tâches de soleil, ou d’ombre », aux éditions « Le bruit du temps », l’éditeur étant peut-être son propre fils, Antoine. Le résident de Grignan (Drôme) a trié dans ses notes depuis 1952 jusqu’en 2005. Il a du être très sévère dans son tri puisqu’il ne reste qu’un petit livre d’à peine deux cents pages. Certaines années ne sont représentées que par un seul billet, parfois deux pages, d’autres fois dix, mais jamais guère plus. Par exemple, pour 1959, un billet daté du 15 juin :

Chant du loriot, d’une tranquillité étrange, comme un chant du détachement ; tandis que j’arrache les mauvaises herbes.

Je note l’emploi du point-virgule (entendu récemment dans une émission littéraire que tout était là, dans le point-virgule, pour faire office de littérature, c’est le moment de respiration optimal, entre la virgule, à peine perceptible, et le point. Qui, lui, assomme).

Outre de telles chroniques des saisons (Jaccottet, à côté d’être le poète de la lumière est aussi celui des saisons, comme son maître, Gustave Roud, sur qui je reviendrai bientôt), ce carnet offre des souvenirs de visite ou de rencontre avec des pairs. Michel Leiris, René Char, Francis Ponge…

Il rencontre René Char un premier mai (1975) dans une maison un peu à l’écart de L’isle sur la Sorgue – probablement celle qui, depuis, a été transformée en musée(1) – il est « vêtu d’un pantalon qui flotte sur son corps, d’une chemise de toile bleue : une espèce de grand jardinier ». Accueil chaleureux qui, pourtant, n’éloigne pas le visiteur de ses vieilles réserves. (Lesquelles ?)

Ponge en 1976, qui habitait rue Lhomond. Devenu, dit Jaccottet, plus gaulliste que Michel Debré, dur avec Perse et avec Char. Ponge vaniteux (« un orgueil aussi naïf me chagrine »), mais « cela dit, le sentiment qui domine en moi quand je regagne l’hôtel est l’indignation devant les difficultés matérielles que doit endurer, à son âge, un écrivain de pareille envergure ». Générosité du poète.

Etonnant : un rêve « politique » (1993) : « dans une lutte électorale engagée entre la droite et la gauche, la droite, majoritaire, affiche une confiance arrogante en son succès ; mais quelques signes, peu à peu, à notre grand soulagement, montrent que la gauche non seulement remonte, mais va, presque à coup sûr, l’emporter ». Plus loin, dans ce rêve, Mitterrand apparaît : il voit, dit-il, face à lui, des femmes toutes en noir, qui sont en réalité des hippopotames… le poète ne conclut pas, il ne dit pas, par exemple, si en fait d’hippopotames, ce n’étaient pas des éléphants métamorphosés.

Ainsi, même chez le poète, le politique transparaît. Inquiétant ? Rassurant ? Je ne sais ce que vingt ans plus tard, on peut mettre comme contenu à un tel rêve. Ni bien sûr, quels sont les rêves actuels de Philippe Jaccottet.

 Voit-il François Hollande dialoguer avec un envol de libellules ?

(1) Réflexion faite, non. Voici l’évocation de la visite de ce musée, en 2009.

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Jaccottet et la lumière

Chaque semaine, je fais l’aller-retour entre Grenoble et Paris. Je charrie avec moi, outre un sac de livres, des filaments de pensée et des désirs de mise en mots : je regarde le ciel, souvent livide par ces temps d’hiver prolongé, endormir la campagne bourguignonne ou lyonnaise, drap de bure qui la couvre, immobile, indifférent aux déchirures que lui infligent des bouquets d’arbres qui tardent à reverdir. J’emporte un journal, en général « Le Monde », acheté métronomiquement dans une échoppe de gare, mais je ne le lis que très partiellement. Un ou deux articles m’intéressent, aujourd’hui la page consacrée à Jean-Marc Roberts, décédé le 25 mars, et puis un article qui m’intrigue, sur « la misère en milieu étudiant »… aux Etats-Unis ! Je délaisse les pages politiques pour n’en lire que quelques gros titres qui me glacent d’effroi, tant l’insolence et la vulgarité des droites horrifient. Mais peut-être cela ne devrait même pas attirer notre attention, laquelle est bien trop fragile, au point qu’on devrait la protéger, empêcher qu’elle se détourne, puiser en nous-mêmes assez de ressources pour l’orienter toujours plus vers ce qui devrait constituer, en dedans, le  réceptacle de nos émotions souveraines. Dans mon sac de livres, j’emportai ainsi un court volume de Philippe Jaccottet, « Promenades sous les arbres », livre que j’avais acheté – je m’en souviens très bien – à Grignan, dans l’une des petites librairies qui s’accrochent au flan de la rue qui monte en s’enroulant vers le haut du château. A Grignan, puisque c’est là que vit le poète depuis bien longtemps. Depuis les années cinquante, plus précisément. Et qu’est-ce qui m’émerveillait du fond  de cette grisaille en mouvement derrière les lignes sans arrêt mouvantes d’un bord de voie ferrée ? C’était la lumière, émanant d’un livre simple et sans prétention. Si un mot sans doute devait caractériser Jacottet, ce serait le mot « lumière ». D’abord bien sûr parce qu’il en a fait le titre d’un de ses recueils de poèmes, « lumière d’hiver », mais aussi parce qu’au fond, ce thème est omniprésent chez lui, essaimé au long des pages de ce livre édité chez un petit éditeur confidentiel. Quand mon esprit ainsi vagabonde, ce que je lis en lisant Jacottet me conduit aussi à un autre poète, qui est Rainer-Maria Rilke. De curieuses correspondances entre les deux auteurs ne sont pas étrangères à ce rapprochement. Comme Rilke, Jaccottet, qui a d’ailleurs écrit une monographie sur le poète allemand, dans la collection « Ecrivains de toujours », on s’en souvient, a quelque chose à voir avec le Valais. Et donc avec le Rhône, dont la vallée, justement, qu’elle soit encore sous les Alpes de Suisse où qu’elle s’élargisse en allant vers la mer, se pare au printemps de ces merveilleux vergers en fleurs qui les ont inspiré,  l’un comme l’autre. Mais surtout, on retrouve chez les deux poètes un autre thème constant, la solitude. Et cette idée profonde que lorsque nous voulons créer une œuvre, ce n’est pas en partant du dehors, ni en partant de choses extravagantes que nous pouvons le faire, mais en partant du dedans de soi et des choses les plus modestes. Je trouve finalement émouvant de lire ce petit livre de Jaccottet, environ cinquante ans après que j’aie eu connaissance d’un autre livre qui, tout compte fait, aura considérablement influencé ma vie, et mon attitude face à la vie : les fameuses « Lettres à un jeune poète », découvertes vers l’an soixante-sept, à l’époque où j’étais étudiant, et bien seul. Et me croyant poète. Je vois comme un signe dans la rencontre de ces deux livres qui se font comme un écho l’un à l’autre. N’ont-ils pas la même forme ? Le même volume ? L’un, il est vrai, était vert, et celui-là  est blanc. Et un dessin orne sa première de couverture. On y voit une allée bordée d’arbres, avec un homme solitaire s’enfonçant dans le lointain.

couverture-jacottetCette « promenade sous les arbres » est introduite par un long détour, qui est une interrogation à propos de ce que lui, Philippe Jaccottet, a ressenti à la lecture d’un poète irlandais, assez peu connu (de mon point de vue), un certain George Russell, que l’on désigne souvent, paraît-il, au moyen des deux lettres : A.E. car, et c’est Jaccottet qui le dit, un prote aurait mal lu un jour la signature qu’il avait donnée à l’un de ses textes, et qui était Aeon. Or ce poète était de ceux qui voulaient à tout prix nous conduire vers un lieu d’Absolu et de pureté, ce genre de lieu auquel croient parfois certains d’entre nous et auquel sans doute le poète drômois aurait voulu croire… jusqu’à ce qu’il se rende compte qu’il faisait fausse route et que cette adoration quasi mystique pour un monde qui n’était rempli que de montagnes de cristal et de cieux purs et parfaits devenait à force de descriptions de plus en plus stéréotypées, singulièrement exsangue. (« Je vis que A.E. ne questionnait pas réellement le monde, mais volait vers un monde « supérieur », et que ce monde « supérieur » avait tous les défauts de la sur-nature : en particulier d’être exsangue (et comment en serait-il autrement ?) Pour moi, j’avais cru voir le secret dans la terre, les clefs dans l’herbe ») D’où la nécessité de revenir aux paysages réels et à la matérialité des corps et des objets (enfin, c’est moi qui le dis de cette manière), ce qui conduit à perpétuer un premier émerveillement, un premier contact, à le faire durer en son être intérieur, pour que la poésie en explore les contours. Loin des lueurs d’Absolu, retrouver la lumière réelle, autour et à l’intérieur des collines, comme irradiant les corps. Après avoir vu cela… « Dès le matin la lumière me parle et je l’écoute, sans plus me demander si je fais bien ou mal, si je ne suis pas ridicule ».

« En sommes-nous moins exposés à tout ce que la vie contient d’atrocité, sur les variétés de quoi je ne peux m’appesantir ? Cette nuit semblait répondre « oui » à cette question qui monte elle aussi des profondeurs ». (La promenade sous les arbres, p. 80).

Et moi, dans mon train à trois cent à l’heure, je me satisfaisais de cette réponse à mes inquiétudes nées d’un journal à peine parcouru….

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