Un Tibétain sorti de Murakami

Ce lundi 4 février, jour de reprise. Premier jour de cours du second semestre. Je fais un séminaire dans le cadre d’un master 2 à l’ENS. Rue d’Ulm. Au 29. Je me doute bien que j’aurai peu d’étudiants : ma matière est réputée difficile, le séminaire est optionnel. Les étudiants aiment les choses concrètes, les matières expérimentales, ils s’attendent à découvrir l’âme au bout de leur scalpel, ils ne veulent pas se lancer dans des théorisations ardues, le miel des « mathématiques sublimes » que chanta Lautréamont ne les appelle pas et la théorie des types leur reste aussi hermétique que la littérature araméenne. Je m’attends à peu d’étudiants donc. Mais de là à n’en avoir qu’un seul. Ainsi j’aurai mon disciple, mon seul et unique. X. (c’est vraiment l’initiale de son nom) est chinois, mais pas n’importe quel chinois, son père est d’origine non-han. Cela explique sa tignasse noire et crépue. Pour le reste, on le prendrait pour un coréen. X. est un personnage de manga. Il est fin comme une allumette et a les dents pointues d’un poisson carnivore. Il a déjà fait des études d’informatique et se passionne actuellement pour une langue parlée par un groupe tibétain à l’ouest du Sitchuan, d’où il est originaire. Un seul étudiant. Et mi-chinois, mi-tibétain en plus. Quelle aubaine. Il est brillant. Dès que j’entame mes explications, il me suit avec enthousiasme. Il comprend tout. Pour me le prouver, il s’élance au tableau blanc et termine mes débuts de calculs. Me prends la craie des mains. Je vois son esprit fonctionner. Il secoue la tête quand il ne comprend pas, mais bien vite, comme dans un « aha » freudien, son sourire s’illumine : ça y est, j’ai compris ! A peine ai-je prononcé quelques mots sur les types et les preuves que ça fait tilt en lui, ah oui ! c’est comme… oui, c’est comme. Et les continuations ? on les étudiera aussi ? mais oui, les continuations aussi. C’est quoi, les continuations ? c’est quand on associe à un terme, non pas ce terme mais sa continuation attendue pour qu’on obtienne une phrase. En informatique, cela correspond à la continuation d’un programme, et permet de programmer les échappements, les signalements d’erreurs.

Jamais vu cela en quarante ans d’expérience. Un personnage échappé d’un roman de Murakami me fait face et me sourit avec un regard de chat. Nous restons ensemble de quatorze à dix-sept heures. En trois heures, nous couvrons ce que dans d’autres circonstances, j’aurais mis trois ou quatre séances de même durée à couvrir. A la pause, il me vante les cours que tel lama tibétain fait à l’INALCO sur la poésie tibétaine et me tend, à titre d’information, le texte qu’il est en train de lire. Ecriture tibétaine. C’est simple, me dit-il, il suffit de connaître la syntaxe et d’avoir un bon dictionnaire à côté de soi. La semaine prochaine ? Ah, non, pas la semaine prochaine : c’est le Nouvel An chinois… 

J’y serai aussi (au Nouvel An chinois).

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7 commentaires pour Un Tibétain sorti de Murakami

  1. argoul dit :

    Euh, Murakami n’est pas chinois, encore moins tibétain, il est japonais. Elliott Pattison, si vous voulez, mais pas Murakami.

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    • alainlecomte dit :

      ??? je n’ai jamais prétendu que Murakami fût chinois ou tibétain… C’est bien sûr un (grand) écrivain japonais, mais rien n’empêche qu’il ait des personnages chinois ou tibétains, voire coréens…. La seule chose qui m’intéresse ici est que la personne dont je fais le portrait ressemble à un personnage de Murakami… D’ailleurs, je trouve que Murakami est plutôt un écrivain à l’heure de la mondialisation! Ceci dit, merci d’avoir lu ce petit texte sans prétention… 🙂

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  2. C’est vraiment l’idéal, un seul étudiant par prof ! (Qui a dit que les facs étaient bondées et qu’il fallait créer des milliers de postes supplémentaires ?).
    En plus, s’il est brillantissime, tu apprendras très vite le tibétain pendant que lui, en quatrième vitesse, il absorbera les « continuations » !
    La vie universitaire (exotique) est belle.

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    • alainlecomte dit :

      oui, c’est aussi un retour aux sources, puisqu’il y a eu des temps déjà où il en était ainsi… Sans vouloir me comparer à eux, Lewis Carroll ou Frege avaient très peu d’étudiants… Il y a des circonstances de la vie qui ont quelque chose d’un peu surréel. Quant aux « milliers de postes supplémentaires », ma réponse est claire: il faudrait déjà songer à un redéploiement… voire à un remodelage du système des masters, ce à quoi pense à juste titre notre ministre… mais je ne me fais pas d’illusion sur le genre de réactions que cela va susciter de la part de mes chers collègues qui verront ainsi s’échapper « leur » master…

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  3. michèle dit :

    Au Sitchuan, il y a des pandas ; on fait encore souvent les saucisses séchées du Sitchuan ( j’ai pas pu m’empêcher 😉 ) avec du vrai boyau naturel. J’ai une collègue qui vient de là-bas : on prononce son prénom péchi ; quand elle parle cela fait ding dang doung j’adore. Comme un xylophone. Je sais pas si votre étudiant cela chante aussi lorsqu’il parle ?

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  4. michèle dit :

    ah je suis contente ; ma Peixi est musicale.
    Quel bonheur pour vous Alain d’enseigner à quelqu’un aussi enthousiaste et cultivé, de l’open world ; vous devez vous régaler.

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