Handke par les villages

palais-des-papes-2… et puis les martinets continuèrent leurs acrobaties devant la façade du Palais, passant et repassant, partant en vrilles et remontant vers le ciel, entre la scène et nous, spectateurs attentifs,

… de petites guérites bleues nous attendaient sur la scène, comme des cabanes de chantiers, ce qu’elles s’avérèrent être en effet, un peu plus tard, quand le spectacle fut commencé…

Un acteur vint sur scène, lui et sa compagne. Lui était Gregor, joué par Laurent Sauvage, elle était Nova, incarnée par Jeanne Balibar. Il lui dit qu’il avait reçu une lettre et qu’il y était question de son frère, avec qui il n’avait plus de contact depuis longtemps. Leurs parents étaient morts et il fallait régler la succession. Le frère racontait qu’il aurait été bien de laisser prendre une hypothèque sur les terres afin que leur sœur, leur sœur Sophie – le frère étant Hans – puisse avec l’argent se payer une petite boutique, des revenus de laquelle elle pourrait vivre de manière indépendante. Gregor craignait son frère Hans, parti au loin construire des maisons, des immeubles. Il y avait eu coupure entre eux, mais Nova lui dit d’aller affrontement courageusement cette situation dangereuse. « Cherche la confrontation » lui dit-elle. « Mais n’aie pas d’intention. Evite les arrières –pensées. Ne tais rien. Sois doux et fort. Sois malin, interviens et méprise la victoire ». Elle lui dit aussi : « Ne décide qu’enthousiasmé. Echoue avec tranquillité […] Oublie ta famille, donne des forces aux inconnus, penche-toi sur les détails, pars où il n’y a personne, fous-toi du drame du destin, dédaigne le malheur, apaise le conflit de ton rire […] Passe par les villages, je te suis ». (voir video ici)

Alors lentement, nous avons oublié les martinets et nous avons laissé les couleurs du jour s’estomper pour laisser place à la nuit. Le Mistral ne soufflait pas. Il ne faisait ni trop chaud ni trop froid, mais qu’importe le degré de température, nous étions embarqués pour une fabuleuse aventure du Verbe.

annonce_imgJe ne connaissais pas la pièce (plus justement qualifiée par Handke lui-même de « poème dramatique ») et n’avais même pas pu me procurer le texte avant la représentation, aussi étais-je surpris plus d’une fois par sa teneur, et notamment sa teneur politique. D’abord, dans la première partie, une description détaillée des conditions de vie des travailleurs. L’intendante, jouée par Annie Mercier, petite femme ronde et blonde avec une voix de stentor, accueille d’abord Gregor, et lui parle de son frère (« lui, le plus courageux, le plus fort de l’endroit, est en même temps le plus désemparé, celui qui a le plus besoin d’aide, le plus misérable »).  Hans survient. Joué par Stanislas Nordey, grandiose dans son rôle.  On sent le ressentiment et la colère : « je t’ai reconnu de loin à ta façon de te tenir. Ce que les parents disaient de toi, on peut toujours le dire : « il a l’air de regarder comme s’il ne comprenait rien. » Mais je sais bien que ce n’est pas vrai. Peu de choses t’échappent. Tu es malin. Ce qui arrive, tu l’as déjà pensé […] Tu m’as battu dans tous les jeux ». Plus tard, parole est donnée « au peuple » :  « peuple des charpentiers », « peuple des travailleurs ». Il y a de sérieux accents de lutte des classes dans les diatribes. « Et tant mieux, pour aujourd’hui, si nos patrons habitent assez près pour rentrer tous les soirs chez eux. Grand bien leur fasse de pousser leurs tondeuses à gazon dans un sens et puis dans l’autre – regardez-les, là dehors, gantés de caoutchouc en train de laver la boue des pneus de caoutchouc… ».  « Ils croient qu’ils marchent et aucun nuage ne fait route avec eux – ils jouent et ils jouent et aucun jeu ne refait d’eux des enfants ». Handke célèbre les fêtes du peuple, les authentiques, celles qui n’ont pas besoin de la télé, des émissions qui ont un « son mort ».

Applaudissements nourris du public, mis à part quelques égarés frissonnant sur leurs gradins accueillant d’un air glacial ces homélies qui pour eux sans doute sont d’un autre temps et qui pourtant, pourtant, font tellement de bien à entendre…

La nuit noire ou plutôt la nuit lumineuse du festival d’Avignon s’est déployée depuis longtemps quand advient l’entracte.

beart_imgEn seconde partie, le décor a changé. Nous sommes le long d’un cimetière mais Handke, paraît-il, dans ses didascalies, demande qu’on ne voie pas les tombes ni les croix, mais seulement des arbres, lesquels sont ici finement ciselés sur des toiles tendues. La pièce reprend sur un monologue d’Emmanuelle Béart, qui joue Sophie, la sœur, qui revendique sa liberté face à un frère qui l’écoute d’un front obtus. Magnifique diction d’Emmanuelle Béart (il n’est guère facile, pour les acteurs, de se faire entendre, comprendre, en ce lieu immense – beaucoup de spectateurs des derniers rangs en savent quelque chose, qui souvent, de guerre lasse, désertent leur place – Certes,  ils ont des petits micros qui amplifient leurs voix mais ceux-ci ajoutent souvent de légers chuintements, il faut que les comédiens aient donc un phrasé qui détache les mots d’une façon particulière, ce à quoi Jeanne Balibar, notamment dans le fameux dernier monologue, arrivera avec plus de difficulté que les autres… du moins me semble-t-il). Si les rapports sont tendus entre le frère et la sœur, elle n’en finit pas moins cependant par rendre à Gregor un bel hommage : « ton problème c’est que la misère d’autrui tu la ressens comme si c’était la tienne. Et comme tu ne peux pas t’en rendre maître et que tu n’en tombes pas non plus raide mort, ce qui te sauve, c’est la transfiguration par laquelle tu nous crois sauvés […] Oui, tu n’as pas la faiblesse de rendre les choses inoffensives, mais la force de les transfigurer ».

Apparaît la vieille femme (Véronique Nordey, excellente elle aussi), qui reconnaît Gregor, de retour en son village (ce thème du voyage et du retour au lieu de la naissance, un thème récurrent chez Handke, voir sa Nuit Morave ci-dessous) : « Salut à toi, nourrisson au regard innocent, enfant aux bulles de morve qui pendent, garçon au gros derrière et au manche de fouet en bruyère, adolescent au vélo bleu… » On devine qu’il y eu conflit (une vraie guerre ?) ou qu’au moins, les habitants de ce village en ont bavé « de la bruyante imposture des soi-disant représentants du peuple […] des questionnaires de la fausse sollicitude […] du réseau malfaisant d’images creuses et de discours creux jetés sur nous pour nous tuer les uns après les autres, pour souffler la lumière de l’âme… ». Elle crie vengeance…

Puis c’est la descente vers le désespoir, le constat d’une impuissance.  Hans ne peut que ricaner sur « notre corruption à tous », et crier : « Que l’humanité est abandonnée ! ».

C’est alors que se lève Nova. Fameuse tirade. La dernière de la pièce. Que certains spectateurs n’auraient pas supportée (« une leçon de morale un peu lourde » aurait-on dit) mais qui pourtant s’élève dans la nuit noire comme le chant d’une prophétie grecque, une imploration des dieux, une incantation faite aux valeurs de la vraie vie (cette fameuse « vie vivante » dont parle Lorette Nobécourt dans sa « clôture des merveilles ») : « ne vous plaignez pas d’être seuls – soyez plus seuls encore », « exercez-vous à transmettre – pour que la beauté chaque fois n’ait pas été rien ». Hymne aux créateurs et à la création, qui dit que chacun de nous en son for intérieur peut être ce créateur, peut donner libre cours à cette part de beauté qui est en lui, et qu’il faut aller « éternellement à la rencontre », que la part du divin en nous – sans qu’on se réfère pourtant à un « Dieu » ou à un « Non-Dieu » – s’illustre juste dans ce moment-là : celui de la subjectivité à l’état pur : « le moment où le noir de la menace devient une couleur d’amour et où vous pouvez continuer à dire c’est moi. Vous pleurez, ça pleure – vous riez, ça rit ».

Elle termine. « Suivez ce poème dramatique. Allez éternellement à la rencontre. Passez par les villages ».

Nos yeux sont pleins de larmes naissantes et nous n’avons plus qu’à nous lever d’un bond pour applaudir.

Il faut retenir la leçon, évidemment, de ce spectacle. Il faut retenir en soi ces moments de beauté pour qu’ils ensemencent, et qu’ils en engendrent d’autres. Amis blogueurs, rien n’est inutile. Il faut continuer à écrire, rechercher dans nos tréfonds de quoi améliorer ce que nous disons, il faut se moquer de ceux qui parlent de sous-littérature, des sarcasmes de ceux qui voudraient nous faire croire que nous n’avons rien à faire là, n’étant pas écrivains reconnus par éditeurs patentés, de ceux qui affichent un mépris envers nos carnets intimes qui ne seraient pas assez intimes parce que non portés par un support de papier, mais « extimes » (voir le dernier numéro de la revue « Books »). Soyons tous créateurs. Ecrivons pour un petit nombre. Qu’importe la solitude. Au contraire, recherchons-là.

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Peter Handke, au coeur de sa « Nuit morave »

399px-Peter-handkeEcrire sur ou à propos de Peter Handke, ou autour, ou à côté, ou… après. Tache difficile car auteur difficile. J’ai retardé ce moment tant que j’ai pu depuis le premier billet de ce blog. J’ai parlé d’un tas d’autres écrivains, dont les derniers furent surtout des femmes, « femmes qui écrivent » et non « écrivaines », ainsi qu’aime à le dire Annie Ernaux.  Mais jamais de Peter Handke. Dans les années quatre-vingt, il était admiré, au comble de sa gloire, ayant participé à l’écriture de films mémorables avec son ami Wim Wenders. Qui ne se souvient des « Ailes du désir » ? Il appartient ainsi au petit nombre de grands auteurs qui ont écrit pour le cinéma. Faulkner. John Berger (revenir un jour sur ce dernier, dont le roman le plus célèbre, « G. » est quelque chose de vraiment étonnant, mélange d’aventure à la Casanova et de description lyrique du monde enchanteur de l’enfance). Il a lui-même réalisé des films… qui, eux, n’ont guère connu de succès car trop déroutants probablement, dont l’Absence, avec Jeanne Moreau et Bruno Ganz (le retrouver si possible en DVD). Ses romans de ces années-là, « L’angoisse du gardien de but avant le pénalty », « La Femme gauchère », « L’heure de la sensation vraie »… furent hautement appréciés, mais peut-être, dirait-il lui-même aujourd’hui (si l’on en croit ses interviews récentes) sur un malentendu. « La Femme gauchère », par exemple (mise en scène cette A3-Femme_gauchere-PRESSEannée au Théâtre du Rond-Point, avec une réussite que je juge mitigée) est parfois présentée comme une description sociologique pertinente d’un milieu social, celui de jeunes bourgeois modernes, avec l’homme qui mène une vie professionnelle intense et la femme qui reste seule à l’attendre dans son joli lotissement, avec juste l’enfant à s’occuper, mais Handke s’oppose à cette interprétation bien plate : il est vrai qu’il a écrit ce roman alors qu’il vivait en Allemagne dans la périphérie huppée d’une ville et qu’il voyait quotidiennement des femmes restées seules en leur demeure, lui, seul homme restant dans le quartier parce que son statut d’écrivain lui permettait de travailler à la maison. Mais il se défend bien d’avoir voulu faire œuvre « sociologique ». Le thème du roman n’est pas cela, c’est plutôt le fait que la femme dise à son homme : « quitte-moi », avec tout ce que cela entraîne.

La question de Handke n’est ni la sociologie, ni la politique (il faut voir comme il répond violemment à une journaliste qui voudrait comparer son théâtre avec celui de Bertolt Brecht : « je me fous pas mal de Brecht ! »), c’est, dit-il lui-même, le langage, ou plutôt : « l’être du langage ». Pour écrire, il attend que des phrases viennent à lui, se mettent à résonner en lui, créent un accord, alors à ce moment-là, il sait qu’il peut les mettre ensemble. Et le sens, la signification, sont des éléments qui viennent par surcroît. C’est d’abord, dit-il, une question de rythme. Handke est visiblement un  grand lecteur de textes religieux (Bible, Coran…) non pas parce qu’il y trouverait un enseignement positif qui lui serait, à lui, utile, mais parce qu’il est frappé par leur rythme, leur cadence. Il pense sûrement que c’est là la véritable origine des mots, de la syntaxe, du verbe et il ne cesse d’être fasciné par cette dimension là de l’écrit. Au fur et à mesure qu’il avance dans son œuvre (une œuvre qui se continue en dépit du fait qu’il ait déjà annoncé maintes fois y mettre un terme), cette particularité se révèle avec plus d’acuité. Il y eut d’abord « Mon année dans la baie de personne », où l’on peut par exemple lire ceci (qui illustre mon propos – cette citation me saute aux yeux au moment-même où j’ouvre le livre) :

51KKRTF8ZGL._SY445_« Je m’allongeai sur le sol et dormis, ou restai inconscient, jusqu’au lendemain soir.

Puis mon regard fila, en passant, le long de la seule et unique phrase, qui occupait toute une page. Lorsque je l’en détournai, dans mon absence, vinrent la suivre en silence quelques phrases très courtes, en quelque sorte sans lien, comme : « Il acheta. L’arbre était très beau. L’été vint », que j’ajoutai aussitôt.

Et c’est alors que je compris que j’allais écrire quelque chose de tout à fait différent de ce que j’avais projeté – à quoi je n’étais absolument pas préparé et où je me sentais le moins compétent qui fût : l’histoire ou le compte-rendu de recherches de ce qui était certes présent en moi, mais intouchable, ma religion, ou, selon le nom que des tiers donnèrent ensuite au résultat, quel qu’il fût : « une prière narrative » ».

morava(la Morava)

Récemment, en 2008, il a publié « La nuit morave », traduit en français (par Olivier Le Lay) en 2011, treize chapitres, ou histoires, contées par un ex-auteur (Handke lui-même ?) et ses invités sur une péniche-hôtel amarrée sur la rivière Morava, affluent du Danube qui coule… en Serbie. Car oui, entre-temps, et il serait inutile de le masquer, il y a eu toutes les prises de position hétérodoxes de l’écrivain autrichien, en faveur de la Serbie. Causes de tous les scandales (annulation de la représentation d’une de ses pièces à la Comédie Française pour cause de position politiquement incorrecte), raison de son quasi bannissement de la cité des lettres et quasi-condamnation à vie à… ne pas recevoir le Nobel ! Il y est allé un peu fort, certes. Mais n’est-ce pas le rôle d’un écrivain, aussi, que de secouer notre torpeur, notre trop grande facilité à accepter la parole unanime et unanimiste qui s’échappe de nos postes à transistors du matin jusqu’au soir ? Handke était, est farouchement hostile au démantèlement de l’ex-Yougoslavie en cette multitude d’états enchevêtrée les uns dans les autres qui fait qu’on ne peut franchir dix kilomètres à certains endroits sans rencontrer une frontière. Bien que d’origine slovène par sa mère, il était opposé à l’indépendance de la Slovénie et quand la communauté internationale (enfin… je veux dire : l’Occident) est tombée à bras raccourcis sur Milosevic (certes pas un ange), il a trouvé injuste qu’on ne s’en prenne pas aux autres avec la même force. D’où ensuite ce qu’on peut qualifier d’errements (aller aux funérailles de Milosevic etc.). « La nuit morave », donc, a lieu dans cet univers-là, et c’est un texte puissant, une de ces « matières » d’écriture qui nous entraîne… comme le cours d’eau dont il est question, nous emmène et nous débarque au long de rives, ou sur des mers, dans des îles (de la côte dalmate) puis dans des villes. Belgrade. Le personnage principal, l’ex-auteur comme il est dit, est parti à la recherche d’une femme qui le persécute. En chemin, il trouvera une autre femme, l’Etrangère, qu’il a ramenée sur ce bateau, mais saura-t-on un jour si ces deux femmes n’en font pas qu’une seule ?

Le premier récit décrit le départ de celui dont il est dit souvent qu’il « a abdiqué l’écriture », depuis l’enclave de Porodin, en Serbie. Un départ qui ressemble à une fuite. « Au matin du départ l’enclave tout entière s’était rassemblée dans la décharge. Pourtant il n’y avait là que bien peu de voyageurs. Comme à chaque fois ils arrivaient en grand arroi, accompagnés non seulement de parents, mais aussi de voisins ; de voisins éloignés plutôt que de voisins proches, qui habiteraient juste à côté ». Le voyage en autocar devient vite épique, car il rencontre l’hostilité et les remugles de la guerre. Quand la route principale est atteinte (« la Magistrale »), le car est escorté par deux voitures de police. Barrages. « et là où il n’y avait pas de barrages, on avait déroulé des barbelés particulièrement robustes, d’une dureté d’acier aurait-on dit, et qui alternaient avec des chevaux de frise. Les canons des chars étaient tous sortis, ne visant pas toutefois la grand-route encore presque vide, mais la chaîne de collines d’un côté, la plaine fluviale de l’autre – où le vide, d’hommes comme de choses, était total ». Arrive un endroit où l’on s’arrête pour manger. « Singulier pique-nique, où tous restèrent ainsi accroupis, personne ne s’assit, à plus forte raison ne mangea ni ne but ; où en plein jour, parmi les aliments et les boissons, on alluma une bougie ; où, alors que, dès la descente du car, non, longtemps avant déjà, depuis qu’on avait bifurqué de la Magistrale vers le village, plus personne ne parlait, des pleurs, parmi ces émigrants, jaillirent, en rien comparables à ceux de la foule qui au matin les avait accompagnés : des pleurs dont on voulait sur-le-champ se détourner ; desquels, sans faute personnelle et sans même l’impulsion d’incriminer qui que ce soit, on se sentait responsable ; qui appelaient à la responsabilité ». Cette douleur provient du saccage du cimetière de ces migrants qui, pour la première fois, reviennent dans leur terre d’origine. Ici, les peuples ne sont pas nommés. On ne dit pas « les Serbes », « les Musulmans », « les Kosovars »… on dit juste « le premier peuple », « le deuxième peuple ». Plus loin, après cette halte, les petits cailloux se mettent à pleuvoir sur ce car. Ce sont des enfants qui les lancent, alors que leurs parents, au bord de l’artère principale d’un village, semblent murés dans leur silence. C’est là que la colère du chauffeur explose : « Vous nous détestez depuis toujours. Vous avez eu tout ce que vous vouliez et vous nous détestez encore. Plus que jamais. Plus enragés que jamais. Plus aveugles que jamais. Vous l’avez eu, votre Etat. Vous êtes maintenant un peuple-Etat comme les Lituaniens, les Catalans, les Transnistriens, les Cisniliens, comme les Kalmouks des Vaux et les Slovènes des Monts, les autonomistes du delta du Danube et du Mékong. Vous êtes un peuple-Etat et, ô votre grand rêve enfin réalisé, l’Etat d’un seul peuple et vous nous haïssez nous autres reliquat du deuxième peuple, qui n’est pas un peuple-Etat, nous haïssez comme si nous autres, reliquat, nous étions le peuple-Etat et vous pas ». Et encore : « vous pouvez bien proclamer chacune de vos meules de foin meule-de-foin-d’Etat, chacune de vos anciennes bornes des champs borne d’Etat, faire du moindre lanceur de pierres le symbole de votre Etat. Je suis un sans-Etat et j’en suis fier ».

Beau plaidoyer me disais-je… qui me rappelait la façon dont je fus – un peu – concerné par ces affaires d’Etat et ces affaires de Balkans, lorsque je m’étais engagé à aider une famille de sans-papiers kosovare et que j’avais du mal à dépêtrer ce qui était vérité de ce qui était mensonge, entre l’histoire officielle d’un couple que les frontières empêchaient de vivre ensemble (lui vrai kosovar, elle serbe, même si citoyenne d’une enclave albanophone de Serbie), et l’histoire que je voyais émerger au fur et à mesure que mes contacts avec l’homme de cette famille devenaient plus confiants et propices aux confidences, aux échanges. Je finis par entrevoir que si sa mère à lui était harcelée par des hommes en arme postés autour de la terre familiale et si son frère avait été battu dans les rues de Pristina soi-disant parce qu’il ressemblait beaucoup à I. mon protégé- ce n’était sûrement pas parce qu’on reprochait à ce dernier d’être amoureux d’une étrangère mais beaucoup plus sûrement, semble-t-il, parce qu’il y avait des soupçons de trahison dans l’air et que si l’UCK en voulait à sa peau, à la peau de toute la famille (et sa mère lui en voulait beaucoup pour cela) c’était peut-être, c’était sûrement parce que I. avait rompu un contrat, un engagement dans cette force pendant longtemps vantée pour son héroïsme combattant puis montrée du doigt pour sa cruauté, ses moyens douteux de s’enrichir, et que I. fuyait quelque chose de beaucoup plus monstrueux, qu’il n’osait révéler, sans doute des violences subies, certes, mais bien plus gravement encore, celles qu’il avait fait subir. Et cette histoire m’avait laissé amer et j’avais deux raisons au moins de l’être : la première était liée à ce genre de dissimulation, qui, de fait, est de mise dans ce genre d’affaire, et la seconde, à laquelle mon protégé ne pouvait rien, qui était que l’Association (celle qui m’avait confié cette tache de « supporter » ces sans –papiers dont la cause était dure à défendre – puisqu’ils avaient déjà bénéficié de « l’aide au retour » pour rentrer une première fois chez eux) me faisait grief d’avoir trop bien réussi (ils avaient obtenu leurs papiers, après que j’aie eu une entrevue avec le Préfet, en compagnie d’autres personnes du monde humanitaire, dont des personnalités religieuses) et que, du coup, on avait aidé le Préfet à se parer d’un vernis humaniste, que ce faisant, le monde ne pouvait plus apparaître en noir et blanc. Mais plutôt gris. Plutôt gris. Comme quoi, en partant de littérature, je parle d’autre chose…

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Encore un tour…

map_homeDieu que je me suis passionné pour la Grande Boucle… exaltation de mon imaginaire au cours des longs juillets où, enfant, je m’ennuyais. Mon rêve : arriver en vainqueur dans une ville-étape, lever les bras au ciel, ah ! comme la victoire est jolie ! La course cycliste en donne le parfait symbole. Et jusqu’à il y a peu, tenez, en 2011, le Tour passait à Grenoble. Et pas rien : le contre la montre décisif, celui qui allait décider de la suprématie du sauvage australien, Cadel Evans. Je suis allé au long du parcours, moi-même à vélo, pour couper au plus vite entre les points de passage intéressants. Je les voyais, tournant à angle droit dans l’avenue Jean Perrot, précédés de motards impassibles, suivis comme à la colle par l’auto suiveuse de leur manager, avec sur le devant, en grosses lettres, leur nom, VOCKLER, ROLLAND, BASSO, SCHLECK… Grand moment pour moi, j’admirais leur forme fuselée. Ils attaquaient le virage un court moment en roue libre, avant de se relancer à la sortie, coup de rein vengeur, casque profilé dans l’alignement de la machine. Les spectateurs tapaient furieusement les pancartes publicitaires qui bordaient la route en scandant leur nom. CA-DEL ! CA-DEL ! Un motard de presse satisfait s’était arrêté près de nous et nous donnait les écarts. Schleck, en jaune jusque là, était battu. Mais on sait, on sait… l’argent, la dope, la misère. Il y a deux jours, France 2 diffusait un documentaire sur « la légende du tour », un documentaire qui se voulait sans doute « à la gloire » des coureurs et de l’épreuve, mais qui n’avait d’autre résultat que d’en faire ressortir le dérisoire. Ah, c’était donc ça, mes héros ? En réalité de pauvres gars, abusés par le système du spectacle et de l’argent, trimant à en crever pour de temps à autre une gloire passagère et ô combien illusoire. Qui de ceux-là sortait du rang ? ils étaient peu nombreux, les Anquetil, les Bobet. Et à quel prix. Vies écourtées, vies gâchées. Cancers à quarante ans quand ce n’était pas mort sur la route. Simpson en train de crever au bord de la montée du Ventoux. La caméra qui, à tout prix, essaie de voir, et qui filme son dernier souffle. Image obscène. Fabio Casartelli qui saigne comme un poulet au bord du ravin. Mort. Et ces victoires fabriquées, ces mises en scène pour faire plaisir au patron (Bernard Tapie !). Hinault qui vole sa victoire à Lemond, et l’année suivante, le second ayant pris sa revanche, ce même Hinault qui grogne à la réception à l’ambassade des Etats-Unis. « C’est pas tous les jours qu’on gagne »… « c’est pas tous les jours ». C’est pas tous les jours, oui, mais que ne ferait-on pas pour elle, de coups tordus, de pots belges et autres auto-perfusions. Et Poupou, le brave Poupou, celui en qui le bon français se reconnaît, « parce qu’il gagne jamais », lui peut-être une exception, peut-être pas dopé, peut-être… mais qui s’incline, s’incline toujours. Devant son grand Jacques. Vous êtes notre bon maître, monsieur Anquetil. Lequel, paternaliste, le remercie d’être venu le féliciter à l’issue de sa victoire à lui, le blond Normand, et qui lui dit : « bravo, je vous félicite. Vous êtes un bon perdant ». Les tours s’enchaînent. Ce sont de moins en moins des tours d’ailleurs. Des chapelets de villes, celles retenues par l’organisation parce que les mieux payantes. Les transferts en avion. Les grèves sur le bitume. L’autre grand espagnol, préparé à on ne sait quelle médecine, qui n’était pas fichu de gagner une étape en ligne mais remportait le tour à tous les coups, régulier comme un métronome. Et puis l’ère Armstrong, bien sûr… le Virenque peroxydé « parce qu’on ne pouvait pas tirer d’enseignement de l’analyse de ses cheveux ». Tour 98. Pantani nouveau héros. On feint de croire… Etapes truquées encore. Décidément Armstrong était trop dominateur. Pour s’attirer – croit-il – un peu de sympathie, il « laisse gagner ». Et ce pauvre pirate encore qui tangue dans la montée de l’Alpe d’Huez, vite rattrapé par la fusée américaine, vidé, à la ramasse, mais qu’on laisse gagner, dites merci monsieur Armstrong. Images de public en délire, qui se lâche. Plus rien n’existe d’autre. Leurs drames, leurs peines oubliées. Leur dignité aussi. Public enthousiaste et encourageant les bons jours quand il encadre de drapeaux et de jets d’eau le petit jeunot qui vient faire ses preuves, mais public haineux des mauvais jours quand le vainqueur ne lui plaît pas. Qu’il donne un coup au foie d’Eddy Merckx. Tout ça, le Tour. Dont on va nous abreuver les oreilles pendant trois semaines, en feignant d’ignorer toute cette misère de très jeunes gens lâchés en pâture, souvent peu éduqués, sans formation autre que le pédalage, qui, lorsqu’ils en auront fini de leur carrière, pourront au mieux terminer leur vie derrière un comptoir, ils auront pu acheter le bistrot dont ils rêvaient. Ou d’autres retourneront aux champs, comme ce Laurent Roux qu’on voyait dans un autre reportage, il y a quelques temps, et qui avait payé pour les autres. Lui n’avait ni l’habileté ni les soutiens d’Armstrong. Il s’était fait piquer. Il avait été radié, peut-être même condamné par la justice. Heureusement, il lui restait le tracteur, et de vieux cadres de bicyclette rouillant dans un coin du jardin.

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Annie et Lorette, deux rapports à l’écriture

1528481264Annie Ernaux vient de publier « Retour à Yvetot », le texte d’une conférence et d’un dialogue avec le public qu’elle a tenus dans cette bourgade de Normandie qui se trouve être la ville de son enfance. Première fois, dit-elle, qu’elle revient en cette ville en tant qu’écrivain, puisque les autres fois où elle y était revenue c’était pour des raisons familiales. Mais jamais par exemple pour y signer ses livres ou pour donner une conférence, alors que ce sont des choses qu’elle a faites dans de multiples endroits (ainsi à Grenoble par exemple, lors d’un « Printemps des livres » mémorable). Point aveugle de la naissance. C’est quelque chose que je ressens bien, moi qui, alors que je travaille depuis sept ans dans une université qui se trouve à trois kilomètres à vol d’oiseau du lieu de ma jeunesse (j’y ai vécu jusqu’à mes vingt ans)…  n’y ai encore jamais remis les pieds. Ce serait pourtant si simple, un après-midi après les cours de faire un saut par le bus jusque là, Le Bourget où je suis né et un peu plus loin Dugny où j’ai vécu, ces deux villes choisies par mes parents en raison de l’aéroport tout proche où mon père travaillait. Seulement voilà : une force invincible me retient. Et ne parlons pas de Drancy, où je fis mes études secondaires, au lycée du même nom, aujourd’hui baptisé « Eugène Delacroix » (bon choix, mais dont j’ignore la raison)… Zones frappées d’interdit qui se rappellent à ma mémoire les seules fois où, prenant le RER à destination de Roissy-CDG, je cherche à percevoir au-delà des rails et des caténaires l’usine Alsthom en bordure de laquelle j’ai grandi (alors dénommée « Electromécanique »).

Annie Ernaux cerne très bien cette question des origines et c’est la raison essentielle pour laquelle je la sens si proche. A première vue rien à voir avec cette autre écrivaine dont j’ai beaucoup parlé ces temps-ci (en particulier pour cause d’atelier d’écriture avec elle), Lorette Nobécourt. Deux évolutions très différentes, deux voies parallèles. Comment fais-je pour me retrouver proche des deux ? ou à mi-distance. A moins que, dans le fond, leurs parcours soient moins éloignés qu’il n’apparaît. Certes Annie vient d’un milieu très ouvrier, avec lequel elle a dû rompre, en éprouvant ensuite grande culpabilité, afin d’atteindre le rayonnement littéraire qu’elle a aujourd’hui, alors que Lorette vient au contraire d’une famille très bourgeoise, mais avec laquelle elle aussi a dû rompre… afin d’atteindre le rayonnement littéraire qu’elle a aujourd’hui. Je relisais récemment deux de leurs premières œuvres : « La conversation » pour Lorette, et « Les armoires vides » pour Annie. Deux textes aux contenus qui appartiennent à deux planètes différentes, et pourtant une parenté. L’expression de la même honte. Honte de soi, de son milieu d’origine, honte, dans l’adolescence, des envies et des pensées qu’on croit être le (ou la) seul(e) à avoir. Chez Lorette honte aussi de la violence subie, de la part de la gent masculine, honte pas tellement pour soi mais pour eux. Comment peut-on accepter ça, comment peuvent-ils accepter de vivre après leurs actes, leurs agressions, leur manière de montrer un tel mépris des femmes.

Mais leurs voies se sont séparées, surtout si on compare aujourd’hui leurs dernières œuvres respectives : « La clôture des merveilles » pour Lorette, et ce « Retour à Yvetot » pour Annie. Dans le premier cas, la recherche d’une écriture au sens quasi mystique du terme, c’est-à-dire une écriture qui approche l’indicible, les racines les plus profondes de notre être, et qui, pour cela, emprunte souvent la voie (la voix) de la poésie. Y a-t-il une limite à ce que nous pouvons dire ? « Mon langage est la limite de mon monde » disait… un philosophe bien connu, qui concluait son « Tractatus » par ces mots : « ce dont on ne peut parler, il faut le taire ». Mais heureusement, cette injonction n’est pas respectée par tout le monde, et en particulier pas par les poètes. C’est même la fonction de la poésie d’étendre le périmètre de ce dont on peut parler, et s’il le faut, donc, d’étendre notre langage. Ce sont ainsi des coups de sonde dans l’épaisseur du Verbe que pratique Lorette Nobécourt afin d’en ramener ces magnifiques formules que l’on trouve dans « la clôture » (ma belle-mère, à qui j’ai prêté le livre me disait que pour elle cette écriture était comme de la musique, bel hommage de la part d’une femme qui a consacré à la musique la plus grande partie de sa vie), comme : « ce ciel ouvert de l’écriture, il est cette porte invisible qui nous relie à l’origine, ce qui, en nous, accomplit l’innocence : cet enfant aux cheveux blancs qui éprouve notre nom ». A l’image d’autres écrivains, comme Alejandra Pizarnik ou Marina Tsvetaïeva, elle nous donne à lire le bouleversement d’une âme qui a dû se retourner plusieurs fois, se confrontant à la folie, avant de nous servir un texte incandescent.

Quand nous avons parlé avec elle, j’ai été frappé de l’entendre dire combien elle ressentait l’écriture se faire en elle, plus qu’elle ne la faisait, ainsi ne résistait-elle pas à l’envie de mettre noir sur blanc des choses qui lui passaient par la tête pourvu que ces choses lui paraissent suffisamment s’imposer, même au grand dam de son éditeur qui lui aurait conseillé de supprimer certains passages (comme ces blagues de gamin qu’elle raconte dans « Grâce leur soit rendue »). L’image vient à elle et elle l’exprime (ainsi, toujours dans son dernier roman, de cette image des navires de guerre dans le port de Valparaiso, « habillés de costumes Armani » !).

Annie Ernaux a, de toute évidence, un rapport différent à l’écriture. Elle s’en explique dans sa conférence d’une manière limpide. Il n’est pas étonnant de retrouver en elle l’influence de Jean-Paul Sartre. Elle dit ceci :

« Ecrire la vie [tel est le titre qu’elle a choisi pour une anthologie de ses œuvres parue récemment en collection Quarto], non pas écrire ma vie. En quoi consiste la différence, dira-t-on ? C’est considérer ce qui m’est arrivé, ce qui m’arrive, non pas comme quelque chose d’unique, d’accessoirement honteux ou indicible, mais comme matière à observation afin de comprendre, de mettre au jour une vérité plus générale. Dans cette perspective, il n’existe pas ce qu’on appelle l’intime, il n’y a que des choses qui sont vécues de manière singulière, particulière – c’est à soi et personne d’autre que les choses arrivent – , mais la littérature consiste à écrire des choses personnelles sur un mode impersonnel, à essayer d’atteindre l’universel, de faire ce que Jean-Paul Sartre a appelé du singulier universel. C’est seulement ainsi que la littérature « brise les solitudes ». Seulement ainsi que les expériences de la honte, de la passion amoureuse, de la jalousie, du temps qui passe, des proches qui meurent, toutes ces choses de la vie, peuvent être partagées. »

Il y a une dimension « politique » à l’écriture d’Ernaux que l’on ne retrouvera pas chez Nobécourt, à moins alors que le politique soit vu par cette dernière comme quelque chose de tout à fait différent, ayant peu à voir avec le « social », mais seulement avec la vie, comme elle avait essayé de s’en expliquer le 29 mars 2012 dans une série d’articles de Télérama (« Le journal à cent voix », ayant pour ambition de publier le journal de campagne de cent personnalités du monde culturel). Elle y marquait sa défiance à l’égard « de l’actualité » et disait vouloir s’en tenir résolument à l’écart : « Aujourd’hui, c’est la campagne présidentielle française. Je n’ai rien à en dire. Elle m’est réellement indifférente ». Pour ajouter tout aussitôt : « De celle qui se mène, invisible, pour la vie vivante, je pourrais dire ceci : elle n’autorise aucun répit. C’est toujours la mienne. Je la mènerai jusqu’à ma mort. Et au-delà ». Et bien sûr, elle citait – déjà – Hildegarde de Bingen :

« Cette période contient des gouverneurs qui fabriquent contre eux-mêmes une grande noirceur de tristesse et se roulent dans la boue de l’impureté […] Combien de temps supporterons-nous et tolérerons-nous ces loups rapaces qui devraient nous guérir et ne le font pas ? Parce qu’ils détiennent le pouvoir de la parole qui lie et qui délie, ils s’emparent de tout comme des bêtes féroces. Leurs crimes s’abattent sur nous car ils ne clament plus ce qui est juste, ils détruisent la loi, comme les loups dévorent les agneaux. […] Leurs ministères nous apportent pauvreté et indigence : ils se souillent comme ils nous souillent. Jugeons-les donc. Il faut agir si nous ne voulons pas périr, car s’ils persévèrent, ils soumettront et perturberont le pays tout entier. »

Voies différentes que celles d’Annie et de Lorette, et pourtant quelle coïncidence de retrouver chez l’une et chez l’autre la même révolte contre le pouvoir de la parole détenu par une classe sociale. Quand Ernaux fait le choix « d’écrire littérairement dans la langue de tous », elle dit que « c’est un choix politique, puisque c’est une façon de détruire des hiérarchies, d’accorder la même importance de signification aux paroles, aux gestes des gens, quelle que soit leur place dans la société ». Nobécourt citant Hildegarde s’en prend, elle, à ces « loups rapaces » qui « détiennent le pouvoir de la parole qui lie et délie ». Ce n’est certes pas la même façon de s’exprimer, mais c’est une même révolte.

Comme si finalement, le politique, le combat nécessaire en politique, celui des plus opprimés, passait, devait passer par une affaire de langue.

annieernauxphoto.1207756002.thumbnailLorette N

Annie Ernaux au Printemps des Livres 2008 et Lorette Nobécourt dans la Drôme en 2013

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Vercors, ô ma douleur

???????????????????????????????« La première fois que Beaumont dut faire connaissance avec sa douleur, ce fut au lit, vers quelque chose comme trois heures vingt-cinq du matin. Il se retourna sur le matelas, péniblement, et sentit la résistance des couvertures et des draps qui participaient à son mouvement de rotation, mais d’une façon incongrue, en s’y opposant. Comme si une main invisible avait tordu les tissus autour de son torse et de ses hanches immobiles ». On se souvient de cette courte nouvelle de J.M.G. Le Clézio, qui date de 1964 (nouvelle de jeunesse). C’est un peu ce qui m’est arrivé l’autre fois en descendant d’un col du Vercors par un chaud après-midi de juin qui succédait ainsi à une longue suite de journées fraîches voire pluvieuses qui avaient jalonné un printemps particulièrement pourri. Nous avions franchi une première fois ce col peu avant midi, d’un bon pas alerte. Ma compagne avait même exprimé la satisfaction que nous étions, pour une fois, nettement en avance sur l’horaire, d’au moins vingt-trois minutes, mais en moi-même je calculais que notre avantage était encore supérieur. Puis nous avions basculé de l’autre côté. Oui, basculé, c’est comme ça qu’on a pris l’habitude de dire quand il s’agit d’un col, tant il est vrai que, parvenu sur cette petite portion de sol, atteinte enfin comme la plus haute marche d’un escalier de pierres, et qui surplombe la vallée avec à gauche toute la ville, à droite quelques villages qui s’égrènent de Vif à Prélenfrey et même jusqu’à cette petite tache bleue turquoise qui se cache en partie derrière un promontoire, qu’on appelle le Lac, le lac de Monteynard, vous n’avez plus qu’à plonger de l’autre côté, et à descendre ce chemin caillouteux en plusieurs lacets, qui paraît dur à ceux qui montent mais facile à vous parce que vous en avez fini et qu’au long d’une petite descente comme celle-ci, vous aurez juste à vous retenir sur vos muscles des cuisses pour éviter de vous laisser entraîner par la pente. Au-delà du col donc, c’est le balcon Est du Vercors, long sentier qui rejoint ensuite le Plateau à un autre col, qu’on appelle le Pas de l’Oeille. Mais il y a assez loin à marcher jusque là. Bref, il faisait chaud et comme souvent la chaleur va avec la soif. Il faudrait emporter beaucoup d’eau, beaucoup d’eau claire dans nos gourdes, mais alors avoir plusieurs gourdes que nous garderions au frais dans la pénombre de nos sacs. Un peu pris d’angoisse sous un ciel où s’amoncelaient des nuages sombres qui, de temps à autre, obscurcissaient un peu le terrain mais sans guère atténuer la sensation de brûlure, ni de dessèchement, je décidai de rebrousser chemin et de gravir à nouveau, mais dans l’autre sens cette fois, le col d’où nous venions. Je ressentis cette seconde ascension comme lourde, exténuante et je la fis à pas lents, comme chancelant. Je n’étais plus en forme et la descente me fut pénible, moi qui autrefois eusse pu voler de pierre en pierre, courant vers le refuge des vallées. C’est au bas de la pente, alors que l’auto était atteinte, que je ressentis la première morsure d’une mâchoire invisible mais bien là qui s’en prenait à mon côté gauche. Mais elle lâcha prise. Nous redescendîmes du Vercors pour rejoindre la cité et ses boulevards staliniens qui datent des ans cinquante, encore plus affreux depuis qu’on a déraciné les arbres qui les bordaient afin de rendre plus aisée la construction d’une ligne de tramway. On a bien voulu peindre un peu de couleur sur quelques façades, mais ça laisse à désirer… le béton parallélépipédique heurte la vision d’une chaîne de montagne au loin, elle aussi du solide, mais ô combien plus légère et aérienne. Là la douleur me rattrapa. Et sembla ne pas vouloir me lâcher. Un simple mouvement sur mon siège, celui de ramasser mon portable par exemple, me fit un mal de chien, et je voyais par la fenêtre de l’auto comme une brume qui n’était pas celle de l’été, mais je dirais plutôt une brume de l’être. La brume de celui qui a été. C. nous dirigea vers le service des urgences de la clinique où, voici sept ans déjà j’avais subi une intervention qui recèle en son nom les douces syllabes d’ange. A peine arrivés, la douleur s’en était allée. Mais j’eus droit aux ECG, prises de sang toutes les trois heures etc. Avec la compagnie, il est vrai, de charmantes infirmières, dont l’une, aimable coïncidence, moi qui aime tant les himalayas, avais séjourné plusieurs semaines à Dharamsala dans le cadre d’un voyage humanitaire, et y avait rencontré monsieur sa sainteté, le dalaï-lama soi-même. Elle me remit d’ailleurs entre les mains, pour mieux patienter, un exemplaire d’une revue de voyage avec un article abondamment illustré portant sur l’extrémité ouest du Tibet, autour de la bourgade de Ngari, non loin du Kailash, un endroit où j’ai rêvé d’aller et où il aurait été facile d’aller depuis l’Inde si la frontière n’était pas tenue si résolument fermée. Tout ça à cause des Chinois. Mais les analyses furent toutes bonnes, ce qui n’empêcha pas les médecins de me garder deux jours, pour que nous en ayons tous le coeur net, et oui, moi aussi par contre-coup, j’aurai le coeur net, une fois qu’on l’aura examiné, lorgné, qu’on aura mesuré le diamètre de mes coronaires. Rien. Douleur envolée, douleur inexpliquée. Je regardai le ciel, en sortant de la clinique. Il était toujours bleu. Un orage quand même s’annonçait au loin.

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Hildegarde de Bingen : une « moderne » en plein douzième siècle

cloture-merveillesLe dernier livre de L.N. est encore différent des précédents, en particulier de ses deux romans récents, l’un de 2006, « En nous la vie des morts » et l’autre de 2011, « Grâce leur soit rendue », le premier qu’on pourrait assimiler à un genre initiatique et le second, grand roman, pleinement achevé, se déroulant sur trois générations avec en toile de fond le Chili post-Allende et les ramblas de Barcelone.

« La clôture des merveilles » porte en sous-titre « une vie de Hildegarde de Bingen ». C’est dire qu’on remonte dans les siècles et qu’on se penche sur une moniale du XIIème siècle, faisant l’expérience de la « clôture » c’est-à-dire de « l’habiter avec soi-même » dès l’âge de huit ans.

Ecrivant ce récit, L. N., qui, dans « L’usure des jours » (2009) nous faisait ressentir ce que cela avait été pour elle d’advenir à une vie plus apaisée, à une vue plus juste, tirant son origine d’une meilleure connaissance de soi, tisse un lien qui la rattache aux grand(e)s écrivain(e)s aux ailes brûlées que furent Alejandra Pizarnik, Marina Tsvetaïeva, Friedrich Hölderlin ou Unica Zürn. Ceux et celles dont on peut dire qu’ils ont eu une parole « inspirée ».

hildegarde-de-bingen-248x300Hildegarde de Bingen, juste désignée par « H. » dans le récit, née un 16 septembre, comme l’écrivaine (mais à 870 ans d’écart), entre au couvent de Disibodenberg en 1106. Petite fille ayant déjà eu des visions et de santé fragile, elle va faire preuve très tôt d’une grande soif de connaissance, et au lieu de regretter son enfermement, elle qui pourtant était attachée à ses parents et aimait son cheval plus que tout, va s’épanouir en parlant aux arbres et en s’émerveillant des plantes et fleurs qui vivent en son jardin. Cette petite fille deviendra jeune fille, puis dame, puis abbesse. Elle atteindra la renommée en un siècle où les parois du monde sont encore à distance de course à cheval, tutoyant les évêques, s’adressant à Bernard de Clairvaux et donnant ses conseils au pape Eugène III. La passion l’habitera, de l’amour humain le plus charnel, pour une jeune Richardis de la lignée des von Stade, se battra pour qu’elle ne lui soit pas enlevée, perdra ce combat, mais finalement se rendra compte que dans l’éloignement, son amour se transmue en quelque chose de plus éternel.

Ayant découvert que l’écriture était ce qui prolongeait son être, malgré les contraintes rigoureuses de l’Eglise, H. se mit à écrire des milliers de pages, d’abord ses visions (aujourd’hui nous notons bien nos rêves), puis le résultat de ses recherches sur les plantes, les oiseaux, le souffle du vent. Pour aller au plus près d’elle-même, elle inventa (ou retrouva) sa propre langue, avec des mots forgés de toutes pièces, pleins de « z » et de syllabes chuintantes, faisant déjà – bien avant Chomsky! – la découverte que chaque langue est individuelle (et « écrire – dit L.N. – c’est traduire cette langue-là »).

Friedrich-Hoelderlin---Pastell-aus-dem-Jahr-1792Lorette Nobécourt raconte cette destinée avec une grande ferveur, elle y mêle les thèmes et les images qui lui sont chers et reviennent souvent sous sa plume, comme « l’enfant aux cheveux blancs », formule reprise de Hölderlin qui, lui, disait « aux cheveux gris », et qui, pour elle, symbolise « celui en nous qui, par l’expérience, ramène l’innocence jusqu’à lui ». Lentement, elle est passée du roman à la poésie, elle qui termine son livre par un poème et par cette image :

Et les oiseaux même
Semblent
Des pierres jetées dans le ciel
Par un enfant fou

PS: conversation avec L.N. Ecrire sur une moniale du XIIème peut paraître complètement anachronique. Mais, dit-elle, H. est extraordinairement moderne.

 Je pense à ces images du temps qui s’éloignent de la représentation classique, linéaire, unidimensionnelle, comme une droite: un temps qui serpente. Me vient à l’esprit, dans le film d’Alain Tanner « Jonas qui aura vingt cinq ans en l’an 2000 », la séquence où le prof d’histoire, joué par Jacques Denis, sort de sa valise devant la classe stupéfaite… un boudin, et clame que « le temps c’est du boudin », puis d’une broche à rôtissoire, transperce transversalement les méandres du boyau afin de montrer que parfois des époques éloignées peuvent se retrouver très proches. Après tout, H. parce qu’elle est étonnamment libre en son siècle nous est contemporaine autant que pourrait l’être quelqu’un qui nous paraît très libre aujourd’hui (il en est peut-être…), comme l’a été Rimbaud, ou comme l’a été Jack Kerouac ou comme serait aujourd’hui un grand voyageur (un Jean Malaurie ?), alors que nous paraissent bien vieux des personnages du temps présent, curés ratiocineurs, gens qui font des affaires, soi-disant artistes travaillant à la commande. Le temps n’existe peut-être pas: on retrouve l’intuition de grands physiciens (comme Carlo Rovelli) pour qui le temps n’est en réalité que de l’espace que nous percevons sous la forme temporelle à cause uniquement des limitations de notre esprit (qui ne peut que « échantillonner » à partir du Réel).

Autre thème qui émerge de cette « clôture des merveilles »: l’enfance. A la fois celle des vrais enfants: H. au début à huit ans et elle témoigne de comportements qu’on peut observer facilement chez les petits enfants pour peu qu’on leur prête attention (ainsi ce passage que je trouve drôle, décrivant H. qui, chaque jour, après le déjeuner, s’assoit à côté d’une pierre ronde. Celle à qui elle a été confiée lui en demande la raison: « Jutta lui demande pourquoi elle est assise à côté plutôt que sur la pierre, et H. s’ébahit de sa question comme si l’abbesse avait émis une grossièreté. La pierre est son amie. Et s’assoit-on sur qui l’on aime pour converser? » (p. 27)). Et l’enfance des « vieux » enfants, autrement dit, là encore, « l’enfant à cheveux blancs » qui retrouve l’innocence par l’expérience. Réflexion ouverte sur ce qui peut apparaître dans le Grand Âge: une enfance retrouvée de petite vieille qui contemple un livre d’art comme un album d’images dont certaines, des reproductions d’aquarelles datant du XVème siècle, lui parlent particulièrement.

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Un autre week-end dans la Drôme

tatinsDépartement inépuisable…  Celle des collines, celle Provençale et puis celle âpre et montagneuse aux confins des Hautes-Alpes.

Tout est hauteur ici, hauteur et vent. Un printemps particulièrement pluvieux a augmenté la palette des verts. Ciel blanc, ciel gris, ciel mauve et girouette affolée. Nous sommes là grâce à P. et S. dans leur petite maison familiale, décorée à l’ancienne, basse de plafond et respirant bon l’herbe séchée.

???????????????????????????????Le dimanche, nous montons à la Pare, un deux mille mètres, deux mille seulement ? mais dans ces bourrasques et cette voix sifflante continue qu’a le vent entre les broussailles, le buis et les pins, ils valent  des altitudes himalayennes. C’est là-haut que les deux départements se séparent, si les nuages se déchirent coté Provence, ils s’amoncellent et perdurent côté Trièves. A la descente, après une grotte du néolithique, nous nous perdons. Il faut franchir des amas de troncs tombés au champ d’honneur des orages, des mares boueuses et des griffures d’aubépines sauvages, avant de retrouver la route salvatrice qui nous mène au creux des prairies nourries de narcisses et de renoncules. La chapelle est restée là, ouverte, avec son livre d’or, où se lisent d’émouvants témoignages.

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viridité

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« Hannah Arendt », film

Margarethe-von-Trotta-ueber-ihren-neuen-Film-Hannah-Arendt_ArtikelQuer« Hannah Arendt » de Margaret von Trotta est un bon film sur un débat-clé du XXème siècle : comprendre la déportation et l’extermination des Juifs par les Nazis. Il a le défaut, mais peut-être était-ce le défaut de Hannah Arendt elle-même, de ramener ce crime absolu à la dimension d’un débat philosophique plutôt désincarné. Arendt a agi comme les philosophes « de l’autre siècle » qui ont asséné des jugements en se basant davantage sur des impressions ou des raisonnements abstraits que sur des faits historiques. Certes, dira-t-on, elle ne disposait pas des travaux d’historien qui se sont multipliés par la suite grâce à l’ouverture d’archives de plus en plus nombreuses. Mais elle aurait dû se méfier. Et le film qui, lui, paraît en 2012, est d’autant moins excusable de n’être pas davantage critique. Il ne se distingue guère, en somme, d’un quelconque « biopic ». Le temps fort est évidemment la « leçon » qu’elle donne à ses étudiants en réponse à tous ses détracteurs. Ceux-ci lui ont reproché d’avoir en quelque sorte « excusé » Eichmann en en faisant un homme « normal » et d’avoir accablé les responsables juifs qui, dans des conseils créés à l’initiative des Allemands, devaient administrer les communautés juives et, de ce fait, selon elle, coopéraient avec leurs bourreaux. Elle dit, haut et clair, qu’elle n’a jamais voulu faire retomber la culpabilité sur le peuple juif, mais seulement sur quelques individus. Elle reconnaît qu’il n’était pas possible de résister mais suggère qu’il existe une voie moyenne entre résister et coopérer et que les autorités juives auraient du essayer de la trouver. Mais elle ne dit pas en quoi consiste cette voie et quand on l’interroge insidieusement sur ce qu’elle sait de la situation dans les ghettos et dans les camps nazis, elle répond péniblement qu’elle a été internée dans un camp français, à Gurs (en tant qu’allemande), avant de recevoir un visa pour partir aux Etats-Unis. Les articles qu’elle écrit pour « The New Yorker », qui vont devenir son fameux livre sur le procès d’Eichmann, se font sur la base de son observation des réactions et propos d’Eichmann (encore n’est-il pas sûr, selon Annette Wieworka – dont il me faudrait retrouver la référence exacte – qu’elle ait vraiment assisté à toutes les audiences !). Il lui vient alors à l’esprit qu’Eichmann est « bête », qu’il est inapte à la moindre pensée, ce qu’elle traduit par l’idée que le mal vient de ce que, dans certaines conditions, les humains renoncent à être des humains c’est-à-dire à utiliser ce qui fait leur spécificité : la pensée. En cela, et il faut rendre grâce au film de bien le montrer,  elle ne fait que suivre la ligne que lui a indiquée son maître et amant Martin Heidegger (que l’on voit professer du haut de sa chaire que «  l’homme pense au même titre que l’homme vit, parce qu’il est un être vivant et un être pensant »). D’où la « banalité du mal », qui ne veut pas dire que le mal est banal, mais que le mal vient des êtres les plus ordinaires non par monstruosité et volonté de mal faire mais par renoncement à leur humanité. A cela les historiens modernes répondent 26JPARENDT-popupque finalement Eichmann a voulu apparaître ainsi pour tenter de sauver sa peau, mais qu’on dispose maintenant d’archives (dont on ne disposait pas à l’époque) prouvant que, loin d’être un simple exécutant, Eichmann était bel et bien un fanatique, outrepassant les ordres donnés et qu’il était convaincu de l’existence d’un complot juif (voir ici cet article récent du NYT). Faiblesse de la philosophie face à l’histoire, serait-on tenté de dire, ou en tout cas d’une certaine conception de la philosophie propre au XXème siècle, fortement influencée par des penseurs impressionnants certes (tels Heidegger)… mais souvent bien peu rigoureux. (Et il est assez pitoyable de voir, dans le film, séquence très vraisemblable, un Heidegger repentant qui retrouve Hannah Arendt après la guerre et lui dit, pour s’excuser, qu’il n’a jamais rien compris à la politique. La réalisatrice prête alors à la philosophe une adresse à Heidegger pour qu’il fasse une déclaration publique où il se repentirait, chose que bien sûr l’intellectuel du Reich se refusera toujours à faire).

200641_174989_3_0241Hannah Arendt – la « vraie », dans sa jeunesse

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Atelier d’écriture

Lorette est au milieu de nous. Elle s’est pointée jeudi vers 21 heures pour nous saluer. Nous, c’est-à-dire : A., l’homme de cinquante huit ans qui en fait dix de moins, M., la jeune photographe qui ne travaille qu’en chambre, et moi, dans ce petit village de la Drôme qui cache en son nom un secret. Sa haute taille évoque la descendance d’une lignée de chevaliers, ce qui est en accord avec le livre qu’elle vient de publier : « La clôture des merveilles », une vie de Hildegarde de Bingen, moniale du XIIème siècle. Elle nous parle d’emblée de cette idée de littérature pour laquelle il n’est de vraie reconnaissance que par nous-mêmes.

???????????????????????????????(Drôme, près de Dieulefit)

Lorette est parmi nous, elle tente de nous faire partager sa foi dans le Verbe. Atelier d’écriture où l’on « n’apprendra » pas à écrire, car ce que nous avons besoin de connaître pour cela, nous le possédons déjà en nous. Elle dit que l’écrivain est d’abord un lecteur, et qu’il faut lire. Elle a déposé une montagne de livres sur la petite table autour de laquelle nous partageons nos écritures. Exercices simples à énoncer : apprendre à regarder le regard de l’autre, s’imprégner des lettres de notre nom, mettre en accord une image et une musique. Dans ce dernier exercice, il s’agit de saisir la différence entre force et hauteur. Nous finissons par reconnaître que les textes ont une vibration (la ponctuation, la part ménagée au souffle). Elle dit qu’écrire, c’est descendre en soi et demeurer au plus près de son épine dorsale, celle qui nous fait tenir droit. Que, dans cette descente, nous rencontrons la Lettre, unité discrète, séparante, autour de laquelle le Vide circule, et que, lorsque nous accédons à elle, la Lettre, cela signe le deuil de la libération de notre trop-plein d’être, de la possibilité de nos épousailles avec le Réel, la Nature, le continu.

Au deuxième jour, elle dit que la poésie a commencé de venir en nous.

Dans son lit, H. écarquille les yeux sur ce ciel qui est en elle : chaviré et trouble de vent, d’air, de lumière et de bleu. Longtemps, elle boit la foule des étoiles jusqu’à s’endormir pour mieux se réveiller dans le monde des âmes où, en une nuit, l’enfant H. vieillit de plusieurs siècles. (La clôture des merveilles, p. 21)

???????????????????????????????Merci à Lorette, à A. et à M(1). pour avoir permis cette merveilleuse aventure d’un week-end, et merci à Christophe, l’intendant et cuisinier plein d’humour et d’entrain, qui nous aura préparé tout au long de ces trois jours des mets simples mais succulents.

(1) on peut voir ici les extraordinaires photos de Marine Lanier

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Les Amérindiens à la Cinémathèque Québécoise

50Le cinéaste Arthur Lamothe, dont on montre en ce moment, à la Cinémathèque Québécoise (dont on fête le cinquantenaire), plusieurs films documentaires réalisés dans les années soixante-dix dans le cadre d’un hommage au photographe et réalisateur Guy Borremans, est de ceux qui ont voulu approcher les peuples premiers du Canada. Il suffisait pour cela, comme il est dit dans une présentation de lui sur son site web, que, comme l’Amérindien, « qui définit son territoire en le marchant, en le chassant », [il] « se déplace lui aussi à travers les contrées montagnaises, en explore les particularités et les symbioses, recherche les traces qu’elles recèlent. Celles qui disent l’occupation du sol, les viols commis par les Blancs, celles qui éclairent la réécriture de l’histoire à laquelle il faudrait procéder. Il écoute aussi le récit de l’autre, sa mémoire » (Pierre Véronneau – La Revue de la Cinémathèque n°80).

« Pakuaupichu » (« La Rivière sèche », 1976, 57mn) raconte l’installation d’un groupe innu (montagnais) à l’embouchure de la rivière Saint-Augustin, en face de Terre-Neuve. Parce que tous les Indiens de Terre-Neuve ont été exterminés, ces peuples sont devenus les plus à l’Est du territoire canadien. Une partie de ce groupe, qu’on appelle dans le film la famille Poker (mais sans assurance sur l’orthographe, c’est juste le mot que j’ai cru comprendre) est issue d’un couple ayant pu fuir les massacres à la nage, leurs têtes ayant été mises à prix par les colonisateurs blancs. La caméra s’attarde sur les visages burinés, les gestes appris des générations antérieures et qui seront transmis aux futures: monter une tente, fabriquer son foyer d’un tube et d’une caisse en fer blanc posée sur des pieux de bois, dépecer et faire cuire le porc-épic. L’ancien est d’accord pour s’exprimer longuement, sur son contentement « d’avoir une maison pour l’hiver », sur ce dont on se nourrit: désormais la chasse limitée aux porc-épic, aux poissons, parfois des lièvres. Les enfants courent avec leurs chiots sur une rive sablonneuse pendant que les femmes s’affairent en cuisine (mais « que la nourriture de la forêt », car « la nourriture des blancs, on ne sait pas faire, on n’a jamais vu comment ils font »). Une vie qui s’écoule, paisible. Alors qu’une voix off nous avertit que sur les six enfants nés dans les années récentes, aucun n’a survécu. Nous sommes en 1973.

42(Arthur Lamothe, en 1985)

Arthur Lamothe, très âgé, en fauteuil, avait délégué sa compagne pour présenter le film. Elle faisait remarquer que si les Amérindiens donnaient tellement l’impression de se répéter dans leur discours, ils ne souffraient pas pour autant de la maladie d’Alzheimer, mais bel et bien quand même d’un problème de mémoire. De mémoire sociale. La seule possibilité qui reste pour un peuple dont on a voulu la disparition, c’est bien de répéter sans cesse les mêmes mots, les mêmes consignes et instructions pour qu’elles s’impriment, en premier lieu dans la mémoire des plus jeunes.

Arthur Lamothe a voulu faire ces films pour faire reculer le mépris ordinaire. Mais ceux qui ont le plus besoin de les voir les ont-ils vus? On entend beaucoup de propos négatifs sur « les Indiens »… qu’ils sont paresseux, qu’ils ne paient pas d’impôts, qu’ils refusent la société qu’on leur propose… moitié clichés moitié vérités sans doute. A l’heure des remords et des traités de paix, le Canada a beaucoup concédé en termes de territoires et de privilèges, tout en œuvrant sournoisement pour que les Indiens restent entre eux au sein des fameuses « réserves », astreints à un régime d’assistés peu propice à ce que ceux qui le souhaitent accèdent à la modernité. Seul, le Musée Canadien des Civilisations, à Gatineau (près d’Ottawa) affiche un bel optimisme (voir le portail des civilisations autochtones). Pour ses concepteurs, tout va bien, un film récite en boucle les « réussites » de quelques autochtones triés sur le volet. L’un est policier à proximité de la réserve d’Oka, un autre monte des taureaux sauvages, une innue est femme d’affaire dans une petite ville. Quelques-uns ont réussi par le sport, d’autres par la politique. Il demeure toutefois un goût amer dans ce face-à-face de communautés qui vivent séparément et se regardent d’un bord à l’autre d’un fossé rempli de préjugés et d’incompréhensions.

NB: la notice wikipedia indique: « Le recensement de 2006 a permis d’évaluer à 1 172 790 le nombre d’Amérindiens au Canada, en incluant les Métis (389 785) et les Inuits (50 485), soit une augmentation de 45 % par rapport au recensement de 1996″. En ce qui concerne le Québec seul, cette même notice donne le nombre de 79400, ce qui paraît peu.

Lire dans les commentaires ci-dessous la réponse à ce billet de Nathalie Grassin-Lamothe, qui signale une méprise dans le titre du film et apporte d’intéressantes précisions sur celui-ci.

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