Handke par les villages

palais-des-papes-2… et puis les martinets continuèrent leurs acrobaties devant la façade du Palais, passant et repassant, partant en vrilles et remontant vers le ciel, entre la scène et nous, spectateurs attentifs,

… de petites guérites bleues nous attendaient sur la scène, comme des cabanes de chantiers, ce qu’elles s’avérèrent être en effet, un peu plus tard, quand le spectacle fut commencé…

Un acteur vint sur scène, lui et sa compagne. Lui était Gregor, joué par Laurent Sauvage, elle était Nova, incarnée par Jeanne Balibar. Il lui dit qu’il avait reçu une lettre et qu’il y était question de son frère, avec qui il n’avait plus de contact depuis longtemps. Leurs parents étaient morts et il fallait régler la succession. Le frère racontait qu’il aurait été bien de laisser prendre une hypothèque sur les terres afin que leur sœur, leur sœur Sophie – le frère étant Hans – puisse avec l’argent se payer une petite boutique, des revenus de laquelle elle pourrait vivre de manière indépendante. Gregor craignait son frère Hans, parti au loin construire des maisons, des immeubles. Il y avait eu coupure entre eux, mais Nova lui dit d’aller affrontement courageusement cette situation dangereuse. « Cherche la confrontation » lui dit-elle. « Mais n’aie pas d’intention. Evite les arrières –pensées. Ne tais rien. Sois doux et fort. Sois malin, interviens et méprise la victoire ». Elle lui dit aussi : « Ne décide qu’enthousiasmé. Echoue avec tranquillité […] Oublie ta famille, donne des forces aux inconnus, penche-toi sur les détails, pars où il n’y a personne, fous-toi du drame du destin, dédaigne le malheur, apaise le conflit de ton rire […] Passe par les villages, je te suis ». (voir video ici)

Alors lentement, nous avons oublié les martinets et nous avons laissé les couleurs du jour s’estomper pour laisser place à la nuit. Le Mistral ne soufflait pas. Il ne faisait ni trop chaud ni trop froid, mais qu’importe le degré de température, nous étions embarqués pour une fabuleuse aventure du Verbe.

annonce_imgJe ne connaissais pas la pièce (plus justement qualifiée par Handke lui-même de « poème dramatique ») et n’avais même pas pu me procurer le texte avant la représentation, aussi étais-je surpris plus d’une fois par sa teneur, et notamment sa teneur politique. D’abord, dans la première partie, une description détaillée des conditions de vie des travailleurs. L’intendante, jouée par Annie Mercier, petite femme ronde et blonde avec une voix de stentor, accueille d’abord Gregor, et lui parle de son frère (« lui, le plus courageux, le plus fort de l’endroit, est en même temps le plus désemparé, celui qui a le plus besoin d’aide, le plus misérable »).  Hans survient. Joué par Stanislas Nordey, grandiose dans son rôle.  On sent le ressentiment et la colère : « je t’ai reconnu de loin à ta façon de te tenir. Ce que les parents disaient de toi, on peut toujours le dire : « il a l’air de regarder comme s’il ne comprenait rien. » Mais je sais bien que ce n’est pas vrai. Peu de choses t’échappent. Tu es malin. Ce qui arrive, tu l’as déjà pensé […] Tu m’as battu dans tous les jeux ». Plus tard, parole est donnée « au peuple » :  « peuple des charpentiers », « peuple des travailleurs ». Il y a de sérieux accents de lutte des classes dans les diatribes. « Et tant mieux, pour aujourd’hui, si nos patrons habitent assez près pour rentrer tous les soirs chez eux. Grand bien leur fasse de pousser leurs tondeuses à gazon dans un sens et puis dans l’autre – regardez-les, là dehors, gantés de caoutchouc en train de laver la boue des pneus de caoutchouc… ».  « Ils croient qu’ils marchent et aucun nuage ne fait route avec eux – ils jouent et ils jouent et aucun jeu ne refait d’eux des enfants ». Handke célèbre les fêtes du peuple, les authentiques, celles qui n’ont pas besoin de la télé, des émissions qui ont un « son mort ».

Applaudissements nourris du public, mis à part quelques égarés frissonnant sur leurs gradins accueillant d’un air glacial ces homélies qui pour eux sans doute sont d’un autre temps et qui pourtant, pourtant, font tellement de bien à entendre…

La nuit noire ou plutôt la nuit lumineuse du festival d’Avignon s’est déployée depuis longtemps quand advient l’entracte.

beart_imgEn seconde partie, le décor a changé. Nous sommes le long d’un cimetière mais Handke, paraît-il, dans ses didascalies, demande qu’on ne voie pas les tombes ni les croix, mais seulement des arbres, lesquels sont ici finement ciselés sur des toiles tendues. La pièce reprend sur un monologue d’Emmanuelle Béart, qui joue Sophie, la sœur, qui revendique sa liberté face à un frère qui l’écoute d’un front obtus. Magnifique diction d’Emmanuelle Béart (il n’est guère facile, pour les acteurs, de se faire entendre, comprendre, en ce lieu immense – beaucoup de spectateurs des derniers rangs en savent quelque chose, qui souvent, de guerre lasse, désertent leur place – Certes,  ils ont des petits micros qui amplifient leurs voix mais ceux-ci ajoutent souvent de légers chuintements, il faut que les comédiens aient donc un phrasé qui détache les mots d’une façon particulière, ce à quoi Jeanne Balibar, notamment dans le fameux dernier monologue, arrivera avec plus de difficulté que les autres… du moins me semble-t-il). Si les rapports sont tendus entre le frère et la sœur, elle n’en finit pas moins cependant par rendre à Gregor un bel hommage : « ton problème c’est que la misère d’autrui tu la ressens comme si c’était la tienne. Et comme tu ne peux pas t’en rendre maître et que tu n’en tombes pas non plus raide mort, ce qui te sauve, c’est la transfiguration par laquelle tu nous crois sauvés […] Oui, tu n’as pas la faiblesse de rendre les choses inoffensives, mais la force de les transfigurer ».

Apparaît la vieille femme (Véronique Nordey, excellente elle aussi), qui reconnaît Gregor, de retour en son village (ce thème du voyage et du retour au lieu de la naissance, un thème récurrent chez Handke, voir sa Nuit Morave ci-dessous) : « Salut à toi, nourrisson au regard innocent, enfant aux bulles de morve qui pendent, garçon au gros derrière et au manche de fouet en bruyère, adolescent au vélo bleu… » On devine qu’il y eu conflit (une vraie guerre ?) ou qu’au moins, les habitants de ce village en ont bavé « de la bruyante imposture des soi-disant représentants du peuple […] des questionnaires de la fausse sollicitude […] du réseau malfaisant d’images creuses et de discours creux jetés sur nous pour nous tuer les uns après les autres, pour souffler la lumière de l’âme… ». Elle crie vengeance…

Puis c’est la descente vers le désespoir, le constat d’une impuissance.  Hans ne peut que ricaner sur « notre corruption à tous », et crier : « Que l’humanité est abandonnée ! ».

C’est alors que se lève Nova. Fameuse tirade. La dernière de la pièce. Que certains spectateurs n’auraient pas supportée (« une leçon de morale un peu lourde » aurait-on dit) mais qui pourtant s’élève dans la nuit noire comme le chant d’une prophétie grecque, une imploration des dieux, une incantation faite aux valeurs de la vraie vie (cette fameuse « vie vivante » dont parle Lorette Nobécourt dans sa « clôture des merveilles ») : « ne vous plaignez pas d’être seuls – soyez plus seuls encore », « exercez-vous à transmettre – pour que la beauté chaque fois n’ait pas été rien ». Hymne aux créateurs et à la création, qui dit que chacun de nous en son for intérieur peut être ce créateur, peut donner libre cours à cette part de beauté qui est en lui, et qu’il faut aller « éternellement à la rencontre », que la part du divin en nous – sans qu’on se réfère pourtant à un « Dieu » ou à un « Non-Dieu » – s’illustre juste dans ce moment-là : celui de la subjectivité à l’état pur : « le moment où le noir de la menace devient une couleur d’amour et où vous pouvez continuer à dire c’est moi. Vous pleurez, ça pleure – vous riez, ça rit ».

Elle termine. « Suivez ce poème dramatique. Allez éternellement à la rencontre. Passez par les villages ».

Nos yeux sont pleins de larmes naissantes et nous n’avons plus qu’à nous lever d’un bond pour applaudir.

Il faut retenir la leçon, évidemment, de ce spectacle. Il faut retenir en soi ces moments de beauté pour qu’ils ensemencent, et qu’ils en engendrent d’autres. Amis blogueurs, rien n’est inutile. Il faut continuer à écrire, rechercher dans nos tréfonds de quoi améliorer ce que nous disons, il faut se moquer de ceux qui parlent de sous-littérature, des sarcasmes de ceux qui voudraient nous faire croire que nous n’avons rien à faire là, n’étant pas écrivains reconnus par éditeurs patentés, de ceux qui affichent un mépris envers nos carnets intimes qui ne seraient pas assez intimes parce que non portés par un support de papier, mais « extimes » (voir le dernier numéro de la revue « Books »). Soyons tous créateurs. Ecrivons pour un petit nombre. Qu’importe la solitude. Au contraire, recherchons-là.

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8 commentaires pour Handke par les villages

  1. Beau spectacle que j’aurais aimé voir…
    et belle « homélie » que ton dernier paragraphe !

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    • Alain L dit :

      rien n’est perdu! il va tourner en divers endroits dans l’année (dont Grenoble, début février, c’est la raison pour laquelle d’ailleurs, je n’avais pas prévu d’aller le voir en Avignon… mais la tentation de le voir dans la cour d’honneur a été trop forte!). Le voir dans de bonnes conditions d’acoustique peut aussi lui ajouter quelque chose (le festival d’A. ne devrait plus vendre de places trop loin de la scène: les gens quittent le navire bien avant la fin…)

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  2. qu’importe la solitude, en effet…si bel encouragement au « dur désir de durer » ou tout simplement d’être au monde!

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  3. Ce spectacle vient par chez nous à la MC2, fin janvier. Si vous êtes à Avignon, l’exposition des « papesses » vaut ses 15€ pour 300 oeuvres dans le palais des papes et à la fondation Lambert.

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  4. Lignes bleues dit :

    Meme extime merci pour ce carnet, pour ce post et les autres

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  5. JEA dit :

    « Ecrivons pour un petit nombre… » de peur que la barque de nos lecteurs (masc. gram.) ne sombre
    et « recherchons la solitude » pour lui offrir un peu d’ombre

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