Encore un tour…

map_homeDieu que je me suis passionné pour la Grande Boucle… exaltation de mon imaginaire au cours des longs juillets où, enfant, je m’ennuyais. Mon rêve : arriver en vainqueur dans une ville-étape, lever les bras au ciel, ah ! comme la victoire est jolie ! La course cycliste en donne le parfait symbole. Et jusqu’à il y a peu, tenez, en 2011, le Tour passait à Grenoble. Et pas rien : le contre la montre décisif, celui qui allait décider de la suprématie du sauvage australien, Cadel Evans. Je suis allé au long du parcours, moi-même à vélo, pour couper au plus vite entre les points de passage intéressants. Je les voyais, tournant à angle droit dans l’avenue Jean Perrot, précédés de motards impassibles, suivis comme à la colle par l’auto suiveuse de leur manager, avec sur le devant, en grosses lettres, leur nom, VOCKLER, ROLLAND, BASSO, SCHLECK… Grand moment pour moi, j’admirais leur forme fuselée. Ils attaquaient le virage un court moment en roue libre, avant de se relancer à la sortie, coup de rein vengeur, casque profilé dans l’alignement de la machine. Les spectateurs tapaient furieusement les pancartes publicitaires qui bordaient la route en scandant leur nom. CA-DEL ! CA-DEL ! Un motard de presse satisfait s’était arrêté près de nous et nous donnait les écarts. Schleck, en jaune jusque là, était battu. Mais on sait, on sait… l’argent, la dope, la misère. Il y a deux jours, France 2 diffusait un documentaire sur « la légende du tour », un documentaire qui se voulait sans doute « à la gloire » des coureurs et de l’épreuve, mais qui n’avait d’autre résultat que d’en faire ressortir le dérisoire. Ah, c’était donc ça, mes héros ? En réalité de pauvres gars, abusés par le système du spectacle et de l’argent, trimant à en crever pour de temps à autre une gloire passagère et ô combien illusoire. Qui de ceux-là sortait du rang ? ils étaient peu nombreux, les Anquetil, les Bobet. Et à quel prix. Vies écourtées, vies gâchées. Cancers à quarante ans quand ce n’était pas mort sur la route. Simpson en train de crever au bord de la montée du Ventoux. La caméra qui, à tout prix, essaie de voir, et qui filme son dernier souffle. Image obscène. Fabio Casartelli qui saigne comme un poulet au bord du ravin. Mort. Et ces victoires fabriquées, ces mises en scène pour faire plaisir au patron (Bernard Tapie !). Hinault qui vole sa victoire à Lemond, et l’année suivante, le second ayant pris sa revanche, ce même Hinault qui grogne à la réception à l’ambassade des Etats-Unis. « C’est pas tous les jours qu’on gagne »… « c’est pas tous les jours ». C’est pas tous les jours, oui, mais que ne ferait-on pas pour elle, de coups tordus, de pots belges et autres auto-perfusions. Et Poupou, le brave Poupou, celui en qui le bon français se reconnaît, « parce qu’il gagne jamais », lui peut-être une exception, peut-être pas dopé, peut-être… mais qui s’incline, s’incline toujours. Devant son grand Jacques. Vous êtes notre bon maître, monsieur Anquetil. Lequel, paternaliste, le remercie d’être venu le féliciter à l’issue de sa victoire à lui, le blond Normand, et qui lui dit : « bravo, je vous félicite. Vous êtes un bon perdant ». Les tours s’enchaînent. Ce sont de moins en moins des tours d’ailleurs. Des chapelets de villes, celles retenues par l’organisation parce que les mieux payantes. Les transferts en avion. Les grèves sur le bitume. L’autre grand espagnol, préparé à on ne sait quelle médecine, qui n’était pas fichu de gagner une étape en ligne mais remportait le tour à tous les coups, régulier comme un métronome. Et puis l’ère Armstrong, bien sûr… le Virenque peroxydé « parce qu’on ne pouvait pas tirer d’enseignement de l’analyse de ses cheveux ». Tour 98. Pantani nouveau héros. On feint de croire… Etapes truquées encore. Décidément Armstrong était trop dominateur. Pour s’attirer – croit-il – un peu de sympathie, il « laisse gagner ». Et ce pauvre pirate encore qui tangue dans la montée de l’Alpe d’Huez, vite rattrapé par la fusée américaine, vidé, à la ramasse, mais qu’on laisse gagner, dites merci monsieur Armstrong. Images de public en délire, qui se lâche. Plus rien n’existe d’autre. Leurs drames, leurs peines oubliées. Leur dignité aussi. Public enthousiaste et encourageant les bons jours quand il encadre de drapeaux et de jets d’eau le petit jeunot qui vient faire ses preuves, mais public haineux des mauvais jours quand le vainqueur ne lui plaît pas. Qu’il donne un coup au foie d’Eddy Merckx. Tout ça, le Tour. Dont on va nous abreuver les oreilles pendant trois semaines, en feignant d’ignorer toute cette misère de très jeunes gens lâchés en pâture, souvent peu éduqués, sans formation autre que le pédalage, qui, lorsqu’ils en auront fini de leur carrière, pourront au mieux terminer leur vie derrière un comptoir, ils auront pu acheter le bistrot dont ils rêvaient. Ou d’autres retourneront aux champs, comme ce Laurent Roux qu’on voyait dans un autre reportage, il y a quelques temps, et qui avait payé pour les autres. Lui n’avait ni l’habileté ni les soutiens d’Armstrong. Il s’était fait piquer. Il avait été radié, peut-être même condamné par la justice. Heureusement, il lui restait le tracteur, et de vieux cadres de bicyclette rouillant dans un coin du jardin.

Cet article, publié dans Actualité, Sports, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

7 commentaires pour Encore un tour…

  1. Le seul intérêt du Tour (hormis quelques ascensions mémorables au coude-à-coude de deux champions, et cette étape implacable du mont Ventoux), aussi endormant qu’un épisode de Derrick, ce sont les paysages filmés d’hélicoptère, les châteaux, les rivières, les villages, « la France profonde » vue d’en haut…

    Mais le dopage aura flanqué un coup à cette épreuve et je doute que cette année l’audience de France 2 puisse être aussi bonne que pour les Tours précédents. L’addiction des téléspectateurs a forcément diminué !

    Enfant, j’avais des petits coureurs métalliques, on faisait la course avec mon frère, mais je ne sais ce qu’ils sont devenus : je garantis en tout cas qu’ils n’utilisaient pas de substances prohibées.

    J'aime

    • Alain L dit :

      j’espère bien! oui, moi aussi, avec mon cousin, on faisait des châteaux de sable avec des routes en lacets et on lançait une bille pour savoir jusqu’où notre coureur irait…

      J'aime

  2. Jean-Marie dit :

    J’ai vu ce docu sur France 2 et ai été surpris de tout ce qu’il a dévoilé et que tu relates dans ton billet… Mise en perspective vertigineuse comme une descente du Tourmalet.
    Tous les mecs de notre génération, de quelque milieu social que ce soit, nous avons tous un Tour de France enfoui au fond du cœur. Ce n’est donc pas possible de rester impassible, même si, pour ma part, cela fait longtemps, très longtemps que je ne regarde plus la « Grande Boucle » à la télévision. Tant pis pour les images de cartes postales…

    J'aime

  3. J’étais à l’étape de Briançon, nous avions croisé Simpson le facétieux, la veille de sa mort.
    J’ai le sentiment en ce moment en particulier que le passage de l’imaginaire enfantin et des passions adolescentes autour du tour jusqu’aux dévoilements de l’âge adulte coïncident avec mes ressentis en politique où un Cahuzac tricheur vient interroger mes passions autogestionnaires du temps où les Poulidor étaient simples, les Coppi magnifiques…

    J'aime

  4. JEA dit :

    Quel vilain tour que d’avoir métamorphosé l’extraordinaire aventure des débuts
    ces coureurs avec des collections de boyaux autour d’un torse surmonté d’un visage de mineur de fond, avec même un revolver à la main pour se protéger des mauvais coups
    ces galériens des routes aux pierres traitresses (et Albert Londres comme admirateur lucide)

    puis aujourd’hui, ce barnum confus, ce festival de truquages, ces vedettes déchues, ces coulisses d’hôpitaux clandestins

    J'aime

  5. Le dopage est une constituante du TdF, depuis l’origine, à tel point que sans dopage il n’y a plus de Tour. A cet égard il est une sorte de résumé de nos vies actives, faites de surpassement de soi au risque de se faire virer (et de crever, pour parler franc). L’argent qui l’entoure n’est pas plus obscène que celui des élites, de quelque bord que l’on se tourne. Evidemment il y a de beaux paysages, mais ils sont secondaires; le TdF est admirable dans la sueur, le sang, la mort. C’est une tragédie, jouissons-en donc comme tel !

    J'aime

    • Alain L dit :

      hmmm… on peut légitimement me semble-t-il se donner d’autres sujets d’admiration, TdF admirable parce que tragédie? guerre admirable parce que tragédie? j’en doute. En tout cas le Tour actuel est exemplaire: voilà un coureur (Fromme) dont on nous annonce la victoire depuis des semaines, et qui, en effet va gagner, qui fait les mêmes performances qu’Armstrong (446 Watts dans une montée!!!), et qu’on va disqualifier dans un ou deux ans… On peut rêver d’autres suspenses et d’autres récits!

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s