Arbre de Diane

???????????????????????????????Emprunté à la Bibliothèque Municipale de Grenoble. Sinon introuvable dans le commerce. Les poèmes d’Alejandra Pizarnik sont peu connus en France. A ma connaissance, même pas un volume dans la collection « Poésie » de ce cher André Velter… Il faudrait qu’il se réveille (à moins que les éditeurs etc.). Ces poèmes furent écrits entre 1956 et 1972, cette dernière année étant celle de sa mort en septembre, par suicide. Ils furent traduits en Français, assez tardivement, dans ce volume qui est paru en 1986 et qui comprend « L’arbre de Diane », « Les travaux et les nuits », « Extraction de la pierre de folie », « L’enfer musical » et « Textes de l’ombre et derniers poèmes », ce dernier recueil contenant le tout dernier poème, écrit à la craie sur l’ardoise de la chambre de travail de la poétesse argentine. Car argentine elle était. Née le 29 avril 1936 à Buenos Aires, dans une famille d’immigrants juifs de Galicie, émigrée en 1934 (cf. notice biographique). Au cours de sa courte vie, elle eut l’occasion de côtoyer de grands noms de la littérature contemporaine, tant sud-américaine que française (Julio Cortazar, Octavio Paz, André Pieyre de Mandiargues, Yves Bonnefoy, Henri Michaux et bien d’autres). On peut présumer que c’est elle qui a servi partiellement de modèle au personnage d’Unica dans le roman de Lorette Nobécourt « Grâce leur soit rendue », paru en 2011. Du moins en ce qui concerne ce que d’aucuns appelleraient ses troubles existentiels et d’autres, un trop-plein de vie, ou de manière plus neutre, sa mélancolie. Meurt-on d’un trop-plein de vie ? Ce mystère reste à élucider. Il semble vrai que certains êtres se brûlent définitivement à avoir voulu outrepasser les limites de leur existence. Alejandra Pizarnik serait de ceux-là. alejandrapizarnik2Sa traductrice en français, elle-même écrivaine et poétesse, Silvia Baron Supervielle (originaire d’Uruguay mais qui n’aurait pas de rapport familial direct avec le poète Jules Supervielle) a une comparaison qui peut paraître saugrenue mais que je trouve sublime. Elle dit que lorsqu’elle était très jeune, elle avait rencontré au bord d’un circuit le célèbre pilote automobile anglais Stirling Moss (jamais champion du monde, toujours battu par Fangio), qui lui dit ceci : « il existe un point crucial que l’on ne peut pas dépasser sans risquer sa vie et pourtant la course ne devient vraiment vivante que lorsqu’on le franchit. » Elle dit donc qu’A. Pizarnik « a désespérément désiré franchir ce point crucial qui en l’occurrence se trouvait déjà hors de la vitesse et de la route. Et finalement elle a payé de sa personne afin que l’obscurité où elle se débattait se transfigure en un noir diamant resplendissant ».

La poésie d’Alejandra Pizarnik est écrite avec des mots simples, se présente parfois comme deux ou trois lignes disposées sur la page, ou bien comme de petits poèmes en prose. Il y est question à la fois d’amour, de mort, de solitude et de silence (« Silences : la mort toujours proche / J’écoute son dire. / Je n’entends que moi. »). Mais aussi de langage. Et qu’est-ce en effet que la poésie si ce n’est une lutte incessante contre la solitude, la mort et les contraintes que voudrait exercer sur nous la langue ? Je ne sais plus quel linguiste inspiré, romancier à ses heures, écrivait, fier de sa trouvaille : « le mot, c’est la mort sans avoir l’r ». Ce n’est pas autre chose que veut dire Pizarnik dans un poème comme :

non
les paroles
ne font pas l’amour
elles font l’absence
si je dis eau boirai-je ?
si je dis pain, mangerai-je ?
en cette nuit en ce monde

Il y est question aussi de « double ». Dédoublement de la personnalité (probablement un trait de la souffrance des êtres atteints de cette « maladie » étrange qui a pour nom « mélancolie »). Comme ici :

Le poème que je ne dis,
celui-là que je ne mérite.
Peur d’être deux
sur la route du miroir :
quelqu’un qui dort en moi
me mange et me boit.

Comme si, bien sûr, chez les êtres normaux, l’âme et son double se superposaient tant bien que mal, de sorte que nous n’y verrions que du feu (pour notre tranquillité), alors que chez d’autres êtres, il y aurait séparation des images, d’où le trouble, le fait de ne plus savoir… cela me rappelle Socrate dans le dialogue du Cratyle, lorsqu’il dit à Cratyle, qui croit naïvement que les noms sont toujours correctement donnés aux choses et qu’ils leur ressemblent parfaitement : « il n’est absolument pas besoin de reproduire totalement ce qu’on représente, si l’on veut que ce soit une image […] Si un dieu venait à représenter non seulement ta couleur et ta figure, comme les portraitistes, mais aussi le mouvement, l’âme, la réflexion tels qu’ils sont en toi – en un mot, s’il présentait à côté de toi d’autres qualités similaires à toutes celles que tu as, aurait-on dans ce cas Cratyle et une image de Cratyle, ou deux Cratyle ? – CRATYLE : Deux Cratyle, à mon avis, Socrate. ». Ainsi dans le cerveau de la poétesse, deux Alejandra peut-être, l’une ne prenant jamais le contrôle de l’autre.

(et, dans « Grâce leur soit rendue », cette description : « Lorsqu’il avait lu son dernier carnet, il avait été effrayé par la souffrance qui s’en dégageait et qu’il n’avait pas mesurée, ce dédoublement où elle avait vécu, se sentant vivre d’un côté du monde, et mourir de l’autre. Elle était descendue dans cette zone aphotique de sa vie, dans une solitude si complète et si profonde qu’aucune lumière ne pouvait plus y pénétrer. » (p. 148))

Octavio Paz définit ainsi  « l’Arbre de Diane » :

(Chim.) : cristallisation verbale par amalgame d’insomnie passionnelle et de lucidité méridienne dans une solution de réalité soumise aux plus hautes températures. Le produit ne contient pas une seule particule de mensonge.

C’est une autre particularité de l’engagement poétique: on ne saurait mentir. Cela encore me rappelle les textes Grecs et Platon. Il y a une partie de dialogue étonnante dans l’Euthydème… Platon veut y dire… qu’on ne ment jamais, au prétexte qu’on ne saurait parler de ce qui n’est pas (dialogue semblable également dans le Cratyle) :

–   Eh quoi, Ctésippe, à ton avis est-il possible de mentir ?
–   Oui, par Zeus, sinon, c’est que je suis fou !
–   En disant la chose sur laquelle porte ce qu’on dit, ou bien sans la dire ?
–   En la disant.
–   Donc, si on la dit, parle-t-on d’une autre réalité que celle qu’on dit ?
–   Comment pourrait-il en être autrement ?
– Par ailleurs, cette réalité dont on parle est bien une seule et unique chose ?
–   Oui, parfaitement.
–   Donc quand quelqu’un dit cette chose, il dit une chose qui est.
–   Oui
–   Mais alors, si on dit vraiment une chose qui est, on dit la vérité…

Ce raisonnement est faux bien sûr lorsqu’il s’agit du discours ordinaire car notre monde ne se limite pas à ce qui est et aux mots qui désignent ce qui est, il est d’autres mondes possibles et notre esprit est prompt à les inventer. La logique du discours est là pour débusquer les fraudes et les mensonges : tu m’as dit que tu étais à Paris hier matin, mais c’est faux puisque quelqu’un t’a vu à Marseille à la même heure… et que tu ne peux pas être en même temps à Paris et à Marseille. En s’affranchissant de cette logique, la poésie montre qu’elle n’a que faire de « mondes possibles » et qu’elle ne veut en traiter qu’un : l’actuel, celui où alors, quoique l’on dise, on trouvera toujours que c’est à propos d’une « chose qui est », comme le dit Platon. Maintenant… quelle est la nature de son être ? Là, mystère… On sent bien avec Alejandra Pizarnik que la langue – ou le langage, si on veut être moins « technique » – y est pour quelque chose, qu’elle serait en quelque sorte la réalité ultime, comme si, au fond, le langage ne parlait jamais que de lui-même.

alejandrapizarnikQuant au suicide, il nous troublera toujours. Peu d’ouvrages existent où sa signification philosophique serait abordée de front. Jean Améry, l’auteur de « Au-delà du crime et du châtiment » (livre sur lequel je reviendrai un jour) semble avoir écrit des choses fondamentales sur le sujet… mais hélas le livre est épuisé, introuvable et son éditeur, « Actes Sud » ne semble pas prêt à le remettre en circulation. Comme si l’on craignait quelque effet de contagion.

Je termine avec cette citation de L. N. dans « Grâce leur soit rendue », p. 172 :

Les enfants perdus ne reviennent jamais, mais nous vivons avec eux, ailleurs… ce n’est pas nous qui faisons exister les morts, mais les morts qui nous font vivre.

pizarnik-104(dernier poème, septembre 1972)

stirling_moss__1955__by_f1_history-d5s3b2w(Stirling Moss en 1955)

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Désalpe

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Que faisons-nous de nos vies?

sorj-chalandon-le-quatrième-mur-206x300Pour l’instant, de toute cette « rentrée littéraire », je n’ai lu qu’un seul roman :  « Le quatrième mur », de Sorj Chalandon. Et si c’était l’un des seuls qu’il faille lire ? je veux dire simplement : l’un des meilleurs (car il n’y a bien sûr pas d’obligation en la matière… pas de livre qu’il « faudrait » lire). Qu’est ce que « le quatrième mur » ? c’est ce mur fictif, mais bien réel, qui sépare toujours  les acteurs d’une pièce de leurs spectateurs, un mur de verre qu’en dépit de tous les efforts faits (notamment des trucs de mise en scène comme de faire monter les spectateurs sur scène ou, au contraire, de faire circuler les acteurs dans le public) on ne brise jamais. Alors à quoi bon ? A quoi sert le théâtre si on ne parvient pas à faire que ce qui se joue sur scène puisse entrer de plain pied dans le réel ? … si ça n’a pas d’impact, si ça ne change rien aux situations réelles ? comme cela semble être le cas. C’est sans doute ce que s’est dit le personnage central, Georges, du roman de Sorj Chalandon. Avant Georges, il y avait eu Samuel. Le premier. Le premier à avoir pensé que le théâtre pouvait changer les choses. Samuel est un homme de théâtre grec, qui a connu la période des colonels, a participé à de courageuses manifestations contre ce régime : on se souvient notamment de l’occupation de l’Ecole Polytechnique par les étudiants avant que la police ne les déloge. Samuel y était. Ensuite il s’était réfugié à Paris. Nous étions dans les années post-soixante-huit, Georges était gauchiste, il faisait le coup de poing contre les groupes d’Assas (Ordre Nouveau, les fachos de tous poils, entre autres des Longuet et des Madelin…). La faiblesse du livre est de s’étendre un peu trop sur ce passé. Chalandon a beau insister sur le caractère dérisoire de ces guéguerres (après tout, les CRS n’étaient pas des SS… loin s’en faut), il n’empêche qu’il leur accorde un bon quart du livre, ce qui est beaucoup… mais peut-être est-ce exprès, après tout, pour nous faire sentir le contraste qui existe entre une fausse et une vraie guerre… La vraie guerre, on ne va pas tarder à la connaître, même s’il faut attendre la page 107. Cette vraie guerre, c’est celle du Liban, bien entendu. Les Palestiniens se sont installés dans Beyrouth. Le pouvoir libanais vacille. La société libanaise éclate. Phalangistes, chiites, sunnites, palestiniens, druzes s’affrontent, tous à partir de leurs bastions. Samuel a voulu tenter une entreprise de paix : le théâtre pourrait servir à cela. Faire en sorte qu’au moins lors d’une trêve de la durée d’une représentation, les armes se taisent, des membres de toutes les communautés se réunissent dans la magie du spectacle. Et quel spectacle : il s’agirait de leur jouer l’Antigone d’Anouilh. Antigone serait Palestinienne, Créon serait maronite, ses gardes chiites, Hémon, l’amoureux d’Antigone, un Druze etc.  Il y aurait aussi une Arménienne et une Chaldéenne. Quelle plus belle pièce qu’Antigone en la circonstance, qui dit la révolte pure d’une sœur face à la violence des hommes, elle qui refuse que le pouvoir (son père, Créon), pour des raisons d’état, n’accorde pas à son frère mort une sépulture honorable. Si Georges est obligé d’entreprendre le voyage du Liban pour tenter de réaliser ce projet, c’est que Samuel se meurt dans une clinique parisienne, et qu’il lui a fait le serment d’accomplir cette mise en scène.  Au moment où Georges arrive à Beyrouth, il met le pied dans la fournaise. Son chauffeur de taxi druze est de bonne composition : il l’emmènera où il voudra, affrontera les snipers d’un bord ou de l’autre quand il le faudra. Comme les pièces d’un puzzle, laborieusement, la mise en scène prendra forme et les rôles seront distribués. On trouvera un vieux cinéma, installé à cheval sur la ligne de front, où le jour dit, le 1er  octobre 1983, pourra avoir lieu la seule et unique représentation. Evidemment, tout ne s’est pas fait sans mal, il aura un peu fallu trahir Anouilh, mettre un peu d’huile dans les rouages, avoir accepté que l’un dise que le vrai héros était Créon, qu’Antigone, bien fait pour elle, payait de sa vie sa désobéissance etc. mais l’un dans l’autre, cela allait se faire. Georges pouvait retourner un temps chez lui, retrouver Aurore, la femme connue lors de ses interventions féministes dans les amphis de Jussieu, et retrouver la petite Louise, l’enfant qu’ils ont eue ensemble. Puis revenir pour la représentation. Hélas, comme tout un chacun le sait, le 1er  octobre 1983 vient après l’intensification de la guerre liée à l’entrée brutale d’Israël au Liban, couronnée par les massacres de Sabra et Chatila, en septembre. Ce qui vient après, dans ce roman, est tout horreur et enfer. Les bombardements d’abord, qui touchent les hôpitaux, où Georges a voulu aider notre Antigone, infirmière, et d’où il ressort les yeux brûlés. Le fracas des bombes résonne dans ces pages comme rarement on a pu l’entendre à la lecture d’un texte. Ensuite, le massacre. Inutile de résumer. Aller lire le livre aux pages 259 à 270 pour savoir. Et puis toutes les horreurs de la guerre, exécutions sommaires, écrasements par les tanks, enfants embrochés, bébés jetés aux chiens, on en passe et des plus horribles. Antigone n’aura jamais lieu. Georges rentrera au pays, traumatisé à jamais. En réalité, Georges est devenu fou. Je ne vous raconte pas la fin…

Ce livre intense pose évidemment de multiples questions. Je sais bien (cf. la discussion avec P. Engel suite à mon billet sur la connaissance littéraire) qu’un roman sera à jamais impuissant à nous rendre réellement « l’effet que ça fait », par exemple ici l’effet que ça fait d’être mêlé à une guerre atroce, de recevoir des bombes sur la tête, d’être témoins de massacres, de perdre des gens que l’on a aimés, je sais bien aussi que, comme le disait crûment L.N. en mai de cette année, « finalement, les autres, on s’en fout », sous-entendu : les malheurs qui arrivent aux autres ne sont jamais les nôtres. Et pourtant… Il faudrait ici expliquer la manière dont on reçoit ce genre de roman. Le quatrième mur n’est pas seulement au théâtre. Il est de façon plus générale dans la littérature. Je lis ces choses affreuses pendant que je suis confortablement installé dans un fauteuil de TGV, ou à la terrasse d’un bistrot parisien devant un  café ou une bière. Faut-il croire que les œuvres se consument, chacune dans sa bulle, du fait d’être lues ou regardées, et qu’il n’est pas d’autre destinée pour elles ? Alors, elles seraient vaines, bien sûr, comme est vaine l’entreprise de vouloir monter Antigone sur le théâtre de la guerre réelle. En somme, l’œuvre est aussi étrangère à la réalité qu’elle décrit (une guerre jouée n’est jamais une guerre réelle) que le lecteur demeure à jamais étranger à l’œuvre, et donc à cette réalité. Mais pourquoi lit-on ? Pourquoi va-t-on au théâtre ? Au cinéma ? (dans le même genre, on se souvient du film mémorable de Denis Villeneuve d’après la pièce de Wajdi Mouawad, « Incendies »). Le monde est-il un conglomérat de bulles, qui ne communiqueraient pas entre elles, ou alors seulement par le biais des images ou des rêves ? Qu’apprenons-nous en lisant « le quatrième mur » qui ne soit pas déjà su, au moins par toute personne ayant suivi à peu près l’actualité du Proche-Orient depuis une quarantaine d’années ? Nous ne percevons peut-être que fugitivement des semblants de réponses à ces questions : quand nous le faisons, nous sentons qu’il y a un moment où nous sommes confrontés à nous-mêmes : qu’est-ce que j’aurais fait, moi, à la place de tel ou tel ? Je rejoins ici un peu la position de P. Engel concernant le roman : le personnage de fiction est un exemple, une sorte de prototype dont la présence suffit à elle seule, même couchée dans les pages du livre, à indiquer une direction. L’aurions-nous suivie ou en aurions-nous suivi une autre ? Nous sommes en quelque sorte, un frêle instant, hissés à la hauteur de l’évènement.

En intitulant « La connaissance inutile » l’un des livres qui composent sa trilogie sur Auschwitz, Charlotte Delbo a voulu mettre l’emphase sur le fait que, quoiqu’on dise ou écrive, la connaissance apportée par l’expérience des camps (on pourrait ajouter celles des guerres et des massacres) était inutile, au sens où elle n’allait servir à personne, et c’est en partie pour cela sans doute qu’elle a retardé la publication de son récit pendant vingt ans. A quoi bon ? et pourtant, elle publie le livre, après coup. Et elle l’assortit de cette exhortation :

Je vous en supplie
Faites quelque chose
Apprenez un pas
de danse
quelque chose qui vous justifie
qui vous donne le droit
d’être habillés de votre peau et de votre parole
apprenez à marcher et à rire
parce que ce serait trop bête
à la fin
que tant soient morts
et que vous viviez
sans rien faire de votre vie

Comme si, en fin de compte, tout cela n’était qu’un intense appel à la vie, comme si les meilleurs romans étaient ceux qui ne faisaient rien d’autre que susciter en nous une exigence de vie plus grande, plus ouverte, plus abondante, même (et peut-être surtout) quand ils portent sur le plus tragique de l’Histoire. En somme, la finalité de l’œuvre serait éthique. Nous apprendrions par elles à être plus exigeants au sujet de la qualité de nos vies…  Et à quoi riment en effet les mensonges et les compromissions, toutes les petitesses, comparés à tant de souffrance et à tant de morts.

liban-guerre(image de la guerre au Liban)

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Supplément au voyage d’Italie

Souvent j’ai entendu parler du marché de la porta Palazzo, à Turin, présenté comme le plus grand d’Europe à ciel ouvert. Des gens de Grenoble, me disait-on, affrétaient des cars pour aller y faire leurs emplettes. En ce samedi de septembre, on aurait pu se sentir ailleurs même qu’en Italie. Les couleurs, les cris et les rires se mélangeaient sous un ciel qui s’alourdissait. Des légumes et des fruits comme rarement on en vit…

auberginesfigues de barabariemarchépastèques

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Un blogueur nous a quittés

Pendant que j’étais à Milan, un message m’est parvenu, commentaire laissé sur mon dernier billet de blog : on m’annonçait la disparition d’un blogueur et non des moindres, un qui tenait chronique depuis longtemps sous le titre de MO(T)SAIQUES-2 pour donner des revues de films très documentées, des articles sur la toponymie et des billets engagés où il dénonçait l’intolérance, le racisme et la haine, un érudit inconnu comme il en est tant (heureusement) et que l’on n’a de chance de rencontrer que par le hasard des échanges sur le web. JEA, puisque c’est de lui qu’il s’agit, me tendait amicalement la main de temps en temps par l’effet d’un discret commentaire sur ce blog, agissant tel un clin d’œil, pour approuver, ou pour me signaler telle ou telle source où je pouvais approfondir mon savoir (comme sur Camille Claudel récemment). Qui était-il , quel était son visage, quel âge avait-il, de quoi avait-il occupé son temps de vivre jusque là, je ne le saurai jamais. Je sais juste qu’il devait être belge, d’après ses références, et vivre peut-être du côté de Namur. Son blog est une encyclopédie. A lui seul il dément les avis parfois très négatifs proférés à l’encontre de l’activité du blogging, dénoncés avec amertume par ce pourtant autre excellent blogueur qu’est Pascal Engel. Non, le blog n’est pas un déversoir de pensées à peine formulées sans soucis de vérité, un mode d’expression qui n’engagerait pas, en tout cas pas à la recherche du vrai. Le blog n’est pas juste une manière d’échanger dans un esprit fun, avec des commentaires convenus ou bien au contraire haineux quand ils sont anonymes. JEA avait souscrit à un Mouvement contre le Discours de H@ine. Son blog faisait (fait encore ?) partie de cette constellation de sites internet dont un court échantillon figure dans ma blogroll ci-contre qui n’ont d’autre finalité que d’exprimer d’une manière en général des plus modestes et toujours honnête une pensée ou une émotion qu’ils croient utiles à communiquer, afin que se perpétuent les vertus liées à l’écriture et à l’échange.

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Plus de souvenirs que si j’avais Milan

Milan Corso MagentaEscapade milanese… ne pas confondre avec escalopes, ces dernières étant enrobées d’œuf et de panure, trempées dans l’huile chaude.  Milan, c’est la porte à côté. Le 11 septembre 1811, il y a presque deux cent deux ans jour pour jour, Stendhal écrivait : « Aujourd’hui j’ai vu sans plaisir l’Ambrosienne, la Cène de Léonard, Saint-Celse etc. Je n’ai trouvé de bon pour moi qu’une cariatide (celle qui se trouve à droite en entrant à Saint-Celse). Je reverrai la Cène et écrirai mon article dans le réfectoire même ». Sans plaisir ? Probablement parce qu’il est amoureux et que sa dame, une certaine Mme de Pietragua ne répond pas à ses avances (ou pas assez) …  Quant à La Cène, il ne la voyait probablement  pas comme elle est restaurée aujourd’hui, au Cenaclo Vinciano, qui touche à l’élégant édifice de Santa Maria delle Grazie.

800px-Última_Cena_-_Da_Vinci_5Milan - Santa Maria delle GrazieLes durées de visite sont chronométrées, un quart d’heure c’est tout. Avant cela, une guide vous fait une présentation générale, elle théâtralise la chose, en somme, puis elle vous fait entrer, et c’est comme si elle vous dévoilait d’un coup l’une des plus grandes merveilles du monde. La peinture du Vinci, qui n’est pas une fresque (a fresco) mais au contraire une œuvre a secco, – d’où sa fragilité – puisque le maître disposait de peu de temps pour exécuter ce que lui demandait Ludovic Sforza, duc de Milan, est sur le mur à droite en entrant, elle baigne dans une douce pénombre bleutée. Les personnages sont répartis par groupes de trois autour du Christ dont la tempe droite reçoit le point de rencontre des lignes de fuite. Seul Judas est mal éclairé. Leonard s’est beaucoup concentré sur le langage des mains. Tel les pose à plat sur la table en signe de franchise, tel autre les fait virevolter comme des points d’interrogation qui s’élèveraient dans l’air soudainement raréfié, ils sont stupéfaits de ce qu’on leur annonce, que l’un d’eux a trahi. Lorsqu’on recule, se déplaçant vers la fresque assez médiocre qui décore le mur d’en face (d’un peintre lombard de la fin du XVème), on voit l’espace se creuser, les lignes fuir vers le lointain. Le destin de l’Occident part se fixer quelque part, dans un ciel immuable.

300px-Raffaello_-_Spozalizio_-_Web_Gallery_of_ArtA Brera, Raffaello Sanzio nous donnera une toute autre illusion d’espace, là où un grand prêtre consacre le mariage de Marie et de Joseph devant un temple circulaire qui ne ferme pas l’accès à l’horizon, au contraire, puisqu’une porte est ouverte et communique avec l’au-delà de l’édifice : un ciel pur et serein. Les prétendants déçus sont au premier plan. L’un d’eux, de rage, rompt le bâton qui devait servir à son élection par Marie, son bâton à lui, contrairement à celui de Joseph, n’a pas fleuri… (le malheureux…)

Pour Le Caravage, il n’est d’espace que celui créé par les rapports entre personnages. La tête du Christ encore au milieu, puis au premier plan les deux pèlerins d’Emmaüs, qui l’ont reconnu et qui n’en reviennent pas, puis formant l’angle supérieur droit du triangle, le couple d’aubergistes, étonnants de vérisme. Le reste est plongé dans l’obscurité, sauf deux miches de pain et un broc d’eau.

Milan capitale du design. Rossana Orlandi ouvre ses grilles au visiteur au numéro 16 de la via Matteo Bandello pour une visite quasi privée dans les pièces d’un vaste local qui ressemble à une fabrique. Dans la cour, fauteuils en rondins, bancs en tiges de bambou inégales, sièges de jardin faits de plaques métalliques utilisées par le génie militaire, casiers d’usine en fer transformés en armoires. Lampes faites de vieux livres, bureaux d’architecte flottant suspendus à des crochets aériens, assiettes cassées puis recomposées…

Milan -  Rossana OrlandiMilan -  lampe

FORMA, superbe centre d’expositions photographiques : Martin Parr, Sebastiao Salgado… dans un quartier encore populaire, case di ringhiera c’est-à-dire maisons à balustrades, où l’on sent toutefois un début de gentryfication… C’est à deux pas des canaux : I Navigli, où des petits ponts, moins beaux que ceux du canal Saint-Martin (quand même !) servent toutefois à des rencontres et à de jolies photographies.

Milan -  pont 1

Le soir même, on est à Turin. Ses rues tracées au cordeau entre des palais néo-classiques, des places agrémentées de fontaines et des galeries monumentales, cafés du XIXème siècle immortalisés par les grands politiques (Cavour, Mazzini, plus tard Gramsci) les poètes, romanciers et philosophes (Nietszche, Pavese…). L’extraordinaire Mole Antonelliana abrite le Musée du Cinéma… Autant dire palais de l’illusion. On nage en plein rêve pendant des heures, entre alcôves consacrées aux stars,  aux techniques de montage et à toutes les facettes de la fabrication d’un film. L’exposition temporaire actuelle Turin - Scorseseest consacrée à Martin Scorsese, occasion de réviser nos connaissances et de comprendre l’unité d’une œuvre de cinéaste, qui part du thème de la famille, se nourrit de culture catholique et peint des pages d’histoire (Les gangs de New-York, Hugo Cabret ou l’Aviateur). On constate ainsi combien le cinéma, produit industriel, fait pour nous conter des histoires, revêt, quand il est exposé, diffracté en somptueuses photographies bistres, noires ou colorées, une dimension de Grand Art d’une infinie complexité. Ce genre de musée, dont il existe trop peu d’exemple, restitue ainsi au cinéma toute sa grandeur artistique. Godart ou Scorsese, Vischonti ou Truffaut prennent place aux côtés de ceux qui ont fait les fresques de la Sixtine comme les perspectives de la Cène.

Turin - musée du cinemaTurin - arbre de PenoneLe GAM enfin classe quelques chefs d’œuvre de l’art contemporain selon les thèmes de la nature,  de l’éthique, de l’infini et de la vitesse. A la nature ne saurait échapper l’œuvre de Giuseppe Penone, dont on a décidément beaucoup parlé cet été (et auquel Jean-Christophe Bailly consacre une belle analyse dans le dernier numéro du journal « L’impossible »), et dont un tronc couché marque l’entrée du musée sur la rue, de nouveau un de ces fameux arbres qui, cette fois, au lieu de montrer un chemin vertical, marque un moment d’équilibre tendu, l’arbre fétu de paille projeté dans l’espace. A l’intérieur du musée, d’extraordinaires amas de peinture signés Anselm Kiefer (où le paysage de montagne est troué par des explosions de minium), un tableau amusant d’Otto Dix, des pièges tendus par Pistoletto (encore des illusions et des jeux de miroir), une drôle d’installation signée Giuseppe Marianello faite d’un long bout de bois bleu de Klein tenu en équilibre par un oiseau d’un côté et un minuscule personnage de l’autre, d’où pend un fil qui alimente trois petits pots de peinture, un bleu, un orange, un vert. Et en ce moment l’exposition temporaire de Nicola de Maria qui est une féérie de couleurs. On pourra juste méditer longtemps sur les barrières entre l’infini et la vitesse par exemple. Le mouvement circulaire d’un vortex de chaises en mouvement n’est-il pas aussi symbole de l’infini ? Quant aux tables de Pastore, reproduites par Niepolo, machines fictives pour résoudre les problèmes de logique posés par Aristote… est-ce de la vitesse ? Ne faudrait-il pas créer une autre catégorie ? Le nombre et la logique aussi sont dans l’espace.

Turin - Anselm Kieffer, Einschusse, 2010Turin - Nicola de Maria

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« Je hais l’indifférence »

Pourquoi je hais l’indifférence.inddEn 1917, Antonio Gramsci écrit un texte qui commence par ces mots : « Je hais les indifférents ».  Et il développe par ces autres mots : « Ce qui advient, n’advient pas tant parce que quelques-uns veulent que cela advienne, que parce que la masse des hommes abdique sa volonté, laisse faire, laisse s’amasser les nœuds que seule une épée pourra ensuite trancher, laisse promulguer les lois que seule une révolte pourra ensuite abroger, laisse arriver au pouvoir les hommes que seule une mutinerie pourra ensuite renverser […] Il semble que la fatalité emporte les choses et les hommes, il semble que l’histoire ne soit qu’un énorme phénomène naturel, une éruption, un tremblement de terre, duquel tous sont victimes, ceux qui l’ont voulu et ceux qui ne l’ont pas voulu, ceux qui savaient et ceux qui ne savaient pas, ceux qui avaient eu une part active et ceux qui étaient indifférents. Et ces derniers se fâchent, voudraient échapper aux conséquences, ils voudraient qu’il soit clair que non, ils ne voulaient pas cela, que non, ils ne sont pas responsables. Certains se mettent à pleurnicher de manière pathétique, d’autres blasphèment de manière obscène, mais rares sont ceux qui se demandent : et si moi aussi j’avais fait mon devoir, si j’avais tenté de faire valoir ma volonté, mon avis, est-ce que ce qui s’est passé se serait passé ? »

Il est difficile d’endosser totalement ce texte aujourd’hui compte-tenu des désillusions multiples que plusieurs générations ont pu connaître depuis qu’il a été écrit. Que faire ? Le militant de base d’un parti dit « de gouvernement » se sent probablement noyé, dépassé, tant les impératifs qu’on lui renvoie sans cesse contre ses aspirations légitimes semblent commandés par une « raison supérieure ». Il n’est plus guère là que pour manifester sa « foi », et parfois sa mauvaise humeur. Le militant de base d’un parti avant tout contestataire sait que son action n’est tout au plus qu’une piqûre de guêpe administrée aux gouvernants. Il ne se fait pas d’illusion, ou alors s’il s’en fait… cela peut être grave et il s’expose lui-même à d’amères désillusions. Nous sommes renvoyés sans cesse à ce que nous sommes : des spectateurs. Tantôt nous applaudissons, tantôt nous pleurons, voire… nous pleurnichons comme le dit Gramsci. D’où vient que des évènements, comme le résultat d’une élection par exemple, nous mettent dans des états de fièvre ? Si ce résultat nous apparaît favorable, nous devons bien savoir que, même si nous pensons avoir fait le meilleur choix rationnel, la suite ne sera jamais à la hauteur de nos rêves et fantasmes. Evidemment, s’il nous est défavorable, nous pouvons craindre et sentir de la tristesse, comme au cinéma face à la disparition du héros, voire pire : comme au match, devant la défaite de « notre équipe ». Notre « vie citoyenne » est-elle à ce point déconnectée de l’action publique qu’elle ne s’incarne plus que dans des émotions, des hauts et des bas ressentis au gré des annonces qui nous réjouissent ou nous attristent ?

Aujourd’hui, dans le monde, nous sommes témoins, par le truchement des images, des pires atrocités. Nous avons vu des vidéos de ces enfants syriens asphyxiés, dont le corps encore tremblait ou bien qui étaient brandis comme des poupées de chiffon face aux caméras. Nous avons vu des hommes et des femmes écumant de bave en train de mourir. Nous savons que l’usage des armes chimiques est interdit par les conventions internationales. Nous voyons bien qu’il y a une différence entre des guerriers exécutés par d’autres guerriers (comme le montre une image qui circule aujourd’hui dans la presse américaine) et l’extermination gratuite de civils par les gaz, pour rien, ou juste pour réprimer (on dit qu’Assad aurait voulu se venger d’une tentative d’attentat perpétrée contre lui). Dans notre Assemblée Nationale, on parle, on finaude. Tel nargue le président qui, dit-il, « se mettrait à la remorque des Américains », tel autre dit qu’il est urgent de ne rien faire.

Il n’est pas question de jouer les chevaliers vengeurs, ni de faire la guerre à tel ou tel en escomptant sa défaite. Il est juste question de faire en sorte que cela n’aille pas trop loin, qu’on montre son refus de moyens aussi horribles. Un obus sur un palais présidentiel est, dit-on, une façon de faire réfléchir. Mais rien ne se fera, ou alors si tard, si symboliquement… ce qui d’ailleurs détruira l’argumentation de tous ceux qui font semblant de croire qu’une fois de plus, les Américains ont manigancé ce coup-là pour avoir des prétextes d’intervention. Intervenir pour quoi ? C’est justement parce qu’il n’y a pas de raison d’ordre économique à intervenir que les USA n’interviendront (peut-être) pas, et les efforts méritoires et courageux de Hollande se heurteront au mur de l’indifférence.

Nous revoilà donc à l’indifférence. Dans la situation où nous sommes, nous sommes condamnés à déléguer notre capacité d’agir à nos gouvernants, c’est décevant, c’est frustrant, mais au moins… qu’on les approuve lorsque leurs intentions nous semblent bonnes.

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Un danseur dans la nuit

TourNoirVers 4h du matin, C. a plié son pyjama, revêtu son jeans, son tee-shirt à manches longues, chaussé ses baskets et calé sa lampe frontale : elle partait en expédition, de l’autre côté de la rivière Dranse et ce, dans un but bien précis. J’ai juste émis un grognement du fond de mon sommeil. Shame on me. Quand le jour s’est levé, elle était de retour. Elle avait vu ce qu’elle voulait voir. D’après son récit, elle était montée toute seule dans le terrain boueux à flanc du massif du Dolent, jusqu’à la bifurcation indiquée par de petits panneaux jaunes entre le chemin de Ferret, celui de La Peule et celui de La Fouly, au lieu-dit Planpro. Dans la nuit, elle a rejoint un autre individu matinal, animé par la même fièvre. Vers 5h 15, elle a alors vu, de ses yeux vu, un homme jeune, presqu’un gamin, a-t-elle dit par la suite, qui dévalait la pente à toute allure, en sautillant comme un danseur a-t-elle dit aussi. Un danseur dans la nuit. Qui portait un petit bonnet, tel un lutin. Elle avait l’appareil photo pour saisir un instant de ce passage de feu-follet, mais las, il n’en est sorti qu’un tas d’herbe dans un halo de lumière. L’apparition était, parait-il, irréelle. L’autre individu, près d’elle, s’est précipité aux devants de l’arrivant venu du ciel : « c’est toi, Xav’ ? c’est bien toi ? dis ? », et l’autre lui a répondu en rigolant : « mais oui, c’est bien moi, j’t’avais dit qu’j’étais en forme ! ». C. a applaudi, lui a dit « bravo ! » et Xav’ a répondu, avec le sourire toujours : « merci, super ! », et il s’est enfoncé en contrebas dans la nuit noire. Au poste de contrôle de La Fouly, il avait seize minutes d’avance sur son poursuivant, il venait d’effectuer 108 kilomètres et il lui en restait soixante à parcourir jusqu’à Chamonix. Xav’ a sauté le ravitaillement de Vallorcine. Il est arrivé à Cham’ à 13h04. Il venait d’accomplir le tour du mont Blanc en 20h 34 mn, après être passé par huit cols à plus de 2000 mètres.

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D’art en Arles (3) – Davies, Gonin, Hugo, Tillmans

Autre lieu, autre ambiance, la plus grande partie des expositions de ces rencontres internationale d’Arles est installée dans la friche industrielle abandonnée par la SNCF, en marge de la ville, et pompeusement nommée « le Parc des ateliers ». On passe ici des ateliers de chaudronnerie, à ceux de mécanique ou des forges. Locaux souvent en ruine, séparés par des cours cimentées, sans ombre, avec au loin, pour se repérer juste ces petits panneaux bleus munis de numéros.

parc des ateliers 2Au numéro 12, atelier des forges, par exemple, se situent John Davies et Antoine Gonin, le premier, anglais, faisant œuvre de témoignage sur les conséquences sociales de la désindustrialisation, et le second, français, proposant des compositions abstraites à partir de paysages bien réels. L’exposition de Davies ne pourrait mieux tomber qu’en ces lieux, eux-mêmes témoins d’une désindustrialisation… Toutefois l’exposition n’ouvre pas tant sur ce thème que sur d’impressionnantes vues de la Cumbrie, montagnes désertes battues par le vent, parcourues de sentiers à flanc qui vont se perdre dans le lointain, semblables aux mêmes sentiers qu’on voit dans les Andes ou dans l’Himalaya, reliant des alpages ou parcourus seulement pas quelques ermites. Ensuite viennent les villes et les chantiers, Birmingham, Manchester, petites cités minières du Pays de Galles (me rappellent Neath, bourgade noire et perdue où, jeune auto-stoppeur, j’échouai un jour d’été 1967, sous la pluie battante, heureusement recueilli par une famille effrayée de mon état dégoulinant, « Oh ! Gracious Lord ! » disait la femme), les cheminées des maisons, toutes les mêmes, se répétant à l’infini au point qu’on ne sait plus très bien si ce sont des cheminées ou des pierres tombales. Davies a aussi photographié la France, des pans entiers de villes et de villages déserts car abandonnés par la majeure partie de leur population ouvrière, ainsi le cinéma de Côsne-sur-Loire, malgré sa forme accueillante (en arrondi), donne-t-il l’air de ne plus accueillir grand monde… Sisteron est là aussi, telle que je ne l’ai jamais vue (or, pourtant je sais très bien d’où cette photo est prise…) l’éperon montagneux auquel s’adosse un quartier de la ville apparaissant monstrueux, prêt à cisailler les maisons fragiles en bordure de la Durance.

03-Gt-Gable16-Easington-Allots 53-Birmingham-New-St00-swan_houseAntoine Gonin, lui, n’a pas cette vocation de témoignage : les paysages sont pour lui des toiles abstraites, qu’il reproduit sans manipulation. Un champ de bouchots devient un dessin à l’encre qui pourrait être signé Michaux, une forêt en hiver est une feuille de papier Canson striée à la plume aiguisée.

gonin2empreintesAutre atelier, autre perspective sur la photographie contemporaine : Pieter Hugo, artiste sud-africain, s’interroge sur le racisme et l’apartheid en réalisant des portraits obtenus par un procédé très particulier, qui convertit les photos couleur en noir et blanc et manipule les canaux colorés de manière à accentuer les pigments (mélanine). Il n’y a plus guère alors de différence entre un portrait d’une personne de peau « blanche » et une de peau « noire » : tout cela est une question de filtre. Belle illustration de ce que c’est le filtre que nous adoptons dans notre regard qui fait la différence, et non une prétendue objectivité du fait racial (me revient en mémoire une tribune récente de Nancy Huston dans le Monde – encore une fois où elle aurait mieux fait de se taire – où elle prétendait nous ouvrir les yeux sur une réalité incontestable, celle des sexes et des races…).

01_jakeaikmanEt puis de qui faudrait-il parler encore ? de Wolfgang Tillmans, à l’atelier de chaudronnerie, dont on peut se demander ce qu’il fait là, vu qu’il fait principalement de la couleur… mais il faut dire dans des formats gigantesques, avec une netteté envahissante, nous propulsant au cœur d’une rue indienne ou d’un marché africain plus grands que nature, nous imposant phares de voiture et carrosseries luisantes non sans une certaine agressivité.

d88b298a06ee27abb55ee435057574abEt puis tant et tant encore, mais la longueur de la journée nous laisse sur les rotules… Sa fin marque celle de la fournaise, un souffle de vent un peu chaud tombant enfin des hauts platanes. La dernière photo ne sera aucune de celles que l’on peut voir exposées, mais celle-ci, de l’atelier des Forges.

parc des ateliersRencontres foisonnantes, propices à la réflexion, qui devraient être ouvertes au plus grand nombre, ce qui serait le cas si les entrées étaient moins chères : le « pass » journalier est à 28 euros, avec réduction, pour étudiants, chômeurs etc. à 23 euros. La plupart des étudiants et jeunes travailleurs ne peuvent pas se payer ça. En plus, aucune liberté n’est accordée pour éventuellement revenir dans une exposition qu’on a déjà visitée mais pour laquelle nous aurions un petit remord, ou simplement l’envie de revoir ce qui nous a plu. Les cerbères sont impitoyables : votre « pass » sera annoté, ce qui vous empêchera de revenir. Rencontres passionnantes, mais si, d’aventure il nous prenait de lui appliquer la méthode critique prônée par Alfredo Jaar (qui met en parallèle la série des couvertures de Newsweek et la chronologie des évènements au Rwanda : le magazine parle d’autre chose, détourne le regard), ne pourrons-nous pas dire, dans dix ou vingt ans, que bien peu de place y était accordée à la gravité des évènements partageant leur actualité. Quid de Fukushima et de ses trois cent tonnes d’eau radioactive déversées chaque jour dans le Pacifique et de ses trois réacteurs en fusion ? Quid bien sûr de la situation au Moyen Orient et dans les pays arabes ? Quid des décisions d’une gravité exceptionnelle prises par les divers gouvernements occidentaux, abandonnant définitivement tout objectif de lutte contre le réchauffement climatique, envisageant sereinement de mettre un terme aux dernières réserves naturelles pour y exploiter impunément pétrole et gaz de schiste ?

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D’art en Arles (2) – Bourdin, Sugimoto, Larrain

ARLMSC2804Continuons notre cheminement dans les rues d’Arles, jusqu’à l’espace Van Gogh. Là, se situent deux artistes très différents : le japonais Hiroshi Sugimoto et le français Guy Bourdin. Guy Bourdin est connu pour ses photos de mode, publiées notamment dans le magazine Vogue. Il est supposé être celui qui a révolutionné ce genre de photographie en installant la mode dans des mises en scène choc, expressives et même expressionnistes, avec couleurs saturées et rimes visuelles intéressantes. L’originalité de cette exposition-ci, cependant, est ailleurs, elle réside dans la divulgation d’un trésor découvert par une galeriste folle de Bourdin qui, un jour, eut la permission de fouiller dans le grenier de la famille, d’où elle sortit des dizaines de cartons contenant des petites photos couleur sépia où déjà s’annonçait l’artiste futur, et qui nous restituent tout l’univers des années cinquante.

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Plus ambitieux (à mon goût) est Hiroshi Sugimoto, sans doute l’artiste qui domine ces rencontres, avec l’autre chilien : Sergio Larrain.

« Révolution », a pour titre l’exposition présentée en l’église Sainte-Anne. Non au sens politique, mais au sens tout banal que… la Terre tourne et qu’à chaque tour, nous avons bien une révolution. Si les installations d’Alfredo Jaar déroutaient nos habitudes de voir les photographies qui prétendent montrer l’actualité, les grands formats de Sugimoto nous déstabilisent, eux, dans notre rapport à l’univers physique, au cosmos, la lune et les étoiles.

« Longtemps, – dit-il – j’ai aimé grimper sur des falaises et observer l’horizon, là où la mer rencontre le ciel. Un jour, alors que je me trouvais seul au sommet d’une île isolée dans des mers lointaines, l’horizon englobait tout mon champ de vision et j’ai eu un court instant l’impression de flotter au-dessus d’un vide incommensurable. C’est à ce moment-là seulement, lorsque j’ai vu l’horizon m’encercler, que j’ai véritablement ressenti que la terre était un globe saturé d’eau ».

Sugimoto photographie donc l’horizon, depuis un point de vue en général élevé, au-dessus de la mer. Comme il ne veut pas être importuné par le passage d’un bateau, il part s’isoler au bord de mers lointaines, Terre-Neuve, Arctique, Mer rouge, Mer de Chine, et là, il peut tenter de capter cette impression extraordinaire de flotter dans l’espace, hors de la Terre. Et comme il plante ses photographies à la verticale, de sorte que l’horizon devienne un trait droit qui monte vers « notre » ciel, nous sommes encore plus déstabilisés, mis en lévitation, devenus par la magie d’une exposition, astronautes à bord d’un Apollo …

OhkurosakiTerre-NeuveL’autre « grand » de ces rencontres est Sergio Larrain, chilien, mort l’an dernier dans un isolement complet qu’il a sciemment recherché. Sa période de photographie professionnelle fut relativement courte (des années cinquante aux soixante), après quoi, dans une attitude de farouche opposant à tout système et surtout à la commercialisation de l’art, il a fait un choix d’ermite, se retirant dans le désert chilien, passant par des phases de drogue, d’hallucinations, de yoga et de recueillement mystique, jusqu’à, apparemment, connaître la sérénité d’une retraite où personne ne pouvait le joindre. Quelques opiniâtres admirateurs arrivèrent néanmoins à forcer sa porte, à en rapporter des enregistrements et même un petit film, mais ce fut toujours à une condition : qu’on ne photographie jamais son visage. Ainsi est-il mort inconnu, si ce n’est de quelques visiteurs qui en parlent aujourd’hui comme d’un gourou (ceci dit dans un sens non péjoratif). Larrain, visiblement, avait une conception mystique de la photographie, produite selon lui par la conjonction miraculeuse d’un instant, d’un regard et d’une intention. Quand il n’a plus photographié, il a dessiné et colorié des objets ou des moments autour de lui, images qualifiées de « satori » car elles exprimaient la fulgurance d’une vision instantanée. Durant sa période photographique active (pour de grands magazines brésiliens ou pour Magnum), il a rapporté de ses nombreux voyages des vues saisissantes, en noir et blanc, d’un caractère profondément humaniste en même temps que d’une beauté formelle que l’on ne peut arrêter de contempler. La composition des photos, les lignes de force telles qu’elles se combinent, horizontales, verticales, obliques, donnent le sentiment d’un équilibre qui fait de chaque photo un monde en lui-même. Une masure à la vitre brisée et l’ombre d’un arbre déchiqueté, et c’est aussitôt la beauté formelle d’un Mondrian. Une petite fille qui descend un escalier dont la rampe fait un arrondi, sur un fond de tôle ondulée et on croit voir la grâce de l’Art Nouveau. « La danse des démons », à Independencia, Bolivie (1958) vous a des airs d’un Breughel noir et blanc… Cinq marches d’escalier au Macchu Pichu suffisent à rendre la noblesse des monuments incas. Et pour moi, la plus belle de toutes est une photo prise à Pisac (Pérou). Un chemin oblique sur la droite, délimité par un rebord de trottoir qui monte du coin en bas à droite vers le centre de la photo, un trottoir aux pierres rondes et luisantes, un mur blanc occupant la moitié gauche, sur le chemin à droite un chien errant, sur le trottoir à gauche une petite fille assise contre le mur qui tient un écheveau de fils entre ses doigts. Le soleil fait un halo dans l’objectif. Au loin, un paysan courbé monte une côte.

larrain-empire-inca-Perou-1957Larrain-Bolivie-Potisie-1957larrain-Bolivie-Potosi-femmes-1957Mais Larrain n’a pas photographié que l’Amérique du Sud. Il a voyagé aussi à Paris ou à Londres d’où il rapporte des photos brumeuses à souhait. Et puis il y a Valparaiso… ses ascenseurs, ses quartiers glauques, les prostituées des bars louches…

Il a laissé ce poéme :

Mon
ombre
entre
et sort
entre l’ombre
des immeubles
et celle des arbres,
sur le trottoir.

En bas sont
les chaussures,
en haut
sont les cheveux ;
entre les deux
ce que j’appelle
« moi »

La monographie (la seule existante) qui est sortie cette année, est le résultat d’un travail acharné d’Agnès Sire, la commissaire de cette exposition, et c’est une merveille.

(à suivre)

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