Un danseur dans la nuit

TourNoirVers 4h du matin, C. a plié son pyjama, revêtu son jeans, son tee-shirt à manches longues, chaussé ses baskets et calé sa lampe frontale : elle partait en expédition, de l’autre côté de la rivière Dranse et ce, dans un but bien précis. J’ai juste émis un grognement du fond de mon sommeil. Shame on me. Quand le jour s’est levé, elle était de retour. Elle avait vu ce qu’elle voulait voir. D’après son récit, elle était montée toute seule dans le terrain boueux à flanc du massif du Dolent, jusqu’à la bifurcation indiquée par de petits panneaux jaunes entre le chemin de Ferret, celui de La Peule et celui de La Fouly, au lieu-dit Planpro. Dans la nuit, elle a rejoint un autre individu matinal, animé par la même fièvre. Vers 5h 15, elle a alors vu, de ses yeux vu, un homme jeune, presqu’un gamin, a-t-elle dit par la suite, qui dévalait la pente à toute allure, en sautillant comme un danseur a-t-elle dit aussi. Un danseur dans la nuit. Qui portait un petit bonnet, tel un lutin. Elle avait l’appareil photo pour saisir un instant de ce passage de feu-follet, mais las, il n’en est sorti qu’un tas d’herbe dans un halo de lumière. L’apparition était, parait-il, irréelle. L’autre individu, près d’elle, s’est précipité aux devants de l’arrivant venu du ciel : « c’est toi, Xav’ ? c’est bien toi ? dis ? », et l’autre lui a répondu en rigolant : « mais oui, c’est bien moi, j’t’avais dit qu’j’étais en forme ! ». C. a applaudi, lui a dit « bravo ! » et Xav’ a répondu, avec le sourire toujours : « merci, super ! », et il s’est enfoncé en contrebas dans la nuit noire. Au poste de contrôle de La Fouly, il avait seize minutes d’avance sur son poursuivant, il venait d’effectuer 108 kilomètres et il lui en restait soixante à parcourir jusqu’à Chamonix. Xav’ a sauté le ravitaillement de Vallorcine. Il est arrivé à Cham’ à 13h04. Il venait d’accomplir le tour du mont Blanc en 20h 34 mn, après être passé par huit cols à plus de 2000 mètres.

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D’art en Arles (3) – Davies, Gonin, Hugo, Tillmans

Autre lieu, autre ambiance, la plus grande partie des expositions de ces rencontres internationale d’Arles est installée dans la friche industrielle abandonnée par la SNCF, en marge de la ville, et pompeusement nommée « le Parc des ateliers ». On passe ici des ateliers de chaudronnerie, à ceux de mécanique ou des forges. Locaux souvent en ruine, séparés par des cours cimentées, sans ombre, avec au loin, pour se repérer juste ces petits panneaux bleus munis de numéros.

parc des ateliers 2Au numéro 12, atelier des forges, par exemple, se situent John Davies et Antoine Gonin, le premier, anglais, faisant œuvre de témoignage sur les conséquences sociales de la désindustrialisation, et le second, français, proposant des compositions abstraites à partir de paysages bien réels. L’exposition de Davies ne pourrait mieux tomber qu’en ces lieux, eux-mêmes témoins d’une désindustrialisation… Toutefois l’exposition n’ouvre pas tant sur ce thème que sur d’impressionnantes vues de la Cumbrie, montagnes désertes battues par le vent, parcourues de sentiers à flanc qui vont se perdre dans le lointain, semblables aux mêmes sentiers qu’on voit dans les Andes ou dans l’Himalaya, reliant des alpages ou parcourus seulement pas quelques ermites. Ensuite viennent les villes et les chantiers, Birmingham, Manchester, petites cités minières du Pays de Galles (me rappellent Neath, bourgade noire et perdue où, jeune auto-stoppeur, j’échouai un jour d’été 1967, sous la pluie battante, heureusement recueilli par une famille effrayée de mon état dégoulinant, « Oh ! Gracious Lord ! » disait la femme), les cheminées des maisons, toutes les mêmes, se répétant à l’infini au point qu’on ne sait plus très bien si ce sont des cheminées ou des pierres tombales. Davies a aussi photographié la France, des pans entiers de villes et de villages déserts car abandonnés par la majeure partie de leur population ouvrière, ainsi le cinéma de Côsne-sur-Loire, malgré sa forme accueillante (en arrondi), donne-t-il l’air de ne plus accueillir grand monde… Sisteron est là aussi, telle que je ne l’ai jamais vue (or, pourtant je sais très bien d’où cette photo est prise…) l’éperon montagneux auquel s’adosse un quartier de la ville apparaissant monstrueux, prêt à cisailler les maisons fragiles en bordure de la Durance.

03-Gt-Gable16-Easington-Allots 53-Birmingham-New-St00-swan_houseAntoine Gonin, lui, n’a pas cette vocation de témoignage : les paysages sont pour lui des toiles abstraites, qu’il reproduit sans manipulation. Un champ de bouchots devient un dessin à l’encre qui pourrait être signé Michaux, une forêt en hiver est une feuille de papier Canson striée à la plume aiguisée.

gonin2empreintesAutre atelier, autre perspective sur la photographie contemporaine : Pieter Hugo, artiste sud-africain, s’interroge sur le racisme et l’apartheid en réalisant des portraits obtenus par un procédé très particulier, qui convertit les photos couleur en noir et blanc et manipule les canaux colorés de manière à accentuer les pigments (mélanine). Il n’y a plus guère alors de différence entre un portrait d’une personne de peau « blanche » et une de peau « noire » : tout cela est une question de filtre. Belle illustration de ce que c’est le filtre que nous adoptons dans notre regard qui fait la différence, et non une prétendue objectivité du fait racial (me revient en mémoire une tribune récente de Nancy Huston dans le Monde – encore une fois où elle aurait mieux fait de se taire – où elle prétendait nous ouvrir les yeux sur une réalité incontestable, celle des sexes et des races…).

01_jakeaikmanEt puis de qui faudrait-il parler encore ? de Wolfgang Tillmans, à l’atelier de chaudronnerie, dont on peut se demander ce qu’il fait là, vu qu’il fait principalement de la couleur… mais il faut dire dans des formats gigantesques, avec une netteté envahissante, nous propulsant au cœur d’une rue indienne ou d’un marché africain plus grands que nature, nous imposant phares de voiture et carrosseries luisantes non sans une certaine agressivité.

d88b298a06ee27abb55ee435057574abEt puis tant et tant encore, mais la longueur de la journée nous laisse sur les rotules… Sa fin marque celle de la fournaise, un souffle de vent un peu chaud tombant enfin des hauts platanes. La dernière photo ne sera aucune de celles que l’on peut voir exposées, mais celle-ci, de l’atelier des Forges.

parc des ateliersRencontres foisonnantes, propices à la réflexion, qui devraient être ouvertes au plus grand nombre, ce qui serait le cas si les entrées étaient moins chères : le « pass » journalier est à 28 euros, avec réduction, pour étudiants, chômeurs etc. à 23 euros. La plupart des étudiants et jeunes travailleurs ne peuvent pas se payer ça. En plus, aucune liberté n’est accordée pour éventuellement revenir dans une exposition qu’on a déjà visitée mais pour laquelle nous aurions un petit remord, ou simplement l’envie de revoir ce qui nous a plu. Les cerbères sont impitoyables : votre « pass » sera annoté, ce qui vous empêchera de revenir. Rencontres passionnantes, mais si, d’aventure il nous prenait de lui appliquer la méthode critique prônée par Alfredo Jaar (qui met en parallèle la série des couvertures de Newsweek et la chronologie des évènements au Rwanda : le magazine parle d’autre chose, détourne le regard), ne pourrons-nous pas dire, dans dix ou vingt ans, que bien peu de place y était accordée à la gravité des évènements partageant leur actualité. Quid de Fukushima et de ses trois cent tonnes d’eau radioactive déversées chaque jour dans le Pacifique et de ses trois réacteurs en fusion ? Quid bien sûr de la situation au Moyen Orient et dans les pays arabes ? Quid des décisions d’une gravité exceptionnelle prises par les divers gouvernements occidentaux, abandonnant définitivement tout objectif de lutte contre le réchauffement climatique, envisageant sereinement de mettre un terme aux dernières réserves naturelles pour y exploiter impunément pétrole et gaz de schiste ?

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D’art en Arles (2) – Bourdin, Sugimoto, Larrain

ARLMSC2804Continuons notre cheminement dans les rues d’Arles, jusqu’à l’espace Van Gogh. Là, se situent deux artistes très différents : le japonais Hiroshi Sugimoto et le français Guy Bourdin. Guy Bourdin est connu pour ses photos de mode, publiées notamment dans le magazine Vogue. Il est supposé être celui qui a révolutionné ce genre de photographie en installant la mode dans des mises en scène choc, expressives et même expressionnistes, avec couleurs saturées et rimes visuelles intéressantes. L’originalité de cette exposition-ci, cependant, est ailleurs, elle réside dans la divulgation d’un trésor découvert par une galeriste folle de Bourdin qui, un jour, eut la permission de fouiller dans le grenier de la famille, d’où elle sortit des dizaines de cartons contenant des petites photos couleur sépia où déjà s’annonçait l’artiste futur, et qui nous restituent tout l’univers des années cinquante.

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Plus ambitieux (à mon goût) est Hiroshi Sugimoto, sans doute l’artiste qui domine ces rencontres, avec l’autre chilien : Sergio Larrain.

« Révolution », a pour titre l’exposition présentée en l’église Sainte-Anne. Non au sens politique, mais au sens tout banal que… la Terre tourne et qu’à chaque tour, nous avons bien une révolution. Si les installations d’Alfredo Jaar déroutaient nos habitudes de voir les photographies qui prétendent montrer l’actualité, les grands formats de Sugimoto nous déstabilisent, eux, dans notre rapport à l’univers physique, au cosmos, la lune et les étoiles.

« Longtemps, – dit-il – j’ai aimé grimper sur des falaises et observer l’horizon, là où la mer rencontre le ciel. Un jour, alors que je me trouvais seul au sommet d’une île isolée dans des mers lointaines, l’horizon englobait tout mon champ de vision et j’ai eu un court instant l’impression de flotter au-dessus d’un vide incommensurable. C’est à ce moment-là seulement, lorsque j’ai vu l’horizon m’encercler, que j’ai véritablement ressenti que la terre était un globe saturé d’eau ».

Sugimoto photographie donc l’horizon, depuis un point de vue en général élevé, au-dessus de la mer. Comme il ne veut pas être importuné par le passage d’un bateau, il part s’isoler au bord de mers lointaines, Terre-Neuve, Arctique, Mer rouge, Mer de Chine, et là, il peut tenter de capter cette impression extraordinaire de flotter dans l’espace, hors de la Terre. Et comme il plante ses photographies à la verticale, de sorte que l’horizon devienne un trait droit qui monte vers « notre » ciel, nous sommes encore plus déstabilisés, mis en lévitation, devenus par la magie d’une exposition, astronautes à bord d’un Apollo …

OhkurosakiTerre-NeuveL’autre « grand » de ces rencontres est Sergio Larrain, chilien, mort l’an dernier dans un isolement complet qu’il a sciemment recherché. Sa période de photographie professionnelle fut relativement courte (des années cinquante aux soixante), après quoi, dans une attitude de farouche opposant à tout système et surtout à la commercialisation de l’art, il a fait un choix d’ermite, se retirant dans le désert chilien, passant par des phases de drogue, d’hallucinations, de yoga et de recueillement mystique, jusqu’à, apparemment, connaître la sérénité d’une retraite où personne ne pouvait le joindre. Quelques opiniâtres admirateurs arrivèrent néanmoins à forcer sa porte, à en rapporter des enregistrements et même un petit film, mais ce fut toujours à une condition : qu’on ne photographie jamais son visage. Ainsi est-il mort inconnu, si ce n’est de quelques visiteurs qui en parlent aujourd’hui comme d’un gourou (ceci dit dans un sens non péjoratif). Larrain, visiblement, avait une conception mystique de la photographie, produite selon lui par la conjonction miraculeuse d’un instant, d’un regard et d’une intention. Quand il n’a plus photographié, il a dessiné et colorié des objets ou des moments autour de lui, images qualifiées de « satori » car elles exprimaient la fulgurance d’une vision instantanée. Durant sa période photographique active (pour de grands magazines brésiliens ou pour Magnum), il a rapporté de ses nombreux voyages des vues saisissantes, en noir et blanc, d’un caractère profondément humaniste en même temps que d’une beauté formelle que l’on ne peut arrêter de contempler. La composition des photos, les lignes de force telles qu’elles se combinent, horizontales, verticales, obliques, donnent le sentiment d’un équilibre qui fait de chaque photo un monde en lui-même. Une masure à la vitre brisée et l’ombre d’un arbre déchiqueté, et c’est aussitôt la beauté formelle d’un Mondrian. Une petite fille qui descend un escalier dont la rampe fait un arrondi, sur un fond de tôle ondulée et on croit voir la grâce de l’Art Nouveau. « La danse des démons », à Independencia, Bolivie (1958) vous a des airs d’un Breughel noir et blanc… Cinq marches d’escalier au Macchu Pichu suffisent à rendre la noblesse des monuments incas. Et pour moi, la plus belle de toutes est une photo prise à Pisac (Pérou). Un chemin oblique sur la droite, délimité par un rebord de trottoir qui monte du coin en bas à droite vers le centre de la photo, un trottoir aux pierres rondes et luisantes, un mur blanc occupant la moitié gauche, sur le chemin à droite un chien errant, sur le trottoir à gauche une petite fille assise contre le mur qui tient un écheveau de fils entre ses doigts. Le soleil fait un halo dans l’objectif. Au loin, un paysan courbé monte une côte.

larrain-empire-inca-Perou-1957Larrain-Bolivie-Potisie-1957larrain-Bolivie-Potosi-femmes-1957Mais Larrain n’a pas photographié que l’Amérique du Sud. Il a voyagé aussi à Paris ou à Londres d’où il rapporte des photos brumeuses à souhait. Et puis il y a Valparaiso… ses ascenseurs, ses quartiers glauques, les prostituées des bars louches…

Il a laissé ce poéme :

Mon
ombre
entre
et sort
entre l’ombre
des immeubles
et celle des arbres,
sur le trottoir.

En bas sont
les chaussures,
en haut
sont les cheveux ;
entre les deux
ce que j’appelle
« moi »

La monographie (la seule existante) qui est sortie cette année, est le résultat d’un travail acharné d’Agnès Sire, la commissaire de cette exposition, et c’est une merveille.

(à suivre)

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D’art en Arles (1) – Giuseppe Penone et Alfredo Jaar

300px-ArlesArles in black, art en noir et blanc, Arles semblant dormir, Arles au coin du Rhône blanc et vert. Arles gitane aux confins des faubourgs gris. Un samedi quand c’est jour de marché et que toutes les places sont prises, que le boulevard des Lices est fermé, qu’il faut aller loin, du côté du musée Arles antique, pour trouver enfin à ranger l’auto rouge. Longer le quai, endroit presque désert, au revers des maisons un peu lépreuses, un peu sales, un peu démolies, mais tellement belles…jusqu’à ce quartier du Méjan (le « milieu »),  jusqu’à cette place à laquelle on a donné le nom de Nina Berberova… parce que c’est là que se situe la maison « Actes Sud » et qu’il y a eu une belle histoire entre les éditions du même nom et l’écrivaine russe. Librairie-monde pleine de passages, entre les domaines livresques, comme avec d’autres mondes : le hammam, gardé par une épaisse matrone, donne sur l’intérieur de la librairie, tout comme le petit restau couscous, qui fait terrasse aussi en bordure du quai. Et de l’intérieur de la librairie aussi, on passe directement au lieu d’une chapelle qui expose les photographies de Giuseppe Penone. Première station de notre pérégrination parmi les lieux de ces rencontres internationales. Penone, dont on a parlé récemment parce qu’il a « parsemé Versailles d’arbres, de marbres, et d’autres traces » (et dont Dominique Hasselmann a parlé sur son blog),  appartient au mouvement de l’Arte Povera. Il propose un retour à ce qu’il y a de plus simple : l’art, le corps, la nature. Il suffit de peu de choses pour faire naître le sentiment de n’être pas seul : la forme d’une main qui épouse un objet absent, l’empreinte d’un corps ayant dormi sur un lit de feuilles, des bras, des membres perdus dans la forêt. Penone fait le relevé méthodique des empreintes de son corps. Il fait des séries, parfois commentées de phrases manuscrites en italien, comme Alpi Marittime, ou Patate, pommes de terre enfoncées dans le noir de la glaise.

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Giuseppe Penone - Alpi Marittime (particolare)(Alpi marittime)

Presque de l’autre côté de la rue, en l’église des Frères-Prêcheurs, nous attend une toute autre expérience, avec les séries et installations du photographe chilien Alfredo Jaar, qui annonce immédiatement la couleur (si on ose dire…) : « La politique des images ». Ou : une exposition critique là où règne plutôt l’éloge de l’image. A exprimer verbalement, la chose pourrait sembler banale : oui, nous savons tous qu’une photo n’est jamais la réalité, qu’elle relève d’un point de vue, d’un choix, qui lui-même résulte d’une multitude de paramètres. Quand il s’agit d’une photographie de famille ou d’un charmant paysage, rien de grave à cela, mais quand il s’agit de la prétendue « actualité », alors ce n’est plus pareil : nous sommes face aux processus primaires par lesquels une idéologie s’empare de nous (« nous interpelle en sujet »… comme disait un philosophe devenu sulfureux). D’abord effet de masse (on pense ici aux écrits politiques de Noam Chomsky, comme « Manufacturing Consent », qui disent qu’il suffit d’évaluer quantitativement les messages qui nous matraquent pour comprendre l’effet qu’ils ont) : Où est l’Afrique ? Si vous étalez sur un mur des dizaines de couvertures d’un magazine comme « Life », combien de fois y est-il question de l’Afrique ? Zéro. Si vous prenez Time, vous aurez neuf couvertures en dix ans, qui, toutes, ne parleront que de famine, de sida, d’animaux sauvages ou de drame guerrier.

screen-shot-2012-08-13-at-1-08-38-pm16Une photo peut aussi s’expliquer par son manque, l’information qui manque sur qui l’a prise, sur sa motivation, mais aussi ce qu’elle tait, ce qu’elle désigne comme existant mais qu’on ne voit pas. La fameuse photo de la « situation room » où l’on voit Barack Obama, Hillary Clinton et quelques officiers de haut rang américains totalement absorbés par ce qu’ils voient sur un écran pour nous invisible, lors de la capture de Ben Laden, est ici reprise. Elle côtoie un écran blanc (comme est blanchi d’ailleurs un document qui figure sur la photo, parce qu’il n’est pas déclassifié) qui symbolise ce que nous sommes privés de voir.

04_situation-room-300x199Jaar va loin dans la réflexion sur ce que nous pouvons éprouver face aux photographies. Cela m’évoque la discussion récente que j’ai eue, sur ce blog, avec le philosophe Pascal Engel, autour de la connaissance littéraire. On peut se poser le même genre de question avec la connaissance par la photographie. On sait que l’une des réponses est que nous prenons connaissance de « l’effet que cela fait » (d’être une chauve souris etc.) ou du « comment c’est » (Beckett). Mais, dit assez justement P. Engel, nous ne ressentirons jamais ce que la personne qui a vécu l’évènement a vraiment ressenti, elle, en première personne. Il concède cependant que nous pouvons acquérir une connaissance indirecte de cet « effet ». Jaar nous convoque ainsi à une expérience intéressante. Après avoir montré des photos des lieux d’enfermement de Nelson Mandela et avoir rappelé que, lorsque Mandela est sorti de prison, il pouvait à peine voir tellement il avait été soumis à une clarté intense lorsqu’il travaillait sans protection pour les yeux dans une carrière de calcaire, et avoir signalé qu’aucun photographe n’avait photographié ses larmes, Jaar nous expédie au bout d’un couloir noir qui débouche brusquement sur un écran d’une lumière blanche intense qui fait que, nous-mêmes, pendant quelques instants ensuite sommes plongés dans un relatif aveuglement. Là, nous ressentons. Mais pas parce qu’on nous a « montré » (car on ne nous a rien montré), parce qu’on nous a exposés à un grand blanc.

Jaar-Lament-of-the-Images-2002Mais en même temps, cet aveuglement est significatif d’autre chose : d’un aveuglement permanent cette fois, qui est celui dont nous souffrons face à l’abondance des clichés qui nous sont montrés, et qui nous ont rendu, à la longue, insensibles à ce que nous regardons (ayons une pensée pour ces images affreuses que nous avons vues hier sur nos écrans de télévision, montrant les victimes syriennes d’un bombardement chimique. Qu’on puisse montrer ainsi en plein « vingt heures » ces corps qui se convulsent, en train de mourir, ces enfants brandis à bout de bras comme des poupées de son déjà mortes, en dit long quand on sait que rien n’en résultera sur le plan de l’action salvatrice…).

04(photo extraite de ce site)

Cela est illustré par le Rwanda Project. Là, Jaar a mis dans des boites noires (« Real Pictures ») une photographie pour chaque boite, qui a été prise peu de temps après le massacre contre les Tutsis. Ces photos représentent des scènes affreuses de cadavres, de têtes tranchées etc. MAIS ON NE DOIT PAS LES VOIR ! Elles sont enfermées dans ces boites et, du reste, un écriteau indique qu’on ne doit pas toucher les œuvres. Seulement voilà, une dame maline ayant décrété que cette interdiction était un piège et qu’on ne devait pas la suivre… les autres visiteurs, ne tenant aucun compte des écriteaux, ont commencé à ouvrir les boites et moi, bêtement, sans réfléchir, j’en ai fait de même (J’aurais dû me renseigner avant de venir, connaître ce photographe etc. cela m’aurait aidé peut-être à être moins crétin). Je n’avais pas pris le temps de réflexion nécessaire, pas encore senti ce que cette exposition voulait nous communiquer. En réalité, ce que montrent les photos est indiqué sur la boite. Jaar fait le pari que, face à notre insensibilité devant la photographie, nous pouvons encore être touchés par le texte. Et du reste, pourquoi aller voir, alors que nous savons ? Nous sommes ainsi mis en face de notre stupidité à vouloir voir à tout prix. La pulsion scopique annihile la réflexion, comme si, en fin de compte, la photographie d’actualité nous empêchait de penser. Belle leçon.

En sortant de l’église, la lumière – la « vraie » cette fois – nous aveugle. Vraiment. Il reste à suivre la rue Fabre jusqu’au bout. Et à essayer d’être moins bête… (à suivre)

PS: en ouverture de son site (à voir absolument!), Alfredo Jaar donne à lire ce poème de William Carlos Williams:

it is difficult
to get the news
from poems
yet men die miserably
every day
for lack
of what is found
there

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Philosophie et littérature

En ce siècle, mais déjà depuis le précédent, si tôt que vous êtes concerné par le champ philosophique, il vous faut choisir votre camp : « analytique » ou « continental ». Appellations absurdes, bien évidemment : en quoi et comment un adjectif géographique pourrait-il s’opposer à un concept tel celui « de l’analyse » ? Mais c’est ainsi. Disons, en gros, que le premier camp, territorialement surtout concentré en Amérique du Nord et en Angleterre, tire les conséquences d’une analyse propositionnelle inspirée par la logique (en particulier les travaux de Frege), ayant commencé par un « tournant linguistique » qui voulait que les problèmes métaphysiques se dissolvent grâce à l’étude du langage (mais ayant évolué vers bien d’autres choses, puisqu’il existe même aujourd’hui une « métaphysique analytique »), et que le second, représenté surtout par la philosophie allemande, fait assez peu de cas de la logique (voire de la science) pour se concentrer sur la phénoménologie, l’existentialisme etc. On y trouve bien sûr Heidegger (qu’on peut qualifier, sans scrupules, de philosophe nazi), mais aussi Husserl (le maître du précédent, honteusement lâché par lui), mais aussi en France quelques noms comme Derrida. On peut alors ajouter dans cette tradition « continentale » Foucault, Barthes, Deleuze, Badiou … bref ceux que d’aucuns nomment les « philosophes hermétiques ». Je ne me hasarderai pas aux classifications. Qui ranger dans quel camp ? Les intéressés ont l’air d’être très au courant, eux, mais pour moi c’est wittgensteinbeaucoup plus difficile. Ainsi, Wittgenstein est-il en général réquisitionné par les tenants du premier camp, alors que j’ai rarement lu philosophe plus obscur, au point que par moment il pourrait presque tenir la dragée haute à Derrida… mais il faut dire que beaucoup de ces philosophes logiciens, surtout au début de leur engouement wittgensteinien n’ont retenu de lui que les passages les plus positivistes du Tractatus (quitte à en faire même un vulgaire traité de calcul propositionnel, ce qu’il n’est pas, de toute évidence). Dire que « le monde est tout ce qui arrive »… ça ne mange pas de pain. Mais quand on dit : « 6.522 – il y a assurément de l’inexprimable. Celui-ci se montre, il est l’élément mystique », là, silence. Que faire de ça ? Bien sûr, il existe une interprétation de Wittgenstein qui le tire vers le mysticisme. On est alors à des années lumières de la pensée positiviste qui anime la plupart des écrits « analytiques ». Peut-être des philosophes « continentaux » se sont-ils alors montrés plus proches de cette « délimitation de l’inexprimable » requise par le philosophe autrichien que ne l’ont été maints analytiques… Je lisais hier sur FB (c’est fou ce que l’on parle philosophie sur les réseaux sociaux !) le commentaire de quelqu’un en réponse à une profession de foi analytique, qui disait en substance : « vous êtes bien gentils, mais moi, quand j’ai eu envie de mieux me connaître, de mieux comprendre les sentiments des autres autour de moi, de mieux comprendre ma situation dans le monde, j’ai appris davantage chez Deleuze, Lacan ou Foucault que chez les philosophes analytiques – à l’exception, disait-il, de Richard Rorty ». J’ajouterai aussi : par la littérature.

pascalengel(un philosophe analytique)

Les philosophes analytiques donnent souvent l’impression, notamment en France, d’être de vieux barbons engoncés qui n’ont jamais frémi à la lecture d’une ligne de poésie. Certes, vous leur parleriez de Hugo ou Lamartine encore, ils vous diraient leur admiration, mais sitôt que se trouverait franchie la barrière Apollinaire, il n’y aurait plus personne. Poésie, jeu de mots ? Un digne représentant de l’Ecole (au double sens, « Ecole » pouvant aussi désigner ici l’Ecole, la seule, la vraie, entendez la Normale Supérieure…) utilise, pour en parler, le terme de « conception thaumaturgique » de la littérature (Pascal Engel, « Littérature et connaissance » dans la dernière livraison de La Quinzaine littéraire, n° 1089), ce qui, à la lettre, signifie une conception de la littérature comme un tour de passe-passe, faiseuse de « miracles » (au sens très péjoratif du terme). Il vise principalement Mallarmé et Maurice Blanchot. Je ne me hasarderai pas à écrire en soutien à ce dernier (que je connais trop mal pour cela), d’autant qu’il est un fait que certaines de ses formulations extrêmes, surtout quand elles sont extraites de leur contexte, peuvent aujourd’hui faire sourire (du genre « ce n’est pas nous qui lisons les mots, ce sont les mots qui nous lisent » etc.), mais tout de même, ces attaques ne témoignent-elles pas d’une grande insensibilité à la question de la poésie, voire plus généralement à la question de l’écriture ?

quinzaine_993.qxpSi des gens écrivent, ce n’est pas, en général, pour « décrire des états de faits ». On peut comprendre chez certains auteurs, le souci de s’effacer en tant que sujet narrateur. J’ai déjà parlé ici d’Annie Ernaux. On obtient alors une « écriture blanche », mais qui est encore un effet d’écriture. C’est dire que le sujet ne s’efface jamais. S’il est une question qui semble maudite pour la tradition analytique, c’est bien celle-là, justement, qu’on peut dire « la question du sujet ». Comment ça dit « je » ? (comme questionne Lorette Nobécourt dans une interview récente). Comment le « je » advient-il ? Qui ne voit que toute la littérature (en tout cas contemporaine) est traversée par cette question ? Ecrire, c’est « s’écrire ». Comme s’il n’y avait pas, avant le geste d’écrire, de « je » pré-existant mais qu’il n’existait que par l’acte (j’entends ici « écrire » d’une manière quelque peu métaphorique, il ne s’agit pas nécessairement « d’écrire un livre », mais de toutes les activités conscientes de notre vie pratique par lesquelles nous posons des actes qui peuvent s’apparenter à l’écriture, comme photographier, peindre, ou simplement lire…).

La question qui se trouve en général posée par les philosophes « analytiques » est celle du rapport de la littérature à la connaissance (c’est le thème de l’article de la Quinzaine déjà cité) : qu’est-ce que j’apprends en lisant ? En voilà une, de question ! Une question qui ne se pose qu’à partir d’un espace clos au sein duquel on a décidé qu’il ne pouvait y avoir de sens à la littérature qu’à communiquer des idées, d’une manière en quelque sorte « pédagogique ». Pascal Engel (puisque c’est de lui qu’il s’agit)  ne voit que trois options possibles, en guise de réponse (si on souhaite éviter deux écueils : la conception thaumaturgique ( !) et la résignation à faire que « la littérature ne puisse relever que de la poétique et de la rhétorique ») : 1) l’assimilation de la connaissance littéraire à une connaissance vécue, 2) la conception de la connaissance littéraire comme interprétation, 3) l’expression d’un savoir pratique. Ces trois solutions sont problématiques : si nous commençons par la dernière, il est évident que nous n’apprendrons pas à naviguer sur les mers du Sud en lisant Conrad ( !). La deuxième présuppose toujours un savoir sur notre culture particulière, la littérature ne faisant que nous proposer de nous reconnaître dans les traits d’un monde partagé (lire pour dire finalement : « oui, comme c’est bien ça », un peu comme les bourgeois du XIXème devant les tableaux réalistes). La première est également rejetée, au nom d’un argument qui me semble curieux et me touche particulièrement. Cette conception, dit Engel, « assimile la connaissance littéraire à la connaissance de ce que des philosophes comme Thomas Nagel appellent le « quel effet cela fait », ou de ce que Beckett appelle le « comment c’est » ». On sait que Nagel est l’auteur d’un fameux article, intitulé « Qu’est-ce que cela fait, d’être une chauve-souris ? », dans lequel il souhaite montrer que quels que soient les progrès des sciences cognitives, on n’arrivera jamais à rendre compte du sentiment d’être soi, de la même manière que nous ne saurons jamais ce que cela fait, d’être une chauve-souris… Engel a une comparaison glaçante, et, à mon avis, assez scandaleuse, car il dit : « si près que nous puissions nous approcher de ce que furent les camps soviétiques en lisant Chalamov, on ne peut pas dire que nous sachions comment c’était ». Et cette conception se trouve balayée ainsi, d’un trait.

Or, moi qui sors des écrits de Charlotte Delbo, je peux dire que, s’il est vrai que ce n’était pas « comme si j’y étais vraiment » – entendez par là que je suis bien portant, je n’ai perdu ni mes dents ni mes cheveux etc – c’était quand même une expérience, et qui relève du vécu. J’ai dit plus tôt sur ce blog, mes impressions de lecture et ce que j’en tirais comme conception de la transcendance en littérature : les écrits de Charlotte Delbo, en faisant d’Auschwitz un sujet de littérature, loin de « banaliser » les camps les font entrer définitivement dans la mémoire des générations futures. Les mots choisis, notamment le poème d’ouverture (sur « une gare où ceux qui arrivent ne sont jamais arrivés ») donnent à tout jamais le sentiment de l’horreur et de la désespérance attaché à ce lieu. Est-ce que, ayant lu Charlotte Delbo, je ne peux pas légitimement dire que je sais – un peu – comment c’était ? Devrais-je, pour être plus légitime, me mettre moi-même au régime d’Auschwitz, quitte à en mourir ? Non.

S’il y a « connaissance » en littérature, elle est donc là. Non pas dans un « savoir » qui s’apparenterait à un savoir « propositionnel » (je dis que « la marquise est sortie à cinq heures » parce que, en effet, la marquise est sortie à cinq heures) – et de ce point de vue, je m’accorde avec les philosophes analytiques : elle n’a rien à voir avec la philosophie, mais dans la construction d’une œuvre qui parachève le réel en le transcendant. Et en ce sens, il n’y a pas de raison de vouloir écarter cette littérature taxée de « thaumaturgique » qui, quel que soit son hermétisme, est lue (ce qui est bien le critère définitif pour juger d’une œuvre ! si je la lis, c’est qu’elle m’apporte quelque chose, et personne n’est en droit alors de mettre en doute ce qu’elle m’apporte).

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Retour en Avignon, pour « Les Papesses »

image-96804Selon Guy Chassigneux, c’était manquer quelque chose que de venir en Avignon sans avoir un œil pour l’exposition des Papesses. D’où notre retour en ce lieu si effervescent il y a un mois à peine. On aimerait trouver un théâtre qui ait oublié de fermer, un qui, comme ces vieux soldats cachés dans un lieu inaccessible et qui ne savent pas que la guerre est finie depuis longtemps, continuent à se jouer la comédie de l’uniforme,  proposerait comme si rien n’était une nouvelle représentation des Précieuses Ridicules, des Femmes Savantes, ou, que sais-je, même, d’un opéra réduit à quelques personnages. Mais non, las, le Chêne Noir est fermé, tout comme les Lucioles, et la Condition des Soies ne fait plus recette. Ni « in » ni « off » mais des longues rues éclatantes de chaleur et des esplanades rendues aux promenades lascives. Le Palais des Papes a repris de sa vertu, lui qui durant des semaines bruissait de propos diaboliques quand il ne s’agissait pas d’appels à la lutte des classes…

palais des papesPlus besoin de réserver au camping de la Barthelasse, on m’a dit au téléphone qu’il suffisait de se pointer et de demander un emplacement, et les emplacements ce n’est pas ce qui manque  à l’ombre des peupliers et des micocouliers. Il n’est même plus besoin de les déserter en urgence avant 10 heures comme c’était le cas en ce matin du 14 juillet où, dès l’aube, l’artificier venait déjà planquer son matériel juste au dessus du camping, sur la digue regardant la ville. Le bac distrait attend le client au coin herbu d’un chemin et d’une rive, il en coûte deux sous de se faire transporter aux pieds des remparts.

Au bout de la rue Joseph Vernet, toute brûlante de lumière, un hôtel particulier du XVIIIème siècle abrite la moitié de l’exposition « Les Papesses » (l’autre moitié est dans l’enceinte du Palais des Papes). On entre par la cour, sous deux sculptures en bronze suspendues dans les platanes, bien nommées « Les Bienvenus », œuvres de Louise Bourgeois.

5_The-Welcoming-Hands_LouiseThe Welcoming Hands – Louise Bourgeois

Attention : voici la plus belle exposition d’art contemporain qu’il m’ait été donné de voir…

Est-ce, là encore, parce que nous sommes bouleversés par la violence de l’art au féminin, comme nous le fûmes il y a quelques années au centre Pompidou, lors de l’exposition « Elles » ? Non qu’il y ait un art « féminin », mais parce que tout semble montrer ces temps-ci (et la lecture de certaines œuvres littéraires est là encore pour nous donner cette idée – je pense notamment à Lorette Nobécourt), qu’il existe une libération, une explosion de la créativité féminine en un siècle où les carcans se sont ouverts, l’art, la littérature, la philosophie étant enfin devenus pleinement accessibles à une moitié de l’humanité maintenue pendant des siècles dans l’ignorance et la soumission servile. Rien d’étonnant alors à ce que cela explose et qu’il se mêle ensemble de purs traits de violence et des accents de douceur, des cris paroxystiques et des murmures de rivière, des expressions brutes comme le bois des arbres tombés et des suavités extrêmes de bijoux élaborés.

6977-51b9c1d3837ad-300x366-5Camille Claudel, vers 1884

montdevergues2Entrée de l’hospice de Montfavet en 1936

L’exposition « les Papesses » est exactement cela, qui réunit cinq grandes artistes : Camille Claudel, Louise Bourgeois, Kiki Smith, Jana Sterbak et Berlinde de Bruyckere. Seule la première, donc, est non contemporaine. Et s’il fallait évoquer la souffrance avec laquelle cet accouchement de l’art au féminin a pu s’accomplir, c’est bien par elle que cela devrait commencer, qui en a payé le prix extrême. Vingt-neuf années d’internement en l’asile de fous de Montfavet. Dans une salle, sont rendus publics des documents longtemps cachés, ce sont des rapports hospitaliers, des lettres. Lettres de Camille à sa mère (la plus féroce à souhaiter cet internement), et de Camille à son frère, l’illustre Paul (« Mon cher Paul, j’ai écrit plusieurs fois à maman à Paris, à Villeneuve sans pouvoir obtenir un mot de réponse. Toi-même, tu es venu me voir à la fin de Mai et je t’avais fait promettre de t’occuper de moi et de ne plus me laisser dans un pareil abandon. Comment se fait-il que depuis ce moment, tu ne m’ais pas écrit une seule fois et que tu ne sois pas revenu me voir. Crois-tu que ce soit amusant pour moi de passer ainsi des mois, des années sans aucune nouvelle, sans aucun espoir ! D’où vient une pareille férocité ? » – lettre non datée et jamais envoyée selon l’instruction de la mère), lettres et rapports qui montrent qu’avec un peu de bonne volonté de la part de la famille, il eût été facile de sortir l’artiste de là. Mais non, rien ne se passa. Paul Claudel (« monsieur l’ambassadeur ») eut beau écrire plus tard un assez beau texte en hommage à sa sœur, il faut croire que l’admiration qu’il lui portait ne suffisait pas à dénouer le cordon qui contraignait Camille au silence… Et pourtant, elle en avait, elle, de l’amour, pour ce frère, pour le portraiturer ainsi à plusieurs âges de sa vie : enfant d’abord, au visage poupin, et que le maître d’exposition a mis en regard d’une goutte en verre plein de Jana Sterbak, adolescent, ensuite, se destinant à un avenir d’empereur romain et que l’on a évidemment mis en regard d’une couronne de lauriers en feuilles d’argent, puis homme, déjà reconnu, déjà ambassadeur, imbu de lui-même, juste menacé par une petite araignée de Louise Bourgeois, censée représenter celle qui, déjà, lui grignote l’esprit…

edd0511a-3fd2-439b-83ba-155d8c4b2c0d_g_273Les causeuses

Ainsi, tout au long de cette très longue exposition, sont intimement mêlées les œuvres de ces cinq femmes. La belge Berlinde de Bruyckere expose des œuvres de résine et de bois, assimilables de loin à des quartiers de viande de boucherie (je pense à Lorette Nobécourt et à « La Conversation » (p. 46) : « l’image de mon corps pendu par un crochet de boucherie planté dans le sexe »), à moins que ce ne soient des cadavres posés verticalement dans de vieilles armoires, corps mutilés qui commencent par des jambes décharnées et se terminent en branches ou en racines qui se nourrissent de terre. Dans l’autre lieu (Palais), une pauvre dépouille s’accroche au sommet d’un mât (Schmerzenmann), et non loin de là, au centre d’une pièce ronde, comme un animal blessé suspendu, une sculpture qui porte ce titre : « We are all Flesh ».

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dsc02154« We Are All Flesh » – B. de Bruykhere

14_Bloedend-haar_Berlinde-450x599De Bruykere – Bloedend Haar, 2000

Jana Sterbak explore la peau, le dehors et le dedans, la tunique qui brûle comme celle de Nessus, l’étrange, l’ambigu, l’hermaphrodite : une chemise d’organza tout ce qu’il y a de plus légère, avec des poils d’homme greffés sur la poitrine. Un texte commente une tunique électrique (qui s’allume quand on l’approche), il y est question de la douleur à rester prisonnier de sa peau, de l’impossibilité à immiscer une part d’autrui sous la peau de soi. Ou le contraire. Je pense de nouveau à Lorette Nobécourt , dans « la Démangeaison » : « le petit canif que je plantai dans ses flancs, l’enveloppe se déchirant, le sang » (p. 107).

10_I-Want-You-to-The-Way-I-Do_Jana1-783x1024Kiki Smith, artiste particulièrement prolixe, passe du gigantisme cosmique (étoiles, lune suspendues au plafond) à l’éphémère du papier-craft où sont accrochées des paillettes d’or ou bien des tapisseries murales qui rappellent les maîtres anciens de la Licorne, aux dessins aériens qui montrent des oiseaux mythiques, des regards aux cils vaporeux ou des seins légers surmontés de deux roses bleues. Elle montre aussi une biche accouchant d’une femme.

2013-08-19 14.45.36Et Louise Bourgeois enfin, qui semble avoir été le détonateur de cette exposition (Eric Mézil, commissaire d’exposition ayant téléphoné une nuit d’avril 2010 de Montfavet à New-York pour appeler son amie Brigitte Cornand, autre commissaire, qui se dévouait alors aux côtés de l’artiste au cours des dernières années de sa vie, pour commencer à mettre au point ce projet), avec ses araignées géantes, qui lui rappellent tellement sa mère ( !), et ses nombreux dessins qui bouleversent notre inconscient, ayant pour thèmes l’enfance, son enfance (retour dans la propriété familiale qui était au bord de la Bièvre, avant qu’elle ne fût recouverte, et dans laquelle, petite et venant de perdre sa mère, elle eut la tentation de se jeter), ou bien la naissance, l’accouchement, l’homme et la femme, le sexe lumière rouge.

01araignee

altered-statesPourquoi « les Papesses » ? Il y eut autrefois cette légende… Une femme se serait faite passer pour un homme afin d’être nommée pape, ce qui lui advint, jusqu’à ce jour où elle accoucha en public, révélant le pot aux roses. On raconte que depuis les cardinaux sont soumis à un examen des organes génitaux pratiqué grâce à des sièges spéciaux… je ne sais pas si c’est vrai, n’ayant été ni pape, ni même cardinal.

En tout cas, cette idée de « papesses » porte en elle sa force symbolique : il fallut tout risquer, la vie, la santé mentale, le déshonneur pour qu’un jour enfin l’accès soit donné aux femmes aux rôles accaparés par les hommes…

150px-Jean_Dodal_Tarot_trump_02La papesse du tarot de Marseille

PS: pourquoi la plus belle exposition d’art contemporain? Cela ne tient probablement pas seulement à la grandeur de chacune des cinq artistes évoquées, mais aussi à l’extraordinaire façon de créer une réelle unité entre elles, et cela on le doit bien sûr au commissaire de cette exposition, Eric Mézil. Les oeuvres se côtoient sans cesse, se projettent les unes dans les autres, se complètent comme rarement on a pu voir dans un musée. Pour en donnée une idée, voici ce qui est dit concernant la première salle, dans la notice de présentation: « La première salle donne le ton de l’exposition: deux sculptures qu’un siècle de création sépare ont exactement la même intention, quasiment la même facture, le même sujet. Si Camille Claudel choisit le bronze d’un noir d’airain, Kiki Smith choisit le blanc laiteux du biscuit, cette technique classique de la porcelaine la plus noble. Mais toutes deux immortalisent un regard dirigé vers l’au-delà, « l’Aurore » qu’un visage illumine, rehaussé par un mouvement de cheveux très cinétique, alors que la « Femme au bras levé » regarde le ciel, telle une incantation« . Plus loin: « Le célèbre portrait de Camille Claudel qui avait été choisi pour illustrer la couverture du livre d’Anne Delbée est associé à la toute première araignée très conceptuelle de Louise Bourgeois« .

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Véloter sur les bords de l’Isère

On dit pianoter pour faire un peu de piano… alors vélotons, laissant à Félix le vallotons. L’Isère est une rivière chaste, loin des tumultes du Rhône qu’elle n’épouse que bien plus loin, aux confins du quart de l’hémisphère (45ème parallèle…), pour l’instant elle coule, en dansant parfois, entre deux falaises calcaires, Chartreuse d’un côté, Vercors de l’autre.  Les villages, commencés en hauteur, descendent le long des pentes et s’étalent auprès d’elle, Noyarey, Veurey-Voroise.

???????????????????????????????L’Isère au niveau de Noyarey

Nous rentrons la tête dans le guidon, le pédalier rend son doux grondement. J’ai déjà dit ici ma passion ancienne pour les coureurs du Tour de France. On en est loin. Nous nous appliquons pourtant à développer – ne parle-t-on pas de « développement » pour indiquer le rapport entre les pignons ? – le  mouvement de bielle des mollets sur les pédales, mon compteur s’affole : 22, 25, on frôle le 30 à l’heure. Au niveau de Noyarey, la petite route de la Vanne conduit au bas de la côte qui mène au village. Petit plateau pour l’occase. On est bientôt sur la place. Bistrot et boulangerie fermés. Sous la pénombre des hêtres, découvrir en contrebas de la route le mince torrent qui s’écoule jusqu’à la rivière autre et passe de fontaine en fontaine. En forçant un peu son talent, on va jusqu’à Saint-Quentin, extrémité de la piste cyclable (28 kilomètres de Grenoble), effectuant ce coude de l’Isère qu’il nous faut longer sur la rive droite car, à gauche, la falaise du Vercors est devenue trop abrupte. Au bout de la ligne droite le vieux pont à l’armature qui rouille. Pause. Retour. Revoir en sens inverse les mêmes Buddleia-Adonis-Blueacacias, les mêmes ambroisies, les mêmes buddleias, dites aussi arbres aux papillons, flore que nous saluons à peine, absorbés que nous sommes dans l’effort musculaire. Si nous avions un peu de temps à distraire à notre peine nous pourrions faire le détour de Voreppe et qui sait, qui sait, retrouver les pas de Stendhal, et l’entendre évoquer le souvenir de Mme de Merteuil (« Vie de Henry Brulard » ed. Folio n°447, p. 84)

Je ne sais si mon lecteur de 1880 connaît un roman fort célèbre encore aujourd’hui : Les Liaisons dangereuses avaient été composées à Grenoble par M. Choderlos de Laclos, officier d’artillerie, et peignaient les mœurs de Grenoble.
J’ai encore connu Mme de Merteuil, c’était Mme de Montmaur, qui me donnait des noix confites, boiteuse qui avait la maison Drevon au Chevallon, près l’église de Saint-Vincent, entre Le Fontanil et Voreppe, mais plus près du Fontanil. La largeur du chemin séparait le domaine de Mme de Montmaur (ou loué par Mme de Montmaur) de celui de M. Henri Gagnon. La jeune personne riche qui est obligée de se mettre au couvent a dû être une demoiselle de Blacons, de Voreppe […]

J’ai donc vu cette fin des mœurs de Mme de Merteuil , comme un enfant de neuf ou dix ans dévoré par un tempérament de feu de voir ces choses dont tout le monde évite de lui dire le fin mot.

Mais le petit Henry ne vélotait pas, il allait au domaine de la marquise en calèche, accompagné du grand-père Gagnon et cela devait lui prendre plus de temps qu’à nous l’aller-retour à bicyclette…

les-javelles-1915.jpg!BlogLes javelles – Félix Valloton – 1915

Bien plus loin…

hauterives-1environs de Hauterives

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Lisant Charlotte Delbo

Delbo-2-212x300D’abord des excuses. De ne pas avoir connu, lu Charlotte Delbo plus tôt. Certes, au détour d’un propos le nom m’avait effleuré. Mais je ne l’avais pas lue jusqu’à aujourd’hui, vraiment lue. Si je le fais maintenant, est-ce d’en avoir parlé dans ce mémorable atelier d’écriture avec Lorette N. ? Probablement.

Je n’avais pas entendu parler de Charlotte Delbo dans les années soixante, quand elle avait publié son premier récit sur Auschwitz : Aucun de nous ne reviendra (1965) (d’après un vers d’Apollinaire). Je venais de passer mon bac. Ma scolarité secondaire s’était pourtant entièrement passée à Drancy, à quelques rues de la cité qui avait servi de camp de transit des déportés juifs. Là où Max Jacob était mort. Des enseignants méritoires nous avaient montré « Nuit et Brouillard », mais, à mon souvenir, nul ne nous avait parlé de Charlotte Delbo.

Je n’avais pas entendu parler de Charlotte Delbo dans les années soixante-dix, quand elle avait écrit la suite de « Auschwitz et après » et qu’elle était passée à l’émission de Jacques Chancel, « Radioscopie » (en 1974), et que, grâce à cela, encore aujourd’hui on peut entendre à la radio sa jolie voix, un peu gouailleuse, aux intonations de titi parisien. Il apparaît que Charlotte Delbo a été en ces années-là une militante proche du Parti Communiste (sans lui avoir jamais appartenu, mais à qui, à quoi aurait-elle pu appartenir ?), or, moi, justement, j’étais à cette époque-là, adhérent dudit parti, où je connaissais des proches de dirigeants qui avaient été des résistants, des déportés (la sœur et la nièce de Jean K. membre du bureau politique) et je ne me souviens pas qu’ils m’aient parlé de Charlotte Delbo.

Je n’avais pas entendu parler de Charlotte Delbo dans les années quatre-vingt, au moment de sa mort d’un cancer du poumon, en 1985.

Où avais-je la tête ?

Mais se sera accompli son vœu : que ses écrits ne disparaissent pas dans la masse des témoignages immédiats, mais au contraire servent à éveiller les consciences longtemps après.

charlotte-delbo-de-gelly-932393170_MLDans une conférence donnée à New-York, le 10 octobre 1972, citée par Violaine Gelly et Paul Gradvohl dans leur belle biographie parue cette année chez Fayard, Charlotte Delbo explique son projet : transformer en littérature Auschwitz. Elle dit :

« Transformer en littérature la montée de la bourgeoisie du XIXème siècle, et voilà Balzac. Transformer en littérature la vanité et la médisance des gens du monde, et voilà Proust. Transformer en littérature Auschwitz, et voilà pour moi. La littérature n’est pas l’avatar, la métamorphose ultime d’un évènement ou d’un réel. Elle est infiniment plus que cela. Elle est réel et transcendance du réel. Elle est art, c’est-à-dire création : elle est sens et porteuse de sens ». Les auteurs de la biographie ajoutent : « Delbo n’écrit pas pour ses contemporains, elle écrit, dit-elle, « pour les générations futures ». ».

Qu’est-ce que la transcendance ? une réponse apportée ici réside dans l’idée qu’au lieu de raconter un réel immédiat – un de ces « témoignages » comme il en sort abondamment en librairie – prêt à consommer, on le transforme en œuvre d’art. A la beauté évidemment consubstantielle. Mais une beauté qui vient d’où ? On ne sait pas. Miracle de la beauté comme miracle du sens : l’analyse n’en vient pas à bout. La beauté de l’écrit de Charlotte Delbo ne vient évidemment pas de ce qui est décrit, puisque c’est l’horreur même qui est décrite. Un autre mot qui conviendrait sans doute est celui de sublimation, au sens où l’emploient les psychanalystes. Il faut une sublimation du réel immédiat pour qu’il devienne le Réel, autrement dit fasse son entrée dans l’Histoire par la grande porte, celle qui donne l’accès à l’impérissable. Les mots de Charlotte Delbo dans « Auschwitz et après » sont à jamais la figure hiératique, le symbole même de ce que fut Auschwitz pour toutes les générations futures. Désormais, dès que nous entendrons ou lirons ces mots :

« Mais il est une gare où ceux-là qui arrivent sont justement ceux-là qui partent
Une gare où ceux qui arrivent ne sont jamais arrivés, où ceux qui sont partis ne sont jamais revenus
C’est la plus grande gare du monde ».

nous saurons d’où ils viennent, et qu’ils marquent à tout jamais le sentiment d’effroi et de désarroi ressenti par tous ceux et toutes celles qui débarquèrent un jour de 1942 ou de 1943 aux portes du camp d’Auschwitz. Et les générations futures liront ces mots et ces mots les feront frissonner tout comme ils nous font aujourd’hui frissonner. C’est sans doute cela, la « transcendance » en littérature.

Dans une autre conférence à New-York (en 1974), elle dit aussi ceci :

« Voilà pour répondre à ceci : pourquoi j’ai écrit sur Auschwitz ? pour porter à la connaissance, pour porter à la conscience ? L’évènement – l’Histoire – n’entre dans la mémoire de l’Humanité que s’il est porté à la connaissance, c’est-à-dire à la conscience. Porter à la conscience, c’est porter au langage. Porter au langage ne signifie pas pleinement mettre en écrit. Porter au langage, cela veut dire se servir du langage, des mots que savent les autres, pour leur communiquer émotions, sentiments, expériences vécues – ou imaginées – vérité. Le langage est porté par l’émotion, par la force du sentiment. S’il n’est plus chargé de ce contenu, de cette richesse, le langage n’est plus langage. Il est verbiage. Le langage est plein, inépuisable. C’est pourquoi les grandes œuvres trouvent un écho chez ceux qui les lisent des siècles plus tard, c’est pourquoi les grandes œuvres nous parlent encore et portent encore une vérité inépuisée ».

Ainsi la « transcendance » nous vient par le langage. C’est parce qu’il nous est donné d’avoir le langage – le langage humain, dont on sait « scientifiquement » qu’il ne se ramène à aucun système de communication à l’œuvre dans d’autres espèces animales – que le réel peut se trouver transmué en un sens pour autrui, et que ce sens persiste, est transmis. C’est en se rapprochant au plus près de l’être du langage que l’on se trouve au plus proche de ce trésor que l’espèce humaine se transmet de génération en génération, qui est un trésor de sentiments et d’émotions (et dont nul ne sait précisément d’où il vient…). Delbo élève vers notre conscience en même temps que les pires atrocités dont l’humain est capable, ses plus beaux gestes, comme les marques de tendresse entre les co-détenues, les gestes de soulagement des unes envers les autres, un verre d’eau offert, une main secourable, l’entraide, dissimuler la faiblesse d’une voisine qui pourrait lui coûter la vie, faire en sorte que les mêmes détenues ne soient pas toujours exposées au froid glacial, offrir la tiédeur toute relative des aisselles comme refuge pour les mains froides des autres etc.

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Images entre rêve et réalité

Polina093La bande dessinée, c’est le cinéma moins le son. Ou bien, c’est le cinéma moins le mouvement. Qu’en pensez-vous ? Mais comme toujours, dès qu’il y a contrainte ou absence de certaines possibilités d’expression, l’art compense en inventant des ressources insoupçonnées, ainsi la BD invente, la BD innove, la BD devient art. L’image, au départ simplissime, de par cette simplicité justement, ce schématisme, crée un espace imaginaire autour d’elle que nous investissons et par où passe notre émotion. Le film on l’a déjà dans la tête. Parfois ainsi l’image BD appelle le cinéma : on sent la transition possible en continu. C’est bien sûr ce qui se passe avec le très beau « Le bleu est une couleur chaude » de Julie Maroh, dont on sait maintenant qu’il a servi de base au film de Kechiche, « La vie d’Adèle », qui vient d’obtenir la Palme d’or du Festival de Cannes. Le film n’est pas encore sorti, aussi ne le connaissons-nous, forcément, que par ouïe dire, ou bien via de courtes séquences présentées de ci de la dans les émissions consacrées au cinéma (j’en ai aperçu une un soir dans une émission de France 5 animée par Jean-Marie Colombani , où il avait invité le directeur du Festival et elle était d’une intensité qui m’a paru exceptionnelle – vivement qu’on puisse voir ce film !). Le dessin de la BD est loin d’être parfait, il y a quelque chose qui dérange dans ces yeux trop grands, ces expressions figées sur les visages, ces vignettes où l’indétermination du trait fait qu’on ne sait pas trop ce qui se passe, mais ces défauts sont peu de chose face à la manière d’exprimer les sentiments, ce qui, bien sûr, ne va pas de soi dans une BD. On comprend qu’un réalisateur ait flashé sur cette histoire qui, loin d’être « encore une histoire d’homosexualité » (comme l’ont clamé les Boutin et consorts) est une histoire d’amour bouleversante, d’amour à mort, ce qui est beau.

Autre BD, autre émotion, le très beau « Polina » de Bastien Vivès, un récit sur la danse : au départ, Polina est une petite fille qui vit en Russie et que sa maman conduit au cours de danse. Les petits ont très peur de ce monsieur Bojinsky qui les impressionne par sa taille et son intransigeance, mais Polina sera toute sa vie marquée par l’enseignement de cet homme. Plus tard elle deviendra une vedette, en passant par Berlin et Paris, mais reviendra vers le professeur devenu âgé pour finalement accepter de réaliser avec lui la chorégraphie dont il a toujours rêvé. Là, pas de problème : le dessin est parfait. Ce ne doit pourtant pas être facile de dessiner les corps des danseurs et danseuses avec la même grâce que celle dont ils ou elles témoignent dans la réalité. Très peu de décors, ou alors réduit à quelques traits (sauf quand les personnages se rendent dans des grandes villes), tout en noir et blanc, l’accent mis toujours sur l’essentiel dans la scène représentée, c’est du très grand Art.

Polina092On passe ensuite au cinéma, puisque par ces temps de canicule, il n’est guère d’endroit (à part la piscine) où on se sente aussi bien qu’à l’ombre climatisée des salles de ciné. J’ai déjà dit le bien que je pensais du nouveau complexe inauguré l’an dernier à Grenoble, géré par la Fédération des Œuvres Laïques : le Mélies, au confort parfait et à la programmation exigeante. Les deux BDs ci-dessus sont en continuité avec le très beau film de Noah Baumbach, « Frances Ha », avec Greta Gerwig (Frances) et Mickey Sumner (Sophie), histoire d’une jeune nana de 27 ans, qui vit en « colloc » avec sa meilleure amie, jusqu’à ce que celle-ci la quitte pour une autre colloc. Elle veut devenir danseuse mais ça ne se passe pas si bien et avec les mecs ça ne se passe pas si bien non plus (réputée « incasable » ou « undatable »)… jusqu’à ce que, après quelques galères qui donnent lieu à plusieurs gags (la célébration de l’anniversaire de son ancienne fac où elle n’a pas mieux qu’un petit boulot d’hôtesse, chapeautant une sénatrice qui n’a pas d’autre idée en tête que sauter les petits mecs, et où elle retrouve son amie avec qui elle est désormais en froid,  la scène où elle est reçue dans une famille collet monté et où, dans sa détresse, elle dit tout ce qui lui passe par la tête face aux regards éberlués des bonnes gens… son voyage pour deux jours à Paris profitant sur un coup de tête d’une proposition en l’air que lui a faite le riche père de sa nouvelle collocataire, où, évidemment, elle s’emmerde comme un rat mort….) heureusement, les choses s’arrangent, elle peut réaliser sa chorégraphie… et enfin louer un appartement à elle, où elle peut mettre son nom sur la boîte aux lettres, mais comme son nom est « Frances Haliday » et que ça ne tient pas, il reste juste « Frances Ha ».  Film en noir et blanc, qui rappelle un peu les premiers films tchèques, comme « les amours d’une blonde » et qu’on verrait bien… en BD !

Greta GurwigDernier film, dernier lien BD – cinéma : évidemment, nous avons tous en tête, surtout les garçons, les premières petites BD que nous lisions dans notre enfance, toutes histoires de cow-boys et d’indiens. Eh bien, ce n’est pas rien de découvrir aujourd’hui ce que peut être encore un bon western, même si, curieusement, c’est un western allemand et en allemand ! Autre originalité : le personnage principal est une femme, il s’agit d’une certaine Emilie Meyer (l’excellente Nina Hoss). Le film s’appelle « Gold », il est de Thomas Arslan. Un groupe de gens hétéroclite, recruté par un organisateur louche, part pour le Klondike afin de trouver des filons d’or, mais l’organisateur a bluffé, il ne connaît pas la route. Les incidents se multiplient. Tout le monde disparaît un à un : roulotte qui casse une roue, organisateur qui est dévoilé et doit s’enfuir, reporter qui se fait prendre la jambe dans un piège à ours et va en mourir – scène où il faut lui couper la jambe ! – type qui devient fou. Il ne reste que l’héroïne et le responsable des chevaux, Boehmer (Marko Mandic) … ils vont arriver vers Dawson, mais à Telegraph Creek, ils se font hélas rattraper par deux brigands sur les traces de Boehmer  – ils veulent le tuer pour se venger de la mort de leur frère – qui le tuent, et se font tuer à leur tour (par Boehmer lui-même mais aussi par la belle Emilie). La jeune femme va continuer seule sa route, comme un « poor lonesome cowboy », mais au féminin. Affirmant ainsi sa quête de liberté.

nina hossEnsuite, les images continuent leur travail : elles pénètrent nos inconscients et deviennent nos rêves, avant que celles de nos rêves à leur tour s’imposent à nous-mêmes pour devenir sources d’inspiration et le circuit se boucle sans qu’on ait eu tellement besoin de recourir à la froide dénotation.

Post-Scriptum: aujourd’hui, midi, sur France Culture, la philosophe Sandra Laugier, présentant les thèses sur le cinéma de Stanley Cavell, aborde aussi cette idée, que les images du cinéma sont aussi importantes dans la constitution de notre inconscient que les évènements réels que nous avons vécus, et qu’elles se mêlent à nos rêves.

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Handke – villages (suite)

handke… dans mon enthousiasme, j’oublie parfois de parler de l’essentiel. Un article de la revue « l’Avant-Scène », n°1345-1346 consacré à « Par les villages », rappelle les propos de Stanislas Nordey lors de la conférence de presse de présentation de la 67ème édition du Festival : « le théâtre, c’est le texte, d’abord le texte et même seulement le texte »… Enfin. Il fallait sans doute que cela fût dit une fois. Cela n’empêche pas d’autres conceptions, certes, mais celle-ci aussi a le droit d’exister. Pour le bonheur de beaucoup. Handke – Nordey, une rencontre parfaite (et pourtant… on apprend dans ce même numéro qu’ils ne se sont jamais rencontrés en personne, le second laissant cela pour un après, après que cette aventure se soit achevée !). Théâtre-texte, théâtre qui fait vivre les textes et nous convoque à l’étude des textes. Ce que, modestement, j’aimerais pouvoir faire ici.

D’abord noter que, dans ce théâtre particulier qu’est celui de Handke, si bien servi par Nordey, les acteurs portent le texte, mais non comme des personnages dans une comédie, qui se répondent, font du ping-pong, ou bien incarnent, comme chez Brecht, des idées. L’instruction donnée par Handke aux acteurs, au début du texte, est celle-ci, étrange : « « C’est moi qui suis là. » Tous sont dans leur droit. »  C’est moi, cela ne doit pas être compris comme « c’est moi, Peter Handke », non, bien sûr – même si on insiste souvent sur le caractère autobiographique de cette pièce – mais comme c’est « moi » tout le temps, autrement dit, c’est, au travers de chaque personnage, la globalité d’un je, avec sa cohérence et toute sa légitimité. « Tous sont dans leur droit » parce qu’ils sont tous, a-t-on envie de dire, « du bon côté ». La pièce ne donne jamais la parole à la force ennemie, toujours pointée du doigt, mais demeurant sans voix, la contrainte extérieure, économique, financière, représentée par les patrons, les objectifs de rentabilité à court terme, la violence exercée à l’encontre des humiliés, des exploités. Handke ne cite jamais Marx, bien entendu (il craindrait trop, je pense, d’être catalogué comme écrivain « politique »), pourtant il n’est guère d’autre mot que celui « d’aliénation », au sens marxiste, qui semble convenir à ce qui est décrit, cette aliénation dont Marx a dit qu’elle ne frappait pas seulement les exploités, mais, en retour, les exploiteurs eux-mêmes.

Hans : « Quand dans les vallées je regarde nos bâtiments terminés, je le vois bien, quelque chose manque : peut-être comme autrefois une certaine courbure, dans la charpente – non pas un ornement extérieur, une ligne de finesse plutôt, dans les nervures. Je n’ai pas du tout honte de ces constructions neuves, je suis même un peu fier d’y avoir participé, mais tout de même, chaque fois il me manque un petit détail – qui serait le couronnement du tout. Il manque l’arrondi ! Oui, il manque l’art. Depuis toujours nous avons été les esclaves. Par moments, nous avons eu le droit d’être « les ouvriers ». Maintenant on est redevenus les esclaves – tous ici même les architectes ou les scientifiques qui ont analysé le sous-sol, même le ministre qui va bientôt inaugurer le bâtiment. Aucun d’entre nous n’a une activité digne d’un être humain ».

2013-07-08beart-avignon

Les personnages s’adressent donc au public, alternant leurs témoignages, ou leurs incantations, chacun étant une facette d’un vécu finalement partagé. Lequel est, d’une certaine façon, unique, étant le bagage propre de l’humanité, quand bien même cette unité aurait du mal à se réaliser, ce qui soulève la question des trois ouvriers de chantier reprise en chœur avec l’intendante : « Quand les cloches épisodiques retentiront-elles d’éternité et quand y aura-t-il autour de la Terre une seule humanité ? » Témoignages, incantations, et non plaintes. Hans ne se plaint pas, Sophie ne se plaint pas, et la vieille femme non plus ne se plaint pas, il y a une nuance : « On a dit que je n’avais pas de raison de me plaindre, que ma chambre était chauffée et que j’avais assez à manger. A cela, je réponds : je ne me plains pas, je porte plainte. »

On peut parfois penser que la pièce est nostalgique. Après tout, bien des choses ont changé entre l’instant d’avant et maintenant, mais le temps existe-t-il ? Pour parler de passéisme, il faudrait un passé, alors que, comme nous le savons à partir de notre propre expérience, nous n’avons presque pas la possibilité de nous retourner, pris que nous sommes dans des lambeaux d’histoires encore brûlants, qui ne s’éteignent pas, se mêlant et s’entre mêlant dans un présent tout relatif. Hans présente ses trois équipiers à Gregor : tous d’anciens élèves de la même école : « Anton a trimé des années durant outre-mer, dans le Grand Nord, à poser des pipe-lines : or ne vient-il pas d’aller avec toi à l’école communale ? Ici, (il montre) l’oreille gelée – il n’y a pas longtemps l’instituteur avait menacé de l’arracher ? Ici, (il montre) les bouts des doigts écrasés, il y a à peine un instant, c’était la main de celui qui te précédait dans le cortège de Première Communion – il y a à peine un instant encore, les doigts trop courts pour le gros cierge, il y a à peine un instant s’égouttant d’eau bénite ! Et ici, (il montre l’arrière-plan) le tohu-bohu des bétonneuses jour après jour, et pourtant pas plus actuel que les crépitements des feux de Pâques il y a vingt ans […] » La pièce n’est ni passéiste ni nostalgique, encore, parce que le temps se confond avec l’espace, qui est une somme de moments qui ne s’égrènent pas dans un fil (« Le tic-tac de fer blanc des pendules n’a aucun sens » dira plus tard Nova), et qu’il est naïf de croire qu’en supprimant un lieu, on supprime un temps. Là où les chantiers se bâtissent, il reste toujours un coin d’herbe sauvage, même si, comme le crie l’intendante, la nature sauvage est défigurée, même si les humains fatigués, exploités ne voient en elle que motif à domestication : « personne ne retient rien ; rien n’est plus transmis. Au mieux quelqu’un déterre dans les gravats une racine étrange, la rapporte chez lui et la vernit pour en faire un ornement dans son jardin. A bas les sculpteurs de racines, j’ai envie de dire, et finissons-en avec la prolifération de fleurs dans les vieilles brouettes et les niches vides » ( !).

Nature sauvage en allée, on sait aussi que la paix peut à l’occasion s’enfuir, pour le bien de quelques uns, de quelques chefs, de quelques gros bras sans doute qui rêvent de refaire le monde à la mesure de leurs appétits de pouvoir. Handke sera, plus que quiconque, sensible à cet aspect de l’Histoire, lorsque viendra le déchirement des guerres balkaniques et l’émiettement d’un pays en une multitude de « peuples-Etats » (comme il les fustige dans « La nuit morave »), mais ce n’est pas encore le cas quand il écrit cette pièce. De là qu’on puisse dire aussi que « Par les villages » est un texte prophétique et qu’il nous dit aussi en filigrane, que le Vieux Continent, de nouveau, pourrait bien bruire d’étranges et terribles détonations, dans un futur proche. Les frères, les sœurs, les habitants d’un même village prêts à s’entre déchirer, toujours sur le qui vive, prêts à se retourner l’un contre l’autre. « Sois en certain – dit la vieille femme à Gregor l’intellectuel – personne ne t’aime, et là-dedans non plus, tu n’auras pas la paix. Déjà on vient vers toi […] Je vois quelque chose que tu ne vois pas. Déjà ils approchent au pas de course. Jadis un nuage de poussière les aurait enveloppés et la terre aurait tremblé sous les sabots des chevaux, de l’écume blanche serait tombée sur les champs, le souffle des chevaux renforcé par une tôle recourbée devant leurs naseaux et leurs chants de guerre auraient signifié : Enfin cela devient sérieux – enfin ces collines, les ravins, les têtes rocheuses et les clairières recomposent cet ordre du paysage auquel ils sont destinés : le terrain pour la guerre. C’en est fini du jeu du « comme si » : la paix, ça n’a jamais existé. Oui. Leurs mains sont prêtes à défenestrer n’importe qui. Ils ont des masques au lieu de visages, leurs yeux ne sont plus que des pupilles qui s’obscurcissent, impénétrables, élargies de tristesse, comme jadis celles des rois partant pour le royaume des morts, et c’est ton frère qui marche en tête et brandit le drapeau noir. A partir de maintenant, le front c’est ici ».

Gregor fait appel à un souvenir commun pour que la tension s’apaise, l’usage qui était le leur, au temps de leur enfance, de « masques de feuilles » (ces masques viendront sur le devant de la scène lors de l’ultime tableau) : ces masques seuls pouvaient atténuer leurs différences, unifier leurs visages et leurs histoires, c’est en leur nom que Gregor cède à la revendication de Sophie et Hans, concernant la gestion de la maison familiale, mais il ne se fait guère d’illusions, pour lui, ce qui se transmettra de génération en génération, et que recevra en héritage l’Enfant, ce sera encore et toujours une condition d’esclave. Eclat de réalisme, ou de pessimisme ? Pour Sophie, en parlant ainsi, Gregor, « dans le mal, fait le pire » : « voler son avenir à un enfant au nom de la vision d’un monde en délire ».

Qu’est-ce qui nous sauvera ? Sommes-nous condamnés à rire de notre corruption ? L’humanité est-elle à ce point abandonnée, comme le clame Hans, à bout de souffle et de douleur ?

C’est alors que commence le long chant d’espérance de Nova. Où elle donnera ses recommandations : « Négligez les sceptiques loin de l’enfance. N’attendez pas une nouvelle guerre pour être présents d’esprit : on est intelligent en face de la nature. Laissez votre regard survoler la campagne – et finie la bêtise méchante ». Nous sommes sauvés par la Création, par l’Art, qui traversent évidemment les stratifications sociales. Tout un chacun n’est-il pas ému de la beauté des choses humaines… le miracle n’est-il pas dans le je, cette histoire incroyable qui fait qu’à chaque instant nous pouvons nous reconnaître et dire « c’est moi ».

Ce monologue, parfois jugé « trop long », est pourtant ce en quoi Handke se rapproche des grands auteurs de la tradition germanique, comme Hölderlin ou Rilke (d’ailleurs, certains « conseils » délivrés font penser à ceux que donne Rilke dans ses fameuses « Lettres à un jeune poète » comme « ne vous plaignez pas d’être seuls – soyez plus seuls encore »). Le thème de l’enfance est là, pas comme « enfantillage » ni « naïveté », mais au sens de la joie et de l’ouverture au monde : « seul le peuple des créateurs, chacun à sa place, peut devenir enfant et se réjouir comme des enfants ».

« Regardez le jardin d’Eden et ne vous laissez pas convaincre qu’il n’y a pas de beauté – c’est la beauté créée par nous qui est émouvante ».

Cette pièce, Peter Handke l’a écrite quand il habitait Salzbourg, à l’automne 1980 et à l’hiver qui a suivi. Elle a été une première fois mise en scène par Wim Wenders au Festival de Salzbourg en 1982. Elle a été traduite en français par Georges-Arthur Goldschmidt, grand traducteur du poète autrichien, mais aussi grand écrivain lui-même. Stanislas Nordey l’a réactualisée, il en a fait une pièce du XXIème siècle, une pièce d’après tout ce qui a changé notre monde en trente ans. Il a voulu se servir du cadre exceptionnel de cette cour d’honneur du Palais des Papes pour faire entendre plusieurs voix : celles de l’intellectuel (Gregor) mais aussi celles des ouvriers, qui existent encore en ce siècle, « la voix de ceux qui ne parlent jamais ». 

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