(Post-) modernité de Goya

230px-Capricho1(detalle1)_Goya« Le sommeil de la raison engendre des monstres »… gravure emblématique de Goya, en ce moment exposée parmi des centaines d’autres à la Pinacothèque de Paris, vous savez ce grand magasin reconverti en musée privé, place de la Madeleine, entre un sex-shop et une épicerie de luxe. Mais nous ne bouderons pas notre plaisir : faire de Goya une figure de la modernité s’imposait, voire même de la post-modernité, tant les œuvres goyesques donnent le sentiment de sauter les siècles (et celui de la modernité justement, qui fut celui de la croyance en un progrès humain et social, en un sens de l’histoire) pour atterrir de plain pied dans le XXIème, celui où la litanie des massacres a exténué l’espérance. Si des contemporains espagnols de Goya ont adhéré à l’aventure napoléonienne au nom des « libertés » qu’elle était supposée apporter, d’autres dont Goya lui-même en ont surtout vu l’aspect conquérant et dévastateur. « Les désastres de la guerre » est une série qui, par les scènes de violence inouïe qu’elle révèle, vaut bien les reportages actuels. On n’y « gazait » pas encore les victimes, certes, mais on les découpait au sabre, dans une ambiance jouissive, voir « Que peut-on faire de pire ? », la gravure où un homme nu est écartelé et émasculé avec entrain par des hommes en toque de fourrure. Amoncellements de cadavres au bord des chemins, femmes violées. « Elles ne veulent pas » dit le désastre n°9. La fille lutte contre le soudard pendant que la mère, derrière, brandit le poignard.

quoi-peut-on-faire-de-plusEt à côté des « Désastres », les « Caprices » : scènes de la vie quotidiennes, prostitution, misère, mais aussi ridicule du clergé et… désastres de l’éducation. Là, c’est un âne qui enseigne, ici une mère qui souffle à sa fille comment se prostituer. La fille a le visage qui s’emplit d’ombre et de cernes mais elle devra se soumettre au commerce de sa chair. Ailleurs, c’est une mère qui administre une magistrale fessée à sa progéniture pour « que la leçon entre mieux dans la tête », sans doute. C’est aussi la description du macabre ballet des hommes entrant et sortant du bordel, ils arrivent parés de leurs plumes… mais ressortent déplumés ! Sorcières en cavale, scènes de fornication, usage des enfants à des fins douteuses comme dans « Sopla » (« souffle ! ») qui, dans un manuscrit explicatif est commenté par Goya lui-même en ces termes : « Les enfants sont l’objet de mille obscénités de la part des vieux et des gens sans morale ».

220px-Capricho25(detalle1)_Goya300px-¿Si_sabra_más_el_discípulo-300px-Bellos_consejos

300px-Todos_caerán300px-Ya_van_desplumados300px-Sopla

Les quelques peintures exposées, portraits des rois et reines et princes de la cour (de Charles III ou de Charles IV), si techniquement remarquables, sont en revanche désespérantes tellement elles semblent soumises aux impératifs du travail alimentaire. Mais les visiteuses de la bourgeoisie, qui ne peuvent pas regarder les gravures car elles sont trop violentes,  les admirent car disent-elles, on y trouve une ressemblance avec l’actuel… « Point de vue, images du monde » a encore un bel avenir.

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La mémoire des rues

Il existe à Paris une rue Visconti, elle est frêle et bordée d’immeubles bancals, mais de place en place elle est dotée d’ouvertures qui sont comme les branchies d’un long poisson, d’où probablement l’été doivent s’échapper des souffles d’air frais et ombrés. Ces ouvertures sont des galeries d’art, des maisons d’édition, des échoppes d’art africain. On voit aussi des photos de François Morellet :

morelletBoulevard Saint-Germain, existe depuis peu un Musée des lettres et manuscrits. C’est au 222, au fond d’une allée. En ce moment ce musée expose quelques lettres de et autour de Edith Piaf, ce qui est fort opportun puisqu’on commémore le cinquantième anniversaire de sa mort.  Edith Piaf, « cette beauté de l’ombre qui s’exprime à la lumière » disait Jean Cocteau. Et, justement, la prochaine exposition, à partir du 11 octobre, sera consacrée à Jean Cocteau. Pouvoir lire les lettres privées écrites par d’autres et avec leur propre écriture, c’est s’exposer à l’expérience du voyeurisme, à l’infraction d’une intimité, quelque chose que, finalement, malgré nos dénégations, nous semblons tous désirer bel et bien… Et ces lettres finalement sont bien là pour combler ce désir, surtout les lettres d’amour. Et il n’en manque pas, qu’elle écrit et qu’elle reçoit, à et de Marcel Cerdan, aussi bien que de Toto Girardin, oui, le coureur cycliste, le pistard. Par extension, on obtient même une lettre de la femme dudit Girardin qui se plaint que son homme soit tombé entre les mâchoires de la dévoreuse. On présente Edith Piaf comme une môme issue de la rue, qui serait au départ sans éducation, on en est d’autant plus surpris par la qualité de son style. On ne dira jamais assez combien l’écriture fait l’homme ou la femme. Il ou elle s’invente par son style. La lettre où elle s’agace des remontrances de son éditeur de musique est très drôle. C’est d’une manière extrêmement courtoise et pince sans rire qu’elle lui signifie son congé.

lettre-girardinlettre-piafLe musée expose aussi des pages d’histoire via des documents écrits, depuis les ordonnances de nos rois jusqu’aux messages de la Résistance. Au passage incidemment, ce « bulletin » :

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Incidemment bien sûr, car cela, voyons, n’a rien à voir avec des évènements qui pourraient être contemporains…

Les poètes ne sont pas oubliés, Prévert :

prevert-les-feuilles-morteset les surréalistes :

eluardcette édition originale illustrée par Man Ray date de 1935 (Editions Guy Levis Mano). Il s’agit, dit le commentaire « de l’un des premiers livres dans lequel l’illustration photographique intervient comme une création à part entière ». « Les poèmes de Facile, sans ponctuation, en vers libres et organisés en strophes irrégulières, constituent un hymne à la beauté de la femme, à sa  pureté et à l’amour absolu ».

Mais revenons à la rue Visconti. Elle conduit, après la rue Jacques Callet, à la rue Guénégaud, où se trouve la galerie d’art africain de mon parfait homonyme (c’est au 21). Occasion de lui rendre une petite visite, et de placoter (verbe québécois) entre deux portes sur les heurs et malheurs des collectionneurs, comme Raoul Lehuard, qui lui a servi de maître,  ainsi que sur les hauts et les bas de la réception de l’art africain dans le monde occidental. Et de recevoir en échange de ma visite un joli catalogue sur quelques calebasses d’Afrique de l’est, ce dont je le remercie.

timthumbLa rue Visconti est courte, étroite et bordée de hauts murs. A Grenoble, la rue Génissieu est aussi bordée de hautes façades, assez déplaisante, sans charme – du reste Grenoble est une ville assez moche une fois qu’on s’est écarté du Jardin de Ville et des quais de l’Isère – et Minie, que j’emmène à la danse me dit : « je n’aime pas trop cet endroit, ça fait un peu peur », mais c’est parce que deux semaines auparavant, nous y avions vu un pigeon en train de mourir. « Viens, me dit-elle, passons sur le trottoir – le trottoir où se trouvait l’oiseau presque mort – tu t’en souviendras comme ça ». Les enfants, déjà, cultivent la mémoire des morts.

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Dans l’indifférence générale

Le drame de Lampedusa s’inscrit dans l’indifférence générale. Il n’y aurait plus de place aujourd’hui pour tant soit peu d’humanité. J’entendais hier sur une radio nationale N. Dupont-Aignan railler avec hauteur une interlocutrice philosophe qui avait le malheur de s’émouvoir. Il lui renvoyait à la figure l’émotion facile. Quand on est un responsable, n’est-ce pas, il faut raison garder et tenir sa tête au froid (attention à ne pas s’enrhumer…). Or, ces gens qui traversent les mers au péril de leur vie, ce sont nos frères en humanité. Ils quittent leurs terres non par plaisir mais parce qu’ils ne peuvent plus y vivre. Parce que la guerre y fait rage, de la manière souvent la plus brutale, la plus sanguinaire. La guerre sans pitié. Comme en Syrie, ou en Somalie, comme il n’y a pas si longtemps encore et peut-être encore aujourd’hui au Congo. Comme en Irak ou en Afghanistan. L’Europe ne peut pas accueillir tout le monde ? Non, certes, mais elle doit dépenser des moyens pour accueillir, écouter, filtrer et ouvrir, comme le suggère Jacques Barrot, le commissaire européen, des bureaux de demande d’asile dans les pays limitrophes des zones bouleversées. La planète brûle, sous les guerres, sous les désastres, sous les intempéries ravageuses causées par le réchauffement climatique et il est temps d’œuvrer au développement d’une conscience planétaire au lieu de toujours donner la part belle aux égoïsmes, nationaux ou individuels et aux discours de repli. Nous en sommes arrivés à une situation où on n’accueillerait plus de réfugiés, où on chasserait les Roms non « par nécessité » mais parce qu’il ne faudrait pas fâcher les tendances facho-populistes qui irriguent notre tissus social, amplement attisées par les parties d’extrême-droite et les journaux (surtout hebdomadaires) avides de coller à ce qui leur semble être « l’air du temps ». Le maire de Rome vient de faire un geste admirable : faisant fi des obstacles qui, sûrement, se font aussi dans son pays, il a proposé aux survivants du naufrage de Lampedusa de s’installer dans la capitale. J’attends évidemment que le maire de Paris prenne une mesure semblable pour d’autres réfugiés et que le président de la République fasse preuve de courage en déclarant l’intention de la France de ne pas laisser les demandeurs d’asile syriens dans l’attente d’un accueil. Les fachos-populistes vont ronchonner, la tempête va se lever. Oui. Et alors ? De toutes façons, pour les motifs les plus futiles, la tempête se lève, alors pour une fois… que cela soit pour quelque chose de fondamental. Et nous serons définitivement édifiés, cette fois.

bilal-couverture.1216885756.thumbnailun rappel: un très beau livre sur le sujet

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Arbre de Diane

???????????????????????????????Emprunté à la Bibliothèque Municipale de Grenoble. Sinon introuvable dans le commerce. Les poèmes d’Alejandra Pizarnik sont peu connus en France. A ma connaissance, même pas un volume dans la collection « Poésie » de ce cher André Velter… Il faudrait qu’il se réveille (à moins que les éditeurs etc.). Ces poèmes furent écrits entre 1956 et 1972, cette dernière année étant celle de sa mort en septembre, par suicide. Ils furent traduits en Français, assez tardivement, dans ce volume qui est paru en 1986 et qui comprend « L’arbre de Diane », « Les travaux et les nuits », « Extraction de la pierre de folie », « L’enfer musical » et « Textes de l’ombre et derniers poèmes », ce dernier recueil contenant le tout dernier poème, écrit à la craie sur l’ardoise de la chambre de travail de la poétesse argentine. Car argentine elle était. Née le 29 avril 1936 à Buenos Aires, dans une famille d’immigrants juifs de Galicie, émigrée en 1934 (cf. notice biographique). Au cours de sa courte vie, elle eut l’occasion de côtoyer de grands noms de la littérature contemporaine, tant sud-américaine que française (Julio Cortazar, Octavio Paz, André Pieyre de Mandiargues, Yves Bonnefoy, Henri Michaux et bien d’autres). On peut présumer que c’est elle qui a servi partiellement de modèle au personnage d’Unica dans le roman de Lorette Nobécourt « Grâce leur soit rendue », paru en 2011. Du moins en ce qui concerne ce que d’aucuns appelleraient ses troubles existentiels et d’autres, un trop-plein de vie, ou de manière plus neutre, sa mélancolie. Meurt-on d’un trop-plein de vie ? Ce mystère reste à élucider. Il semble vrai que certains êtres se brûlent définitivement à avoir voulu outrepasser les limites de leur existence. Alejandra Pizarnik serait de ceux-là. alejandrapizarnik2Sa traductrice en français, elle-même écrivaine et poétesse, Silvia Baron Supervielle (originaire d’Uruguay mais qui n’aurait pas de rapport familial direct avec le poète Jules Supervielle) a une comparaison qui peut paraître saugrenue mais que je trouve sublime. Elle dit que lorsqu’elle était très jeune, elle avait rencontré au bord d’un circuit le célèbre pilote automobile anglais Stirling Moss (jamais champion du monde, toujours battu par Fangio), qui lui dit ceci : « il existe un point crucial que l’on ne peut pas dépasser sans risquer sa vie et pourtant la course ne devient vraiment vivante que lorsqu’on le franchit. » Elle dit donc qu’A. Pizarnik « a désespérément désiré franchir ce point crucial qui en l’occurrence se trouvait déjà hors de la vitesse et de la route. Et finalement elle a payé de sa personne afin que l’obscurité où elle se débattait se transfigure en un noir diamant resplendissant ».

La poésie d’Alejandra Pizarnik est écrite avec des mots simples, se présente parfois comme deux ou trois lignes disposées sur la page, ou bien comme de petits poèmes en prose. Il y est question à la fois d’amour, de mort, de solitude et de silence (« Silences : la mort toujours proche / J’écoute son dire. / Je n’entends que moi. »). Mais aussi de langage. Et qu’est-ce en effet que la poésie si ce n’est une lutte incessante contre la solitude, la mort et les contraintes que voudrait exercer sur nous la langue ? Je ne sais plus quel linguiste inspiré, romancier à ses heures, écrivait, fier de sa trouvaille : « le mot, c’est la mort sans avoir l’r ». Ce n’est pas autre chose que veut dire Pizarnik dans un poème comme :

non
les paroles
ne font pas l’amour
elles font l’absence
si je dis eau boirai-je ?
si je dis pain, mangerai-je ?
en cette nuit en ce monde

Il y est question aussi de « double ». Dédoublement de la personnalité (probablement un trait de la souffrance des êtres atteints de cette « maladie » étrange qui a pour nom « mélancolie »). Comme ici :

Le poème que je ne dis,
celui-là que je ne mérite.
Peur d’être deux
sur la route du miroir :
quelqu’un qui dort en moi
me mange et me boit.

Comme si, bien sûr, chez les êtres normaux, l’âme et son double se superposaient tant bien que mal, de sorte que nous n’y verrions que du feu (pour notre tranquillité), alors que chez d’autres êtres, il y aurait séparation des images, d’où le trouble, le fait de ne plus savoir… cela me rappelle Socrate dans le dialogue du Cratyle, lorsqu’il dit à Cratyle, qui croit naïvement que les noms sont toujours correctement donnés aux choses et qu’ils leur ressemblent parfaitement : « il n’est absolument pas besoin de reproduire totalement ce qu’on représente, si l’on veut que ce soit une image […] Si un dieu venait à représenter non seulement ta couleur et ta figure, comme les portraitistes, mais aussi le mouvement, l’âme, la réflexion tels qu’ils sont en toi – en un mot, s’il présentait à côté de toi d’autres qualités similaires à toutes celles que tu as, aurait-on dans ce cas Cratyle et une image de Cratyle, ou deux Cratyle ? – CRATYLE : Deux Cratyle, à mon avis, Socrate. ». Ainsi dans le cerveau de la poétesse, deux Alejandra peut-être, l’une ne prenant jamais le contrôle de l’autre.

(et, dans « Grâce leur soit rendue », cette description : « Lorsqu’il avait lu son dernier carnet, il avait été effrayé par la souffrance qui s’en dégageait et qu’il n’avait pas mesurée, ce dédoublement où elle avait vécu, se sentant vivre d’un côté du monde, et mourir de l’autre. Elle était descendue dans cette zone aphotique de sa vie, dans une solitude si complète et si profonde qu’aucune lumière ne pouvait plus y pénétrer. » (p. 148))

Octavio Paz définit ainsi  « l’Arbre de Diane » :

(Chim.) : cristallisation verbale par amalgame d’insomnie passionnelle et de lucidité méridienne dans une solution de réalité soumise aux plus hautes températures. Le produit ne contient pas une seule particule de mensonge.

C’est une autre particularité de l’engagement poétique: on ne saurait mentir. Cela encore me rappelle les textes Grecs et Platon. Il y a une partie de dialogue étonnante dans l’Euthydème… Platon veut y dire… qu’on ne ment jamais, au prétexte qu’on ne saurait parler de ce qui n’est pas (dialogue semblable également dans le Cratyle) :

–   Eh quoi, Ctésippe, à ton avis est-il possible de mentir ?
–   Oui, par Zeus, sinon, c’est que je suis fou !
–   En disant la chose sur laquelle porte ce qu’on dit, ou bien sans la dire ?
–   En la disant.
–   Donc, si on la dit, parle-t-on d’une autre réalité que celle qu’on dit ?
–   Comment pourrait-il en être autrement ?
– Par ailleurs, cette réalité dont on parle est bien une seule et unique chose ?
–   Oui, parfaitement.
–   Donc quand quelqu’un dit cette chose, il dit une chose qui est.
–   Oui
–   Mais alors, si on dit vraiment une chose qui est, on dit la vérité…

Ce raisonnement est faux bien sûr lorsqu’il s’agit du discours ordinaire car notre monde ne se limite pas à ce qui est et aux mots qui désignent ce qui est, il est d’autres mondes possibles et notre esprit est prompt à les inventer. La logique du discours est là pour débusquer les fraudes et les mensonges : tu m’as dit que tu étais à Paris hier matin, mais c’est faux puisque quelqu’un t’a vu à Marseille à la même heure… et que tu ne peux pas être en même temps à Paris et à Marseille. En s’affranchissant de cette logique, la poésie montre qu’elle n’a que faire de « mondes possibles » et qu’elle ne veut en traiter qu’un : l’actuel, celui où alors, quoique l’on dise, on trouvera toujours que c’est à propos d’une « chose qui est », comme le dit Platon. Maintenant… quelle est la nature de son être ? Là, mystère… On sent bien avec Alejandra Pizarnik que la langue – ou le langage, si on veut être moins « technique » – y est pour quelque chose, qu’elle serait en quelque sorte la réalité ultime, comme si, au fond, le langage ne parlait jamais que de lui-même.

alejandrapizarnikQuant au suicide, il nous troublera toujours. Peu d’ouvrages existent où sa signification philosophique serait abordée de front. Jean Améry, l’auteur de « Au-delà du crime et du châtiment » (livre sur lequel je reviendrai un jour) semble avoir écrit des choses fondamentales sur le sujet… mais hélas le livre est épuisé, introuvable et son éditeur, « Actes Sud » ne semble pas prêt à le remettre en circulation. Comme si l’on craignait quelque effet de contagion.

Je termine avec cette citation de L. N. dans « Grâce leur soit rendue », p. 172 :

Les enfants perdus ne reviennent jamais, mais nous vivons avec eux, ailleurs… ce n’est pas nous qui faisons exister les morts, mais les morts qui nous font vivre.

pizarnik-104(dernier poème, septembre 1972)

stirling_moss__1955__by_f1_history-d5s3b2w(Stirling Moss en 1955)

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Désalpe

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Que faisons-nous de nos vies?

sorj-chalandon-le-quatrième-mur-206x300Pour l’instant, de toute cette « rentrée littéraire », je n’ai lu qu’un seul roman :  « Le quatrième mur », de Sorj Chalandon. Et si c’était l’un des seuls qu’il faille lire ? je veux dire simplement : l’un des meilleurs (car il n’y a bien sûr pas d’obligation en la matière… pas de livre qu’il « faudrait » lire). Qu’est ce que « le quatrième mur » ? c’est ce mur fictif, mais bien réel, qui sépare toujours  les acteurs d’une pièce de leurs spectateurs, un mur de verre qu’en dépit de tous les efforts faits (notamment des trucs de mise en scène comme de faire monter les spectateurs sur scène ou, au contraire, de faire circuler les acteurs dans le public) on ne brise jamais. Alors à quoi bon ? A quoi sert le théâtre si on ne parvient pas à faire que ce qui se joue sur scène puisse entrer de plain pied dans le réel ? … si ça n’a pas d’impact, si ça ne change rien aux situations réelles ? comme cela semble être le cas. C’est sans doute ce que s’est dit le personnage central, Georges, du roman de Sorj Chalandon. Avant Georges, il y avait eu Samuel. Le premier. Le premier à avoir pensé que le théâtre pouvait changer les choses. Samuel est un homme de théâtre grec, qui a connu la période des colonels, a participé à de courageuses manifestations contre ce régime : on se souvient notamment de l’occupation de l’Ecole Polytechnique par les étudiants avant que la police ne les déloge. Samuel y était. Ensuite il s’était réfugié à Paris. Nous étions dans les années post-soixante-huit, Georges était gauchiste, il faisait le coup de poing contre les groupes d’Assas (Ordre Nouveau, les fachos de tous poils, entre autres des Longuet et des Madelin…). La faiblesse du livre est de s’étendre un peu trop sur ce passé. Chalandon a beau insister sur le caractère dérisoire de ces guéguerres (après tout, les CRS n’étaient pas des SS… loin s’en faut), il n’empêche qu’il leur accorde un bon quart du livre, ce qui est beaucoup… mais peut-être est-ce exprès, après tout, pour nous faire sentir le contraste qui existe entre une fausse et une vraie guerre… La vraie guerre, on ne va pas tarder à la connaître, même s’il faut attendre la page 107. Cette vraie guerre, c’est celle du Liban, bien entendu. Les Palestiniens se sont installés dans Beyrouth. Le pouvoir libanais vacille. La société libanaise éclate. Phalangistes, chiites, sunnites, palestiniens, druzes s’affrontent, tous à partir de leurs bastions. Samuel a voulu tenter une entreprise de paix : le théâtre pourrait servir à cela. Faire en sorte qu’au moins lors d’une trêve de la durée d’une représentation, les armes se taisent, des membres de toutes les communautés se réunissent dans la magie du spectacle. Et quel spectacle : il s’agirait de leur jouer l’Antigone d’Anouilh. Antigone serait Palestinienne, Créon serait maronite, ses gardes chiites, Hémon, l’amoureux d’Antigone, un Druze etc.  Il y aurait aussi une Arménienne et une Chaldéenne. Quelle plus belle pièce qu’Antigone en la circonstance, qui dit la révolte pure d’une sœur face à la violence des hommes, elle qui refuse que le pouvoir (son père, Créon), pour des raisons d’état, n’accorde pas à son frère mort une sépulture honorable. Si Georges est obligé d’entreprendre le voyage du Liban pour tenter de réaliser ce projet, c’est que Samuel se meurt dans une clinique parisienne, et qu’il lui a fait le serment d’accomplir cette mise en scène.  Au moment où Georges arrive à Beyrouth, il met le pied dans la fournaise. Son chauffeur de taxi druze est de bonne composition : il l’emmènera où il voudra, affrontera les snipers d’un bord ou de l’autre quand il le faudra. Comme les pièces d’un puzzle, laborieusement, la mise en scène prendra forme et les rôles seront distribués. On trouvera un vieux cinéma, installé à cheval sur la ligne de front, où le jour dit, le 1er  octobre 1983, pourra avoir lieu la seule et unique représentation. Evidemment, tout ne s’est pas fait sans mal, il aura un peu fallu trahir Anouilh, mettre un peu d’huile dans les rouages, avoir accepté que l’un dise que le vrai héros était Créon, qu’Antigone, bien fait pour elle, payait de sa vie sa désobéissance etc. mais l’un dans l’autre, cela allait se faire. Georges pouvait retourner un temps chez lui, retrouver Aurore, la femme connue lors de ses interventions féministes dans les amphis de Jussieu, et retrouver la petite Louise, l’enfant qu’ils ont eue ensemble. Puis revenir pour la représentation. Hélas, comme tout un chacun le sait, le 1er  octobre 1983 vient après l’intensification de la guerre liée à l’entrée brutale d’Israël au Liban, couronnée par les massacres de Sabra et Chatila, en septembre. Ce qui vient après, dans ce roman, est tout horreur et enfer. Les bombardements d’abord, qui touchent les hôpitaux, où Georges a voulu aider notre Antigone, infirmière, et d’où il ressort les yeux brûlés. Le fracas des bombes résonne dans ces pages comme rarement on a pu l’entendre à la lecture d’un texte. Ensuite, le massacre. Inutile de résumer. Aller lire le livre aux pages 259 à 270 pour savoir. Et puis toutes les horreurs de la guerre, exécutions sommaires, écrasements par les tanks, enfants embrochés, bébés jetés aux chiens, on en passe et des plus horribles. Antigone n’aura jamais lieu. Georges rentrera au pays, traumatisé à jamais. En réalité, Georges est devenu fou. Je ne vous raconte pas la fin…

Ce livre intense pose évidemment de multiples questions. Je sais bien (cf. la discussion avec P. Engel suite à mon billet sur la connaissance littéraire) qu’un roman sera à jamais impuissant à nous rendre réellement « l’effet que ça fait », par exemple ici l’effet que ça fait d’être mêlé à une guerre atroce, de recevoir des bombes sur la tête, d’être témoins de massacres, de perdre des gens que l’on a aimés, je sais bien aussi que, comme le disait crûment L.N. en mai de cette année, « finalement, les autres, on s’en fout », sous-entendu : les malheurs qui arrivent aux autres ne sont jamais les nôtres. Et pourtant… Il faudrait ici expliquer la manière dont on reçoit ce genre de roman. Le quatrième mur n’est pas seulement au théâtre. Il est de façon plus générale dans la littérature. Je lis ces choses affreuses pendant que je suis confortablement installé dans un fauteuil de TGV, ou à la terrasse d’un bistrot parisien devant un  café ou une bière. Faut-il croire que les œuvres se consument, chacune dans sa bulle, du fait d’être lues ou regardées, et qu’il n’est pas d’autre destinée pour elles ? Alors, elles seraient vaines, bien sûr, comme est vaine l’entreprise de vouloir monter Antigone sur le théâtre de la guerre réelle. En somme, l’œuvre est aussi étrangère à la réalité qu’elle décrit (une guerre jouée n’est jamais une guerre réelle) que le lecteur demeure à jamais étranger à l’œuvre, et donc à cette réalité. Mais pourquoi lit-on ? Pourquoi va-t-on au théâtre ? Au cinéma ? (dans le même genre, on se souvient du film mémorable de Denis Villeneuve d’après la pièce de Wajdi Mouawad, « Incendies »). Le monde est-il un conglomérat de bulles, qui ne communiqueraient pas entre elles, ou alors seulement par le biais des images ou des rêves ? Qu’apprenons-nous en lisant « le quatrième mur » qui ne soit pas déjà su, au moins par toute personne ayant suivi à peu près l’actualité du Proche-Orient depuis une quarantaine d’années ? Nous ne percevons peut-être que fugitivement des semblants de réponses à ces questions : quand nous le faisons, nous sentons qu’il y a un moment où nous sommes confrontés à nous-mêmes : qu’est-ce que j’aurais fait, moi, à la place de tel ou tel ? Je rejoins ici un peu la position de P. Engel concernant le roman : le personnage de fiction est un exemple, une sorte de prototype dont la présence suffit à elle seule, même couchée dans les pages du livre, à indiquer une direction. L’aurions-nous suivie ou en aurions-nous suivi une autre ? Nous sommes en quelque sorte, un frêle instant, hissés à la hauteur de l’évènement.

En intitulant « La connaissance inutile » l’un des livres qui composent sa trilogie sur Auschwitz, Charlotte Delbo a voulu mettre l’emphase sur le fait que, quoiqu’on dise ou écrive, la connaissance apportée par l’expérience des camps (on pourrait ajouter celles des guerres et des massacres) était inutile, au sens où elle n’allait servir à personne, et c’est en partie pour cela sans doute qu’elle a retardé la publication de son récit pendant vingt ans. A quoi bon ? et pourtant, elle publie le livre, après coup. Et elle l’assortit de cette exhortation :

Je vous en supplie
Faites quelque chose
Apprenez un pas
de danse
quelque chose qui vous justifie
qui vous donne le droit
d’être habillés de votre peau et de votre parole
apprenez à marcher et à rire
parce que ce serait trop bête
à la fin
que tant soient morts
et que vous viviez
sans rien faire de votre vie

Comme si, en fin de compte, tout cela n’était qu’un intense appel à la vie, comme si les meilleurs romans étaient ceux qui ne faisaient rien d’autre que susciter en nous une exigence de vie plus grande, plus ouverte, plus abondante, même (et peut-être surtout) quand ils portent sur le plus tragique de l’Histoire. En somme, la finalité de l’œuvre serait éthique. Nous apprendrions par elles à être plus exigeants au sujet de la qualité de nos vies…  Et à quoi riment en effet les mensonges et les compromissions, toutes les petitesses, comparés à tant de souffrance et à tant de morts.

liban-guerre(image de la guerre au Liban)

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Supplément au voyage d’Italie

Souvent j’ai entendu parler du marché de la porta Palazzo, à Turin, présenté comme le plus grand d’Europe à ciel ouvert. Des gens de Grenoble, me disait-on, affrétaient des cars pour aller y faire leurs emplettes. En ce samedi de septembre, on aurait pu se sentir ailleurs même qu’en Italie. Les couleurs, les cris et les rires se mélangeaient sous un ciel qui s’alourdissait. Des légumes et des fruits comme rarement on en vit…

auberginesfigues de barabariemarchépastèques

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Un blogueur nous a quittés

Pendant que j’étais à Milan, un message m’est parvenu, commentaire laissé sur mon dernier billet de blog : on m’annonçait la disparition d’un blogueur et non des moindres, un qui tenait chronique depuis longtemps sous le titre de MO(T)SAIQUES-2 pour donner des revues de films très documentées, des articles sur la toponymie et des billets engagés où il dénonçait l’intolérance, le racisme et la haine, un érudit inconnu comme il en est tant (heureusement) et que l’on n’a de chance de rencontrer que par le hasard des échanges sur le web. JEA, puisque c’est de lui qu’il s’agit, me tendait amicalement la main de temps en temps par l’effet d’un discret commentaire sur ce blog, agissant tel un clin d’œil, pour approuver, ou pour me signaler telle ou telle source où je pouvais approfondir mon savoir (comme sur Camille Claudel récemment). Qui était-il , quel était son visage, quel âge avait-il, de quoi avait-il occupé son temps de vivre jusque là, je ne le saurai jamais. Je sais juste qu’il devait être belge, d’après ses références, et vivre peut-être du côté de Namur. Son blog est une encyclopédie. A lui seul il dément les avis parfois très négatifs proférés à l’encontre de l’activité du blogging, dénoncés avec amertume par ce pourtant autre excellent blogueur qu’est Pascal Engel. Non, le blog n’est pas un déversoir de pensées à peine formulées sans soucis de vérité, un mode d’expression qui n’engagerait pas, en tout cas pas à la recherche du vrai. Le blog n’est pas juste une manière d’échanger dans un esprit fun, avec des commentaires convenus ou bien au contraire haineux quand ils sont anonymes. JEA avait souscrit à un Mouvement contre le Discours de H@ine. Son blog faisait (fait encore ?) partie de cette constellation de sites internet dont un court échantillon figure dans ma blogroll ci-contre qui n’ont d’autre finalité que d’exprimer d’une manière en général des plus modestes et toujours honnête une pensée ou une émotion qu’ils croient utiles à communiquer, afin que se perpétuent les vertus liées à l’écriture et à l’échange.

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Plus de souvenirs que si j’avais Milan

Milan Corso MagentaEscapade milanese… ne pas confondre avec escalopes, ces dernières étant enrobées d’œuf et de panure, trempées dans l’huile chaude.  Milan, c’est la porte à côté. Le 11 septembre 1811, il y a presque deux cent deux ans jour pour jour, Stendhal écrivait : « Aujourd’hui j’ai vu sans plaisir l’Ambrosienne, la Cène de Léonard, Saint-Celse etc. Je n’ai trouvé de bon pour moi qu’une cariatide (celle qui se trouve à droite en entrant à Saint-Celse). Je reverrai la Cène et écrirai mon article dans le réfectoire même ». Sans plaisir ? Probablement parce qu’il est amoureux et que sa dame, une certaine Mme de Pietragua ne répond pas à ses avances (ou pas assez) …  Quant à La Cène, il ne la voyait probablement  pas comme elle est restaurée aujourd’hui, au Cenaclo Vinciano, qui touche à l’élégant édifice de Santa Maria delle Grazie.

800px-Última_Cena_-_Da_Vinci_5Milan - Santa Maria delle GrazieLes durées de visite sont chronométrées, un quart d’heure c’est tout. Avant cela, une guide vous fait une présentation générale, elle théâtralise la chose, en somme, puis elle vous fait entrer, et c’est comme si elle vous dévoilait d’un coup l’une des plus grandes merveilles du monde. La peinture du Vinci, qui n’est pas une fresque (a fresco) mais au contraire une œuvre a secco, – d’où sa fragilité – puisque le maître disposait de peu de temps pour exécuter ce que lui demandait Ludovic Sforza, duc de Milan, est sur le mur à droite en entrant, elle baigne dans une douce pénombre bleutée. Les personnages sont répartis par groupes de trois autour du Christ dont la tempe droite reçoit le point de rencontre des lignes de fuite. Seul Judas est mal éclairé. Leonard s’est beaucoup concentré sur le langage des mains. Tel les pose à plat sur la table en signe de franchise, tel autre les fait virevolter comme des points d’interrogation qui s’élèveraient dans l’air soudainement raréfié, ils sont stupéfaits de ce qu’on leur annonce, que l’un d’eux a trahi. Lorsqu’on recule, se déplaçant vers la fresque assez médiocre qui décore le mur d’en face (d’un peintre lombard de la fin du XVème), on voit l’espace se creuser, les lignes fuir vers le lointain. Le destin de l’Occident part se fixer quelque part, dans un ciel immuable.

300px-Raffaello_-_Spozalizio_-_Web_Gallery_of_ArtA Brera, Raffaello Sanzio nous donnera une toute autre illusion d’espace, là où un grand prêtre consacre le mariage de Marie et de Joseph devant un temple circulaire qui ne ferme pas l’accès à l’horizon, au contraire, puisqu’une porte est ouverte et communique avec l’au-delà de l’édifice : un ciel pur et serein. Les prétendants déçus sont au premier plan. L’un d’eux, de rage, rompt le bâton qui devait servir à son élection par Marie, son bâton à lui, contrairement à celui de Joseph, n’a pas fleuri… (le malheureux…)

Pour Le Caravage, il n’est d’espace que celui créé par les rapports entre personnages. La tête du Christ encore au milieu, puis au premier plan les deux pèlerins d’Emmaüs, qui l’ont reconnu et qui n’en reviennent pas, puis formant l’angle supérieur droit du triangle, le couple d’aubergistes, étonnants de vérisme. Le reste est plongé dans l’obscurité, sauf deux miches de pain et un broc d’eau.

Milan capitale du design. Rossana Orlandi ouvre ses grilles au visiteur au numéro 16 de la via Matteo Bandello pour une visite quasi privée dans les pièces d’un vaste local qui ressemble à une fabrique. Dans la cour, fauteuils en rondins, bancs en tiges de bambou inégales, sièges de jardin faits de plaques métalliques utilisées par le génie militaire, casiers d’usine en fer transformés en armoires. Lampes faites de vieux livres, bureaux d’architecte flottant suspendus à des crochets aériens, assiettes cassées puis recomposées…

Milan -  Rossana OrlandiMilan -  lampe

FORMA, superbe centre d’expositions photographiques : Martin Parr, Sebastiao Salgado… dans un quartier encore populaire, case di ringhiera c’est-à-dire maisons à balustrades, où l’on sent toutefois un début de gentryfication… C’est à deux pas des canaux : I Navigli, où des petits ponts, moins beaux que ceux du canal Saint-Martin (quand même !) servent toutefois à des rencontres et à de jolies photographies.

Milan -  pont 1

Le soir même, on est à Turin. Ses rues tracées au cordeau entre des palais néo-classiques, des places agrémentées de fontaines et des galeries monumentales, cafés du XIXème siècle immortalisés par les grands politiques (Cavour, Mazzini, plus tard Gramsci) les poètes, romanciers et philosophes (Nietszche, Pavese…). L’extraordinaire Mole Antonelliana abrite le Musée du Cinéma… Autant dire palais de l’illusion. On nage en plein rêve pendant des heures, entre alcôves consacrées aux stars,  aux techniques de montage et à toutes les facettes de la fabrication d’un film. L’exposition temporaire actuelle Turin - Scorseseest consacrée à Martin Scorsese, occasion de réviser nos connaissances et de comprendre l’unité d’une œuvre de cinéaste, qui part du thème de la famille, se nourrit de culture catholique et peint des pages d’histoire (Les gangs de New-York, Hugo Cabret ou l’Aviateur). On constate ainsi combien le cinéma, produit industriel, fait pour nous conter des histoires, revêt, quand il est exposé, diffracté en somptueuses photographies bistres, noires ou colorées, une dimension de Grand Art d’une infinie complexité. Ce genre de musée, dont il existe trop peu d’exemple, restitue ainsi au cinéma toute sa grandeur artistique. Godart ou Scorsese, Vischonti ou Truffaut prennent place aux côtés de ceux qui ont fait les fresques de la Sixtine comme les perspectives de la Cène.

Turin - musée du cinemaTurin - arbre de PenoneLe GAM enfin classe quelques chefs d’œuvre de l’art contemporain selon les thèmes de la nature,  de l’éthique, de l’infini et de la vitesse. A la nature ne saurait échapper l’œuvre de Giuseppe Penone, dont on a décidément beaucoup parlé cet été (et auquel Jean-Christophe Bailly consacre une belle analyse dans le dernier numéro du journal « L’impossible »), et dont un tronc couché marque l’entrée du musée sur la rue, de nouveau un de ces fameux arbres qui, cette fois, au lieu de montrer un chemin vertical, marque un moment d’équilibre tendu, l’arbre fétu de paille projeté dans l’espace. A l’intérieur du musée, d’extraordinaires amas de peinture signés Anselm Kiefer (où le paysage de montagne est troué par des explosions de minium), un tableau amusant d’Otto Dix, des pièges tendus par Pistoletto (encore des illusions et des jeux de miroir), une drôle d’installation signée Giuseppe Marianello faite d’un long bout de bois bleu de Klein tenu en équilibre par un oiseau d’un côté et un minuscule personnage de l’autre, d’où pend un fil qui alimente trois petits pots de peinture, un bleu, un orange, un vert. Et en ce moment l’exposition temporaire de Nicola de Maria qui est une féérie de couleurs. On pourra juste méditer longtemps sur les barrières entre l’infini et la vitesse par exemple. Le mouvement circulaire d’un vortex de chaises en mouvement n’est-il pas aussi symbole de l’infini ? Quant aux tables de Pastore, reproduites par Niepolo, machines fictives pour résoudre les problèmes de logique posés par Aristote… est-ce de la vitesse ? Ne faudrait-il pas créer une autre catégorie ? Le nombre et la logique aussi sont dans l’espace.

Turin - Anselm Kieffer, Einschusse, 2010Turin - Nicola de Maria

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« Je hais l’indifférence »

Pourquoi je hais l’indifférence.inddEn 1917, Antonio Gramsci écrit un texte qui commence par ces mots : « Je hais les indifférents ».  Et il développe par ces autres mots : « Ce qui advient, n’advient pas tant parce que quelques-uns veulent que cela advienne, que parce que la masse des hommes abdique sa volonté, laisse faire, laisse s’amasser les nœuds que seule une épée pourra ensuite trancher, laisse promulguer les lois que seule une révolte pourra ensuite abroger, laisse arriver au pouvoir les hommes que seule une mutinerie pourra ensuite renverser […] Il semble que la fatalité emporte les choses et les hommes, il semble que l’histoire ne soit qu’un énorme phénomène naturel, une éruption, un tremblement de terre, duquel tous sont victimes, ceux qui l’ont voulu et ceux qui ne l’ont pas voulu, ceux qui savaient et ceux qui ne savaient pas, ceux qui avaient eu une part active et ceux qui étaient indifférents. Et ces derniers se fâchent, voudraient échapper aux conséquences, ils voudraient qu’il soit clair que non, ils ne voulaient pas cela, que non, ils ne sont pas responsables. Certains se mettent à pleurnicher de manière pathétique, d’autres blasphèment de manière obscène, mais rares sont ceux qui se demandent : et si moi aussi j’avais fait mon devoir, si j’avais tenté de faire valoir ma volonté, mon avis, est-ce que ce qui s’est passé se serait passé ? »

Il est difficile d’endosser totalement ce texte aujourd’hui compte-tenu des désillusions multiples que plusieurs générations ont pu connaître depuis qu’il a été écrit. Que faire ? Le militant de base d’un parti dit « de gouvernement » se sent probablement noyé, dépassé, tant les impératifs qu’on lui renvoie sans cesse contre ses aspirations légitimes semblent commandés par une « raison supérieure ». Il n’est plus guère là que pour manifester sa « foi », et parfois sa mauvaise humeur. Le militant de base d’un parti avant tout contestataire sait que son action n’est tout au plus qu’une piqûre de guêpe administrée aux gouvernants. Il ne se fait pas d’illusion, ou alors s’il s’en fait… cela peut être grave et il s’expose lui-même à d’amères désillusions. Nous sommes renvoyés sans cesse à ce que nous sommes : des spectateurs. Tantôt nous applaudissons, tantôt nous pleurons, voire… nous pleurnichons comme le dit Gramsci. D’où vient que des évènements, comme le résultat d’une élection par exemple, nous mettent dans des états de fièvre ? Si ce résultat nous apparaît favorable, nous devons bien savoir que, même si nous pensons avoir fait le meilleur choix rationnel, la suite ne sera jamais à la hauteur de nos rêves et fantasmes. Evidemment, s’il nous est défavorable, nous pouvons craindre et sentir de la tristesse, comme au cinéma face à la disparition du héros, voire pire : comme au match, devant la défaite de « notre équipe ». Notre « vie citoyenne » est-elle à ce point déconnectée de l’action publique qu’elle ne s’incarne plus que dans des émotions, des hauts et des bas ressentis au gré des annonces qui nous réjouissent ou nous attristent ?

Aujourd’hui, dans le monde, nous sommes témoins, par le truchement des images, des pires atrocités. Nous avons vu des vidéos de ces enfants syriens asphyxiés, dont le corps encore tremblait ou bien qui étaient brandis comme des poupées de chiffon face aux caméras. Nous avons vu des hommes et des femmes écumant de bave en train de mourir. Nous savons que l’usage des armes chimiques est interdit par les conventions internationales. Nous voyons bien qu’il y a une différence entre des guerriers exécutés par d’autres guerriers (comme le montre une image qui circule aujourd’hui dans la presse américaine) et l’extermination gratuite de civils par les gaz, pour rien, ou juste pour réprimer (on dit qu’Assad aurait voulu se venger d’une tentative d’attentat perpétrée contre lui). Dans notre Assemblée Nationale, on parle, on finaude. Tel nargue le président qui, dit-il, « se mettrait à la remorque des Américains », tel autre dit qu’il est urgent de ne rien faire.

Il n’est pas question de jouer les chevaliers vengeurs, ni de faire la guerre à tel ou tel en escomptant sa défaite. Il est juste question de faire en sorte que cela n’aille pas trop loin, qu’on montre son refus de moyens aussi horribles. Un obus sur un palais présidentiel est, dit-on, une façon de faire réfléchir. Mais rien ne se fera, ou alors si tard, si symboliquement… ce qui d’ailleurs détruira l’argumentation de tous ceux qui font semblant de croire qu’une fois de plus, les Américains ont manigancé ce coup-là pour avoir des prétextes d’intervention. Intervenir pour quoi ? C’est justement parce qu’il n’y a pas de raison d’ordre économique à intervenir que les USA n’interviendront (peut-être) pas, et les efforts méritoires et courageux de Hollande se heurteront au mur de l’indifférence.

Nous revoilà donc à l’indifférence. Dans la situation où nous sommes, nous sommes condamnés à déléguer notre capacité d’agir à nos gouvernants, c’est décevant, c’est frustrant, mais au moins… qu’on les approuve lorsque leurs intentions nous semblent bonnes.

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