Huguenots, artistes et résistants

Quand on parle de la Drôme, parler de ses habitants, de ses plus obscurs aux plus célèbres, de ses paysans blottis dans leurs fermes et de ses révoltés, maquisards et protestants. Quand on parle de la Drôme, parler de ses artistes, de ses manuels comme de ses intellectuels, issus de là ou bien réfugiés, réfugiés des guerres, des affrontements, des révocations d’édit de Nantes, cachés ou au grand jour. 1330871810_img10La grande Marguerite Soubeyran fondant avec son amie Catherine Krafft l’école de Beauvallon pour les enfants asthmatiques puis les « caractériels » et les handicapés, puis un beau jour des ans quarante, comme c’est curieux comme tout à coup il y avait d’asthmatiques en ces maisons… ils n’avaient pas peur. On disait qu’ils se sentaient à l’abri car ils n’étaient pas sur les grands axes de communication. Le Vercors était à côté, prenait tous les coups et il paraît que les Allemands ne savaient pas que les approvisionnements venaient de plus bas, vers Dieulefit, en contrebas de la montagne, vers là où le Lez coule. En cela les habitants de ces villages reprenaient sans forcément y penser, sans que cela ait suscité de leur part la moindre solennité, la longue tradition des protestants huguenots d’abord installés en leurs terres grâce à l’Edit de Nantes, protégés, acceptés à condition toutefois qu’ils rendent aux catholiques les lieux de culte qu’ils avaient conquis parfois par la force (comme la chapelle Saint-Sauveur que l’on voit aujourd’hui en ruines dans le village de Poët-Laval) et qu’ils se contentent des leurs, pour lesquels d’ailleurs ils n’avaient pas de revendication particulière étant donné que la règle de Martin Luther recommandait de faire le culte dans les lieux les plus ordinaires, les plus modestes, comme une belle maison bourgeoise ou bien une halle de grains, il y eut juste un modèle qui circula en ces temps là du temple plus ou moins idéal, comportant une galerie en hauteur et au centre, en bas, juste une tribune, avec un rabat-voix qui permettait au pasteur – n’importe qui, le pasteur, le plus commun des hommes (des femmes je ne sais pas, peut-être n’était-on pas encore assez avancé à cette époque là, mais qui sait, oui, je verrais bien une femme ayant tenu la chaire pour lire des psaumes) – de prononcer son sermon et de se faire entendre. Le musée du protestantisme, sis à Poët-Laval justement, montre cela, il est lui-même un ancien temple et son intérieur est calqué tant que faire se peut sur ce modèle. Lors de la révocation, en 1685, ce genre de lieu est passé au travers des démolitions, justement parce qu’il pouvait facilement retourner en apparence à son ancien usage, qui était de simple habitation. Après la répression féroce, qui vit une migration des fidèles jusqu’au Nord de l’Allemagne – on commémore cela toujours aujourd’hui, sous forme d’un trek qui part du village puis monte vers le nord, vers Mens, dans le Trièves, puis Grenoble, Chambéry avant d’atteindre Genève et bien au-delà, les villes de Suisse, Neuchâtel, Bienne, Bâle puis le Bade-Würtemberg et la Hesse jusqu’à Bad Karlshafen  – ceux qui restèrent durent dissimuler les objets qui leur servaient à prier, des bibles se réfugièrent jusque dans les chignons des femmes – je me souviens que lorsque j’étais enfant, dans les rues de Valence, on distinguait les protestantes à leur chignon justement, qui ne devait laisser aucun cheveu libre, qui aurait été alors la marque d’un relâchement, d’une sensualité débridée, d’une tromperie à l’égard de Dieu – d’autres furent camouflées dans les foins, on en avait retiré la première page afin que si un soldat – un dragon – venait à les surprendre, ne sachant le plus souvent pas lire ou bien alors n’ayant appris à lire que le mot « Bible », ils ne sachent pas que c’en était une.

chapelle-Saint-sauveurchapelle Saint-Sauveur (Poët-Laval)

Ainsi la tradition d’une sourde résistance s’installa et perdura, propice à une attitude critique face aux pouvoirs, qui déboucha évidemment sur le grand espoir mis dans la Révolution Française : les pasteurs se firent le relai des idées parisiennes et ne furent jamais inquiétés lors des pages sombres de la Terreur. C’est comme ça qu’en principe la Drôme est devenue terre de gauche, je dis bien « en principe » car je n’ignore pas hélas la manière dont ces cadres anciens sont brouillés aujourd’hui et qu’il existe aussi en Drôme des villes de droite, des crispations FN, des replis sournois et identitaires. Pourtant de tels replis ne furent pas de mise dans les années quarante, on dit que la population de Dieulefit fut unanime à soutenir les activités des partisans, à couvrir le refuge des pourchassés, qu’ils fussent juifs ou communistes. On sait que Louis Aragon est passé par là, mais aussi Pierre Emmanuel le poète, et Emmanuel Mounier et, parmi les artistes, Robert Lapoujade, Etienne-Martin, Wols etc. Et encore : Pierre-Jean Jouve, Henri-Pierre Roche. Pierre Vidal-Naquet faisait partie des enfants de Beauvallon etc.

pierre-et-verreQuand on parle de la Drôme, parler de ses artistes et poètes vivants, ceux qui sont nés là comme ceux qui s’y  sont installés. Philippe Jacottet bien sûr – dont la dame qui tient la librairie « ma main amie », de Grignan, petite librairie au début de la rampe qui mène au château, librairie-foutoir, je veux dire très encombrée, mais de merveilles, d’ouvrages qu’on ne trouvera que là, qui fume la pipe dans le noir, derrière son bureau, et vous parle volontiers, se fait la porte-parole, la distributrice de poèmes – Lorette Nobécourt dont j’ai déjà souvent parlé, mais aussi quelle surprise en arrivant dans ce bâtiment moderne sorte d’annexe de la mairie, qui se Coline-Serreau-l-indignee_imagePanoramique500_220nomme « la Halle », de voir affiché le nom de « Coline Serreau » et qui correspond bien en effet à « la » Coline Serreau, la cinéaste que l’on connaît, originaire de l’endroit, et qui expose ses photographies aux couleurs fauves. Elle n’est pas seule car on retrouve alors le nom de … Soubeyran, mais c’est ici un neveu de l’illustre Marguerite, Jean Soubeyran, artiste-peintre qui expose des toiles patiemment réalisées aux couleurs d’émail, effet dû à la multitude des couches (au moins huit), des rouges qui nous rapprochent de la force du soleil, des étendues qui nous propulsent dans l’espace, certaines toiles étant grattées, le peintre, insatisfait, étant revenu en arrière sur ses huit couches pour ne plus laisser voir par endroit que la transparence, la toile à nu, comme un trou dans l’espace, ou bien un semblant d’écriture infime au milieu du noir de la nuit, tel un message écrit dans un alphabet inconnu par un mystérieux habitant d’une autre planète. Jean Soubeyran, ex-professeur de mathématiques, a couvert durant toute sa vie, des feuilles de papier A4 d’entrelacs de traits de plumes qui finissaient par figurer, jour après jour, les figures de ses états d’âme, probablement de ses angoisses. Autre manière de résister, peut-être…

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3 commentaires pour Huguenots, artistes et résistants

  1. Chassigneux Guy dit :

    Après une jolie évocation du pays, tu apportes des éléments que je ne connaissais pas dans cette persistance des résistances en Drôme.
    Connais-tu le livre passionnant de Le Bras et Tood « L’invention de la France » où ils cartographient sa diversité et révèlent des permanences extraordinaires où se lient par exemple les modes de transmission des héritages au comportement électoral ?

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  2. Cette coupe géologique, historique, résistante et artistique est comme un prélèvement dans ce que demeurent des « valeurs » (non pas « actuelles » comme en porte dérisoirement le titre d’un hebdo réac de la plus laide eau) profondes, ancrées, enracinées dans la pierre et le cœur de ceux qui ont une vision claire des êtres et des choses.

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