Adèle vit

la-vie-d-adele-lea-seydoux-adele-exarchopoulosAdèle vit. Une Adèle en chair, pas comme dans la BD, irradiante touchante, pas forcément « belle », juste d’une beauté quotidienne, aux côtés d’une Emma au départ jeune elle aussi, mais qui vite se range, pour qui bien trop vite, le son de clairon de la réussite est appelant. Alors, on ne se suffit plus d’un amour de deux sous, on cherche autre chose, la petite institutrice n’a pas assez d’ambition, on ne met plus au premier plan la vérité du désir, pour la remplacer par l’éclat superficiel du mondain. Et pour se débarrasser de qui ne veut pas nous suivre sur cette voie-là, on crée une situation où c’est l’autre qui ment, l’autre qui nous trompe, et la jeune Adèle a beau pleurer toutes les larmes de son corps, elle est eue, grugée par les pièges de l’amour. Si « la vie d’Adèle » s’appelle ainsi, c’est de toute évidence à cause de Marivaux, et par référence à « la Vie de Marianne », l’œuvre qu’on voit étudier par une classe de première au tout début du film. Khechiche renoue avec la tendance qu’il avait déjà manifestée dans « l’Esquive », celle de nous montrer l’universalité de l’auteur du XVIIIème siècle qui, au-delà des différences de langage, demeure compris dans les lycées, pied de nez magistral à tous les doctes et sentencieux professeurs à la Finkielkraut qui pensent que si, dans votre vie de tous les jours, vous ne parlez pas le Français « pur » vous ne pourrez pas suivre, pas comprendre une pensée tant soit peu élevée. Est-ce la division sociale qui traverse le film ? ou la division culturelle comme dirait plutôt Alain Touraine ? ou la division coloniale, comme l’analysait finement un récent article lu dans « Le Monde » (de Jacques Mandelbaum, 8/10/13)(*), cette dernière étant à l’origine de la polémique engendrée par le film autour de la personnalité de son réalisateur ? Il reste qu’il s’inscrit dans la lignée de Marivaux, et donc des Lumières. La Raison nous commande d’admettre les changements qui se produisent dans le temps. Les années 2010 et plus ne sont plus les années soixante, chères au philosophe des plateaux télé, le désir lui-même s’est déplacé, transformé. On a attribué à ce film de supposées vertus militantes au moment des manifestations contre le mariage pour tous, alors qu’il en est à mille lieux, se déroulant dans un temps ou un espace d’où ces querelles dépassées ne sont même plus visibles, un temps où l’homosexualité ne fait même plus problème. On pouvait s’attendre à ce que Khechiche, reprenant le scénario de la BD, nous montre des parents désorientés, un père en furie de voir sa fille dans les bras d’une autre, même pas. Cela déjà n’est plus. Quant au sexe, s’il se montre, c’est loin de l’être sous le jour scandaleux que l’on nous a dépeint.  N’a-t-on pas dit que « la » scène de sexe durait quarante minutes et qu’elle était dure à supporter ? Allons… tout juste dix minutes. Et c’est si beau.

(*) où il est dit : « Autant de films et de situations où l’inégalité sociale et ethnique vient pourrir la sphère intime, et où chaque tentative d’émancipation conduit, par une cruelle ironie, à renforcer l’aliénation. La Vie d’Adèle, qui voit le déterminisme social causer une fois encore la rupture du couple, semblait du moins ne pas reconduire l’épure du rapport ethnique. La lecture du dossier de presse du film est à cet égard troublante. L’auteur y loue en effet « l’arabité » de Léa Seydoux, et précise que le prénom « Adèle » (celui de l’actrice Adèle Exarchopoulos et de son personnage) signifie « justice » en arabe ».

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4 commentaires pour Adèle vit

  1. Un film auquel on repense : la marque de l’excellence.

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  2. Chassigneux Guy dit :

    J’en viens, et je m’apprête à rédiger sur ce film que nous avons attendu de voir tranquillement. J’ai surtout apprécié le format qui nous laisse entrer dans la complexité des sentiments et le soin avec lequel il est cadré saisissant les émotions magnifiquement.

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  3. AssociatEyes dit :

    J’ai vu ce film et suis contente de pouvoir en discuter. Car en effet après une première impression très favorable, une certaine fatigue m’a prise quelques jours après…à la suite de ces perpétuels gros plans. Filmiquement j’ai trouvé les influences lourdes: Pialat et les repas de famille, la lumière du soleil à la Terence Malik, et m^me le geste »obcène » d’Adèle pour réveiller le désir d’Emma chippé à Clémentine Célarié dans 37°2 le matin… Donc un avis mitigé sur ce film que je suis, malgré tout, heureuse d’avoir vu car le sujet est polémique et donc intéressant. Par contre, tout en appréciant votre interprétation, je ne suis pas tout à fait ok avec le problème de l’homosexualité dépassée puisqu’Adèle se fait insulter par ses collègues lorsqu’on la soupçonne et qu’elle-même, plus tard n’ose pas en parler à son boulot… Merci d’avoir pu « converser » et pour votre blog que je suis régulièrement. Agnès

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    • alainlecomte dit :

      Bonjour Agnès, et merci de suivre ces billets de blog, je vous en suis reconnaissant. Vous avez raison, en grande partie, me semble-t-il, dans votre commentaire. Oui, Pialat bien sûr (ce que Kechiche – et non Khechiche, comme je l’ai écrit – d’ailleurs me semble avoir reconnu). Mais je n’avais pas particulièrement remarqué les influences de Malik ni de Beinex (il faut dire qu’il y a bien longtemps que je n’ai pas revu 37°2). Cela ne me gène pas outre mesure tellement j’ai le sentiment que tout créateur, que ce soit au cinéma ou en littérature, se nourrit de ce qu’il voit ou de ce qu’il lit, après tout quand nous écrivons, faisons-nous autre chose que ré-arranger des réminiscences?
      En ce qui concerne le « dépassement » de l’homosexualité comme problème, je concède qu’il ne faut pas être trop optimiste… puisque les odieuses manifestations qui ont eu lieu récemment (et la recrudescence de l’homophobie qui en a résulté) nous apportent un démenti flagrant. J’ai seulement voulu dire que dans l’esprit du film (et notamment par rapport à la BD, qui emphatise ce point) le dépassement – ou plutôt un déplacement – s’opère. Si Adèle ne parle pas de ses préférences sexuelles à ses collègues instits, on n’a pas l’impression que c’est par peur d’une réprobation (le milieu enseignant pouvant passer pour plutôt tolérant) mais que c’est plutôt pour préserver sa vie privée, et protéger ainsi son amour pour Emma. Quant à la scène à l’extérieur du lycée, oui bien sûr, elle montre de l’intolérance, mais je l’éprouve plutôt comme une attitude générale qui, hélas, est fortement représentée chez les jeunes, consistant à vouloir imposer des normes – quelles qu’elles soient – au groupe. On peut noter d’ailleurs que le garçon homosexuel est relativement respecté. J’espère que nous aurons d’autres occasions de « converser », comme vous dites (ce qui est relativement aisé, puisque je ne suis pas quelqu’un doté de beaucoup de certitudes… on peut me faire changer d’avis!).

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