Aristote et les rochers de Lampedusa

(suite de l’épisode précédent)

Parmi les cours que je fais depuis plusieurs années à Paris 8, en figure un sur la philosophie du langage. « Philosophie du langage » est un prétexte, j’avoue, et me disais-je en cette nuit agitée où les heures s’égrenaient  sans que vienne le sommeil, même pas ces moments fugaces où la pensée s’endormant quelque peu donne naissance à des images absurdes, signe qu’on est peut-être quand même un peu en train de dormir. Un prétexte pour parler à ces jeunes, à 98% féminines, qui deviendront plus tard, si tout se passe bien – ce que je leur souhaite -, institutrices, orthophonistes, rédactrices ou interprètes pour la langue des signes, une dernière fois peut-être puisqu’elles sont en dernière année de licence, de thèmes centraux de la philosophie, mais non pas de ces thèmes qui figurent en tête de chapitres des ouvrages de leur classe terminale, je ne sais : la morale, la connaissance, la société ou la psychologie. Non, de la Raison, simplement. De l’art et de la manière d’argumenter, de ce qui fait la rationalité des sciences, et tout d’abord leur parler des Anciens, bien sûr de Platon dont le moins pour des linguistes est qu’on lise le Cratyle, mais surtout d’Aristote, dont elles ignorent pour la plupart l’incroyable actualité. Il me plaît de leur faire comparer à plus de deux mille ans de distance le petit traité « d’autodéfense intellectuelle » du philosophe québécois Normand Baillargeon (2006) et les fameuses « Réfutations sophistiques », livre 9 de l’Organon, qui devraient être données à lire dès le lycée, tellement c’est simple, instructif et… drôle.

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Homologie de situation à deux mille ans de distance : Aristote aristotepeste contre les « rhéteurs », ceux qui, dit-il dans la Rhétorique, accordent toute la place dans leurs plaidoiries et leurs traités à la manière d’influencer le juge par toutes sortes de trucs basés sur l’émotion (appel à la pitié, excitation à la colère) au détriment du « corps de la preuve » qu’il appelle enthymème, il cherche à nous dévoiler leurs ruses oratoires afin que nous soyons en état de leur répondre et de ne pas nous laisser marcher sur les pieds. Même projet chez Baillargeon, il a en face de lui non plus les « rhéteurs » mais qui ? on peut penser : les journalistes, les politiques (pas tous), les leaders d’opinion, les manipulateurs de toutes sortes. Et on retrouve dans leurs listes les mêmes figures : amphibolie… pétition de principe… affirmation du conséquent … Baillargeon en met d’autres : le hareng fumé, l’homme de paille, le faux dilemme, la pente glissante… autant d’arrangements rhétoriques qui depuis l’aube des temps nous submergent et manipulent, usent de nous comme de potentiels pigeons, et voilà donc des siècles que des auteurs s’efforcent de dévoiler ces ruses et de nous donner les outils pour les combattre. N’est-ce pas dans un tel combat, dans l’éternel effort de rectifier le cours des arguments échangés qu’est née et se perpétue la Raison ? La raison comme us et habitus à traquer les faux raisonnements comme les fausses évidences. Goya a mis en évidence les monstres qui naissent de son sommeil. L’actualité est là, présente, sans cesse aussi pour nous les révéler. Il m’arrive assez rarement d’approuver Alain Finkielkraut… pourtant l’autre soir lorsqu’il était pris dans un de ses numéros pathétiques dont il a le secret sur le plateau de « Ce soir ou jamais » (émission de Frédéric Taddei sur France 2), je me suis senti quand même proche de lui lorsqu’il répondait à ses détracteurs – il s’agissait de « l’affaire Leonarda » bien sûr – que certes on peut bien se féliciter, comme il est de bon ton de le faire, d’avoir une « jeunesse  si généreuse et enthousiaste, prête à s’enflammer pour de nobles causes », mais qu’on peut aussi légitimement souhaiter que cette jeunesse… réfléchisse. A condition évidemment d’ajouter qu’on doit lui donner les clés de la réflexion, ces clés que l’on trouve dans une certaine philosophie (pas toutes les philosophies, j’en conviens). Avant de m’endormir enfin, mais c’était déjà le matin, me venaient à l’esprit ce que j’avais entendu, lu au cours des dernières heures, comme discours déraisonnables, un député établissant des parallèles avec la rafle du Vel d’Hiv’, un réalisateur de cinéma hurlant à la trahison et « à la faute grave » et sur un plateau télé, un soir, la honte, un écrivailleur de deux sous traitant Hollande… de fou. Je voyais les manifestations « de jeunes » en branle, qui allaient réclamer le retour de Léonarda… alors que personne, même aucun « jeune », n’avait pensé un instant à manifester sa colère face au sort injuste des réfugiés syriens qui fuient un pays réellement en guerre, et ne trouvent comme refuges que les rochers de Lampedusa…

NB : la stratégie dite « du hareng fumé » est ainsi dénommée parce qu’elle réfère aux ruses employées par les fugitifs du Far-West qui laissaient derrière eux des harengs fumés pour distraire les chiens des policiers lancés à leur trousse. Cette figure est utilisée chaque fois que, pour détourner l’attention d’une cause réelle mais embarrassante, certains trouvent astucieux de balancer une histoire oiseuse qui meublera les télévisions et les consciences un bon bout de temps, étant suffisamment embrouillée et visqueuse pour qu’on n’en ait pas fini avant longtemps… et qui aura en plus l’intérêt (double avantage) de salir à l’avance tous les cas réels qui adviendront où la question qu’on jette ainsi en pâture sera posée sur des bases plus solides.

place maubert

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6 commentaires pour Aristote et les rochers de Lampedusa

  1. @ alainlecomte : Les lycées qui ont manifesté au sujet de Leonarda ont fait preuve de réflexion (n’en déplaise à Finkielkraut, qui a oublié qu’un jour il publia « Au coin de la rue l’aventure » avec Pascal Bruckner, avant de devenir un ratiocineur pénible), et de solidarité pour une lycéenne « comme eux ».

    Cette leçon de civisme donnée à certains adultes (ou philosophes encombrant les radios et télés), qui dit qu’elle ne débouchera pas sur d’autres manifestations en faveur des réfugiés syriens, lybiens, érithréens, maghrébins, etc. ? C’est une prise de conscience globale qui naît et on ne peut regretter qu’elle ne se soit pas exprimée plus largement : la défense d’un cas particulier (les médias dominants ont joué leur rôle qui s’est retourné contre eux) est souvent le détonateur d’une approche ou d’événements plus importants.

    La position d’Edwy Plenel, et de quelques intellectuels, non soumis à l’audimat des tardives soirées télévisées ou des « matinées » du samedi sur France Culture, fait toujours plaisir à voir, à lire et à entendre, sur l’affaire Leonarda, entre autres.

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  2. Quotiriens dit :

    Vive vos insomnies!
    Un hareng fumé (au triste saure) qui empeste d’un voile nauséabond les médias du Québec en ce moment est la charte des valeurs, qui se veut une petite cousine de l’interdiction du port du voile en France. Créer des problèmes là où ils n’existent pas (encore), réveiller la bête xénophobe qui sommeille à fin de stimuler un électorat précaire et conserver un pouvoir de figuration. Faire de la laïcité un despotisme. Les rhéteurs ont décidément la peau dure…

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    • alainlecomte dit :

      Bonjour Quotiriens, je suis au courant! J’ai de bons amis au Québec qui militent CONTRE cette charte, au nom du « Québec Inclusif », et je sais qu’ils ont déjà organisé des manifestations etc. Je suis leurs activités sur Facebook et je constate que le débat est rude par chez vous! Vous avez raison: on crée des problèmes là où il n’y en a pas, De plus, le gouvernement PQ actuel trouve astucieux de copier ce qui se passe en France mais je crains que ce ne soit le plus mauvais aspect de la France qui soit ainsi copié…

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  3. pascal engel dit :

    le livre de Baillargeon est excellent , on en redemande, merci !
    celui de Michel Dufour aussi, chez A. Colin sur l’argumentation. Au XIXème siècle ces livres étaient courants , il est urgent de les remettre entre toutes les mains

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