M’sieur, c’est quand la fin des cours?

Cet après-midi, j’avais l’esprit confus en faisant ce cours de philosophie du langage, le même cours que celui dont je parlais l’autre jour. Un peu de fatigue sans doute, et puis un certain énervement. Ils / elles étaient nombreu(x)(ses) et leur motivation à être là, à tous ou toutes, ne me paraissait pas évidente, ou plus évidente… J’espérais des questions, en fait de questions ce n’était que des demandes sans intérêt, combien de pages m’sieur doit faire un dossier – je leur ai demandé de rendre un dossier à titre de validation de l’UV – dix, trente ? oui, c’est ça, allez une dizaine de pages, et comment devons-nous choisir notre sujet – j’ai donné une liste indicative – est-ce que je peux prendre « les origines du langage » ? – j’ai dit cent fois que c’était un sujet hasardeux, ils / elles ne comprennent pas pourquoi, qu’il n’existe guère que des spéculations sur cette question, et que je n’ai pas envie de lire de sempiternelles histoires de larynx qui descend ou qui remonte… je m’aperçois d’ailleurs que celle-ci confond les origines du langage et celles de l’écriture. Telle autre voudrait me resservir un topo banal sur la langue des signes, résumé d’un cours qu’elle a suivi. Ils / elles n’apprécient pas que je doive m’absenter la semaine d’après – donc la semaine prochaine, pour un cours à l’Université d’Etat de Haïti, dont je rendrai évidemment compte dans ce blog  – leurs plaintes ont des accents de « qu’allons-nous faire sans vous ? », je leur dis que je vais leur distribuer du travail. Cela cause encore plus d’effroi. Comme si j’avais prononcé un gros mot. Il est habituel de considérer qu’un cours, ça s’écoute passivement, même si on n’y comprend rien. Le « lire » ? mais vous n’y pensez pas (une année antérieure, alors que j’avais mis en ligne un document à lire « pour l’examen », un étudiant sûr de lui m’avait dit que c’était impossible puisque, vous vous rendez compte, ce document, m’sieur, fait dix-sept pages !). Comprendre… Tout à coup, je réalise l’absurdité de faire un cours sur la notion de signification chez Frege à de futures orthophonistes ou professeurs des écoles qui s’en moquent éperdument : la signification, c’est ce qu’on trouve dans le dictionnaire… Pourquoi alors faire une différence entre « sens «  et « dénotation ». L’idée que « l’étoile du soir = l’étoile du matin » ne peut pas seulement « signifier » que « Vénus = Vénus », que ce sont là donc deux modes de donation différents du même objet… l’idée que la dénotation d’une phrase n’est pas la même selon qu’on la prend isolément ou bien dans un contexte opaque… j’ai comme l’impression que quarante paires d’yeux hagards sont à la dérive. Et oui, parfois ainsi, vient le sentiment d’une inutilité, d’un « peine perdue ». Je me console en pensant que c’est la dernière fois que je fais ce cours…

Et cela recoupe l’article que je viens de lire dans « Libé » d’aujourd’hui (19 nov.) sous la signature de Thomas Piketty : « Faillite silencieuse à l’université ». « Lentement mais sûrement, les pouvoirs publics successifs abandonnent les universités françaises ». Piketty note que « en 2007, le budget total alloué aux formations supérieures et à la recherche universitaire était légèrement inférieur à 11 milliards d’euros. En 2013, il est à peine supérieur à 12 milliards d’euros ». « Pendant ce temps, les campus étrangers embauchent et se développent à marche forcée ». Ces 12 milliards représentent à peine plus de 0,5% du PIB, et environ 1% de la totalité de la dépense publique… La conséquence de cette stagnation se voit dans le sous-équipement flagrant, les locaux déglingués, les galeries d’amphi déprimantes, les salles où il manque tables et chaises, les stores cassés, des salles de cours encore dans des préfabriqués, parfois mal chauffées, des WC répugnants… et elle se voit aussi dans cette attitude défaitiste,  qui me fait me demander pourquoi, après tout, faire preuve de tant d’exigence à l’égard de ceux et celles qui sont les premiers à souffrir de cet état de choses ?

Ayant suffisamment apporté mon soutien au « petit homme banal » dans le billet précédent, je peux maintenant me permettre de critiquer certains aspects de la politique gouvernementale, de suggérer quelques infléchissements. Sachant que, de toutes façons ils ont peu de chances d’être réélus, nos responsables pourraient au moins laisser une trace d’eux dont on se souviendrait plus tard en alimentant le budget des universités d’un montant suffisant pour les rendre attractives, quitte à réduire des montants d’indemnités ou de subventions sur des sujets qui ont moins d’impact quant à l’avenir économique du pays.

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7 commentaires pour M’sieur, c’est quand la fin des cours?

  1. @ alainlecomte : tant que le pont de Paris VIII ne s’est pas encore écroulé… J’ai cru voir qu’il avait été fraîchement repeint, non ?

    En tout cas, question Vénus, j’apprécie également celles de Milo, même « revisitées » par Salvador Dali !

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  2. Doris Lessing parlait des livres chez nous : « où les enfants ont tous les livres qu’ils veulent. Mais ils ne lisent pas. »
    La misère des locaux à l’université est un reflet de la perte de pouvoir de ces lieux mais pas la seule cause du fait que tes élèves ne savent même pas ce qu’ils viennent faire là.

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    • Alain L dit :

      oui, j’ai lu cette citation de Doris Lessing… Bien vu! en allant à Haiti la semaine prochaine pour enseigner, on me dit que je vais trouver la même impression que celle qu’elle éprouvait à ce propos en Afrique.

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  3. Girard albert dit :

    Salut Alain, la sensation de faillite peut être étendue à celle de toute l’éducation nationale ( par exemple aucune formation continue digne de ce nom) et de l’éducation tout court. ; qu’avons nous fait de nos enfants? On confond autorité et autoritarisme, tolérance et laxisme, pédagogie et séduction. On manque de courage pour mettre en oeuvre des promesses. On se réfugie un peu trop facilement derrière l’art de travailler finement sur des consensus.Nous vivons des moments critiques me semble t-il et nous n’ avons que des techniciens d’appareil , formatés et non des hommes pétris de cette expérience transversale qui crée la crédibilité. Combien dans ce gouvernement ont trimé dans des entreprises, sont allés au charbon hors de cursus immuable ? Or il semble bien qu’il nous faille de la réflexion, de la culture, du sens historique et des hommes de terrain, de vision moyen et long terme , de caps courageux et non conservateurs On ne peut pas dire que ceux qui nous dirigent incarnent ces traits .Ils paraissent de plus manquer de qualité pédagogique. Vu la situation, il faudrait moins de politicien et plus de crédibilité (cf le sénat dans son positionnement vis à vis du cumul) moins de verbiage et plus de choix courageux et d’implication exemplaire, moins de gestion et plus de créativité, et puis redéfinir un vocabulaire dévoyé (humanisme, justice, solidarité) Maintenant, les données sont tellement complexes;même le simple bon sens est difficilement perceptible. Le passage semble très étroit entre la vulgarité qui nous dirigeait il y peu et le populisme qui pointe pour ne pas dire plus .Il faut espérer que d’autres voix puissent se faire entendre qui amènent un peu de clarté, de respiration dans cette situation d’urgence et….. du bon sens tout court.

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    • Alain L dit :

      Salut Albert! Je ne crois pas tellement que nos hommes de gouvernement manquent de valeur intrinsèque, par exemple, pour l’éducation, Peillon et Fioraso sont loin d’être des idiots. Je crois qu’il faut tenir compte de notre société avant tout, et de ses pesanteurs incroyables qui font qu’il est devenu très difficile aux gouvernants d’infléchir quelque politique que ce soit. Mais tu as raison, il faudrait du courage, beaucoup de courage! C’est probablement ce qui manque le plus.

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  4. Jacques dit :

    Pourquoi nos étudiants sont ils si scolaires ? Et comment ne saisissent-ils pas cette chance d’une liberté de penser ,

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