Mort d’une mère

DSC_0314La mort n’est pas difficile, c’est longtemps avant que ça se gâte, quand on commence à y penser souvent. Sinon, en elle-même, c’est un petit évènement, anodin. Le jour d’avant je voyais ma mère, avec ses yeux étonnés, peut-être de me voir, ou bien d’être encore là, elle qui ne pouvait plus parler, dont seulement des cris inarticulés sortaient de la bouche, des cris suraigus, les signes de colères soudaines, de manifestations électriques, comme des soubresauts de vie, mais qui n’en étaient pas, n’étant probablement que des réflexes, à la manière d’un animal qui se cabre et refuse d’avancer vers le lieu où il sait qu’il trouvera la décharge fatale. Sa mâchoire était déjà tombante, comme si elle se préparait à pendre, sortie de ses gonds, et sa peau tellement flétrie, trop fine, écorchée à force de se cogner aux meubles, de recevoir les coups qu’elle s’infligeait. Elle était étendue raide sur son lit dès quatre heures de l’après-midi, ou bien elle remontait ses jambes d’oiseau jusqu’à la poitrine, créant une montagne de drap blanc juste au-dessous de son menton qui tremblait. Que voyait-elle, la pauvre, au travers de cette vitre épaisse d’où lui serait parvenu, si elle avait eu encore suffisamment d’ouïe, le bruit de la rue, quelques voitures qui passent, des enfants qui crient sur le chemin de l’école. A Noêl encore j’arrivais à la faire rire, à condition de faire le clown et de mimer un chef d’orchestre de bazar, en bois, hennissant, son regard s’allumait, tiens il vit encore celui-là, semblait-elle me dire du fond du lit-prison d’où on lui interdisait de sortir. Mais aujourd’hui, je l’ai vraiment vue raide, définitivement, ses jambes aplaties, si réduites qu’elles semblaient absentes, ne faisant aucune bosse sous les draps, tout un corps ne laissant apparaître finalement que la tête, à jamais fixée dans un regard qui s’est tourné vers l’intérieur, à la bouche béante qui ne se refermera jamais. Mais quelle tenue voulez-vous qu’on lui mette, a demandé l’infirmière, était-il seulement possible d’évoquer une tenue pour ce corps diminué, rapetissé au point de ne pas peser plus qu’une plume, un carré de soie aurait suffi, même pas de soie, oh juste un peu de laine pour effacer les traces de la peur si jamais elle avait eu quand même peur, au cours de cet évènement si bref par où l’on passe tout à coup du jour à la nuit.

photo: amandier dans la Drôme, 21 mars

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5 commentaires pour Mort d’une mère

  1. le printemps, lui, semble ne jamais mourir…

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  2. Quand le corps n’est plus qu’une charge, le quitter devient une évidence. Ayant connu le même chagrin en février, je l’ai vécu comme une délivrance pour l’être aimé, qui n’avait plus que la parole pour humanité dans une camisole de souffrance depuis plusieurs semaines. J’ai vu ce corps lâcher prise brutalement et se détendre enfin, je lui ai choisi des habits confortables et de couleur pour accompagner son délitement, simplement par respect pour l’âme qui m’avait appris l’amour de cette vie. Maintenant, elle m’accompagne, délivrée de ses chaînes, jusqu’à ce que je m’en délivre aussi. Merci pour votre témoignage difficile…

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  3. La mort d’une mère – et celle d’un père, tout autant – est le début d’un grand silence qui s’effrite lentement sans jamais disparaitre.
    Merci de l’avoir partagé avec un texte aussi beau que pudique.

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  4. Guy Chassigneux dit :

    Pour ta mère devenue si légère, tu as mis les mots les plus simples, les plus chaleureux.
    Ton écriture est à la hauteur du moment, j’allais ajouter « difficile », et puis pour rester dans le ton je n’ajouterai rien, sinon que je pense à toi.

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  5. Elise dit :

    en cet instant, toutes mes pensées vers vous

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