Revoir les films de Michelangelo Antonioni

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Le soir, dans la chambre du haut aménagée en mini-salle de cinéma, au moyen d’un video-projecteur et d’un PC pour lire les films, l’image se projetant sur un mur blanc, je revois de vieux films.

Ainsi, j’ai regardé quelques Antonioni, saisi par la force des images. Notamment dans Blow Up, la bande de jeunes comédiens issus d’un carnaval ou d’un cirque, par quoi commence et se termine le film : ils sont dans la benne d’un camion ou bien se répandent au sol ; il y a, dans l’une des premières séquences, le caractère cocasse du rapprochement entre eux et les deux bonnes sœurs en cornette qui arrivent sur le trottoir d’en face. Leur croisement. L’empressement des deux religieuses qui croient qu’on veut les agresser, le léger coup de coude que l’une reçoit, augmentant sa frayeur. A la séquence finale, la fameuse partie de tennis sans balle et sans raquettes, de laquelle on peut rapprocher la partie de foot de « Timbuktu ». Quand on est averti : le bruit que fait la balle absente quand elle retombe sur le sol et que perçoit tout à coup Thomas, le héros, belle démonstration de l’étrangeté de la perception, je peux percevoir ce qui n’est pas, ce qui n’existe pas. De quoi détruire la force des témoignages.

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Et puis le héros, joué par David Hemmings, dans sa décapotable, obligé de stopper parce qu’un camion bleu ciel lui coupe la route, en oblitérant totalement notre vue.

Et enfin les femmes, celles qui posent pour la mode de ces années-là, dont le héros obtient qu’elles se contorsionnent, celles qui courent après lui pour qu’il les prenne comme modèles – parmi elles on reconnaît Jane Birkin – Antonioni joue avec leurs corps, il les fait se déshabiller, s’emmêler l’une dans l’autre, les fait s’emballer dans une grande feuille de papier violette qui sert de fond de décors. Merveilleuse époque où la nudité était si naturelle, si jouissive, ni coupable ni lourde comme elle l’est devenue par la suite.

580054-sophie-marceau-dans-par-dela-les-nuages-637x0-1Trente ans après, Antonioni, avec l’aide de Wim Wenders, laissera éclater sa passion des corps et des femmes dans ce superbe film, que je revois vingt ans après sa sortie, « Par delà les Nuages », une suite d’histoires d’amour étranges, incluant un amour non consommé mais que l’on dit être d’autant plus éternel, dans les rues de Ferrare, ici filmées dans la brume, le brouillard qui monte des marais tout proches, et dans la petite Venise de Comacchio, un amour pour une parricide jouée par Sophie Marceau, un amour pour une femme déjà amoureuse (Irène Jacob), mais, on le devine, amoureuse mystique, et qui s’enfermera au couvent le jour où le jeune homme – Vincent Pérez – aura osé lui demander un rendez-vous. Dans les rues d’Aix-en-Provence.

18492_image4_bigLes deux films jouent, je l’ai dit, en toute innocence de la beauté des corps. Ils sont aussi immergés dans une réflexion sur l’image, la même dans les deux cas : une image, au premier abord, est la reproduction d’une réalité, rien de plus. Mais quelle est-elle, cette réalité ? Si la balle de tennis est perçue alors qu’elle est absente, pourrait-il y avoir, à l’inverse, une réalité présente mais invisible ? C’est ce que traque le photographe de « Blow Up » et c’est ce que médite le personnage de « Par delà les nuages », joué par John Malkovitch, qui sert de fil conducteur entre les séquences et se demande sans arrêt quelle image il y a encore derrière l’image, quelle réalité quand la porte se ferme, quel monde derrière un dialogue dont les participants usent des mêmes mots, mais pour dire des réalités différentes ?

18647856Un troisième film s’ajoute aux deux précédents,  « Profession : reporter », tourné en 1973 : toujours la même obsession de l’image. On y trouve Jack Nicholson en reporter qui cherche à disparaître sous l’identité d’un autre, ou bien, ce qui paraît plus juste : à voir la réalité au travers des yeux d’un autre, et Maria Schneider en celle qui l’accompagne jusqu’à sa fin. L’obsession de l’image s’est donc déplacée de la pellicule (du support) vers le sujet, celui qui prend l’image. Qui est-il lui-même ? Y a-t-il quelqu’un d’autre derrière le preneur apparent d’image ? Pouvons-nous changer le processus en changeant d’identité ?

Dans la dernière séquence, se sachant traqué par la police, les trafiquants d’armes et son ex-femme, réfugié dans un petit hôtel d’Andalousie (Hotel de la Gloria) il vit ses derniers instants (Antonioni signe ici le tour de force d’un double meurtre, le preneur d’images meurt deux fois, une fois en changeant d’identité, une deuxième fois en cherchant à fuir ceux qui poursuivent son identité de photographe). Au début de la séquence, on ne comprend pas ce qu’on voit : un plan fixe au travers d’une vitre grillagée, la vie qui continue : un enfant qui joue à la balle, une auto-école qui passe, des gens qui se rencontrent, la vie quoi.  Il viendra à l’esprit que c’est juste ce que le héros peut voir de la vie au moment où il meurt. Comme si à ce moment-là, il y avait une intensification de la relation de l’image à la réalité, dans une surexposition où le sujet s’évanouit : il n’y a plus que l’évènement de la perception, débarrassé d’un sujet qui perçoit.

14_4_irina-big_1000_420_90_c1Supériorité du cinéma d’Antonioni (je me suis laissé dire qu’il y a en ce moment une exposition sur lui à la Cinémathèque de Paris… vaudrait le coup d’aller voir ça).

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Spinoza selon Rensi

book_683_image_cover« Il n’est peut-être qu’un seul jour et une seule nuit » a magnifiquement écrit Giuseppe Rensi dans son petit livre sur Spinoza, publié en 2014 aux éditions Allia (6 euros… pas cher pour un texte aussi dense et lumineux). Giuseppe Rensi, philosophe véronais, est né en 1871 et mort en 1941. Son texte sur le philosophe hollandais date de 1929, avant que Rensi et son épouse ne soient internés dans les geôles fascistes puis heureusement libérés par Mussolini qui ne voulait pas trop faire de vagues avec les intellectuels en ce temps-là. Ce « Spinoza » est lumineux, je le conseille à toute personne qui s’intéresse, voire se passionne pour ce courant de la philosophie. J’ai dit autrefois, commentant aussi un beau livre, celui de madame Hourya Sinaceur sur Cavaillès à quel point je regrettais de ne pas avoir lu Spinoza plus tôt, enfin : avant d’avoir lu d’autres œuvres qui le présupposaient, comme les écrits de Cavaillès, justement (« Sur la logique et la théorie de la science »), mais aussi comme ceux d’Althusser sur lesquels je me cassais les dents « quand j’étais petit » (comme eussent dit ma mère et ma grand-mère), si tant est que, comme on sait, le philosophe de la rue d’Ulm tirait Marx vers Spinoza plutôt que vers Hegel.

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Qu’apporte la lecture de Spinoza à l’homme ou à la femme  d’aujourd’hui ? En premier… une grande consolation. Cela peut sembler dérisoire, car si on avait coutume autrefois de présenter la philosophie comme quête de sagesse ou recherche d’éthique de vie, elle n’est plus souvent vue comme telle. Elle ne l’est pas en tout cas pour les tenants d’une discipline axée sur la défense de thèses nécessitant le recours aux ressources de la science, de la logique et de l’argumentation (philosophes dont j’admire le travail, et qui sont à mille lieues des « intellectuels médiatiques » que la presse voudrait nous faire prendre pour les philosophes actuels). La consolation, la règle de conduite, c’est dans la religion qu’il faudrait les chercher. J’imagine très bien certains amis philosophes scindant leur existence en, d’une part, une pratique philosophique ascétique et rigoureuse souvent autour de la logique et dans le cadre de la philosophie analytique, par exemple, et d’autre part, une vie privée, intime, qui se satisferait bien de la croyance.  Ce n’est pas mon cas. Je crois encore que la philosophie doit nous apporter tout à la fois. De plus, je ne suis pas prêt à épouser un dogme religieux. Alors que reste-t-il pour les gens comme moi ? Des auteurs comme Spinoza.

Spinoza ne part pas d’une idée de transcendance, d’un point de vue extérieur au monde qui devrait guider notre conduite, non, il part de ce que nous éprouvons, simplement, comme sentiment d’une réalité existante en nous et hors de nous. Cela est. Le monde est. Et cela suffit. Et cet être en moi, à qui je consens à donner une majuscule, c’est à moi de le faire fructifier : l’accroître par la joie ou bien au contraire le réduire par la tristesse. L’Etre donc. En tant qu’il est infini et que je suis en lui comme une modeste parcelle. Dire qu’il est infini, c’est dire qu’il contient déjà tout : passé, présent, futur. Chez Spinoza, du point de vue de l’Être, le temps n’existe pas. Curieusement, cela rejoint certaines tendances de la physique théorique contemporaine. Carlo Rovelli, le physicien de la gravité à boucles, ne dit-il pas, dans son magnifique petit livre (« Qu’est-ce que le temps? Qu’est-ce que l’espace?« ) que pour l’Univers, le temps n’existe que de notre point de vue d’humains, car nous ne pourrions, selon lui, percevoir le réel que par une méthode d’échantillonnage qui nous contraindrait à étaler la réalité dans une « durée », alors que, « dans le vrai », les couches temporelles de l’être coexistent, ce que je serai demain voisinerait avec ce que j’étais hier. D’où en effet que l’on puisse dire « qu’il n’est qu’un seul jour et une seule nuit ».

Si nous nous habituons à cette différence de points de vue, l’un qu’on pourrait dire de la Totalité, l’autre de l’individu humain, forcément lacunaire, fragmenté, en partie aveugle, alors nous comprenons ce que veut dire Spinoza quand il dit que du point de vue de l’Être, il n’est ni beau, ni laid, ni chaud ni froid, car ces attributs sont ce qu’ils sont « non eu égard à l’Être total, mais relativement à une partie ou à un point de l’Être, à savoir à un singulier déterminé qui prétend juger l’Être de son point de vue ». Si l’Être, c’est Dieu, il n’y a tout simplement pas de « volonté de Dieu », contrairement à ce qu’affirment toutes les morales religieuses, et bien sûr ni Bien ni Mal, et donc pas de morale qui pourrait se justifier d’un Ordre universel. Mais « si tu sais t’identifier à l’Être total, jouir avec l’Être, tu jouis aussi de ton imperfection, de la maladie, de la ruine et de la mort, qui est elle aussi une manifestation, une expérience, une « aventure » de cet Être total que tu es toi aussi ». Là est « la consolation »…

Il y a chez Spinoza un passage important par la connaissance. Il y a certes une connaissance dite du premier genre, par laquelle les corps prennent conscience de leur existence par la médiation des autres corps, c’est une connaissance directe, essentiellement par le biais de la perception, qui peut conduire à des erreurs, à ce que le philosophe nomme des « idées non adéquates », mais il y a aussi une autre connaissance (à vrai dire deux, puisqu’on distingue deuxième et troisième genre), celle-là appréhende ce qui est commun à toutes choses, comme la masse, l’étendue et le mouvement, et donne lieu aux idées physiques, à la science empirique, elle repose sur une réalité indépendante de nous, et c’est sur cette base-là que l’esprit en vient à contempler l’Être sous les aspects variables des « formes éternelles », ces formes que l’esprit et la réalité ont en commun.

Il n’y a pas, c’est ainsi, chez Spinoza, de théorie de la connaissance pour laquelle les « idées », les « formes mentales » seraient engendrées par quelque mécanisme mystérieux par l’effet des formes du réel, il y a juste coexistence, parallélisme entre l’esprit et le réel : « Si je perçois une chose, il n’est pas exact de dire que cela advient parce que cela agit mécaniquement sur mon esprit. Il est impossible qu’un mode de l’étendue agisse sur un mode du penser. Il agit sur le cerveau ; et l’état de celui-ci qui s’ensuit et qui est un mode de l’étendue, est en même temps un état de conscience, un mode du penser, une idée qui jaillit indissociablement parallèle à celui-là, puisque corps et esprit sont une seule et même chose conçue tantôt sous l’attribut de l’étendue et tantôt sous celui de la pensée. Par conséquent, l’idée est un produit qui s’engendre de façon autonome dans la sphère de la cogitatio et non pas une impression mécanique sensible ». On pourrait facilement croire en lisant cela à une forme de dualisme, celui qui oppose l’esprit et la matière, avec l’impasse que l’on sait lorsqu’il s’agit de rendre compte, dans la sphère cognitive, de l’action d’une pensée sur un organe physique, mais, chez Spinoza, il n’y a pas opposition de la matière et de l’esprit, il n’y a qu’une seule Substance, l’Être – en ceci, il s’agit bien d’un monisme – mais qui possède – entre autres – deux attributs, les seuls perceptibles par les humains : extensio et cogitatio.

L’idée comme s’engendrant de façon autonome… c’est ce que l’on trouve chez les penseurs héritiers de Spinoza au tournant des années trente à soixante du siècle précédent, et notamment chez les grands penseurs des mathématiques que furent Cavaillès et Lautman, ceux qu’on a rangés sous la bannière de la « philosophie du concept » (et dont Hourya Sinaceur est bien, elle aussi, une héritière).

Et c’est par ce parallélisme que l’individu humain participe de l’Être et est mis en situation de contemplation par rapport à ses formes éternelles.

On trouve de semblables idées chez Platon, pourrait-on dire, et de façon plus récente, chez Badiou : elles consistent dans la croyance dans des Essences qui gouverneraient notre monde, telles que la voie du sage ne pourrait résider que dans leur contemplation, la vraie connaissance ne résidant qu’en elle. Mais, outre que les Essences platoniciennes ne connaissent pas de « développement », de « genèse », ce qui empêche de bien situer la spécificité du travail des mathématiques par exemple, il n’y a pas chez Spinoza de « devoir », rien ne peut nous obliger à contempler ces formes car, et c’est là où peut sembler être une contradiction, si l’Être est tout, il ne saurait y avoir de devoir être le surplombant. « Chacun juge d’après son naturel propre de ce qui est bon ». Cela, certes, en considérant les choses du point de vue de l’être total. Mais, se demande Rensi : « et si nous déplacions l’angle de la vision ? si nous regardions du point de vue de l’homme ? » Pour pouvoir réintroduire les notions de bien et de mal, il faudrait faire ce qui n’est pas possible : instaurer un « modèle d’être », ce que, certes, nous faisons sans cesse dans nos habitudes quotidiennes, mais qui n’est guère fondé, à moins que nous cédions aux « passions passives », mais qui sont alors aux idées actives – celles qui émanent de notre être propre – ce que les connaissances de premier genre sont à celles de second et troisième genre : inadéquates. Si nous voulons affirmer en nous la puissance de l’Être, nous devons nous garder des modes et des passions passives : foin de la course aux honneurs, aux richesses, aux conquêtes donjuanesques… tout cela est futile et vain du point de vue du Tout, et s’éloigne des vraies richesses de l’Être (dont, souvenons-nous, la joie est accroissement) et aussi de l’Amour car il est aussi, bien sûr, un Amour, qui se trouve dans cette manière dont l’Être nous englobe, donc qui n’est pas un désir orienté vers nous, ou bien une « bienveillance » que possèderait une nature divine envers nous, non, qui est un état en quelque sorte, auquel personne, ni évidemment l’Être, ne peut quelque chose, et dont nous récupérons une partie dans la façon que nous avons, nous, humains, d’aimer (d’autres humains), qui est alors vraiment de l’amour parce que nous y mettons la même force et la même puissance que celle que nous mettons à connaître le Réel.

 A la fin, Spinoza nous aiguille vers ce qui peut nous apporter « l’Eternité ». Ce n’est pas on le sait maintenant, l’éternité du Paradis des religions monothéistes, mais l’identification dont nous nous faisons l’objet avec les formes éternelles de l’Être par le moyen de la vie intellectuelle, nous dit-il, en y incorporant bien plus que la seule réflexion ou l’étude des structures mathématiques ou physiques (ou linguistiques… Spinoza dit la philologie, mais pour son époque, c’est tout comme), mais aussi la vie contemplative, la Poésie, toutes activités qui nous font vivre au plus près de l’Être.

Une contradiction semble résider cependant dans le fait que Spinoza, tout en refusant l’existence de quelque modèle d’être que ce soit, c’est-à-dire de toute morale qui existerait pour tous, à l’air en même temps de déployer sous nos yeux un panorama de ce que serait la « vie idéale ». Alors… ? Pour Rensi, il faudrait penser que cet idéal de vie spirituelle que propose Spinoza n’est en aucun cas un idéal de vie universelle, mais uniquement cet idéal de vie qui prévaut pour lui-même en premier, et pour tous ceux et toutes celles qui en feraient le choix, attirés par les ressources de leur être propre. Il n’est aucun moyen de l’imposer. Nous sommes renvoyés alors à ce qu’il y a peut-être de plus beau dans une philosophie : à ce moment où le philosophe renonce à étendre son « système » à la généralité des hommes et femmes pour dire que c’est in fine sa subjectivité, son mode d’être à lui qui s’exprime, tant il est vrai qu’il est impossible de sortir de soi-même. Cette contradiction est éternelle : comment de l’intérieur de moi, puis-je dire le Monde, l’Être ? Et si je tente de le dire, où sera la limite de ce que je peux dire ? Suggestion hasardeuse de ma part : on rencontrerait ici le même obstacle que celui auquel se heurte Wittgenstein à la fin de son Tractatus et qui lui fait dire : « ce dont on ne peut parler, il faut le taire » ou bien « le langage c’est la limite de mon monde ».

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Lorette et Marina

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Des six courts essais consacrés à des écrivaines du passé par des femmes actuelles, émerge celui que Lorette Nobécourt a écrit sur la poétesse russe Marina TsvétaÏeva. Car ce n’est pas un simple essai, ni une biographie, ni une présentation de l’œuvre mais une lettre, et grâce à cela, une manière de faire revivre la poétesse au travers d’elle, Lorette, dont j’ai fait la connaissance il y a quelques années au cours d’un de ces ateliers  « d’initiation à l’écriture » qu’elle anime, et que je connais assez pour savoir à quel point elle peut s’identifier, au-delà du temps, de l’espace et de la langue, à celle à qui elle s’adresse en l’appelant Marishenka.

L'une et l'autreJe connais peu Marina Tsvétaïeva, je sais qu’elle vécut au cours de cette période terrible des années trente et quarante, en Union Soviétique sous la domination de Staline. Elle était née en 1892. Elle s’est suicidée en 1941. Entre temps, elle eut un amour qui dura longtemps pour un certain Sergueï Efron, avec qui elle eut deux filles Irina et Alia – la première morte jeune de faim en 1920 dans un orphelinat à qui Tsvétaïeva avait cru bon de la confier, pensant qu’elle y serait mieux nourrie que si elle restait avec elle. Elle fut témoin de la Révolution, son compagnon Sergueï opta pour les Blancs et dut s’enfuir à Prague, où elle le rejoignit plus tard. Elle eut des liaisons, et donc des amants et des amantes. Ossip Mandelstam fut de ceux-ci, et d’une de ces liaisons naquit un autre enfant, Mour. De retour en Russie, Sergueï fut fusillé en 1941 et Alia leur fille dut faire huit années de camp en Sibérie. Elle, Marina, sans ressources et de qui ses contemporains, et parmi eux les poètes, se détournaient, partit en Tatarie où elle espérait trouver un peu de répit mais où la misère et la solitude l’accablèrent, jusqu’à ce qu’elle décide d’aller se pendre. Lorette s’adresse à elle en égrenant les dates majeures de sa vie et en les faisant suivre d’extraits de lettres ou de poèmes de ces années-là. On y trouve les interrogations brûlantes de l’une comme de l’autre, sur le sexe, la féminité, la maternité.

 Ainsi, en 1933, après la naissance d’Alia : « Cela valait-il la peine de massacrer ma vie pour elle ? De la mettre au monde à dix-huit ans, de lui sacrifier ma jeunesse et, pendant la Révolution, – mes dernières forces ??? ». A quoi fait écho chez Lorette le souvenir « des heures effroyables où [elle] pensait avec sincérité que [son] suicide épargnerait [sa] fille de [sa] présence toxique ».

 « Moi non plus, écrit Lorette, je ne voulais pas mourir, simplement : être. Mais je ne pouvais plus supporter l’isolement implacable, les tâches domestiques, cette dislocation du feu qui m’accablait, quand ils m’ennuyaient, tous, avec leurs projets ordinaires, leur désir d’argent, de carrière, de reconnaissance, même ceux qui se rêvaient artiste ou écrivain me blessaient de ne pas se tenir immobiles et vibrants au service du plus noble en eux-mêmes, dans ce mouvement de l’être qui appelle et réclame à brûler ce qui doit ».

Marina et Lorette deux mystiques.

Il faut un sacré culot, je ne crois pas que ce ne soit que de la provocation, pour écrire à quel point l’actualité, les journaux (et donc les guerres, les famines…) on s’en fiche. Cela tombe brutalement, avec un bruit mat, sur le sol. « le 11 septembre 2001, Marina, jour de l’attentat de New York, je travaillais à un roman dans une maison que m’avait prêtée une femme. Le gardien des lieux, tout agité, avait frappé à ma porte pour m’inviter à voir les images à la télévision. Je suis restée quelques minutes dans le salon, par politesse, pour ne pas offenser cet homme qui semblait bouleversé. Puis je suis retournée écrire. A la date du 11 septembre 2001 – je viens de vérifier – il n’y a pas une ligne sur l’attentat du World Trade Center dans mes carnets. Pas un mot. Hé, hé ! »

Tout cela parce que autre chose existe, et qu’il faut aller plus loin encore pour le trouver… toujours plus loin que les apparences et les distractions offertes par le temps et par l’histoire. Il y a du Pascal chez ces dames.

Je ne sais pas si je suis apte à suivre Lorette, ou son double. Peut-être pas, sûrement pas, moi qui suis propriétaire (mais, dit-elle, « J’écris, Marina, pour les bergers que les propriétaires deviendront peut-être un jour » donc tout espoir n’est pas perdu) et qui ne suis pas assez mystique sans doute. Je me suis demandé il y a peu ce que voulait dire, au fond, « mystique », pour avoir la confirmation qu’on désigne par là qui croit pouvoir atteindre un rapport direct avec quelque chose de transcendant, une forme de l’Etre, voire l’Etre tout entier.

spinozaSpinoza, sur qui je lis l’admirable livre que lui consacra le philosophe italien Giuseppe Rensi (mort, lui aussi, en 1941, j’y reviendrai sans doute prochainement) était, dit-on « un mystique athée », ce en quoi je me reconnaitrais volontiers… si jamais il était en mon pouvoir de m’élever jusqu’à cette dimension. Le mystique en question est celui qui, dans le cas de Spinoza, s’identifie suffisamment avec les « choses éternelles » – ici le philosophe renvoie à l’art, à la poésie, aux mathématiques et même à la philologie – pour atteindre l’immortalité. Les versions courantes de Spinoza donnent à la transcendance le nom de « Dieu », dont on sait, d’après le début de l’Ethique, qu’il s’identifie à un infini : une infinité d’attributs, eux-mêmes « exprimant chacun une essence éternelle et infinie », mais dit Rensi, le terme est impropre : « on court le risque de se méprendre profondément dans la compréhension de l’Ethique si on n’efface pas mentalement le mot « Dieu » », et de citer Jean Le Clerc, théologien protestant suisse – 1657-1736 -, qui prétendait que dans une rédaction originale, le mot n’apparaissait pas, ne figurait que le mot « Nature ». Rensi, lui, pense qu’il faut simplement dire « Etre ». On s’en tiendra là. L’Etre donc, tel que, lorsqu’on se place de son point de vue, il n’y a plus ni bien ni mal et il devient dérisoire de cataloguer des comportements comme bons ou mauvais – on pense à Marina et à ce qui peut apparaître comme étant, de sa part, une carence dans l’ordre de l’amour maternel. L’Etre donc, que l’on aborde par ces grandes Vérités éternelles que sont la Poésie, l’Amour et… les Mathématiques (thème repris depuis par Alain Badiou, mais dans une autre perspective philosophique).

C’est cette approche, toute tendue vers une exigence de « vraie vie » qui s’exprime chez ces écrivaines de la solitude, ces écrivaines recluses (Lorette est à Dieulefit, elle se plaint dans son texte de souffrir du froid et de la solitude, surtout en hiver – je sais, je connais la Drôme en hiver aussi, mais n’exagérons rien, ce n’est pas la Sibérie – et d’avoir dû entrer trois stères de bois toute seule pour chauffer sa maison, mais s’il le faut, l’an prochain, nous viendrons, avec mon ami Albert, autre participant aux ateliers, t’aider, Lorette, avec des gants de Castorama et un bouquet de roses).

Toutefois, comme le dit si bien aussi Spinoza, il n’y a pas de morale générale, d’éthique pour tous – je n’ai pas dit « pour les nuls » – pas de règle qu’il faudrait suivre, mais seulement une éthique pour soi-même, qui correspond à notre nature. Et il n’est pas certain que ceux et celles qui se sont dévoués pour un idéal en liaison avec l’histoire, pendant les guerres et les occupations, ne méritent pas eux ou elles aussi – pensons à Germaine Tillion que l’on célèbre en ce moment, ou bien à Geneviève Anthonioz-De Gaulle – un requiem en forme de long poème.

Germaine Tillion

Genevieve de Gaulle-Anthonioz (1920-2002) niece du General et resistante (elle fut deportee) ici c. 1945 --- Genevieve de Gaulle Anthonioz (1920-2002) niece of Charlesdegaulle and resistant here c. 1945 ©Rue des Archives/Tallandier *** Local Caption *** Genevieve de Gaulle Anthonioz (1920-2002) niece of Charlesdegaulle and resistant here c. 1945

Je gardais pour la fin cette belle définition de Lorette :

Un être vivant est une hypothèse qui n’a pas encore épuisé ses possibles

Curieux comme elle s’exprime dans les termes de la logique moderne… (voir ici).

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Todd a-t-il tort ou raison?

Rien n’est simple, c’est d’une grande banalité ce que je dis là. Quatre mois après l’attentat, on se prend à avoir une autre vision des évènements, à soulever le voile d’innocence auquel on aurait tant voulu croire, à pressentir que la manif du 11 janvier n’était pas forcément ce grand mouvement unanimiste par lequel se montrait une nouvelle ferveur républicaine, parée du mot sacré de laïcité. On avait bien vu que les manifestants ne recouvraient pas toutes les classes sociales, qu’il y manquait du peuple, de celui justement qui était mis en cause indirectement, le peuple des banlieues, le peuple qui se réfugie souvent dans la religion parce que le quotidien est trop lourd, trop marqué du mépris des gens d’ordre, et des couches moyennes. Mais va-t-on alors montrer du doigt « Charlie » ? Emmanuel Todd – lâchons son nom tout de suite puisqu’on va parler de lui – a raison de nous rappeler la différence entre le latent et le manifeste. Evidemment, nous dit-il, tout cet autre peuple, celui qui a manifesté le 11 janvier, ce peuple charitable et « compassionnel » est bon, et protestera toujours contre toute accusation de racisme (manifeste), mais n’est-il pas possible de penser que l’on puisse se comporter objectivement d’une autre manière, qui serait peut-être raciste, ou du moins discriminatoire, même si l’on n’en est pas conscient ?

todd-charlie1-259x380La méthode utilisée par Todd est étrange, hétérodoxe, qui consiste à superposer des cartes de France, montrant que telle région autrefois cataloguée religieuse pratiquante (plutôt catho) s’est plus mobilisée que telle autre, qui à la même époque, était perçue comme moins croyante, plus athée, plus laïque. Méthode étrange et peu sûre car après tout – et cela a déjà été objecté – les populations changent, bougent d’une région à une autre. Tout cela repose sur un certain nombre d’axiomes comme l’idée que, malgré tous ces changements, un vieux fond de permanence reste. Axiome que l’on ne peut pas démontrer, bien entendu. Et puis, quand bien même aurait-on établi un lien de corrélation entre une variable de présence ou absence d’un vieux fond catholique et une variable de participation à la manifestation du 11 janvier, encore faudrait-il interpréter ce lien, or ici apparaissent les limites inhérentes à la méthode statistique, signalées de tout temps. Le naïf penserait ici que là où la religion est dans les gènes, on manifeste moins pour la laïcité que là où elle n’a jamais été que diffuse. Et bien non, justement, c’est le contraire ! Alors pourquoi ? Ici, se retrouve l’ingéniosité du commentateur, que l’on peut admirer, mais que l’on n’est pas obligé de croire. Lorsque la religion se délite, elle laisserait un manque, un blanc que les acteurs sociaux rempliraient au moyen de son contraire, devenu une propension à s’en prendre aux religions. C’est peut-être vrai, mais quelle méthode « scientifique » à son tour le prouvera ?

Je note toutefois que Todd n’a pas sorti l’idée, ni la méthode, de son chapeau, opportunément, juste pour parler de la manifestation du 11 janvier, car il avait déjà mis en garde sur le phénomène dans les livres qu’il a écrits en collaboration avec Hervé Le Bras (cf. « L’invention de la France », 1988, repris en 2012). Ce qui est nouveau ici, c’est qu’il sort de la neutralité scientifique en faisant de sa méthode un outil polémique, une arme pour ainsi dire. Son livre est violent. La catégorie de « catholique zombie » reste une notion très intuitive, peu étayée, comment faire pour accéder à l’inconscient de ces gens qui ont manifesté, et qui ont cru de bonne foi le faire en hommage aux morts de Charlie et pour la liberté d’expression ? ou qui ont cru de bonne foi le faire en hommage aux morts de l’HyperCasher de la porte de Vincennes ? (Etaient-ils moins nombreux ceux-ci par rapport aux premiers ? Comment le savoir ? Il est vrai que, comme le dit Todd, les victimes de Toulouse et de Bruxelles n’eurent pas droit à une telle mobilisation, et pourtant…). Des cartes superposées suffisent-elles à faire parler les inconscients ? Nous sommes donc juste renvoyés à nos intuitions, à ce que nous avons vu et entendu ce jour-là, aux débats qui eurent lieu ensuite, aux discussions intenses impliquant pas seulement des français mais aussi des amis ou collègues de l’autre côté de l’Atlantique, voire même des amis ou collègues d’Afrique qui disent maintenant ce qu’à peu près Todd dit et que des gens de l’autre côté de l’Atlantique disaient aussi, mais tout de suite, immédiatement après l’évènement. Et je suis à mon tour presque convaincu. Oui, bien sûr, c’est la classe moyenne, voire moyenne supérieure et la classe intellectuelle (ou se percevant comme telle) qui ont manifesté en grande majorité (bien qu’on n’ait pas de chiffres) et on ne sait pas très bien ce qu’elles voulaient dire, ce que nous voulions dire, puisque j’y étais aussi. D’ailleurs, il n’y avait pas de slogan, en tout cas là où j’étais, à Grenoble, si bien que les seuls bruits qui fusaient périodiquement étaient de simples vagues d’applaudissements, mais qu’applaudissait-on ? Qui applaudissait-on ? Voilà qui est mystérieux. La thèse de Todd est que ces classes sociales ont voulu dire qu’elles comptaient bien continuer à vivre comme elles avaient vécu jusque là, qu’elles souhaitaient qu’on ne les embête pas, comme si elles ne voulaient rien savoir des franges, des classes « périphériques », celles qui subissent de plein fouet la hausse du chômage et la perte de revenus. Cette thèse est peut-être juste. Peut-être même la défense de la liberté d’expression, la déploration de Charlie assassiné et des Juifs pris pour cible n’étaient qu’un prétexte…

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On peut néanmoins s’interroger car… comme il est dit plus haut, « rien n’est simple », rien n’est aussi simple sans doute que le schéma présenté par Todd qui, dans son livre, n’y va pas par quatre chemins question « schémas » (ou plutôt ce qu’il appelle « séquences »). Car si ces couches moyennes, supérieures et intellectuelles étaient mues réellement par une xénophobie « objective », une islamophobie de fond, on voit mal comment dans le même temps, des sociologues ou géographes aussi patentés que Todd (je pense à Christophe Guilly par exemple) pourraient dire qu’elles sont les couches les plus tolérantes à l’égard des jeunes des banlieues et des migrants (pour aussitôt dire, certes, « qu’il est plus facile d’être tolérant à 5000 euros par mois qu’à 500 »). De fait, il faut bien constater aussi que les membres actifs des nombreuses associations qui soutiennent les droits des sans-papiers sont en très grande majorité issus de ces couches sociales. On peut toujours supposer que les pensées inconscientes sont distinctes des manifestations conscientes, comme le fait Todd, mais il y a à cela des limites : les agents sociaux ne s’engageraient pas consciemment dans des luttes contredisant à ce point leurs tendances inconscientes(1).

Là où l’analyse de Todd est assez fine, toutefois, c’est sur la propension bien française, héritée des Lumières, à camper fièrement sur son « universalisme », une conception philosophique très louable qui, en principe, devrait déboucher totalement sur le respect des droits humains puisque selon elle, évidemment tous les humains sont égaux. Or elle ne le fait pas. Pourquoi ? C’est qu’il existe, de la part de ceux qui sont fiers de porter cette conception, une propension exagérée à croire être détenteurs d’une vérité, vérité au nom de laquelle, inévitablement, on fustigera ceux et celles qui s’en éloignent en persistant par exemple dans des croyances religieuses d’un autre temps. Le goût de l’égalité se muera alors en une rage anti-inégalitaire (c’est au nom de cet universalisme que, sous la troisième république, le colonialisme fut justifié et défendu par une grande partie de… la gauche d’alors !). En ce sens, on peut parler d’une « crise religieuse », d’une croisade des bons sentiments, voire d’un moralisme, que sais-je… mais certainement pas dire (sic, p. 87) « des millions de Français se sont précipités dans les rues pour définir comme besoin prioritaire de leur société le droit de cracher sur la religion des faibles » !

Todd a certainement raison aussi quand il cible un bloc qu’il a unifié sous la dénomination de « MAZ » (classes Moyennes, personnes Agées et catholiques Zombies !!) et qu’il suffirait de caractériser comme étant les couches moyennes, supérieures et intellectuelles, comme groupe social déjà favorisé qui reçoit pourtant une aide substantielle de l’Etat. Nulle part ailleurs qu’en France en effet les études supérieures, qui bénéficient principalement aux enfants de ce groupe, sont à ce point financées par les impôts des plus pauvres (via la TVA et autres taxes indirectes). Ce sont là des spécificités françaises sur lesquelles il faudrait revenir (en augmentant les frais d’inscriptions à l’Université et dans les Grandes Ecoles ?) mais qui n’ont pas un lien direct avec le 11 janvier.

On a donc l’impression, en lisant Todd, qu’une foule d’idées sont présentées, parfois pertinentes, parfois absurdes et que le seul ciment qui les unirait consiste dans ce fichu système de superposition des cartes géographiques… de quoi faire à l’auteur une réputation de madame Irma qui, elle, ne lit pas dans ces cartes-là mais dans celles du tarot.

Cette méthode subit une attaque de front dans une tribune du « Monde » daté du 20 mai, où la sociologue Nonna Meyer s’en prend à notre démographe qu’elle accuse de simplisme. « Il y a plus de cinquante ans, dit-elle, le sociologue américain William Robinson mettait en garde contre la « fallacie écologique » : inférer les comportements individuels des comportements observés au niveau d’un collectif (ville, département, région). Emmanuel Todd fait la même erreur. Que les régions qui ont compté le plus grand nombre de manifestants soient d’anciens bastions du catholicisme ne permet pas de conclure que les catholiques ont été les plus nombreux à manifester » (ni, ajouterais-je, que ce soient les fameux zombies qui aient manifesté) car, dit-elle encore « le territoire n’est qu’un élément parmi d’autres du rapport des individus au monde et à la société. Il faut aussi cerner leur profil socioculturel, leurs orientations politiques et leurs motivations ». On apprend ici qu’un sondage a été réalisé en mars à la demande de la CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l’homme) auprès d’un échantillon national (supposé) représentatif. Rien de ce qu’affirme Todd n’est confirmé par ce sondage. Parmi les manifestants déclarés du sondage, le nombre cumulé des ouvriers et employés est équivalent à celui des classes moyennes et supérieures, la mobilisation s’avère plus forte (proportionnellement à leur nombre dans la population) chez les personnes originaires du Maghreb ou de l’Afrique subsaharienne. Les catholiques «  zombies », c’est-à-dire les catholiques détachés d’une pratique religieuse, ont une probabilité de manifester beaucoup plus faible que les catholiques pratiquants, les sans-religion et les personnes se déclarant musulmanes, etc. etc. (je renvoie à l’article pour plus de détails). Où est donc le malentendu, le quiproquo ? Y a-t-il une vérité qui émergerait des cartes superposées et une autre qui émergerait des sondages ? Misère de la sociologie sans doute, condamnée à faire parler les groupes sociaux au moyen de ce qui ressemble parfois à des pratiques ésotériques…

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A mon modeste niveau, la thèse de l’imposture me trouble beaucoup parce que parmi les morts de l’équipe de Charlie, outre qu’il y avait des dessinateurs, Cabu, Wolinski, qu’on peut difficilement suspecter de mauvaises intentions à l’égard des exclus des banlieues, il y avait aussi Bernard Maris, dont je découvre, un peu tard, il est vrai, le grand talent, au travers d’écrits comme son « Marx, ô Marx, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Bernard Maris était un fin analyste de la société, il continuait à la voir en termes de classes, en bon marxiste qu’il était et il était loin d’être le pigeon qui se fait prendre aux mirages de la société néo-libérale, or il faisait partie de l’équipe de Charlie…

Mais, me dira-t-on, Philippe Val aussi, qui, lui, en revanche, appuie  fortement du côté des penseurs néo-libéraux (son dernier essai le prouve, une attaque en règle, profondément réactionnaire – au sens d’un retour à une situation passée – contre toute pensée qui tenterait de comprendre les mécanismes sociologiques en œuvre dans l’histoire).

Alors… contradictions, contradictions… quand parviendrons-nous à une analyse d’un évènement comme celui du 11 janvier qui soit une analyse globale, n’isolant pas un ou deux facteurs mais montrant au contraire l’interaction entre tous les facteurs ?

A vrai dire, si on tenait compte d’autres facteurs, ne pourrait-on pas donner des interprétations totalement différentes de la manif du 11 janvier ? Par exemple, prenant en compte le facteur « international », à savoir le soulèvement généralisé d’une partie du monde islamique sous la bannière de l’EI et ses affiliés, ne pourrait-on pas penser qu’elle signifie une réaction d’angoisse compréhensible qui la rapprocherait des peurs légitimes éprouvées dans les années trente, face à la montée du nazisme ? (C’est ce que suggère en partie un autre livre récent, celui de Jeanne Favret-Saada : « Comment produire une crise mondiale – avec douze petits dessins », ed. Fayard).

(1) je sais bien que le fait que la probabilité d’être de classe supérieure parmi les membres des associations de soutien aux sans papiers soit grande n’entraîne pas que la probabilité inverse le soit, disons que c’est juste un indice parmi d’autres.

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Refuser l’élitisme

Que je dise mon émotion à ouïr la Flûte mozartienne et que j’y emmène ma petite fille pour qu’elle en soit émerveillée, il n’en a pas fallu plus pour qu’aux yeux de certains de mes amis, je passe pour « élitiste » et qu’on me somme du même coup de choisir mon camp dans l’âpre bataille autour de la réforme des collèges ! Que j’ironise sur les prétentions d’un prétendu « professeur de littérature » qui extirpe de son statut le droit d’arroser une foule de ses sentences absurdes, voilà qui a suffi pour me faire quasiment accuser de trahir mon corps d’appartenance. Faits amusants qui ne font que traduire l’extrême désarroi d’une bourgeoisie déclinante se cramponnant sur ce qu’elle croit posséder en propre  : la culture (et qui n’a rien à voir avec les interrogations bien compréhensibles émanant des professeurs de collège). Ainsi, parce que j’aime Mozart, Caravage et la littérature, il me faudrait immédiatement souscrire aux appels claironnés des idéologues patentés qu’on entend et lit à longueur de temps, annonçant sans crainte du ridicule la mort de l’école et la fin de la civilisation pour quelques heures de latin-grec et l’enseignement de l’islam au niveau de la cinquième… Faut-il que cette réforme entraîne peu d’objections pour qu’on ne l’attaque que sur ces quelques points… car évidemment je n’ai encore rien entendu sur, par exemple, l’enseignement des mathématiques ou plus généralement celui des sciences… Le latin-grec n’est pas supprimé : on voudrait seulement qu’un maximum d’élèves en profitent, et la chrétienté n’est pas oubliée, elle a seulement été rangée au rayon de la sixième. Autre grief : le langage, il est vrai parfois abscons, qu’on utilise pour parler de l’EPS, mais il s’agit d’un détail insignifiant et j’ai déjà dit ici ma préférence pour un enseignement de gymnastique (c’est comme ça qu’on disait de mon temps) fait par des profs ayant un peu réfléchi à leur fonction plutôt que par de sympathiques bénévoles qui vous envoient patauger sur les terrains vagues sans la moindre connaissance en pédagogie (puisque c’est comme ça aussi que l’on faisait de mon temps).

Mais surtout, parce que j’aime Mozart, Caravage et la littérature, il me faudrait prendre rang sans broncher aux côtes de mes pairs tous présupposés élitistes, ne pouvant naturellement qu’être issu de la même classe qu’eux et qu’avoir moi-même bénéficié d’un héritage de culture dont je devrais avoir honte, maintenant, de me désolidariser. Eh bien non, braves amis… d’abord je ne suis pas issu de cette classe : si trahison il faut évoquer dans mon cas, ce n’est pas celle du corps professoral mais plutôt celle de ma classe d’origine, qu’on appelait autrefois sans honte : la classe ouvrière. Annie Ernaux a traduit avec justesse ce sentiment de double appartenance. D’autres intellectuels (des vrais, pour faire écho à la sortie souvent critiquée de Nadjat Valaud-Belkacem sur les « pseudos ») ont finement analysé ces processus de transition d’une classe vers une autre via l’acquisition de capital culturel ; on pense évidemment à Pierre Bourdieu, tellement vilipendé aujourd’hui par « l’élite » dominante (Raphaël Enthoven, Philippe Val et consort)..

Ensuite, ne vous en déplaise, il n’est nullement assuré qu’il faille avoir eu la bonne culture classique à base de latin et de grec pour aimer les grandes œuvres de l’art et de la littérature et avoir acquis une « culture » qui vaut bien celle des latinistes… Il se trouve que mes maîtres ne furent pas des professeurs de rhétorique ancienne (bien que je n’aie rien contre la rhétorique ancienne, j’ai eu l’occasion de m’y frotter depuis), ils ne furent pas non plus les membres d’une élite parisienne ou provinciale invités aux soupers des notaires et des duchesses. Mes maîtres étaient communistes. Oui, vous avez bien lu : membres du PCF en bon français. Ils officiaient en banlieue « rouge » et nous faisaient connaître Stendhal (horrible révolutionnaire), Proust (qui l’eût cru ?), la littérature américaine (en pleine guerre froide ?) et la poésie moderne, au travers bien sûr des grands poètes communistes que furent Eluard et Aragon, mais aussi des œuvres d’Apollinaire ou de Max Jacob. Comme en ce temps-là le Parti Communiste était puissant et qu’il faisait énormément pour la culture des banlieues, c’est grâce à lui que j’ai connu la musique (Schubert, dont j’appris un lied en classe de CM2), la peinture (grand engouement pour les abstraits de l’époque, les Estève, les Manessier…), le théâtre et la littérature. Ô bien sûr, il a bien fallu que je me rende à l’évidence des pratiques coupables du PCF regroupées sous le nom de « stalinisme » et il a bien fallu rompre. Mais il n’empêche, ces gens qui, dans nos banlieues, ont tant œuvré pour que les membres des classes populaires aient accès à la culture, ce qu’elles n’auraient jamais eu si elles avaient dû s’en remettre uniquement aux analogues d’alors de nos idéologues du samedi matin, ces gens, ces militants (dont certains vivent encore : un ami me disait récemment qu’il avait entendu Jack Ralite prononcer un beau discours lors de l’inauguration de la nouvelle Maison des Sciences de l’Homme de Paris-Nord) méritent qu’on leur rende hommage. Et un bel hommage.

Cette culture acquise au contact de mes maîtres communistes (qui me faisaient rencontrer Vilar, Georges Wilson et Berthold Brecht, Pablo Picasso et Ernest Pignon, et lire Aragon aussi bien que Gide et Montherlant) ne m’a pas rendu « élitiste » et je n’ai jamais ressenti le besoin de le devenir, au sens où l’élitisme est la croyance en la supériorité d’une caste reproductible sur les autres. Je tiens à une conception démocratique de la culture, selon laquelle elle n’est pas la propriété d’une seule classe, ne repose pas sur des rites établis cantonnés dans un seul milieu, une culture enrichie par les apports non européens, non grecs et non latins, où les techniques modernes (la photographie, le cinéma, la video – oui, si Caravage vivait de nos jours, il serait le plus grand cinéaste -) ont leur place, où le savoir encyclopédique est partageable et partagé (via Wikipedia s’il le faut…). Et j’ajouterai que si l’on veut que la culture soit un rempart contre la barbarie (Sloeterdijk) alors il faut qu’elle soit à la fois largement partagée et conçue d’une manière non élitiste, et que la deuxième condition est au fondement de la première.

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Et s’il faut en revenir au thème initial : oui, j’apporte mon soutien plein et entier à la courageuse Nadjat car je crois en effet que les enseignements du collège ont besoin d’un coup de brosse pour les rendre un peu plus vivants et que les élèves ont besoin de comprendre les liens entre disciplines, ce que seuls des enseignements pluridisciplinaires peuvent apporter ;

non, je ne crois pas que la réforme des collèges va, davantage que ne le fait l’école actuelle, priver ma petite fille et ses petits amis des beautés de l’art et de la culture. Hélas, le milieu familial est beaucoup plus influent en ce domaine que ne l’est l’école, mais il ne tient qu’aux maîtres d’apporter cet air de liberté qui peut rendre tout à coup un enfant sensible à la musique ou à la poésie, ce qu’aucun programme n’a jamais empêché.

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La petite fille à l’Opéra

Quelle chance, Paris au mois de mai. Un week-end du 8. Une petite foule aux pieds de l’escalier monumental du  Grand Palais se presse pour aller voir Velasquez. Dans la foule un bavard qui veut que tout le monde sache qu’il est un professeur de littérature et qu’il n’est pas satisfait, il vitupère contre la réforme des collèges qui va, c’est sûr, « détruire l’école républicaine » puisqu’on veut « remplacer les humanités par les algorithmes ». Certes, les méthodes proposées, l’interdisciplinarité par exemple, sont appliquées dans les pays scandinaves, mais c’est normal, « ces gens-là n’ont pas la même culture de la mémoire que nous »…

 ***

Velasquez. Une peinture qui prend longtemps son envol, au début très technique, accumulant les natures mortes un peu trop mortes, puis qui s’essaie à faire du Gréco (Saint Ildefonse…) et enfin éclate dans la nuance et la touche incroyablement subtile (qu’on dit « déjà impressionniste », mais c’est pour dire quelque chose) afin de donner le tableau des tableaux : non, pas « Les Ménines », absent de cette exposition, mais la Vénus au miroir, qui est telle qu’une fois qu’on l’a regardée, on n’a plus envie de voir autre chose, alors les portraits de Philippe IV, de Marie-Thérèse, de toute la cour d’Espagne, vous pouvez bien aller vous rhabiller, c’est le cas de le dire, et vous le pape Innocent X, vous qui êtes si parfait qu’on dit que des visiteurs se sont inclinés devant la toile croyant qu’ils avaient devant eux le modèle, votre sourire en coin de vieux matou ne nous impressionne guère.

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Musée du Jeu de Paume. Expositions photographiques. On voit d’abord Taryn Simon, une Américaine originaire de New York qui fait du reportage en allant photographier des secrets d’état, des choses cachées au regard du monde, si importantes qu’on ne nous les montre jamais. Par exemple ces câbles qui sortent de la mer et qui contiennent nos conversations téléphoniques et nos liens internet, enfermés dans des gaines plastiques ridiculement petites, ou bien plus dramatique, un endroit situé quelque part aux Etats-Unis où on laisse pourrir les cadavres afin de faire des études utilisables ensuite dans les enquêtes criminelles. En quatre années de voyage à travers le monde, elle a aussi réuni des histoires associées à des lignées, réparties en dix-huit chapitres où l’on trouve aussi bien la lignée d’un conseiller d’Adolf Hitler que celle de victimes du génocide bosniaque ou celle de paysans en Inde dépouillés de leurs terres, chaque chapitre composé des mêmes parties : à gauche des portraits (ou des absences quand on n’a pas pu avoir la photo, voire des squelettes quand on n’a pu avoir que la photo des restes), au centre des légendes, à droite des « notes de bas de page » en l’espèce des photos évoquant certains traits des personnages : effets découverts dans une fosse commune, papiers d’identité, graffiti…

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Musée de Jeu de Paume – 2. Expositions photographiques. On voit ensuite Florence Henri, une Française qui a fréquenté les plus grands artistes, peintre et photographes des années trente, Jean Arp, Kandinsky, Moholy-Nagy, Man Ray. Les recherches de son époque sur l’abstraction nourrissent ses œuvres. Chez elle, une roue de charrette devient, par la grâce d’un miroir (autre usage, après celui de Velasquez), une charpente de rayons noirs irradiant de tous côtés. Sa vision de la Bretagne se charge d’un réalisme abstrait à cause d’un poteau ou d’une voile qui coupe l’image en deux, ou bien de lignes métalliques qui font apparaître les petits bateaux comme des notes tranquilles sur une partition.

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On voit aussi « monologue », le film statique de Vandy Rattana, le cambodgien qui a choisi d’évoquer le génocide khmer uniquement par un plan fixe sur un lieu, marqué par deux manguiers qui se répondent, au pied desquels gît la soeur de l’artiste. Belle voix en continu que celle du cinéaste, qui dit en cambodgien (heureusement sous-titré) avec des mots simples et nus le drame des gens de sa génération et de celle de ses parents.

***

Musée Jaquemart-André. Exposition « de Giotto au Caravage, les passions de Roberto Longhi ». Le miroir à nouveau à propos du Caravage : sait-on que l’artiste peignait d’après le reflet d’une scène ? C’est pourquoi l’on voit souvent les gestes inversés, telle main qui porte une coupe devant être une main droite mais se trouve être une main gauche. Cela lui permettait un meilleur cadrage, le miroir jouait le rôle qu’on dévolue aujourd’hui au viseur de l’appareil photo. Deux films introductifs sont présentés. L’un est un extrait du « Decameron », où Pier Paolo Pasolini donne ses traits à Giotto, on le voit entrant, concentré et résolu, dans Santa Chiara pour projeter à grands coups de brosse les visages qu’il a repérés en se baladant en ville, observés entre ses doigts, utilisés eux aussi comme cadreur. L’autre est un documentaire sur Caravage mettant en valeur son souci de vérité, laquelle est rendue atteignable par la lumière qui éclaire tout le monde, sans hiérarchie, pauvres comme riches. Une peinture libérée des motifs obligés : on ne trouvera pas une seule Crucifixion chez Caravage, mais en revanche des portraits inclassables pour l’époque, comme ce « garçon mordu au doigt par un lézard ». A côté, quelques émules de génie, tel Borgianni, qui reprend la perspective sur le Christ déjà adoptée par Mantegna, les pieds devant et au premier plan, la plante très sombre précédant un corps lumineux.

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Mais ne pas oublier que nous sommes là surtout pour emmener la petite fille (la même que celle qui figurait déjà dans l’épisode « Giuseppe Penone ») à l’Opéra Bastille afin d’y voir et entendre « La Flûte Enchantée ». La petite fille a suivi tout le spectacle (3h30) sans un seul signe de fatigue, les yeux écarquillés, voyant se jouer devant elle l’histoire qu’elle avait écoutée cent fois sur un disque pour enfants, et reconnaissant, ravie, Tamino, Pamina, la Reine de la Nuit et Papagueno. Interprétation parfaite dans une mise en scène certes un peu austère de Robert Carsen, où tous les personnages sont de noir ou de blanc vêtus (les « bons » en blanc, les « mauvais » en noir bien entendu, mais à la fin, tout s’égalise : les mauvais sont convertis…), avec des scènes où la mort est explicitement présente (des cercueils et des corps qu’on enjambe), ce qui peut-être n’est pas très plaisant pour un enfant, de même qu’on s’attendrait à voir un Papagueno bariolé plutôt qu’un pauvre erre traînant son matelas sur le dos, ayant remplacé la cage dorée par une glacière en plastique… mais qu’importe, ce ne sont que des détails face à tant de beauté, et notre émotion est décuplée d’imaginer ce que peut sentir la petite fille en ce moment, qui à la sortie de l’opéra montrera des signes de tristesse que cet enchantement soit déjà terminé : à six ans et demi déjà on a la perception du temps qui s’écoule et du caractère éphémère des plus belles choses.

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Et ça butine

abeille-2Patrice est apiculteur. Il parle volontiers de ses ruches et de ses abeilles. En avril, c’est la gestation. C’est lui qui a décidé du début du processus en tenant compte de la météo : il fallait qu’il soit sûr d’avoir une quinzaine de jours de beau temps devant lui, la pluie et le vent pouvant perturber les opérations. A vrai dire, il ne laisse pas les choses se faire « au gré de la nature », il intervient activement à des fins de sélection et pour cela, se procure un « réservoir génétique », c’est-à-dire un essaim sélectionné qui permettra de féconder les œufs pondus par ses reines. Il a des ruches en différents endroits de la région et notamment à Aubres, qui se trouve sur la route de Nyons. Il doit les visiter le plus souvent possible au cours de cette période à l’issue de laquelle vont naître les nouvelles abeilles. Je lui demande si son élevage n’a pas été attaqué par le frelon asiatique. Il ne se plaint pas pour l’instant. Il me raconte que les abeilles chinoises ont depuis longtemps trouvé la parade : elles se mettent en groupe autour du nid du frelon et elles l’étouffent. Avant que les abeilles européennes aient trouvé la tactique, il peut se passer beaucoup de temps… Les apiculteurs d’aujourd’hui ne seront sûrement plus là.

284887-gf[1]Cette histoire de frelon me rappelle un passage du beau livre de Sue Hubbel, « Une année à la campagne », que Jean-Marie Le Clézio salue dans sa préface en disant qu’il a « souvent rêvé d’un livre complet, où il y aurait les oiseaux, les insectes volant dans la lumière du matin, les gouttes accrochées dans les toiles des araignées, le ciel changeant selon les saisons, l’odeur de la pluie et le bruit du vent, les cris des animaux, un livre où on sentirait la chaleur du soleil, le toucher léger des plantes, un livre où il y aurait les secrets visibles et invisibles du monde, et même des choses extraordinaires et rassurantes comme la recette de la tarte aux kakis » et que ce livre, il l’a trouvé, sous la forme de celui de Sue Hubbel. L’apicultrice américaine qui s’est établie dans les monts Ozark, situés, à ce que j’ai compris, au sud-est de l’état du Missouri, y parle longuement des frelons « à tête glabre » (vespula maculata) et en termes plutôt positifs.  « Les frelons à tête glabre adultes, dit-elle, ne peuvent avaler que des liquides. Leur nourriture est en général du nectar de fleur, mais il leur faut aussi des protéines pour développer les larves, et pour s’en procurer, ils tuent d’énormes quantités de chenilles. Quand ils trouvent une chenille, ils ne piquent pas mais ils la massacrent vivante. Le frelon pétrit la chenille avec ses mandibules pour ramollir les muscles et autres tissus, puis il la coupe avec sa bouche. Il avale les parties liquides et malaxe les parties solides en petites boules qu’il rapporte au nid. Là, des frelons nourriciers s’emparent des bribes de chair pour les fragmenter en morceaux plus petits encore dont ils nourrissent le couvain en plein développement » (p. 125, ed. Folio n°2605). Et pour un propriétaire de vergers, avoir ces frelons est une chance puisqu’ils évitent ainsi la prolifération des chenilles prédatrices.

abeille-1Pour en revenir à nos abeilles, elles ont déjà acquis, il est vrai, de nombreuses recettes au cours de leur évolution. Un jeu de société que j’avais acheté pour les enfants nous en apprend beaucoup : non seulement, elles recueillent le pollen et le nectar, mais aussi un drôle de truc qui s’appelle le propolis et qu’elles dénichent sur certains arbres seulement, dont les peupliers. Ce produit ne leur sert qu’à secréter de quoi momifier leurs ennemis (y compris de petits mulots !) afin de se défendre. Le mot vient, bien sûr, du Grec  pro-polis pour « devant la cité », les abeilles construisant d’authentiques remparts devant leur nid afin de se protéger. Patrice me dit qu’il éleva des caucasiennes, réputées pour leur miel, mais à leur arrivée, elles construisirent trop vite leurs remparts, probablement en mélangeant le propolis avec du nectar trop liquide, de sorte que leurs efforts furent vains, les malheureuses (elles n’avaient pas compris, me dit-il, qu’elles étaient maintenant dans les Baronnies).

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Hier, il a assisté à une merveilleuse danse d’abeille. On sait que c’est par ce moyen qu’elles se communiquent entre elles les bons emplacements de nourriture, indiquant au moyen des divers paramètres du mouvement (forme des circuits, inclinaison du plan de vol…) la distance et la direction du lieu de leurs récoltes. Il s’agissait en l’occurrence d’un champ de cerisiers nouvellement en fleurs, elles s’en sont donné à cœur joie. Les casiers, me dit Patrice, « étaient dégoulinant de nectar ».

Le mois dernier, il me parlait des amandiers, qui sont nombreux dans la région. Autrefois, l’amande était récoltée, elle était à la base des multiples pâtisseries que l’on aime en Provence. Après quelques maladies qui atteignirent les arbres au début du siècle précédent, les agriculteurs locaux ont cessé de l’exploiter, d’autant que les cultures extensives de Californie, qui avaient démarré pour répondre aux immenses besoins en confiserie de l’Europe du Nord au moment de Noël leur ôtaient tout espoir de rentabilité. Aujourd’hui, les amandiers donnent donc à l’état sauvage, ils se reproduisent à partir de racines qui ressurgissent du sol mais plus personne ne sait s’ils donnent des amandes douces ou amères.

***

Le temps où j’écrivais ce qui précède est passé. Nous sommes en mai. Patrice m’annonce que bientôt auront lieu les vols de fécondation. Les reines vont sortir et se rendre en des lieux secrets (que même l’apiculteur ignore) où elles se feront féconder par les faux-bourdons. Tout cela se passe en toute liberté, elles choisissent leur jour en fonction de la météo : il faut une matinée printanière, au ciel bleu uni, sans vent. On ne sait pas comment elles se donnent le mot mais elles se retrouvent à plusieurs, une vraie orgie, une fête des sens qui nous échappe complètement, à nous, humains. Un chercheur, un certain Pierre Jean-Prost, connu dans le monde apiculteur (cf. extraits de son livre majeur ici) a souvent recherché ces lieux mystérieux. Un jour, par chance, il en découvrit un, qu’il reconnut à l’abondance de mâles gisant au sol. Quelle hécatombe, tous ces mâles morts, le pénis arraché…

Un problème vient du nombre que l’on pourrait dire excessif des faux-bourdons dans une ruche : des milliers, alors que quelques dizaines sûrement suffiront à féconder les reines, pourquoi ce « gâchis » ? Tristesse des mâles qui n’auront jamais, de leur vie, de femelle à honorer et fierté de ceux qui n’en honoreront qu’une… une seule fois.

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Sans le latin, sans le latin…

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Les vieux grognards de « l’élite républicaine » sont de retour, les Debray et les Finkielkraut sont prêts de nouveau à entonner leur chant patriotique et conservateur : au secours, on s’attaque au latin ! Le système éducatif français, surtout au niveau du collège, a beau avoir été déclaré depuis belle lurette en faillite (il n’est qu’à voir les résultats obtenus dans les enquêtes PISA), il ne faut rien toucher, continuer le ronronnement habituel : les têtes brunes et blondes n’ont qu’à faire un effort, éventuellement se mettre au garde à vous, respecter le professeur, se lever à son entrée et apprendre la leçon, tout se passera bien ensuite. Les professeurs (certains, pas tous) s’alarment : on leur retire des heures dans certaines disciplines et, ô scandale, on veut les faire intervenir en binômes dans des enseignements interdisciplinaires… La mauvaise foi transpire de maints articles diffusés ici ou là sur des sites d’information (Slate…) et dont le principal enjeu, sous couvert de lutte pour un meilleur enseignement (qui passerait par une sorte « d’Acadomia » public offert aux élèves les plus défavorisés (sic) !), est de maintenir bien en place un système dont la principale caractéristique est le bon fonctionnement reproducteur des divisions sociales. Hypocritement, ces articles manient le chantage : si la réforme est appliquée, disent-ils, vous verrez les parents les plus aisés ou les mieux dotés en capital culturel mettre leurs enfants dans le privé, et donc cette application conduira, de fait, à l’inverse de ce qui est cherché, c’est-à-dire à une augmentation de la ségrégation sociale. Eternel argument des gens de droite qui prétendent que toute mesure de gauche, en engendrant de la rétorsion de la part des milieux possédants (d’un capital financier comme d’un capital culturel), va contribuer en réalité à accroitre les difficultés de ceux et celles qu’elle serait censée aider… et qui, si on le suivait, contraindrait tout simplement à ne jamais rien changer !

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Que lui reproche-t-on donc, à cette réforme, qui mériterait ainsi d’enfourcher les chevaux de la mise en alerte générale ? Outre sa promotion de l’interdisciplinarité (qui ne devrait évoluer que vers une aimable fantaisie de type « périscolaire » (re-sic !)), on lui reproche donc de s’en prendre à l’enseignement du latin. Brassens serait encore vivant, nul doute qu’il nous en ferait une belle chanson … A vrai dire, la hache de guerre est déterrée depuis au moins cinquante ans, c’est-à-dire depuis le temps lointain où on a inventé (déjà au grand dam des conservateurs) des sections « modernes » dans les lycées. Je peux en parler, j’y étais ( !) et c’est même grâce à ces sections que je suis devenu étudiant, puis enseignant-chercheur, puis prof de fac. Rappelons le contexte : au début des années soixante et avant, l’accès au lycée était fort peu démocratique, le fils (de préférence à la fille) du docteur ou du pharmacien, de l’ingénieur ou du notaire entrait facilement en 6ème et il y faisait du latin. Des régions entières, notamment autour de Paris, étaient dépourvues de lycées et les enfants de l’école de la République, au mieux, allaient dans les Cours Complémentaires (ancêtres de nos collèges) où on les engageait fortement à interrompre les études au niveau de la 3ème. Evidemment, ces collèges n’enseignaient pas le latin, ce qui fait que les rares élus à la sortie desdits cours complémentaires qui souhaitaient continuer au-delà se trouvaient le bec dans l’eau. Une chance donc que des sections « modernes » (sans latin) aient été créées pour les accueillir dans les lycées nouvellement installés (pour mon cas, dans la Seine-St-Denis). Et c’est ainsi que votre serviteur n’a jamais fait de latin… et ne s’en est jamais mal porté. Le latin est sûrement une discipline agréable, mais s’il y a des éléments de culture qui m’ont manqué dans la vie, ce n’est pas là : j’ai plutôt regretté de n’avoir pas pu faire de musique, par exemple. Ou bien regretté de ne pas avoir de profs d’éducation physique un peu mieux formés que ceux que j’avais (parfois de simples pompiers) qui m’auraient aidé à avoir une meilleure perception de mon corps et à mieux me mouvoir dans l’espace, compétences précieuses même si elles sont moquées par nos joyeux drilles de l’élite républicaine si prompts à ridiculiser les directives concernant l’EPS. Ou bien aussi regretté que l’école ne m’ait pas aidé à acquérir plus d’assurance, à l’oral notamment, compétence là encore moquée par nos joyeux drilles qui considèrent que ces choses-là doivent être acquises de façon « naturelle », c’est-à-dire par le biais, uniquement, de l’habitus familial, ce qui en dit long sur leur position de classe. Le latin a toujours fonctionné en France comme instrument de sélection : François Dubet rappelle que, la plupart du temps, le latin est abandonné par les élèves quand l’objectif de sélection est franchi et qu’ils sont dans l’établissement et la filière convoités. Le propos de Debray (« quand on s’attaque à la mère, je m’inquiète pour la fille » en parlant du couple latin – français) ne repose que sur une métaphore amusante, car on peut très bien maîtriser le français sans connaître la « langue-mère ». Prétendre le contraire, c’est tourner le dos aux acquis de la linguistique (mais je sais qu’une telle discipline est tenue en horreur par nos doctes personnages… et pour cause !) : toutes les langues se valent et la dimension synchronique de la langue est plus importante pour sa maîtrise que la dimension diachronique. Du reste on sait bien que le français, pour être une langue romane n’en est pas moins très différent des autres langues romanes en ce qu’il possède des traits qui le rapprochent plutôt des langues germaniques (comme le fait qu’il y soit impossible de supprimer le sujet, contrairement à l’italien ou à l’espagnol qui sont, selon le jargon linguistique, des langues « pro-drop »). L’ordre des mots en français est beaucoup moins souple qu’en latin, et le français ne connaît pas les déclinaisons du latin etc. (ici, ses défenseurs vont probablement dire que, justement, c’est une raison de plus d’apprendre le latin qui, à cause de ses déclinaisons serait… formateur ! comme si apprendre des déclinaisons était formateur de quelque chose… mais on se demande de quoi). Ce qui est utile (et les nouveaux programmes le prévoient explicitement) c’est de faire prendre conscience aux élèves de ce qu’est une langue, et pour cela, de les confronter à d’autres langues, mais quelles que soient ces langues (y compris la langue des signes d’ailleurs, en voilà une bonne idée, n’est-ce pas?).

Une langue n’est pas un « outil de distinction » comme le voudrait un Finkielkraut, autrement dit un ensemble de règles plus ou moins arbitraires et de conventions assez complexes grâce auxquelles on pourrait évaluer le « degré de culture » d’un individu. Une langue est un système (probablement enraciné dans le biologique) qui s’organise selon des lois dont beaucoup sont encore à découvrir, et qui vit. Une conception trop normative de la langue (celle qui prévaut souvent dans notre enseignement) est une erreur car elle prétend figer un système qui est par nature évolutif, même si cette évolution répond bien à des lois. Je lisais récemment la réaction d’un blogueur sur un fil de discussion qui voulait prouver à son opposant qu’il parlait mal le français sous prétexte qu’il avait employé l’expression « et donc » : « et donc » n’est pas français, disait-il… Ah bon, et pourquoi ? Pourquoi « et puis » serait-il grammatical, et pas « et donc » ? Ceci est un exemple de normativisme sans justification. Il existe une créativité de la langue, qu’on ne saurait nier sans rejeter abruptement (ce que l’on fait d’ailleurs !) les manières de s’exprimer et donc ( !) le contenu de l’expression des locuteurs un peu plus éloignés que « l’élite » de la position dominante dans l’échelle des valeurs linguistiques, autant dire : sans ignorer ces locuteurs, tentation omniprésente de nos politiques, bien entendu (qui se recrutent eux-mêmes dans la couche à capital culturel constant de notre population).

Nos aimables pseudo – « anti-pédagogues » ( !) défendent les vertus de l’enseignement dit « classique » en ce qu’il permettrait aux élèves de renouer avec les saines valeurs… de la rhétorique (autrefois il y eut en effet des « classes de rhétorique » dans la préparation aux grandes écoles), ainsi, prétendent-ils, les élèves s’exprimeraient et argumenteraient mieux. Prenons le thème de l’argumentation en effet. Plutôt que le dit enseignement classique, un tel thème requerrait davantage, à mon avis, une formation plus solide en logique, un peu sur le modèle de ce qui se fait dans les pays anglo-saxons ou aux Pays-Bas (ou certaines régions d’Italie), or, que je sache, aucun de ces messieurs (oui, je n’ai entendu que des messieurs s’exprimer, il ne s’agit pas ici de ma part d’un parti pris sexiste) n’a semblé envisager l’utilité d’une telle introduction. Or, à n’en pas douter, un enseignement de logique organisé conjointement entre le prof de français et le prof de maths, ça aurait de la gueule ! et ce serait autrement formateur que la lecture de la « Guerre des Gaules »… Rappelons qu’une telle introduction eut lieu autrefois, sous couvert de « maths modernes », mais qu’on en fut vite dissuadé sous les tirs croisés d’une droite bien pensante arguant qu’il ne convenait pas de donner aux enfants des outils de raisonnement par lesquels ils eussent pu dépasser les adultes dans l’art de l’argumentation, et des corporations de professeurs du secondaire qui trouvaient insupportable de devoir se recycler…

Bref, s’il faut conclure, ces messieurs qui s’auto-proclament les gardiens de nos valeurs éducatives cherchent surtout à freiner toute évolution d’un système qui, dans son fonctionnement actuel, leur va très bien. Allons, il est bien suffisant qu’il y ait quelques lycées prestigieux formant une élite reçue à Normale Sup ou à Polytechnique, on ne va tout de même pas risquer d’être bousculés dans nos fondements par des élèves ou étudiants de couches populaires issues de sombres banlieues, et dont on n’est même pas sûr de pouvoir contrôler la pensée… en plus!

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Bonjour Monsieur Rolin!

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C’était au dernier Printemps du Livre de Grenoble, j’étais arrivé en retard m’étant trompé de salle, et n’avais pu donc écouter que la toute dernière partie de l’intervention d’Olivier Rolin à propos de son roman « Le Météorologue », paru au Seuil en 2014. Dommage pour moi. Mais j’avais l’essentiel, ses derniers mots pour insister sur le fait que son livre n’était pas l’histoire banale d’un « zek » (déporté vers la Sibérie au temps de Staline) mais une contribution à une réflexion à propos d’une époque sur laquelle il en manque, de réflexion, qu’elle soit attaquée de plein fouet par des idéologues qui ont toujours été de droite et ont, de toutes façons, toujours haï jusqu’à l’idée même de communisme, ou qu’elle soit tout simplement écartée, destinée à l’oubli parce qu’elle embarrasse, parce que les anciens communistes, ou du moins ceux qui y ont cru un peu, à cette utopie, ayant appris dans quoi elle s’était délitée, n’avaient plus jamais voulu la regarder en face, préférant passer à autre chose comme on dit. Et ainsi la France, pays d’Europe occidentale où peut-être l’idée communiste a le plus remué les foules (avec l’Italie), a tourné le regard, n’a plus voulu traiter de cette période autrement que par le triste dépit. Olivier Rolin voulait donc que l’on en discute, maintenant, et si possible, avec sérénité. Bref, le communisme eût-il été différent s’il n’y avait eu Staline ? Question très tentante, réponse qu’on aimerait (que j’aimerais) positive alors que bien sûr on sait que partout dans le monde où on a essayé d’incarner cette idée, cela a débouché sur des dictatures et des répressions sanguinaires (Mao, Castro, Nkrumah, Mengistu, la dynastie des Kim…), alors ne rêvons pas (ce que dit lui-même Rolin, abruptement, à l’issue d’un de ses commentaires sur la question…). Enfin, séduit quand même, et trouvant le bonhomme très sympathique, je me décidai à acheter l’ouvrage et à me le faire dédicacer, pendant que j’y étais. D’où ma présence devant cet homme buriné, au poil mal rasé, mais débonnaire, souriant. Que voulais-je qu’il me dise, ou plutôt qu’il m’écrive ? Je lui parlais bien sûr de mon vieux passé de communiste, il n’en fallait pas plus pour le mettre en confiance et je fus heureux de repartir avec un mot par lequel il présumait que « je connaissais un peu de toutes ces histoires »…. C’était gentil, mais en réalité, en connaissais-je autant sur ces histoires ? « Le Météorologue » est un récit court, mais dense, ce qui le rend donc propice à la réflexion. Il nous apprend beaucoup sur la période 1933-1937 en URSS. Pleine période de terreur, mais pas encore… le Grande Terreur (celle qui s’abattra dès 1937 et où s’illustrera le « nabot sanguinaire », Capture_decran_2015-04-18_a_11_18_33autrement dit Nikolaï Iejov, celui-là même dont un article récent sur le site de Médiapart (18 avril) évoquait la mémoire par l’intermédiaire de sa fille chérie, encore en vie quand l’écrivain polonais Jacek Hugo-Bader la rencontrait en 2010 à Magadan, qui ouvre la porte vers la Kolyma ; elle traînait une vie de misère et toussait des morceaux de poumon quand l’écrivain l’interrogeait sur son passé, et elle disait sa souffrance de fille abandonnée dans les institutions après l’exécution de son père bien aimé, mais il n’empêche, c’est ce Iejov-là qui faisait tourner la machine à exécution à plein régime, mettant lui-même la main à la patte, descendant au fond des fosses pour achever les suppliciés d’un coup de revolver et ne s’accordant que9782882503770-40346 parcimonieusement une pause pour fumer une cigarette…). Pleine période de terreur donc, surtout en Ukraine (d’où était originaire notre « héros »), mais qui était en même temps, nous dit Rolin, une époque d’exaltation et de croyance en l’avenir radieux. Les sciences et les techniques se développaient. Je ne savais pas que, déjà, se dessinait la fameuse rivalité entre Union Soviétique et Etats-Unis à propos de l’espace : vingt ans plus tard, ce serait Sputnik, mais dès 1933, 1934 c’était à qui allait envoyer le plus haut son ballon sonde. Dans la nuit du 29 au 30 septembre 1933, URSS-I atteint l’altitude de 16 800 mètres, record mondial ! Ses pilotes (on dit « stratonautes ») sont immédiatement faits héros de l’Union Soviétique. Bientôt, Osoaviakhim tentera de battre ce record, y parviendra, mais sa retombée, hélas, se passera mal et finira en chute libre. Qu’importe : les pilotes avaient eu le temps d’adresser un message de là-haut et de transmettre leurs « chaleureuses salutations au grand et historique dix-septième congrès du Parti » qui, effectivement, avait lieu à ce moment-là. Et puis, il n’y avait pas que cela, il y avait aussi les grandioses projets d’ouverture de routes maritimes sous le cercle arctique et les premières grandes expéditions polaires, avec leur cortège de prouesses et d’actes de bravoure. Notre héros, donc, nommons-le : c’est Alexeï Féodossiévitch Vangengheim, participe à fond à ces aventures. Météorologue de par ses études, il devient le patron de toute la météorologie soviétique et rêve – quand la révolution mondiale aura été accomplie ! – de devenir celui de la météorologie du monde entier, un monde où l’on saurait prévoir le temps qu’il fait en n’importe quel endroit, à n’importe quel moment, et puis il devient le chef également de la seconde année polaire soviétique. Son imagination et sa compétence atteignent des sommets : il prévoit déjà la transition énergétique qu’aujourd’hui nous balbutions à peine : il réfléchit à l’énergie qu’il sera possible de capter à partir du vent et du soleil. Et puis patatras…

Ici, Rolin dit : « on se prend à se demander ce qui se serait passé si la folie de Staline, décapitant toutes les élites du pays, scientifiques, techniques, intellectuelles, artistiques, militaires, décimant la paysannerie et jusqu’à ce prolétariat au nom de quoi tout se faisait, dont l’URSS était supposée être la patrie, n’avait pas substitué, comme ressort de la vie soviétique, la terreur à l’enthousiasme. L’introuvable « socialisme » que les « héros » s’imaginaient construire, et ceux aussi, comme Alexeï Féodossiévitch Vangengheim, qui n’étaient pas des héros, seulement d’honnêtes citoyens soviétiques, aimant leur travail, pensant servir le peuple en le faisant avec compétence, peut-être aurait-il existé ? Peut-être se serait-il avéré un système infiniment préférable au capitalisme ? peut-être le monde entier, à part quelques pays arriérés, serait-il devenu socialiste ? » C’est là qu’il conclut : « Allons, ne rêvons pas ».
Car patatras. Le 8 janvier 1934, notre Alexeï a rendez-vous avec madame sur les marches du Bolchoï avant la représentation. Il n’arrivera jamais. Varvara Kourgouzova ne le reverra qu’une fois : à la veille de son départ pour le camp des îles Solovki, amaigri et isolé, au parloir de sa prison. Pourquoi ? Que lui reproche-t-on ? il y a eu des calomnies, des doutes sur sa sincérité bolchévique, on lui reproche d’être issu d’une lignée noble, des soupçons pèsent sur sa fidélité au dogme marxiste-léniniste : n’a-t-il pas tenté de populariser une théorie météorologique issue de Norvège, comme si on avait besoin de ça, comme si tout n’était pas déjà écrit dans les œuvres abondantes de Marx, Engels et Lénine ? On dirait aujourd’hui que Alexeï Vangengheim était un naïf, un idéaliste, mais pouvait-il faire autrement, peut-on faire autrement quand on n’a encore aucune raison de croire que l’on nous ment ? sa naïveté ira très loin : pour meubler son temps, au camp, il fabriquera de petites mosaïques avec les pierres qu’il trouve, les expédiant à sa famille ou à ses amis – mais peut-on avoir encore des amis dans son cas ? – et beaucoup de ces tableaux sont des portraits de… Staline ! Ici, Rolin se pose des questions : naïveté, flagornerie, manque de courage ? Comme dit plus haut, Alexeï n’est pas un héros, c’est un homme ordinaire, il n’y aura jamais chez lui de geste de révolte, il ne cherchera pas particulièrement « à sauver sa dignité »… non, il aimerait seulement sortir, revenir à Moscou, revoir sa femme et sa fille, qui avait quatre ans quand il est parti, et qu’il aime tant (lui envoyant des lettres abondamment illustrées qui sont autant de leçons d’histoire naturelle), il ne lésine pas sur la recherche d’appui, écrivant au grand Gorki, et bien sûr aussi, évidemment aux chefs du Parti. En pure perte. En 1937, quand Iejov sera là et que la tuerie se généralisera, il y passera, permettant ainsi au chef de camp de remplir ses objectifs statistiques en termes de tués. Mais ça, on ne le saura qu’après, longtemps après, quand le régime soviétique sera tombé et que l’association Memorial aura fini par retrouver les millions de dossiers des internés des camps sibériens. Sa fille le saura, elle qui a suivi l’exemple de son père en devenant elle-même une scientifique (paléontologue), elle qui ne s’est pas mariée, qui « fumait deux paquets de cigarettes par jour », qui refusait qu’on lui souhaitât son anniversaire, elle qui disparaîtra le 9 janvier 2012 (son père avait été arrêté un 8 janvier) en laissant dans son appartement toutes les instructions pour son incinération. « Ainsi finit, dit Rolin, soixante-quatorze ans après sa mort, l’histoire du météorologue ».

Rolin écrit aussi ceci (pp. 194-195) en hommage à tous ces hommes et toutes ces femmes qui ont cru en quelque chose de plus grand que la vie misérable des humains :

Les habitants du vingt et unième siècle oublieront sans doute l’espoir mondial que souleva la Révolution d’Octobre 1917, il n’empêche que pour des dizaines de millions d’hommes et de femmes, génération après génération pendant un demi-siècle et sur tous les continents, le communisme fut la promesse extraordinairement présente, vibrante, émouvante, d’une fracture dans l’histoire de l’humanité, de temps nouveaux qu’on appelait de tas de noms niais, l’avenir radieux, les lendemains qui chantent, la jeunesse du monde, le pain et les roses – les noms étaient niais, mais l’espérance ne l’était pas, et moins encore le courage mis au service de cette espérance -, et que la Russie soviétique parut à ces foules-là le lieu où le grand bouleversement prenait son origine, la forteresse des damnés de la terre. Il est étonnant de constater à quelle vitesse s’effacent les grandes vagues qui, un temps, soulèvent l’histoire du monde. Le souvenir de cette ardente attente est presque perdu, mais pour des générations comme celle à laquelle j’appartiens, dont la « Révolution » a pu encore être l’horizon, de plus en plus brouillé à vrai dire, l’idéal répété peut-être comme une leçon mal apprise plutôt que retrempé au feu de l’expérience, il est impossible de ne pas voir sous le pays déprimant d’aujourd’hui l’ancien foyer de cette espérance mondiale, mais surtout la tombe immense où elle fut bientôt enterrée.

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Politique de l’inhumain

Nous avons atteint l’au-delà… non, je ne parle pas de l’Au-Delà, mais d’un au-delà, celui de l’humanité et qui, pour le coup, se confond avec son en-deça, mais peut-être valait-il mieux rester dans l’en-deça, plutôt qu’en venir à cet au-delà. En deça règne une certaine innocence : on ne connaît pas encore l’humanité, donc comment pourrait-on juger en son nom ? Alors qu’au-delà, on l’a connue, on s’en est fait une image au travers, notamment, de la littérature : Balzac, Victor Hugo bien sûr, mais aussi Dostoïevski, Tolstoï, ou bien Faulkner, Steinbeck et même encore des écrivains modernes comme Philip Roth, Jean-Marie Le Clézio ou Kenzaburo Oé. Tous nous ont dépeint des individus, des sociétés qui, pour n’en avoir parfois pas moins leurs défauts, cultivaient des aspirations, des rêves d’humains, se débattaient dans des drames existentiels, faisaient du monde autre chose qu’une marchandise, mais un lieu de perpétuel enchantement. Bien sûr, il y eut la question : « comment écrire après Auschwitz ? » mais il y eut aussi la réponse que, justement, on se devait d’écrire après Auschwitz. Du reste, en nommant Auschwitz, on savait donner un nom à l’horreur, elle demeurait circonstanciée, elle était l’œuvre d’une idéologie que l’on pouvait honnir, on pouvait raconter que cette horreur avait pris fin avec la chute d’un régime. En ce temps là, pas si lointain mais quand même, les guerres avaient une fin. Les dictateurs étaient tués ou bien se suicidaient dans un bunker. Et on pouvait repartir comme avant, comme si de rien n’était, construire  une culture nouvelle, miser sur des espérances sociales, mettre nos espoirs dans des hommes et des femmes que nous estimions de valeur. Mais les temps ont changé, y a-t-il, de nos jours, une fin au malheur ? L’horreur inhumaine n’est plus du seul ressort d’une idéologie mortelle, elle s’est répandue comme une pandémie, elle est diffuse, hydre qui voit repousser ses tentacules dès qu’on a cru avoir raison de la bête. Les victimes ne sont plus parquées dans un lieu défini et ne peuvent plus compter sur une libération, qui viendrait avec une armée, et les rendrait à la vie, même dans un piteux état car ayant dû subir le viol et l’humiliation, la faim et les violences. Les victimes sont à travers le monde, elles cherchent un ailleurs pour recommencer leur vie mais finissent noyées au fond des mers, « disparues ». Les Etats doubleront les bateaux patrouilleurs mais ce ne sera que pour mieux dissuader les migrants de partir, et pas pour les sauver. Huit cents naufragés dans un chalutier où les passagers sont enfermés à double tour, des passeurs qui marchandent leurs vies, des vies qui ne sont plus que des marchandises. Une marchandisation qui gangrène la population de la planète Terre. Et face à cela, le politique qui ne dit plus rien, dit qu’il ne peut rien faire, dit que s’il prend position dans le sens de l’humanité, il perdra la partie, contribuant à donner le pouvoir à encore pire dans l’odieux de l’inhumain. Nous sommes dans l’au-delà, aussi, du politique, quand il se nie lui-même n’ayant plus rien à dire de la vie de la cité que des avertissements et des annonces de terreur, quand il sait que rien ne passera si ce n’est estampillé « opération rentable » ou lucrative. Le monde, pour tourner, n’a besoin que de ses sinistres rotatives : les machines qui gèrent les marchés financiers, ou bien le Big Data, et de leurs consommateurs, qui vivent de ce côté-ci de l’hémisphère, le reste doit disparaître, a déjà en partie disparu, disparaîtra, et si possible, c’est-à-dire si les politiques font bien leur boulot, dans la discrétion, le silence, pour que lesdits consommateurs n’en aient même pas de remords, même pas la honte.

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