Haïti par le roman : une rencontre avec Yanick Lahens

 C’est par la littérature que je suis retourné en Haïti ce samedi, grâce à Yanick Lahens, grande femme  élégante et dynamique, un peu nerveuse, invitée au Printemps du Livre de Grenoble, présente dans la salle Juliet Berto, d’habitude consacrée aux géants du cinéma.

Lahens

Son roman, « Bain de lune », aux éditions Sabine Wespieser, je l’ai lu, bien sûr, et dès mon retour de là-bas. Beau roman, accompli, qui raconte une saga villageoise, au cœur de la campagne haïtienne, en un lieu nommé « Anse Bleue » (mais qui est inventé). Là s’affrontent deux clans, les pauvres et les riches, les premiers incarnés par les Lafleur, les seconds par les Mesidor qui, à une époque, ont mis main basse sur les terres. Comme je l’ai dit sans détour à son auteure, c’est l’entame du livre qui m’a le plus plu : la rencontre entre Tertulien Mesidor, le puissant, à cheval, escorté de ses affidés pour se munir des denrées qu’il apprécie au marché de la ville, et d’Olmène Dorival du clan des Lafleur, seize ans seulement mais déjà amoureuse. « Tertulien, tenant les rênes de son bel alezan cendre, abaissa le torse pour lui caresser à nouveau la crinière. Mais au bout d’un moment, n’y tenant plus, il claqua les mains d’un geste d’autorité en direction d’Olmène. Le bruit résonna à nos oreilles à tous comme un fouet ». Eh oui, c’est ainsi que se firent des cours d’amour autrefois, pas seulement dans ces îles lointaines mais probablement aussi chez nous, dans nos campagnes, si l’on en croit en tout cas le nombre d’enfants naturels figurant dans la liste de nos ancêtres, dont certains, dit-on, auraient eu pour père quelque seigneur et châtelain. Olmène avait pour mère Ermancia, et père Orvil, et frères Léosthène et Fénelon, puis eut comme fils Dieudonné, qu’elle laissa au village et à sa mère, ne pouvant plus supporter les manières du tyran, et partant travailler là-bas, de l’autre côté de la frontière. De ses frères, l’un, Léosthène, partit aussi, mais vers la Floride, d’où il revint un jour comme un ange descendu du ciel (mais pour repartir bien vite face à la houle qui agitait les mœurs de l’île sous Duvalier), et l’autre, Fénelon, se voulut homme de pouvoir, entendez par là Tonton Macoute… Yanick Lahens raconte ce que c’est que la vie sous une dictature, quand une masse de gens (elle parle de trois cents à quatre cents mille paysans) juge qu’il vaut mieux être du côté des chasseurs que des chassés, que mieux vaut manier la machette et le fusil qu’être la cible des balles et des coups. Duvalier[1]Duvalier, elle l’appelle « l’homme au chapeau noir et aux lunettes d’écailles ». On sait qu’au début il dut son pouvoir à quelques bienfaits en matière d’organisation de la santé, d’où son surnom de « Papa Doc ». Au milieu du roman, on est en 1963 : « des silhouettes furtives rasaient les murs dans la nuit de Port-au-Prince pour éviter les phares des DKW. Avec leurs casques, leurs fusils, les ombres bleues des miliciens avançaient  dans les DKW, fouillant les entrailles de la ville. Ils défilaient dans les ténèbres, formant la horde de la haine ». C’est l’époque où l’homme au chapeau noir, fort de ses soutiens dans la paysannerie, proclame qu’il est président à vie. (Lire ici un épisode significatif et sanglant de son règne). Mais Yanick Lahens prend le parti de demeurer à la campagne où les échos des évènements politiques n’arrivent qu’adoucis ou bien de façon soudaine comme des balles perdues ou des éclats qui laissent les villageois dans le doute et l’expectative. Ainsi passe une fois un homme traqué, un étranger, l’œil aux aguets, un inconnu qui demandait à boire et à manger, qui était-ce ? L’histoire nous apprend que c’était un de ces révolutionnaires guévaristes qui crurent être capables de faire se soulever un continent mais qui furent hélas trop idéalistes et qui n’avaient pas de lien avec le peuple. Celui-ci fut tué par le sinistre Fénelon. Yanick Lahens tient à lire la lettre qu’il adressait à ses parents et que l’on avait retrouvée dans sa besace. Elle met l’accent bien sûr sur la différence de culture, d’origine. Milieu bourgeois, comme le Che lui-même d’ailleurs. Bon, mais alors ? J’aurais aimé qu’elle manifeste plus de compassion peut-être pour ces jeunes que rien ne poussait hors de leur milieu si ce n’est la croyance en un monde meilleur (j’ai connu ainsi un haïtien dans les années soixante-huit, il se nommait Luckner Normil, qui se formait pour rejoindre la guérilla sur son île d’origine… qu’est-il devenu ?).

Ensuite, dans la dernière partie du roman, on atteint l’époque plus récente, l’arrivée au pouvoir de l’abbé Aristide, qu’elle appelle « le Prophète », l’espérance qu’il suscite de la part de tous les pauvres, mais qui se heurte très vite à l’emprise américaine, Aristide chassé du pouvoir, de retour sous bonne escorte, contrôlé, parallèlement à la violence dans l’île qui continue de plus belle puisqu’il faut se venger des macoutes et puisqu’aussi il en est qui savent toujours vers où le vent tourne et comment ils peuvent de nouveau se trouver du côté du manche, même si le régime change…

Nos familles pendant ce temps vivent, ont des enfants qui à leur tour ont des enfants, Cétoute Florival (qui s’appelle ainsi parce que sa mère a voulu dire qu’après elle, elle ne voulait plus d’enfant, c’était elle et… c’est tout !), qui est la petite fille d’Olmène, connaîtra les mêmes émotions amoureuses que sa grand-mère, mais pour un Mésidor encore moins recommandable : c’est son récit que l’on entend, un chapitre sur deux, qui commence  lorsqu’on la recueille noyée sur une plage.

Beau roman donc, ponctué de mots empruntés au créole, comme pour faire plus authentique, alors que l’écriture, elle, est du français le plus classique, mais on sent qu’il y a là matière à bien plus encore, à une fresque qui nous entraînerait davantage dans les ressorts de cette société intrigante.  Le narrateur est un « je » anonyme, ou bien un « nous » : on doit comprendre que c’est le village qui parle, d’un bout à l’autre. L’espoir ? Il n’est pas tellement présent, sauf par le biais d’un frère de Cétoute, Abner, qui semble porteur de projet. Parlant avec Yanick Lahens, elle me dit qu’elle-même ne croit pas tellement en ce qui se fait actuellement en Haïti, elle a quitté l’université, dit-elle, parce qu’elle en avait assez des réunions interminables et des affrontements. Elle trouve qu’il n’y a aucune coordination entre les projets. Mais n’est-ce pas déjà beau qu’il y ait des projets ? N’y a-t-il pas, dans cette île, un vivier actif de jeunes talents, d’étudiants avides de savoir ? N’est-ce pas cela qu’il faudrait mettre en valeur (plutôt que les rites du vaudou, soit dit en passant…) ?

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Un commentaire pour Haïti par le roman : une rencontre avec Yanick Lahens

  1. Retrouver Haïti à Grenoble : les transports aériens ou littéraires sont insoupçonnables (presque)…

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