Haïti par la poésie: Jean Métellus

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C’est le 5 décembre 1492 que Christophe Colomb accosta sur cette grande île des Caraïbes que les Indiens, sur place, appelaient de noms variés : Haïti (la Grande terre), Quisqueya (la Haute terre) ou bien encore Bohio (la terre montagneuse). Colomb, lui, avait d’autres mots dans la poche, il pencha pour « Hispaniola ».
Haïti, Quisqueya… je sais pourquoi, maintenant, une des universités privées de Port-aux-Princes porte ce nom. L’un des grands écrivains qu’a connus cette île, mort le 4 janvier 2014 (à Bonneuil-sur-Marne), Jean Métellus, a consacré de longs poèmes à cette épopée, sous le titre de « Rhapsodie pour Hispaniola » (éditions Bruno Doucey, belle et nouvelle maison d’édition spécialisée dans la poésie). Il chante le bonheur perdu, celui d’un temps d’avant notre civilisation hégémonique et mercantile, d’avant la colonisation, d’un temps des idéaux, où le navigateur gênois partait à l’aventure non pas avec un esprit de colon ( !) mais avec celui d’un poète et d’un découvreur. Métellus chante la beauté de ce qui aurait pu advenir si les choses avaient pu continuer dans le ravissement réciproque, l’un face à une terre aussi belle et à des habitants aussi beaux et les autres devant des hommes sortant de ces caravelles magiques qu’ils avaient vues avec angoisse et émerveillement longer puis accoster leurs côtes. Les îles étaient habitées par les Taïnos (ou Arawaks), population dont il ne reste plus personne (la notice wikipedia spécifie : « en 1650, les Arawaks avaient complètement disparu »). La première rencontre de Colomb fut celle d’un cacique, qui se nommait Guacanagaric.

Dans ces paysages couverts d’une végétation verdoyante, sans neige ni nuages
Où l’air vous plonge dans une grande méditation
Où la beauté des plantes et des arbres vous fait concevoir enfin ce qu’était le paradis
Où les terres paraissent si bonnes et si fertiles que presque personne ne pourra croire à ce bien sincère témoignage
Je fus reçu par le plus exquis des humains sur la terre.

C’est ainsi que Colomb commence le récit de son voyage en 1492. Après l’énumération de toutes les merveilles qu’il a vues (toutes sortes de « nourriture à base de racines ainsi que du poisson », « un sol accidenté et des terres travaillées avec amour », des arbres, des fruits et des plantes « de si haute taille que leur sommet semble toucher le ciel », de nombreux oiseaux, des grillons et des grenouilles, des cotonniers, une île – de la Tortue – « très belle et bien peuplée, couverte de verdure », « de vastes plaines qu’arrosent de grandes rivières »…) il poursuit par :

J’ai visité tout cela avec le doux roi de la région qui s’appelle, si j’entends bien, Guanikana, mais je crois avoir un peu déformé son nom […] Au monde il n’y a pas de meilleurs hommes. Pas de crainte ni de tourments là où je me trouve.

Et pourtant quelques années plus tard, ce devait être le massacre, l’extermination, tous ces doux indiens passés par les armes, immolés, brûlés afin de faire place à des colons avides qui amèneront avec eux les esclaves noirs, puisque stupides comme ils étaient, ils avaient même détruit la force de travail qui, dans leur vision sordide, allait leur être nécessaire. Mais cela, il est vrai, avait commencé dès le premier départ de Colomb, son retour vers l’Espagne, où il devait rendre compte de sa mission auprès de la reine Isabelle et du roi Ferdinand, parce qu’il avait laissé sur place, croyant bien faire, quelques-uns de ses soldats, de ses soudards pourrait-on mieux dire, qui avaient appris où se trouvait la principale source d’or, dans le Cibao, et que leur avidité pour se révéler, n’avait eu qu’à attendre le départ de l’amiral. Dès lors, ils se crurent chez eux, et voulurent faire bombance, et ravir les femmes de leurs hôtes, tout comme leur or, que croyaient-ils en faire, les naïfs, eux qui étaient condamnés à rester seuls sur cette île, sans bateau pour les ramener en Europe ? en tout cas, leur comportement fit que d’autres caciques ne les virent plus d’un si bon œil, si tant est qu’une seule fois ils les aient vus tels, et qu’ils furent massacrés, tant et si bien que lorsque Christophe Colomb revint, tout auréolé de son nouveau prestige – il avait été fait « Amiral de l’Océan depuis les îles Açores jusqu’à celles du Cap-Vert, du septentrion au midi, Vice-Roi et Gouverneur perpétuel de toutes les terres qu’il avait découvertes et qu’il découvrirait » – il découvrit progressivement l’étendue du désastre, des corps étranglés, des cadavres à peine dissimulés dans les décombres du fort. Toutefois, honnête et sincère comme il était, il eut tôt fait d’établir la vérité, croyant ce que lui disait Guacanagaric, qui, à juste titre, accusait son rival Caonabo, qui venait d’une autre île, de « la Caraïbe » proprement dite. Guacanagaric fut désavoué par ses pairs et son peuple. Christophe Colomb lui-même eut de sérieux ennuis avec ses compagnons de traversée, dont certains le chargèrent d’accusations au point que des commissions d’enquête furent nommées et que lorsqu’il rentra en Espagne, ce fut quasiment comme un prisonnier, que la reine Isabelle pourtant délivra, eu égard à son mérite, mais il s’en était fallu de peu qu’il ne fût condamné, et qui sait peut-être embastillé, voire mis à mort. Métellus dit :

Lorsque Colomb se présenta après la dernière enquête
Menotté et chargé de fers
Isabelle refusa de le voir dans une pareille condition
Le fit délivrer, habillé comme il convient
Et conduire dans la grande salle du palais
Colomb profita de ces moments d’exception pour s’entretenir
Une nouvelle fois avec les souverains
Il leur parla avec persuasion de la dangereuse puissance de l’explorateur
De sa vision généreuse parmi les individus occupés uniquement à profiter du travail et de la découverte d’autrui
Lui, Colomb, voulait utiliser ses forces vives à essayer de comprendre les autres.

Ainsi donc, sans cet or, sans cette avidité humaine, la face du monde eût été changée, des civilisations sauvées, des arts, des techniques, des modes de vie différents des nôtres eussent peut-être existé, sources de compétition vertueuse qui aurait pu produire aujourd’hui de ces solutions qui manquent aux problèmes de notre temps.

(Un anthropologue (Eric Wittersheim, de l’EHESS) disait récemment dans une tribune du « Monde » (18 mars) que si les habitants de l’intérieur des îles Vanuatu avaient pu résister mieux que d’autres à l’ouragan récent qui a dévasté l’île, c’était bien parce qu’ils avaient su conserver certaines des méthodes ancestrales concernant leur vie, leurs cultures et leurs habitats. « Autrefois, la population possédait un ensemble de techniques pour faire face aux catastrophes : nourriture enterrée avant le passage d’un cyclone, culture de plantes plus résistantes en cas d’intempéries, techniques d’architecture faites pour résister aux tempêtes… Les savoirs traditionnels permettaient de protéger des vies »).

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6 commentaires pour Haïti par la poésie: Jean Métellus

  1. Comme il y a eu Césaire pour la Martinique, il y a Metellus pour HaÏti, merci de nous le rappeler !

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  2. De notre regard occidental, nous observons le monde à travers un prisme. Cependant du haut de toute « notre science » nous ne serions pas capable de survivre plus de 24 heures dans le bush australien par exemple. La sagesse des traditions ancestrale est oubliée, voire moquée, et c’est une erreur de plus de notre modernité. Pourtant on a du recul sur notre arrogance, et il est navrant que nous soyons incapables de progresser vers le respect de nos différences.

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  3. Debra dit :

    Merci de me faire découvrir ce poète. Je vais chercher ses écrits.
    Je ne sais pas quelle est notre civilisation…mais j’ai peur de trop (nous) diaboliser, et LES idéaliser, comme j’aurais peur de l’inverse, d’ailleurs.
    Colomb a t-il mal choisi ses managers ?
    Se sont-ils trouvé dans une position où ils ne pouvaient pas tenir, étant qui ils étaient ?
    Vous connaissez le film de Michael Powell, « La Narcisse Noire » ?
    C’est une belle réflexion sur l’altérité, et le choc des civilisations, je trouve.

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    • alainlecomte dit :

      merci, non je ne connais pas ce film. Nous sommes diabolisés parce que diaboliques, étant parvenus à occuper une position totalement hégémonique.

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      • Debra dit :

        Lol.
        Le « diabolique » n’unit pas. Il désunit. Ouff. Des fois, on a besoin d’être désunis…
        « Nous » sommes moins puissants que nous le croyons. Quoi de plus normal ?
        Surtout… SUR PLACE, dans les lieux matériels.
        Ça, c’est une autre bonne nouvelle.
        Je crois qu’il est dangereux en ce moment d’en rajouter pour le fardeau de « l’homme blanc »… La mélancolie ne fait pas du bien, ni à son homme, ni à sa civilisation.
        « Nous » avons déjà largement fait cette expérience, mais « nous » revenons toujours pour une énième séance d'(auto) flagellation, avec des conséquences désastreuses pour tous, d’ailleurs.
        J’ai déjà dû vous raconter ici que la grande époque où les Sioux chassaient les bisons à dos de cheval n’aurait pas été possible sans l’arrivée du cheval au Nouveau Mexique, grâce à l’homme… blanc. Une petite bande d’Indiens (Hopis ? Apaches ? je ne m’en souviens pas) a réussi à s’emparer de quelques chevaux, (contre l’avis des colons espagnols, certes) et ça a complètement transformé la vie des Sioux.
        Ça laisse rêveur, non ?

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  4. alainlecomte dit :

    vous avez raison, il vaut mieux laisser l’homme blanc bien tranquille… ce n’est pas lui qui va nourrir les poissons en Méditerranée…

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