Todd a-t-il tort ou raison?

Rien n’est simple, c’est d’une grande banalité ce que je dis là. Quatre mois après l’attentat, on se prend à avoir une autre vision des évènements, à soulever le voile d’innocence auquel on aurait tant voulu croire, à pressentir que la manif du 11 janvier n’était pas forcément ce grand mouvement unanimiste par lequel se montrait une nouvelle ferveur républicaine, parée du mot sacré de laïcité. On avait bien vu que les manifestants ne recouvraient pas toutes les classes sociales, qu’il y manquait du peuple, de celui justement qui était mis en cause indirectement, le peuple des banlieues, le peuple qui se réfugie souvent dans la religion parce que le quotidien est trop lourd, trop marqué du mépris des gens d’ordre, et des couches moyennes. Mais va-t-on alors montrer du doigt « Charlie » ? Emmanuel Todd – lâchons son nom tout de suite puisqu’on va parler de lui – a raison de nous rappeler la différence entre le latent et le manifeste. Evidemment, nous dit-il, tout cet autre peuple, celui qui a manifesté le 11 janvier, ce peuple charitable et « compassionnel » est bon, et protestera toujours contre toute accusation de racisme (manifeste), mais n’est-il pas possible de penser que l’on puisse se comporter objectivement d’une autre manière, qui serait peut-être raciste, ou du moins discriminatoire, même si l’on n’en est pas conscient ?

todd-charlie1-259x380La méthode utilisée par Todd est étrange, hétérodoxe, qui consiste à superposer des cartes de France, montrant que telle région autrefois cataloguée religieuse pratiquante (plutôt catho) s’est plus mobilisée que telle autre, qui à la même époque, était perçue comme moins croyante, plus athée, plus laïque. Méthode étrange et peu sûre car après tout – et cela a déjà été objecté – les populations changent, bougent d’une région à une autre. Tout cela repose sur un certain nombre d’axiomes comme l’idée que, malgré tous ces changements, un vieux fond de permanence reste. Axiome que l’on ne peut pas démontrer, bien entendu. Et puis, quand bien même aurait-on établi un lien de corrélation entre une variable de présence ou absence d’un vieux fond catholique et une variable de participation à la manifestation du 11 janvier, encore faudrait-il interpréter ce lien, or ici apparaissent les limites inhérentes à la méthode statistique, signalées de tout temps. Le naïf penserait ici que là où la religion est dans les gènes, on manifeste moins pour la laïcité que là où elle n’a jamais été que diffuse. Et bien non, justement, c’est le contraire ! Alors pourquoi ? Ici, se retrouve l’ingéniosité du commentateur, que l’on peut admirer, mais que l’on n’est pas obligé de croire. Lorsque la religion se délite, elle laisserait un manque, un blanc que les acteurs sociaux rempliraient au moyen de son contraire, devenu une propension à s’en prendre aux religions. C’est peut-être vrai, mais quelle méthode « scientifique » à son tour le prouvera ?

Je note toutefois que Todd n’a pas sorti l’idée, ni la méthode, de son chapeau, opportunément, juste pour parler de la manifestation du 11 janvier, car il avait déjà mis en garde sur le phénomène dans les livres qu’il a écrits en collaboration avec Hervé Le Bras (cf. « L’invention de la France », 1988, repris en 2012). Ce qui est nouveau ici, c’est qu’il sort de la neutralité scientifique en faisant de sa méthode un outil polémique, une arme pour ainsi dire. Son livre est violent. La catégorie de « catholique zombie » reste une notion très intuitive, peu étayée, comment faire pour accéder à l’inconscient de ces gens qui ont manifesté, et qui ont cru de bonne foi le faire en hommage aux morts de Charlie et pour la liberté d’expression ? ou qui ont cru de bonne foi le faire en hommage aux morts de l’HyperCasher de la porte de Vincennes ? (Etaient-ils moins nombreux ceux-ci par rapport aux premiers ? Comment le savoir ? Il est vrai que, comme le dit Todd, les victimes de Toulouse et de Bruxelles n’eurent pas droit à une telle mobilisation, et pourtant…). Des cartes superposées suffisent-elles à faire parler les inconscients ? Nous sommes donc juste renvoyés à nos intuitions, à ce que nous avons vu et entendu ce jour-là, aux débats qui eurent lieu ensuite, aux discussions intenses impliquant pas seulement des français mais aussi des amis ou collègues de l’autre côté de l’Atlantique, voire même des amis ou collègues d’Afrique qui disent maintenant ce qu’à peu près Todd dit et que des gens de l’autre côté de l’Atlantique disaient aussi, mais tout de suite, immédiatement après l’évènement. Et je suis à mon tour presque convaincu. Oui, bien sûr, c’est la classe moyenne, voire moyenne supérieure et la classe intellectuelle (ou se percevant comme telle) qui ont manifesté en grande majorité (bien qu’on n’ait pas de chiffres) et on ne sait pas très bien ce qu’elles voulaient dire, ce que nous voulions dire, puisque j’y étais aussi. D’ailleurs, il n’y avait pas de slogan, en tout cas là où j’étais, à Grenoble, si bien que les seuls bruits qui fusaient périodiquement étaient de simples vagues d’applaudissements, mais qu’applaudissait-on ? Qui applaudissait-on ? Voilà qui est mystérieux. La thèse de Todd est que ces classes sociales ont voulu dire qu’elles comptaient bien continuer à vivre comme elles avaient vécu jusque là, qu’elles souhaitaient qu’on ne les embête pas, comme si elles ne voulaient rien savoir des franges, des classes « périphériques », celles qui subissent de plein fouet la hausse du chômage et la perte de revenus. Cette thèse est peut-être juste. Peut-être même la défense de la liberté d’expression, la déploration de Charlie assassiné et des Juifs pris pour cible n’étaient qu’un prétexte…

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On peut néanmoins s’interroger car… comme il est dit plus haut, « rien n’est simple », rien n’est aussi simple sans doute que le schéma présenté par Todd qui, dans son livre, n’y va pas par quatre chemins question « schémas » (ou plutôt ce qu’il appelle « séquences »). Car si ces couches moyennes, supérieures et intellectuelles étaient mues réellement par une xénophobie « objective », une islamophobie de fond, on voit mal comment dans le même temps, des sociologues ou géographes aussi patentés que Todd (je pense à Christophe Guilly par exemple) pourraient dire qu’elles sont les couches les plus tolérantes à l’égard des jeunes des banlieues et des migrants (pour aussitôt dire, certes, « qu’il est plus facile d’être tolérant à 5000 euros par mois qu’à 500 »). De fait, il faut bien constater aussi que les membres actifs des nombreuses associations qui soutiennent les droits des sans-papiers sont en très grande majorité issus de ces couches sociales. On peut toujours supposer que les pensées inconscientes sont distinctes des manifestations conscientes, comme le fait Todd, mais il y a à cela des limites : les agents sociaux ne s’engageraient pas consciemment dans des luttes contredisant à ce point leurs tendances inconscientes(1).

Là où l’analyse de Todd est assez fine, toutefois, c’est sur la propension bien française, héritée des Lumières, à camper fièrement sur son « universalisme », une conception philosophique très louable qui, en principe, devrait déboucher totalement sur le respect des droits humains puisque selon elle, évidemment tous les humains sont égaux. Or elle ne le fait pas. Pourquoi ? C’est qu’il existe, de la part de ceux qui sont fiers de porter cette conception, une propension exagérée à croire être détenteurs d’une vérité, vérité au nom de laquelle, inévitablement, on fustigera ceux et celles qui s’en éloignent en persistant par exemple dans des croyances religieuses d’un autre temps. Le goût de l’égalité se muera alors en une rage anti-inégalitaire (c’est au nom de cet universalisme que, sous la troisième république, le colonialisme fut justifié et défendu par une grande partie de… la gauche d’alors !). En ce sens, on peut parler d’une « crise religieuse », d’une croisade des bons sentiments, voire d’un moralisme, que sais-je… mais certainement pas dire (sic, p. 87) « des millions de Français se sont précipités dans les rues pour définir comme besoin prioritaire de leur société le droit de cracher sur la religion des faibles » !

Todd a certainement raison aussi quand il cible un bloc qu’il a unifié sous la dénomination de « MAZ » (classes Moyennes, personnes Agées et catholiques Zombies !!) et qu’il suffirait de caractériser comme étant les couches moyennes, supérieures et intellectuelles, comme groupe social déjà favorisé qui reçoit pourtant une aide substantielle de l’Etat. Nulle part ailleurs qu’en France en effet les études supérieures, qui bénéficient principalement aux enfants de ce groupe, sont à ce point financées par les impôts des plus pauvres (via la TVA et autres taxes indirectes). Ce sont là des spécificités françaises sur lesquelles il faudrait revenir (en augmentant les frais d’inscriptions à l’Université et dans les Grandes Ecoles ?) mais qui n’ont pas un lien direct avec le 11 janvier.

On a donc l’impression, en lisant Todd, qu’une foule d’idées sont présentées, parfois pertinentes, parfois absurdes et que le seul ciment qui les unirait consiste dans ce fichu système de superposition des cartes géographiques… de quoi faire à l’auteur une réputation de madame Irma qui, elle, ne lit pas dans ces cartes-là mais dans celles du tarot.

Cette méthode subit une attaque de front dans une tribune du « Monde » daté du 20 mai, où la sociologue Nonna Meyer s’en prend à notre démographe qu’elle accuse de simplisme. « Il y a plus de cinquante ans, dit-elle, le sociologue américain William Robinson mettait en garde contre la « fallacie écologique » : inférer les comportements individuels des comportements observés au niveau d’un collectif (ville, département, région). Emmanuel Todd fait la même erreur. Que les régions qui ont compté le plus grand nombre de manifestants soient d’anciens bastions du catholicisme ne permet pas de conclure que les catholiques ont été les plus nombreux à manifester » (ni, ajouterais-je, que ce soient les fameux zombies qui aient manifesté) car, dit-elle encore « le territoire n’est qu’un élément parmi d’autres du rapport des individus au monde et à la société. Il faut aussi cerner leur profil socioculturel, leurs orientations politiques et leurs motivations ». On apprend ici qu’un sondage a été réalisé en mars à la demande de la CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l’homme) auprès d’un échantillon national (supposé) représentatif. Rien de ce qu’affirme Todd n’est confirmé par ce sondage. Parmi les manifestants déclarés du sondage, le nombre cumulé des ouvriers et employés est équivalent à celui des classes moyennes et supérieures, la mobilisation s’avère plus forte (proportionnellement à leur nombre dans la population) chez les personnes originaires du Maghreb ou de l’Afrique subsaharienne. Les catholiques «  zombies », c’est-à-dire les catholiques détachés d’une pratique religieuse, ont une probabilité de manifester beaucoup plus faible que les catholiques pratiquants, les sans-religion et les personnes se déclarant musulmanes, etc. etc. (je renvoie à l’article pour plus de détails). Où est donc le malentendu, le quiproquo ? Y a-t-il une vérité qui émergerait des cartes superposées et une autre qui émergerait des sondages ? Misère de la sociologie sans doute, condamnée à faire parler les groupes sociaux au moyen de ce qui ressemble parfois à des pratiques ésotériques…

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A mon modeste niveau, la thèse de l’imposture me trouble beaucoup parce que parmi les morts de l’équipe de Charlie, outre qu’il y avait des dessinateurs, Cabu, Wolinski, qu’on peut difficilement suspecter de mauvaises intentions à l’égard des exclus des banlieues, il y avait aussi Bernard Maris, dont je découvre, un peu tard, il est vrai, le grand talent, au travers d’écrits comme son « Marx, ô Marx, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Bernard Maris était un fin analyste de la société, il continuait à la voir en termes de classes, en bon marxiste qu’il était et il était loin d’être le pigeon qui se fait prendre aux mirages de la société néo-libérale, or il faisait partie de l’équipe de Charlie…

Mais, me dira-t-on, Philippe Val aussi, qui, lui, en revanche, appuie  fortement du côté des penseurs néo-libéraux (son dernier essai le prouve, une attaque en règle, profondément réactionnaire – au sens d’un retour à une situation passée – contre toute pensée qui tenterait de comprendre les mécanismes sociologiques en œuvre dans l’histoire).

Alors… contradictions, contradictions… quand parviendrons-nous à une analyse d’un évènement comme celui du 11 janvier qui soit une analyse globale, n’isolant pas un ou deux facteurs mais montrant au contraire l’interaction entre tous les facteurs ?

A vrai dire, si on tenait compte d’autres facteurs, ne pourrait-on pas donner des interprétations totalement différentes de la manif du 11 janvier ? Par exemple, prenant en compte le facteur « international », à savoir le soulèvement généralisé d’une partie du monde islamique sous la bannière de l’EI et ses affiliés, ne pourrait-on pas penser qu’elle signifie une réaction d’angoisse compréhensible qui la rapprocherait des peurs légitimes éprouvées dans les années trente, face à la montée du nazisme ? (C’est ce que suggère en partie un autre livre récent, celui de Jeanne Favret-Saada : « Comment produire une crise mondiale – avec douze petits dessins », ed. Fayard).

(1) je sais bien que le fait que la probabilité d’être de classe supérieure parmi les membres des associations de soutien aux sans papiers soit grande n’entraîne pas que la probabilité inverse le soit, disons que c’est juste un indice parmi d’autres.

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Refuser l’élitisme

Que je dise mon émotion à ouïr la Flûte mozartienne et que j’y emmène ma petite fille pour qu’elle en soit émerveillée, il n’en a pas fallu plus pour qu’aux yeux de certains de mes amis, je passe pour « élitiste » et qu’on me somme du même coup de choisir mon camp dans l’âpre bataille autour de la réforme des collèges ! Que j’ironise sur les prétentions d’un prétendu « professeur de littérature » qui extirpe de son statut le droit d’arroser une foule de ses sentences absurdes, voilà qui a suffi pour me faire quasiment accuser de trahir mon corps d’appartenance. Faits amusants qui ne font que traduire l’extrême désarroi d’une bourgeoisie déclinante se cramponnant sur ce qu’elle croit posséder en propre  : la culture (et qui n’a rien à voir avec les interrogations bien compréhensibles émanant des professeurs de collège). Ainsi, parce que j’aime Mozart, Caravage et la littérature, il me faudrait immédiatement souscrire aux appels claironnés des idéologues patentés qu’on entend et lit à longueur de temps, annonçant sans crainte du ridicule la mort de l’école et la fin de la civilisation pour quelques heures de latin-grec et l’enseignement de l’islam au niveau de la cinquième… Faut-il que cette réforme entraîne peu d’objections pour qu’on ne l’attaque que sur ces quelques points… car évidemment je n’ai encore rien entendu sur, par exemple, l’enseignement des mathématiques ou plus généralement celui des sciences… Le latin-grec n’est pas supprimé : on voudrait seulement qu’un maximum d’élèves en profitent, et la chrétienté n’est pas oubliée, elle a seulement été rangée au rayon de la sixième. Autre grief : le langage, il est vrai parfois abscons, qu’on utilise pour parler de l’EPS, mais il s’agit d’un détail insignifiant et j’ai déjà dit ici ma préférence pour un enseignement de gymnastique (c’est comme ça qu’on disait de mon temps) fait par des profs ayant un peu réfléchi à leur fonction plutôt que par de sympathiques bénévoles qui vous envoient patauger sur les terrains vagues sans la moindre connaissance en pédagogie (puisque c’est comme ça aussi que l’on faisait de mon temps).

Mais surtout, parce que j’aime Mozart, Caravage et la littérature, il me faudrait prendre rang sans broncher aux côtes de mes pairs tous présupposés élitistes, ne pouvant naturellement qu’être issu de la même classe qu’eux et qu’avoir moi-même bénéficié d’un héritage de culture dont je devrais avoir honte, maintenant, de me désolidariser. Eh bien non, braves amis… d’abord je ne suis pas issu de cette classe : si trahison il faut évoquer dans mon cas, ce n’est pas celle du corps professoral mais plutôt celle de ma classe d’origine, qu’on appelait autrefois sans honte : la classe ouvrière. Annie Ernaux a traduit avec justesse ce sentiment de double appartenance. D’autres intellectuels (des vrais, pour faire écho à la sortie souvent critiquée de Nadjat Valaud-Belkacem sur les « pseudos ») ont finement analysé ces processus de transition d’une classe vers une autre via l’acquisition de capital culturel ; on pense évidemment à Pierre Bourdieu, tellement vilipendé aujourd’hui par « l’élite » dominante (Raphaël Enthoven, Philippe Val et consort)..

Ensuite, ne vous en déplaise, il n’est nullement assuré qu’il faille avoir eu la bonne culture classique à base de latin et de grec pour aimer les grandes œuvres de l’art et de la littérature et avoir acquis une « culture » qui vaut bien celle des latinistes… Il se trouve que mes maîtres ne furent pas des professeurs de rhétorique ancienne (bien que je n’aie rien contre la rhétorique ancienne, j’ai eu l’occasion de m’y frotter depuis), ils ne furent pas non plus les membres d’une élite parisienne ou provinciale invités aux soupers des notaires et des duchesses. Mes maîtres étaient communistes. Oui, vous avez bien lu : membres du PCF en bon français. Ils officiaient en banlieue « rouge » et nous faisaient connaître Stendhal (horrible révolutionnaire), Proust (qui l’eût cru ?), la littérature américaine (en pleine guerre froide ?) et la poésie moderne, au travers bien sûr des grands poètes communistes que furent Eluard et Aragon, mais aussi des œuvres d’Apollinaire ou de Max Jacob. Comme en ce temps-là le Parti Communiste était puissant et qu’il faisait énormément pour la culture des banlieues, c’est grâce à lui que j’ai connu la musique (Schubert, dont j’appris un lied en classe de CM2), la peinture (grand engouement pour les abstraits de l’époque, les Estève, les Manessier…), le théâtre et la littérature. Ô bien sûr, il a bien fallu que je me rende à l’évidence des pratiques coupables du PCF regroupées sous le nom de « stalinisme » et il a bien fallu rompre. Mais il n’empêche, ces gens qui, dans nos banlieues, ont tant œuvré pour que les membres des classes populaires aient accès à la culture, ce qu’elles n’auraient jamais eu si elles avaient dû s’en remettre uniquement aux analogues d’alors de nos idéologues du samedi matin, ces gens, ces militants (dont certains vivent encore : un ami me disait récemment qu’il avait entendu Jack Ralite prononcer un beau discours lors de l’inauguration de la nouvelle Maison des Sciences de l’Homme de Paris-Nord) méritent qu’on leur rende hommage. Et un bel hommage.

Cette culture acquise au contact de mes maîtres communistes (qui me faisaient rencontrer Vilar, Georges Wilson et Berthold Brecht, Pablo Picasso et Ernest Pignon, et lire Aragon aussi bien que Gide et Montherlant) ne m’a pas rendu « élitiste » et je n’ai jamais ressenti le besoin de le devenir, au sens où l’élitisme est la croyance en la supériorité d’une caste reproductible sur les autres. Je tiens à une conception démocratique de la culture, selon laquelle elle n’est pas la propriété d’une seule classe, ne repose pas sur des rites établis cantonnés dans un seul milieu, une culture enrichie par les apports non européens, non grecs et non latins, où les techniques modernes (la photographie, le cinéma, la video – oui, si Caravage vivait de nos jours, il serait le plus grand cinéaste -) ont leur place, où le savoir encyclopédique est partageable et partagé (via Wikipedia s’il le faut…). Et j’ajouterai que si l’on veut que la culture soit un rempart contre la barbarie (Sloeterdijk) alors il faut qu’elle soit à la fois largement partagée et conçue d’une manière non élitiste, et que la deuxième condition est au fondement de la première.

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Et s’il faut en revenir au thème initial : oui, j’apporte mon soutien plein et entier à la courageuse Nadjat car je crois en effet que les enseignements du collège ont besoin d’un coup de brosse pour les rendre un peu plus vivants et que les élèves ont besoin de comprendre les liens entre disciplines, ce que seuls des enseignements pluridisciplinaires peuvent apporter ;

non, je ne crois pas que la réforme des collèges va, davantage que ne le fait l’école actuelle, priver ma petite fille et ses petits amis des beautés de l’art et de la culture. Hélas, le milieu familial est beaucoup plus influent en ce domaine que ne l’est l’école, mais il ne tient qu’aux maîtres d’apporter cet air de liberté qui peut rendre tout à coup un enfant sensible à la musique ou à la poésie, ce qu’aucun programme n’a jamais empêché.

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La petite fille à l’Opéra

Quelle chance, Paris au mois de mai. Un week-end du 8. Une petite foule aux pieds de l’escalier monumental du  Grand Palais se presse pour aller voir Velasquez. Dans la foule un bavard qui veut que tout le monde sache qu’il est un professeur de littérature et qu’il n’est pas satisfait, il vitupère contre la réforme des collèges qui va, c’est sûr, « détruire l’école républicaine » puisqu’on veut « remplacer les humanités par les algorithmes ». Certes, les méthodes proposées, l’interdisciplinarité par exemple, sont appliquées dans les pays scandinaves, mais c’est normal, « ces gens-là n’ont pas la même culture de la mémoire que nous »…

 ***

Velasquez. Une peinture qui prend longtemps son envol, au début très technique, accumulant les natures mortes un peu trop mortes, puis qui s’essaie à faire du Gréco (Saint Ildefonse…) et enfin éclate dans la nuance et la touche incroyablement subtile (qu’on dit « déjà impressionniste », mais c’est pour dire quelque chose) afin de donner le tableau des tableaux : non, pas « Les Ménines », absent de cette exposition, mais la Vénus au miroir, qui est telle qu’une fois qu’on l’a regardée, on n’a plus envie de voir autre chose, alors les portraits de Philippe IV, de Marie-Thérèse, de toute la cour d’Espagne, vous pouvez bien aller vous rhabiller, c’est le cas de le dire, et vous le pape Innocent X, vous qui êtes si parfait qu’on dit que des visiteurs se sont inclinés devant la toile croyant qu’ils avaient devant eux le modèle, votre sourire en coin de vieux matou ne nous impressionne guère.

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Musée du Jeu de Paume. Expositions photographiques. On voit d’abord Taryn Simon, une Américaine originaire de New York qui fait du reportage en allant photographier des secrets d’état, des choses cachées au regard du monde, si importantes qu’on ne nous les montre jamais. Par exemple ces câbles qui sortent de la mer et qui contiennent nos conversations téléphoniques et nos liens internet, enfermés dans des gaines plastiques ridiculement petites, ou bien plus dramatique, un endroit situé quelque part aux Etats-Unis où on laisse pourrir les cadavres afin de faire des études utilisables ensuite dans les enquêtes criminelles. En quatre années de voyage à travers le monde, elle a aussi réuni des histoires associées à des lignées, réparties en dix-huit chapitres où l’on trouve aussi bien la lignée d’un conseiller d’Adolf Hitler que celle de victimes du génocide bosniaque ou celle de paysans en Inde dépouillés de leurs terres, chaque chapitre composé des mêmes parties : à gauche des portraits (ou des absences quand on n’a pas pu avoir la photo, voire des squelettes quand on n’a pu avoir que la photo des restes), au centre des légendes, à droite des « notes de bas de page » en l’espèce des photos évoquant certains traits des personnages : effets découverts dans une fosse commune, papiers d’identité, graffiti…

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Musée de Jeu de Paume – 2. Expositions photographiques. On voit ensuite Florence Henri, une Française qui a fréquenté les plus grands artistes, peintre et photographes des années trente, Jean Arp, Kandinsky, Moholy-Nagy, Man Ray. Les recherches de son époque sur l’abstraction nourrissent ses œuvres. Chez elle, une roue de charrette devient, par la grâce d’un miroir (autre usage, après celui de Velasquez), une charpente de rayons noirs irradiant de tous côtés. Sa vision de la Bretagne se charge d’un réalisme abstrait à cause d’un poteau ou d’une voile qui coupe l’image en deux, ou bien de lignes métalliques qui font apparaître les petits bateaux comme des notes tranquilles sur une partition.

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On voit aussi « monologue », le film statique de Vandy Rattana, le cambodgien qui a choisi d’évoquer le génocide khmer uniquement par un plan fixe sur un lieu, marqué par deux manguiers qui se répondent, au pied desquels gît la soeur de l’artiste. Belle voix en continu que celle du cinéaste, qui dit en cambodgien (heureusement sous-titré) avec des mots simples et nus le drame des gens de sa génération et de celle de ses parents.

***

Musée Jaquemart-André. Exposition « de Giotto au Caravage, les passions de Roberto Longhi ». Le miroir à nouveau à propos du Caravage : sait-on que l’artiste peignait d’après le reflet d’une scène ? C’est pourquoi l’on voit souvent les gestes inversés, telle main qui porte une coupe devant être une main droite mais se trouve être une main gauche. Cela lui permettait un meilleur cadrage, le miroir jouait le rôle qu’on dévolue aujourd’hui au viseur de l’appareil photo. Deux films introductifs sont présentés. L’un est un extrait du « Decameron », où Pier Paolo Pasolini donne ses traits à Giotto, on le voit entrant, concentré et résolu, dans Santa Chiara pour projeter à grands coups de brosse les visages qu’il a repérés en se baladant en ville, observés entre ses doigts, utilisés eux aussi comme cadreur. L’autre est un documentaire sur Caravage mettant en valeur son souci de vérité, laquelle est rendue atteignable par la lumière qui éclaire tout le monde, sans hiérarchie, pauvres comme riches. Une peinture libérée des motifs obligés : on ne trouvera pas une seule Crucifixion chez Caravage, mais en revanche des portraits inclassables pour l’époque, comme ce « garçon mordu au doigt par un lézard ». A côté, quelques émules de génie, tel Borgianni, qui reprend la perspective sur le Christ déjà adoptée par Mantegna, les pieds devant et au premier plan, la plante très sombre précédant un corps lumineux.

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Mais ne pas oublier que nous sommes là surtout pour emmener la petite fille (la même que celle qui figurait déjà dans l’épisode « Giuseppe Penone ») à l’Opéra Bastille afin d’y voir et entendre « La Flûte Enchantée ». La petite fille a suivi tout le spectacle (3h30) sans un seul signe de fatigue, les yeux écarquillés, voyant se jouer devant elle l’histoire qu’elle avait écoutée cent fois sur un disque pour enfants, et reconnaissant, ravie, Tamino, Pamina, la Reine de la Nuit et Papagueno. Interprétation parfaite dans une mise en scène certes un peu austère de Robert Carsen, où tous les personnages sont de noir ou de blanc vêtus (les « bons » en blanc, les « mauvais » en noir bien entendu, mais à la fin, tout s’égalise : les mauvais sont convertis…), avec des scènes où la mort est explicitement présente (des cercueils et des corps qu’on enjambe), ce qui peut-être n’est pas très plaisant pour un enfant, de même qu’on s’attendrait à voir un Papagueno bariolé plutôt qu’un pauvre erre traînant son matelas sur le dos, ayant remplacé la cage dorée par une glacière en plastique… mais qu’importe, ce ne sont que des détails face à tant de beauté, et notre émotion est décuplée d’imaginer ce que peut sentir la petite fille en ce moment, qui à la sortie de l’opéra montrera des signes de tristesse que cet enchantement soit déjà terminé : à six ans et demi déjà on a la perception du temps qui s’écoule et du caractère éphémère des plus belles choses.

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Et ça butine

abeille-2Patrice est apiculteur. Il parle volontiers de ses ruches et de ses abeilles. En avril, c’est la gestation. C’est lui qui a décidé du début du processus en tenant compte de la météo : il fallait qu’il soit sûr d’avoir une quinzaine de jours de beau temps devant lui, la pluie et le vent pouvant perturber les opérations. A vrai dire, il ne laisse pas les choses se faire « au gré de la nature », il intervient activement à des fins de sélection et pour cela, se procure un « réservoir génétique », c’est-à-dire un essaim sélectionné qui permettra de féconder les œufs pondus par ses reines. Il a des ruches en différents endroits de la région et notamment à Aubres, qui se trouve sur la route de Nyons. Il doit les visiter le plus souvent possible au cours de cette période à l’issue de laquelle vont naître les nouvelles abeilles. Je lui demande si son élevage n’a pas été attaqué par le frelon asiatique. Il ne se plaint pas pour l’instant. Il me raconte que les abeilles chinoises ont depuis longtemps trouvé la parade : elles se mettent en groupe autour du nid du frelon et elles l’étouffent. Avant que les abeilles européennes aient trouvé la tactique, il peut se passer beaucoup de temps… Les apiculteurs d’aujourd’hui ne seront sûrement plus là.

284887-gf[1]Cette histoire de frelon me rappelle un passage du beau livre de Sue Hubbel, « Une année à la campagne », que Jean-Marie Le Clézio salue dans sa préface en disant qu’il a « souvent rêvé d’un livre complet, où il y aurait les oiseaux, les insectes volant dans la lumière du matin, les gouttes accrochées dans les toiles des araignées, le ciel changeant selon les saisons, l’odeur de la pluie et le bruit du vent, les cris des animaux, un livre où on sentirait la chaleur du soleil, le toucher léger des plantes, un livre où il y aurait les secrets visibles et invisibles du monde, et même des choses extraordinaires et rassurantes comme la recette de la tarte aux kakis » et que ce livre, il l’a trouvé, sous la forme de celui de Sue Hubbel. L’apicultrice américaine qui s’est établie dans les monts Ozark, situés, à ce que j’ai compris, au sud-est de l’état du Missouri, y parle longuement des frelons « à tête glabre » (vespula maculata) et en termes plutôt positifs.  « Les frelons à tête glabre adultes, dit-elle, ne peuvent avaler que des liquides. Leur nourriture est en général du nectar de fleur, mais il leur faut aussi des protéines pour développer les larves, et pour s’en procurer, ils tuent d’énormes quantités de chenilles. Quand ils trouvent une chenille, ils ne piquent pas mais ils la massacrent vivante. Le frelon pétrit la chenille avec ses mandibules pour ramollir les muscles et autres tissus, puis il la coupe avec sa bouche. Il avale les parties liquides et malaxe les parties solides en petites boules qu’il rapporte au nid. Là, des frelons nourriciers s’emparent des bribes de chair pour les fragmenter en morceaux plus petits encore dont ils nourrissent le couvain en plein développement » (p. 125, ed. Folio n°2605). Et pour un propriétaire de vergers, avoir ces frelons est une chance puisqu’ils évitent ainsi la prolifération des chenilles prédatrices.

abeille-1Pour en revenir à nos abeilles, elles ont déjà acquis, il est vrai, de nombreuses recettes au cours de leur évolution. Un jeu de société que j’avais acheté pour les enfants nous en apprend beaucoup : non seulement, elles recueillent le pollen et le nectar, mais aussi un drôle de truc qui s’appelle le propolis et qu’elles dénichent sur certains arbres seulement, dont les peupliers. Ce produit ne leur sert qu’à secréter de quoi momifier leurs ennemis (y compris de petits mulots !) afin de se défendre. Le mot vient, bien sûr, du Grec  pro-polis pour « devant la cité », les abeilles construisant d’authentiques remparts devant leur nid afin de se protéger. Patrice me dit qu’il éleva des caucasiennes, réputées pour leur miel, mais à leur arrivée, elles construisirent trop vite leurs remparts, probablement en mélangeant le propolis avec du nectar trop liquide, de sorte que leurs efforts furent vains, les malheureuses (elles n’avaient pas compris, me dit-il, qu’elles étaient maintenant dans les Baronnies).

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Hier, il a assisté à une merveilleuse danse d’abeille. On sait que c’est par ce moyen qu’elles se communiquent entre elles les bons emplacements de nourriture, indiquant au moyen des divers paramètres du mouvement (forme des circuits, inclinaison du plan de vol…) la distance et la direction du lieu de leurs récoltes. Il s’agissait en l’occurrence d’un champ de cerisiers nouvellement en fleurs, elles s’en sont donné à cœur joie. Les casiers, me dit Patrice, « étaient dégoulinant de nectar ».

Le mois dernier, il me parlait des amandiers, qui sont nombreux dans la région. Autrefois, l’amande était récoltée, elle était à la base des multiples pâtisseries que l’on aime en Provence. Après quelques maladies qui atteignirent les arbres au début du siècle précédent, les agriculteurs locaux ont cessé de l’exploiter, d’autant que les cultures extensives de Californie, qui avaient démarré pour répondre aux immenses besoins en confiserie de l’Europe du Nord au moment de Noël leur ôtaient tout espoir de rentabilité. Aujourd’hui, les amandiers donnent donc à l’état sauvage, ils se reproduisent à partir de racines qui ressurgissent du sol mais plus personne ne sait s’ils donnent des amandes douces ou amères.

***

Le temps où j’écrivais ce qui précède est passé. Nous sommes en mai. Patrice m’annonce que bientôt auront lieu les vols de fécondation. Les reines vont sortir et se rendre en des lieux secrets (que même l’apiculteur ignore) où elles se feront féconder par les faux-bourdons. Tout cela se passe en toute liberté, elles choisissent leur jour en fonction de la météo : il faut une matinée printanière, au ciel bleu uni, sans vent. On ne sait pas comment elles se donnent le mot mais elles se retrouvent à plusieurs, une vraie orgie, une fête des sens qui nous échappe complètement, à nous, humains. Un chercheur, un certain Pierre Jean-Prost, connu dans le monde apiculteur (cf. extraits de son livre majeur ici) a souvent recherché ces lieux mystérieux. Un jour, par chance, il en découvrit un, qu’il reconnut à l’abondance de mâles gisant au sol. Quelle hécatombe, tous ces mâles morts, le pénis arraché…

Un problème vient du nombre que l’on pourrait dire excessif des faux-bourdons dans une ruche : des milliers, alors que quelques dizaines sûrement suffiront à féconder les reines, pourquoi ce « gâchis » ? Tristesse des mâles qui n’auront jamais, de leur vie, de femelle à honorer et fierté de ceux qui n’en honoreront qu’une… une seule fois.

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Sans le latin, sans le latin…

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Les vieux grognards de « l’élite républicaine » sont de retour, les Debray et les Finkielkraut sont prêts de nouveau à entonner leur chant patriotique et conservateur : au secours, on s’attaque au latin ! Le système éducatif français, surtout au niveau du collège, a beau avoir été déclaré depuis belle lurette en faillite (il n’est qu’à voir les résultats obtenus dans les enquêtes PISA), il ne faut rien toucher, continuer le ronronnement habituel : les têtes brunes et blondes n’ont qu’à faire un effort, éventuellement se mettre au garde à vous, respecter le professeur, se lever à son entrée et apprendre la leçon, tout se passera bien ensuite. Les professeurs (certains, pas tous) s’alarment : on leur retire des heures dans certaines disciplines et, ô scandale, on veut les faire intervenir en binômes dans des enseignements interdisciplinaires… La mauvaise foi transpire de maints articles diffusés ici ou là sur des sites d’information (Slate…) et dont le principal enjeu, sous couvert de lutte pour un meilleur enseignement (qui passerait par une sorte « d’Acadomia » public offert aux élèves les plus défavorisés (sic) !), est de maintenir bien en place un système dont la principale caractéristique est le bon fonctionnement reproducteur des divisions sociales. Hypocritement, ces articles manient le chantage : si la réforme est appliquée, disent-ils, vous verrez les parents les plus aisés ou les mieux dotés en capital culturel mettre leurs enfants dans le privé, et donc cette application conduira, de fait, à l’inverse de ce qui est cherché, c’est-à-dire à une augmentation de la ségrégation sociale. Eternel argument des gens de droite qui prétendent que toute mesure de gauche, en engendrant de la rétorsion de la part des milieux possédants (d’un capital financier comme d’un capital culturel), va contribuer en réalité à accroitre les difficultés de ceux et celles qu’elle serait censée aider… et qui, si on le suivait, contraindrait tout simplement à ne jamais rien changer !

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Que lui reproche-t-on donc, à cette réforme, qui mériterait ainsi d’enfourcher les chevaux de la mise en alerte générale ? Outre sa promotion de l’interdisciplinarité (qui ne devrait évoluer que vers une aimable fantaisie de type « périscolaire » (re-sic !)), on lui reproche donc de s’en prendre à l’enseignement du latin. Brassens serait encore vivant, nul doute qu’il nous en ferait une belle chanson … A vrai dire, la hache de guerre est déterrée depuis au moins cinquante ans, c’est-à-dire depuis le temps lointain où on a inventé (déjà au grand dam des conservateurs) des sections « modernes » dans les lycées. Je peux en parler, j’y étais ( !) et c’est même grâce à ces sections que je suis devenu étudiant, puis enseignant-chercheur, puis prof de fac. Rappelons le contexte : au début des années soixante et avant, l’accès au lycée était fort peu démocratique, le fils (de préférence à la fille) du docteur ou du pharmacien, de l’ingénieur ou du notaire entrait facilement en 6ème et il y faisait du latin. Des régions entières, notamment autour de Paris, étaient dépourvues de lycées et les enfants de l’école de la République, au mieux, allaient dans les Cours Complémentaires (ancêtres de nos collèges) où on les engageait fortement à interrompre les études au niveau de la 3ème. Evidemment, ces collèges n’enseignaient pas le latin, ce qui fait que les rares élus à la sortie desdits cours complémentaires qui souhaitaient continuer au-delà se trouvaient le bec dans l’eau. Une chance donc que des sections « modernes » (sans latin) aient été créées pour les accueillir dans les lycées nouvellement installés (pour mon cas, dans la Seine-St-Denis). Et c’est ainsi que votre serviteur n’a jamais fait de latin… et ne s’en est jamais mal porté. Le latin est sûrement une discipline agréable, mais s’il y a des éléments de culture qui m’ont manqué dans la vie, ce n’est pas là : j’ai plutôt regretté de n’avoir pas pu faire de musique, par exemple. Ou bien regretté de ne pas avoir de profs d’éducation physique un peu mieux formés que ceux que j’avais (parfois de simples pompiers) qui m’auraient aidé à avoir une meilleure perception de mon corps et à mieux me mouvoir dans l’espace, compétences précieuses même si elles sont moquées par nos joyeux drilles de l’élite républicaine si prompts à ridiculiser les directives concernant l’EPS. Ou bien aussi regretté que l’école ne m’ait pas aidé à acquérir plus d’assurance, à l’oral notamment, compétence là encore moquée par nos joyeux drilles qui considèrent que ces choses-là doivent être acquises de façon « naturelle », c’est-à-dire par le biais, uniquement, de l’habitus familial, ce qui en dit long sur leur position de classe. Le latin a toujours fonctionné en France comme instrument de sélection : François Dubet rappelle que, la plupart du temps, le latin est abandonné par les élèves quand l’objectif de sélection est franchi et qu’ils sont dans l’établissement et la filière convoités. Le propos de Debray (« quand on s’attaque à la mère, je m’inquiète pour la fille » en parlant du couple latin – français) ne repose que sur une métaphore amusante, car on peut très bien maîtriser le français sans connaître la « langue-mère ». Prétendre le contraire, c’est tourner le dos aux acquis de la linguistique (mais je sais qu’une telle discipline est tenue en horreur par nos doctes personnages… et pour cause !) : toutes les langues se valent et la dimension synchronique de la langue est plus importante pour sa maîtrise que la dimension diachronique. Du reste on sait bien que le français, pour être une langue romane n’en est pas moins très différent des autres langues romanes en ce qu’il possède des traits qui le rapprochent plutôt des langues germaniques (comme le fait qu’il y soit impossible de supprimer le sujet, contrairement à l’italien ou à l’espagnol qui sont, selon le jargon linguistique, des langues « pro-drop »). L’ordre des mots en français est beaucoup moins souple qu’en latin, et le français ne connaît pas les déclinaisons du latin etc. (ici, ses défenseurs vont probablement dire que, justement, c’est une raison de plus d’apprendre le latin qui, à cause de ses déclinaisons serait… formateur ! comme si apprendre des déclinaisons était formateur de quelque chose… mais on se demande de quoi). Ce qui est utile (et les nouveaux programmes le prévoient explicitement) c’est de faire prendre conscience aux élèves de ce qu’est une langue, et pour cela, de les confronter à d’autres langues, mais quelles que soient ces langues (y compris la langue des signes d’ailleurs, en voilà une bonne idée, n’est-ce pas?).

Une langue n’est pas un « outil de distinction » comme le voudrait un Finkielkraut, autrement dit un ensemble de règles plus ou moins arbitraires et de conventions assez complexes grâce auxquelles on pourrait évaluer le « degré de culture » d’un individu. Une langue est un système (probablement enraciné dans le biologique) qui s’organise selon des lois dont beaucoup sont encore à découvrir, et qui vit. Une conception trop normative de la langue (celle qui prévaut souvent dans notre enseignement) est une erreur car elle prétend figer un système qui est par nature évolutif, même si cette évolution répond bien à des lois. Je lisais récemment la réaction d’un blogueur sur un fil de discussion qui voulait prouver à son opposant qu’il parlait mal le français sous prétexte qu’il avait employé l’expression « et donc » : « et donc » n’est pas français, disait-il… Ah bon, et pourquoi ? Pourquoi « et puis » serait-il grammatical, et pas « et donc » ? Ceci est un exemple de normativisme sans justification. Il existe une créativité de la langue, qu’on ne saurait nier sans rejeter abruptement (ce que l’on fait d’ailleurs !) les manières de s’exprimer et donc ( !) le contenu de l’expression des locuteurs un peu plus éloignés que « l’élite » de la position dominante dans l’échelle des valeurs linguistiques, autant dire : sans ignorer ces locuteurs, tentation omniprésente de nos politiques, bien entendu (qui se recrutent eux-mêmes dans la couche à capital culturel constant de notre population).

Nos aimables pseudo – « anti-pédagogues » ( !) défendent les vertus de l’enseignement dit « classique » en ce qu’il permettrait aux élèves de renouer avec les saines valeurs… de la rhétorique (autrefois il y eut en effet des « classes de rhétorique » dans la préparation aux grandes écoles), ainsi, prétendent-ils, les élèves s’exprimeraient et argumenteraient mieux. Prenons le thème de l’argumentation en effet. Plutôt que le dit enseignement classique, un tel thème requerrait davantage, à mon avis, une formation plus solide en logique, un peu sur le modèle de ce qui se fait dans les pays anglo-saxons ou aux Pays-Bas (ou certaines régions d’Italie), or, que je sache, aucun de ces messieurs (oui, je n’ai entendu que des messieurs s’exprimer, il ne s’agit pas ici de ma part d’un parti pris sexiste) n’a semblé envisager l’utilité d’une telle introduction. Or, à n’en pas douter, un enseignement de logique organisé conjointement entre le prof de français et le prof de maths, ça aurait de la gueule ! et ce serait autrement formateur que la lecture de la « Guerre des Gaules »… Rappelons qu’une telle introduction eut lieu autrefois, sous couvert de « maths modernes », mais qu’on en fut vite dissuadé sous les tirs croisés d’une droite bien pensante arguant qu’il ne convenait pas de donner aux enfants des outils de raisonnement par lesquels ils eussent pu dépasser les adultes dans l’art de l’argumentation, et des corporations de professeurs du secondaire qui trouvaient insupportable de devoir se recycler…

Bref, s’il faut conclure, ces messieurs qui s’auto-proclament les gardiens de nos valeurs éducatives cherchent surtout à freiner toute évolution d’un système qui, dans son fonctionnement actuel, leur va très bien. Allons, il est bien suffisant qu’il y ait quelques lycées prestigieux formant une élite reçue à Normale Sup ou à Polytechnique, on ne va tout de même pas risquer d’être bousculés dans nos fondements par des élèves ou étudiants de couches populaires issues de sombres banlieues, et dont on n’est même pas sûr de pouvoir contrôler la pensée… en plus!

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Bonjour Monsieur Rolin!

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C’était au dernier Printemps du Livre de Grenoble, j’étais arrivé en retard m’étant trompé de salle, et n’avais pu donc écouter que la toute dernière partie de l’intervention d’Olivier Rolin à propos de son roman « Le Météorologue », paru au Seuil en 2014. Dommage pour moi. Mais j’avais l’essentiel, ses derniers mots pour insister sur le fait que son livre n’était pas l’histoire banale d’un « zek » (déporté vers la Sibérie au temps de Staline) mais une contribution à une réflexion à propos d’une époque sur laquelle il en manque, de réflexion, qu’elle soit attaquée de plein fouet par des idéologues qui ont toujours été de droite et ont, de toutes façons, toujours haï jusqu’à l’idée même de communisme, ou qu’elle soit tout simplement écartée, destinée à l’oubli parce qu’elle embarrasse, parce que les anciens communistes, ou du moins ceux qui y ont cru un peu, à cette utopie, ayant appris dans quoi elle s’était délitée, n’avaient plus jamais voulu la regarder en face, préférant passer à autre chose comme on dit. Et ainsi la France, pays d’Europe occidentale où peut-être l’idée communiste a le plus remué les foules (avec l’Italie), a tourné le regard, n’a plus voulu traiter de cette période autrement que par le triste dépit. Olivier Rolin voulait donc que l’on en discute, maintenant, et si possible, avec sérénité. Bref, le communisme eût-il été différent s’il n’y avait eu Staline ? Question très tentante, réponse qu’on aimerait (que j’aimerais) positive alors que bien sûr on sait que partout dans le monde où on a essayé d’incarner cette idée, cela a débouché sur des dictatures et des répressions sanguinaires (Mao, Castro, Nkrumah, Mengistu, la dynastie des Kim…), alors ne rêvons pas (ce que dit lui-même Rolin, abruptement, à l’issue d’un de ses commentaires sur la question…). Enfin, séduit quand même, et trouvant le bonhomme très sympathique, je me décidai à acheter l’ouvrage et à me le faire dédicacer, pendant que j’y étais. D’où ma présence devant cet homme buriné, au poil mal rasé, mais débonnaire, souriant. Que voulais-je qu’il me dise, ou plutôt qu’il m’écrive ? Je lui parlais bien sûr de mon vieux passé de communiste, il n’en fallait pas plus pour le mettre en confiance et je fus heureux de repartir avec un mot par lequel il présumait que « je connaissais un peu de toutes ces histoires »…. C’était gentil, mais en réalité, en connaissais-je autant sur ces histoires ? « Le Météorologue » est un récit court, mais dense, ce qui le rend donc propice à la réflexion. Il nous apprend beaucoup sur la période 1933-1937 en URSS. Pleine période de terreur, mais pas encore… le Grande Terreur (celle qui s’abattra dès 1937 et où s’illustrera le « nabot sanguinaire », Capture_decran_2015-04-18_a_11_18_33autrement dit Nikolaï Iejov, celui-là même dont un article récent sur le site de Médiapart (18 avril) évoquait la mémoire par l’intermédiaire de sa fille chérie, encore en vie quand l’écrivain polonais Jacek Hugo-Bader la rencontrait en 2010 à Magadan, qui ouvre la porte vers la Kolyma ; elle traînait une vie de misère et toussait des morceaux de poumon quand l’écrivain l’interrogeait sur son passé, et elle disait sa souffrance de fille abandonnée dans les institutions après l’exécution de son père bien aimé, mais il n’empêche, c’est ce Iejov-là qui faisait tourner la machine à exécution à plein régime, mettant lui-même la main à la patte, descendant au fond des fosses pour achever les suppliciés d’un coup de revolver et ne s’accordant que9782882503770-40346 parcimonieusement une pause pour fumer une cigarette…). Pleine période de terreur donc, surtout en Ukraine (d’où était originaire notre « héros »), mais qui était en même temps, nous dit Rolin, une époque d’exaltation et de croyance en l’avenir radieux. Les sciences et les techniques se développaient. Je ne savais pas que, déjà, se dessinait la fameuse rivalité entre Union Soviétique et Etats-Unis à propos de l’espace : vingt ans plus tard, ce serait Sputnik, mais dès 1933, 1934 c’était à qui allait envoyer le plus haut son ballon sonde. Dans la nuit du 29 au 30 septembre 1933, URSS-I atteint l’altitude de 16 800 mètres, record mondial ! Ses pilotes (on dit « stratonautes ») sont immédiatement faits héros de l’Union Soviétique. Bientôt, Osoaviakhim tentera de battre ce record, y parviendra, mais sa retombée, hélas, se passera mal et finira en chute libre. Qu’importe : les pilotes avaient eu le temps d’adresser un message de là-haut et de transmettre leurs « chaleureuses salutations au grand et historique dix-septième congrès du Parti » qui, effectivement, avait lieu à ce moment-là. Et puis, il n’y avait pas que cela, il y avait aussi les grandioses projets d’ouverture de routes maritimes sous le cercle arctique et les premières grandes expéditions polaires, avec leur cortège de prouesses et d’actes de bravoure. Notre héros, donc, nommons-le : c’est Alexeï Féodossiévitch Vangengheim, participe à fond à ces aventures. Météorologue de par ses études, il devient le patron de toute la météorologie soviétique et rêve – quand la révolution mondiale aura été accomplie ! – de devenir celui de la météorologie du monde entier, un monde où l’on saurait prévoir le temps qu’il fait en n’importe quel endroit, à n’importe quel moment, et puis il devient le chef également de la seconde année polaire soviétique. Son imagination et sa compétence atteignent des sommets : il prévoit déjà la transition énergétique qu’aujourd’hui nous balbutions à peine : il réfléchit à l’énergie qu’il sera possible de capter à partir du vent et du soleil. Et puis patatras…

Ici, Rolin dit : « on se prend à se demander ce qui se serait passé si la folie de Staline, décapitant toutes les élites du pays, scientifiques, techniques, intellectuelles, artistiques, militaires, décimant la paysannerie et jusqu’à ce prolétariat au nom de quoi tout se faisait, dont l’URSS était supposée être la patrie, n’avait pas substitué, comme ressort de la vie soviétique, la terreur à l’enthousiasme. L’introuvable « socialisme » que les « héros » s’imaginaient construire, et ceux aussi, comme Alexeï Féodossiévitch Vangengheim, qui n’étaient pas des héros, seulement d’honnêtes citoyens soviétiques, aimant leur travail, pensant servir le peuple en le faisant avec compétence, peut-être aurait-il existé ? Peut-être se serait-il avéré un système infiniment préférable au capitalisme ? peut-être le monde entier, à part quelques pays arriérés, serait-il devenu socialiste ? » C’est là qu’il conclut : « Allons, ne rêvons pas ».
Car patatras. Le 8 janvier 1934, notre Alexeï a rendez-vous avec madame sur les marches du Bolchoï avant la représentation. Il n’arrivera jamais. Varvara Kourgouzova ne le reverra qu’une fois : à la veille de son départ pour le camp des îles Solovki, amaigri et isolé, au parloir de sa prison. Pourquoi ? Que lui reproche-t-on ? il y a eu des calomnies, des doutes sur sa sincérité bolchévique, on lui reproche d’être issu d’une lignée noble, des soupçons pèsent sur sa fidélité au dogme marxiste-léniniste : n’a-t-il pas tenté de populariser une théorie météorologique issue de Norvège, comme si on avait besoin de ça, comme si tout n’était pas déjà écrit dans les œuvres abondantes de Marx, Engels et Lénine ? On dirait aujourd’hui que Alexeï Vangengheim était un naïf, un idéaliste, mais pouvait-il faire autrement, peut-on faire autrement quand on n’a encore aucune raison de croire que l’on nous ment ? sa naïveté ira très loin : pour meubler son temps, au camp, il fabriquera de petites mosaïques avec les pierres qu’il trouve, les expédiant à sa famille ou à ses amis – mais peut-on avoir encore des amis dans son cas ? – et beaucoup de ces tableaux sont des portraits de… Staline ! Ici, Rolin se pose des questions : naïveté, flagornerie, manque de courage ? Comme dit plus haut, Alexeï n’est pas un héros, c’est un homme ordinaire, il n’y aura jamais chez lui de geste de révolte, il ne cherchera pas particulièrement « à sauver sa dignité »… non, il aimerait seulement sortir, revenir à Moscou, revoir sa femme et sa fille, qui avait quatre ans quand il est parti, et qu’il aime tant (lui envoyant des lettres abondamment illustrées qui sont autant de leçons d’histoire naturelle), il ne lésine pas sur la recherche d’appui, écrivant au grand Gorki, et bien sûr aussi, évidemment aux chefs du Parti. En pure perte. En 1937, quand Iejov sera là et que la tuerie se généralisera, il y passera, permettant ainsi au chef de camp de remplir ses objectifs statistiques en termes de tués. Mais ça, on ne le saura qu’après, longtemps après, quand le régime soviétique sera tombé et que l’association Memorial aura fini par retrouver les millions de dossiers des internés des camps sibériens. Sa fille le saura, elle qui a suivi l’exemple de son père en devenant elle-même une scientifique (paléontologue), elle qui ne s’est pas mariée, qui « fumait deux paquets de cigarettes par jour », qui refusait qu’on lui souhaitât son anniversaire, elle qui disparaîtra le 9 janvier 2012 (son père avait été arrêté un 8 janvier) en laissant dans son appartement toutes les instructions pour son incinération. « Ainsi finit, dit Rolin, soixante-quatorze ans après sa mort, l’histoire du météorologue ».

Rolin écrit aussi ceci (pp. 194-195) en hommage à tous ces hommes et toutes ces femmes qui ont cru en quelque chose de plus grand que la vie misérable des humains :

Les habitants du vingt et unième siècle oublieront sans doute l’espoir mondial que souleva la Révolution d’Octobre 1917, il n’empêche que pour des dizaines de millions d’hommes et de femmes, génération après génération pendant un demi-siècle et sur tous les continents, le communisme fut la promesse extraordinairement présente, vibrante, émouvante, d’une fracture dans l’histoire de l’humanité, de temps nouveaux qu’on appelait de tas de noms niais, l’avenir radieux, les lendemains qui chantent, la jeunesse du monde, le pain et les roses – les noms étaient niais, mais l’espérance ne l’était pas, et moins encore le courage mis au service de cette espérance -, et que la Russie soviétique parut à ces foules-là le lieu où le grand bouleversement prenait son origine, la forteresse des damnés de la terre. Il est étonnant de constater à quelle vitesse s’effacent les grandes vagues qui, un temps, soulèvent l’histoire du monde. Le souvenir de cette ardente attente est presque perdu, mais pour des générations comme celle à laquelle j’appartiens, dont la « Révolution » a pu encore être l’horizon, de plus en plus brouillé à vrai dire, l’idéal répété peut-être comme une leçon mal apprise plutôt que retrempé au feu de l’expérience, il est impossible de ne pas voir sous le pays déprimant d’aujourd’hui l’ancien foyer de cette espérance mondiale, mais surtout la tombe immense où elle fut bientôt enterrée.

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Politique de l’inhumain

Nous avons atteint l’au-delà… non, je ne parle pas de l’Au-Delà, mais d’un au-delà, celui de l’humanité et qui, pour le coup, se confond avec son en-deça, mais peut-être valait-il mieux rester dans l’en-deça, plutôt qu’en venir à cet au-delà. En deça règne une certaine innocence : on ne connaît pas encore l’humanité, donc comment pourrait-on juger en son nom ? Alors qu’au-delà, on l’a connue, on s’en est fait une image au travers, notamment, de la littérature : Balzac, Victor Hugo bien sûr, mais aussi Dostoïevski, Tolstoï, ou bien Faulkner, Steinbeck et même encore des écrivains modernes comme Philip Roth, Jean-Marie Le Clézio ou Kenzaburo Oé. Tous nous ont dépeint des individus, des sociétés qui, pour n’en avoir parfois pas moins leurs défauts, cultivaient des aspirations, des rêves d’humains, se débattaient dans des drames existentiels, faisaient du monde autre chose qu’une marchandise, mais un lieu de perpétuel enchantement. Bien sûr, il y eut la question : « comment écrire après Auschwitz ? » mais il y eut aussi la réponse que, justement, on se devait d’écrire après Auschwitz. Du reste, en nommant Auschwitz, on savait donner un nom à l’horreur, elle demeurait circonstanciée, elle était l’œuvre d’une idéologie que l’on pouvait honnir, on pouvait raconter que cette horreur avait pris fin avec la chute d’un régime. En ce temps là, pas si lointain mais quand même, les guerres avaient une fin. Les dictateurs étaient tués ou bien se suicidaient dans un bunker. Et on pouvait repartir comme avant, comme si de rien n’était, construire  une culture nouvelle, miser sur des espérances sociales, mettre nos espoirs dans des hommes et des femmes que nous estimions de valeur. Mais les temps ont changé, y a-t-il, de nos jours, une fin au malheur ? L’horreur inhumaine n’est plus du seul ressort d’une idéologie mortelle, elle s’est répandue comme une pandémie, elle est diffuse, hydre qui voit repousser ses tentacules dès qu’on a cru avoir raison de la bête. Les victimes ne sont plus parquées dans un lieu défini et ne peuvent plus compter sur une libération, qui viendrait avec une armée, et les rendrait à la vie, même dans un piteux état car ayant dû subir le viol et l’humiliation, la faim et les violences. Les victimes sont à travers le monde, elles cherchent un ailleurs pour recommencer leur vie mais finissent noyées au fond des mers, « disparues ». Les Etats doubleront les bateaux patrouilleurs mais ce ne sera que pour mieux dissuader les migrants de partir, et pas pour les sauver. Huit cents naufragés dans un chalutier où les passagers sont enfermés à double tour, des passeurs qui marchandent leurs vies, des vies qui ne sont plus que des marchandises. Une marchandisation qui gangrène la population de la planète Terre. Et face à cela, le politique qui ne dit plus rien, dit qu’il ne peut rien faire, dit que s’il prend position dans le sens de l’humanité, il perdra la partie, contribuant à donner le pouvoir à encore pire dans l’odieux de l’inhumain. Nous sommes dans l’au-delà, aussi, du politique, quand il se nie lui-même n’ayant plus rien à dire de la vie de la cité que des avertissements et des annonces de terreur, quand il sait que rien ne passera si ce n’est estampillé « opération rentable » ou lucrative. Le monde, pour tourner, n’a besoin que de ses sinistres rotatives : les machines qui gèrent les marchés financiers, ou bien le Big Data, et de leurs consommateurs, qui vivent de ce côté-ci de l’hémisphère, le reste doit disparaître, a déjà en partie disparu, disparaîtra, et si possible, c’est-à-dire si les politiques font bien leur boulot, dans la discrétion, le silence, pour que lesdits consommateurs n’en aient même pas de remords, même pas la honte.

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Haïti par la poésie: Jean Métellus

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C’est le 5 décembre 1492 que Christophe Colomb accosta sur cette grande île des Caraïbes que les Indiens, sur place, appelaient de noms variés : Haïti (la Grande terre), Quisqueya (la Haute terre) ou bien encore Bohio (la terre montagneuse). Colomb, lui, avait d’autres mots dans la poche, il pencha pour « Hispaniola ».
Haïti, Quisqueya… je sais pourquoi, maintenant, une des universités privées de Port-aux-Princes porte ce nom. L’un des grands écrivains qu’a connus cette île, mort le 4 janvier 2014 (à Bonneuil-sur-Marne), Jean Métellus, a consacré de longs poèmes à cette épopée, sous le titre de « Rhapsodie pour Hispaniola » (éditions Bruno Doucey, belle et nouvelle maison d’édition spécialisée dans la poésie). Il chante le bonheur perdu, celui d’un temps d’avant notre civilisation hégémonique et mercantile, d’avant la colonisation, d’un temps des idéaux, où le navigateur gênois partait à l’aventure non pas avec un esprit de colon ( !) mais avec celui d’un poète et d’un découvreur. Métellus chante la beauté de ce qui aurait pu advenir si les choses avaient pu continuer dans le ravissement réciproque, l’un face à une terre aussi belle et à des habitants aussi beaux et les autres devant des hommes sortant de ces caravelles magiques qu’ils avaient vues avec angoisse et émerveillement longer puis accoster leurs côtes. Les îles étaient habitées par les Taïnos (ou Arawaks), population dont il ne reste plus personne (la notice wikipedia spécifie : « en 1650, les Arawaks avaient complètement disparu »). La première rencontre de Colomb fut celle d’un cacique, qui se nommait Guacanagaric.

Dans ces paysages couverts d’une végétation verdoyante, sans neige ni nuages
Où l’air vous plonge dans une grande méditation
Où la beauté des plantes et des arbres vous fait concevoir enfin ce qu’était le paradis
Où les terres paraissent si bonnes et si fertiles que presque personne ne pourra croire à ce bien sincère témoignage
Je fus reçu par le plus exquis des humains sur la terre.

C’est ainsi que Colomb commence le récit de son voyage en 1492. Après l’énumération de toutes les merveilles qu’il a vues (toutes sortes de « nourriture à base de racines ainsi que du poisson », « un sol accidenté et des terres travaillées avec amour », des arbres, des fruits et des plantes « de si haute taille que leur sommet semble toucher le ciel », de nombreux oiseaux, des grillons et des grenouilles, des cotonniers, une île – de la Tortue – « très belle et bien peuplée, couverte de verdure », « de vastes plaines qu’arrosent de grandes rivières »…) il poursuit par :

J’ai visité tout cela avec le doux roi de la région qui s’appelle, si j’entends bien, Guanikana, mais je crois avoir un peu déformé son nom […] Au monde il n’y a pas de meilleurs hommes. Pas de crainte ni de tourments là où je me trouve.

Et pourtant quelques années plus tard, ce devait être le massacre, l’extermination, tous ces doux indiens passés par les armes, immolés, brûlés afin de faire place à des colons avides qui amèneront avec eux les esclaves noirs, puisque stupides comme ils étaient, ils avaient même détruit la force de travail qui, dans leur vision sordide, allait leur être nécessaire. Mais cela, il est vrai, avait commencé dès le premier départ de Colomb, son retour vers l’Espagne, où il devait rendre compte de sa mission auprès de la reine Isabelle et du roi Ferdinand, parce qu’il avait laissé sur place, croyant bien faire, quelques-uns de ses soldats, de ses soudards pourrait-on mieux dire, qui avaient appris où se trouvait la principale source d’or, dans le Cibao, et que leur avidité pour se révéler, n’avait eu qu’à attendre le départ de l’amiral. Dès lors, ils se crurent chez eux, et voulurent faire bombance, et ravir les femmes de leurs hôtes, tout comme leur or, que croyaient-ils en faire, les naïfs, eux qui étaient condamnés à rester seuls sur cette île, sans bateau pour les ramener en Europe ? en tout cas, leur comportement fit que d’autres caciques ne les virent plus d’un si bon œil, si tant est qu’une seule fois ils les aient vus tels, et qu’ils furent massacrés, tant et si bien que lorsque Christophe Colomb revint, tout auréolé de son nouveau prestige – il avait été fait « Amiral de l’Océan depuis les îles Açores jusqu’à celles du Cap-Vert, du septentrion au midi, Vice-Roi et Gouverneur perpétuel de toutes les terres qu’il avait découvertes et qu’il découvrirait » – il découvrit progressivement l’étendue du désastre, des corps étranglés, des cadavres à peine dissimulés dans les décombres du fort. Toutefois, honnête et sincère comme il était, il eut tôt fait d’établir la vérité, croyant ce que lui disait Guacanagaric, qui, à juste titre, accusait son rival Caonabo, qui venait d’une autre île, de « la Caraïbe » proprement dite. Guacanagaric fut désavoué par ses pairs et son peuple. Christophe Colomb lui-même eut de sérieux ennuis avec ses compagnons de traversée, dont certains le chargèrent d’accusations au point que des commissions d’enquête furent nommées et que lorsqu’il rentra en Espagne, ce fut quasiment comme un prisonnier, que la reine Isabelle pourtant délivra, eu égard à son mérite, mais il s’en était fallu de peu qu’il ne fût condamné, et qui sait peut-être embastillé, voire mis à mort. Métellus dit :

Lorsque Colomb se présenta après la dernière enquête
Menotté et chargé de fers
Isabelle refusa de le voir dans une pareille condition
Le fit délivrer, habillé comme il convient
Et conduire dans la grande salle du palais
Colomb profita de ces moments d’exception pour s’entretenir
Une nouvelle fois avec les souverains
Il leur parla avec persuasion de la dangereuse puissance de l’explorateur
De sa vision généreuse parmi les individus occupés uniquement à profiter du travail et de la découverte d’autrui
Lui, Colomb, voulait utiliser ses forces vives à essayer de comprendre les autres.

Ainsi donc, sans cet or, sans cette avidité humaine, la face du monde eût été changée, des civilisations sauvées, des arts, des techniques, des modes de vie différents des nôtres eussent peut-être existé, sources de compétition vertueuse qui aurait pu produire aujourd’hui de ces solutions qui manquent aux problèmes de notre temps.

(Un anthropologue (Eric Wittersheim, de l’EHESS) disait récemment dans une tribune du « Monde » (18 mars) que si les habitants de l’intérieur des îles Vanuatu avaient pu résister mieux que d’autres à l’ouragan récent qui a dévasté l’île, c’était bien parce qu’ils avaient su conserver certaines des méthodes ancestrales concernant leur vie, leurs cultures et leurs habitats. « Autrefois, la population possédait un ensemble de techniques pour faire face aux catastrophes : nourriture enterrée avant le passage d’un cyclone, culture de plantes plus résistantes en cas d’intempéries, techniques d’architecture faites pour résister aux tempêtes… Les savoirs traditionnels permettaient de protéger des vies »).

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Philip Roth, l’art et l’âge d’homme

LA GRANDE LIBRARIE

Le film sur Philip Roth, à l’heure de « la Grande Librairie » l’autre semaine (19 mars), sur France 5, où l’écrivain était interviewé par François Busnel, a du déclencher pas mal d’envies, un peu partout, de lire le romancier américain à l’œuvre foisonnante, constituée de plusieurs cycles, dont celui de Nathan Zuckerman, centré sur trois périodes décisives de l’histoire des Etats-Unis. Parmi elles,  l’époque du maccarthysme, sous un titre-choc : « J’ai épousé un communiste ». Occasion de découvrir un roman dont la construction est impressionnante. Le narrateur, Nathan Zuckerman, rencontre dans les années de fin de siècle son vieux prof d’anglais, qui a maintenant quatre-vingt-dix ans et qui se trouve être le frère d’un homme, Ira Ringold, surnommé Iron Rinn et parfois aussi « l’Homme de Fer », qui l’a fortement influencé dans sa jeunesse, autour des années cinquante. Il lui demande donc de parler de ce frère et le récit du vieux prof (Murray) se mêle aux souvenirs de Nathan lui-même. Il n’en faut pas plus pour que se dévide comme un écheveau l’histoire de cette époque où le mouvement ouvrier était puissant aux Etats-Unis, ni pour qu’apparaissent une foule de personnages issus de tous les milieux : du cinéma hollywoodien (Ira, comédien et lecteur de pièces à la radio, s’est marié avec une star sur le retour qui fait un duo infernal avec sa fille issue d’un précédent mariage avec une autre vedette de Hollywood), du monde des usines et des mines de zinc et du monde paysan. C_Jai-epouse-un-communiste_3520[1]Nathan apprend ainsi la vie. « J’ai épousé un communiste » est un roman d’apprentissage, l’un des plus puissants que j’ai jamais lus. Roth fait de Nathan un écrivain en herbe, qui commence par épouser la cause de l’homme qu’il admire le plus, la cause du prolétariat mondial, avant qu’il ne commence à sentir la sclérose du discours de propagande et qu’il ne décide de suivre un autre mentor, Leo Glucksman, prof de littérature à Chicago. Comme souvent dans l’œuvre de Roth (voir par exemple l’un de ses derniers romans, « Exit le fantôme ») on trouve des passages passionnants sur la littérature, son rôle et sa fonction. Ainsi ces paroles adressées par le prof à son élève, qui se croit déjà arrivé dans le monde littéraire grâce à une pièce militante et vertueuse qu’il a écrite et qui a été encensée par Ira :

« L’art comme arme ? » me dit-il. Il mettait un tel mépris dans ce dernier mot qu’il en devenait effectivement une arme. « L’art qui prendrait les positions qu’il faut sur tous les sujets ? L’art qui se ferait l’avocat du bien commun ? Où êtes-vous allé chercher ça ? Qui vous a dit que l’art est une affaire de slogan ? Qui vous a dit que l’art est au service du « peuple » ? L’art est au service de l’art, sinon il n’y en aurait pas qui mérite l’attention. Pourquoi écrirait-on de la littérature sérieuse, monsieur Zuckerman ? Pour désarmer les ennemis du contrôle des prix ? On écrit de la littérature sérieuse pour écrire de la littérature sérieuse. Vous voulez vous révolter contre la société ? Je vais vous dire comment faire : écrivez bien. Vous voulez embrasser une cause perdue ? Alors n’allez pas vous battre pour les classes laborieuses. Elles s’en tireront très bien toutes seules. Elles vont se donner une indigestion de Plymouth. Le travailleur viendra à bout de nous tous – de son absence de cervelle découlera la chienlit qui est le destin culturel de ce pays de béotiens. Nous aurons bientôt chez nous quelque chose de bien plus redoutable que la dictature des paysans et des ouvriers – nous aurons la culture des paysans et des ouvriers. Vous voulez une cause perdue à défendre ? Battez-vous pour le mot. Pas le mot de haut vol, le mot exaltant, le mot pro ceci et anti cela ; pas le mot qui doit claironner aux gens respectables que vous êtes quelqu’un de formidable, d’admirable, de compatissant, qui prend le parti des exploités, des opprimés. Non, battez-vous pour le mot qui dise aux quelques rares personnes qui lisent encore et qui sont condamnées à vivre en Amérique, que vous prenez le parti du mot. Votre pièce, c’est de la crotte. Elle est effroyable. Elle est exaspérante. C’est de la crotte de propagande, c’est brut, primaire, simpliste. Ça noie le monde sous les mots. Et ça porte aux nues la puanteur de votre vertu. Rien n’est plus fatal à l’art que le désir de l’artiste de prouver qu’il est bon. Quelle tentation terrible, l’idéalisme ! Il faut que vous parveniez à maîtriser votre idéalisme, et votre vertu tout autant que votre vice. Il faut parvenir à la maîtrise esthétique de tout ce qui vous pousse à écrire au départ : votre indignation,  votre haine, votre chagrin, votre amour ! Dès que vous commencez à prêcher, à prendre position, à considérer que votre point de vue est supérieur, en tant qu’artiste, vous êtes nul, nul et ridicule ! (p. 303, Folio n°3948).

Quelle leçon !

Trois pages avant, j’avais noté cet autre passage, sur « la transition » de l’enfant à l’adulte et sur le rôle qu’y jouent les quelques phares qui nous éclairent à ce moment-là :

Quand on n’est pas orphelin de bonne heure, qu’au contraire on est lié à ses parents de manière intense pendant treize, quatorze, quinze ans, le zizi pousse, on perd son innocence, on recherche son indépendance, et si la famille n’est pas névrosée, on vous laisse partir, commencer à être un homme, c’est-à-dire vous préparer à choisir de nouvelles allégeances, de nouvelles affiliations, les parents de l’âge adulte, ceux qu’on élit, ceux qu’on aime ou pas, à sa convenance, puisqu’on n’est pas tenu de les reconnaître par de l’amour. Comment les choisit-on ? Par une série de hasards, et pas mal de volonté. Comment entrent-ils en rapport avec vous, et vous avec eux ? Qui sont-ils ? Qu’est-ce donc que cette généalogie qui n’est pas génétique ? Dans mon cas, ce furent des hommes auprès desquels je me mis en apprentissage, depuis Paine et Fast en passant par Corwin et Murray, jusqu’à Ira et au-delà – ces hommes qui m’enseignèrent et dont je suis issu. Tous furent remarquables à mes yeux, chacun à sa manière, personnalités avec lesquelles se colleter, mentors qui incarnaient ou épousaient des idées puissantes et qui m’enseignèrent les premiers comment naviguer dans le monde, avec ses exigences. Des pères adoptifs, dont je dus me défausser au fur et à mesure, avec leur héritage, qui durent disparaître pour permettre d’accéder à l’état d’orphelin absolu, l’âge d’homme. Celui où on se retrouve livré à soi-même au cœur du problème.

N’est-ce pas magnifique ?

Roth nous donne l’exemple de ce qu’est un « grand roman » dans la facture classique. Il n’y a pas un seul thème, un seul sujet, ce n’est pas « l’histoire d’un type sous le maccarthysme qui deviendrait la victime innocente d’une machine à broyer les esprits », c’est à la fois un peu cela, mais c’est aussi, comme dit plus haut, un extraordinaire roman d’apprentissage, celui de Nathan, au commencement de sa vie d’homme, au moment où s’échafaudent les projets, où se disposent les points de repères, les influences, et puis pas seulement cela, selon la façon dont on le regarde, c’est aussi la saga familiale d’une bande de névrosés : Eve Frame, la femme d’Ira, ex-star du muet, qui se traîne au sol pour implorer son amour, prise sous l’emprise tyrannique d’une gamine infernale, Sylphid – analyse perspicace d’une union mère-fille fusionnelle – et puis Ira n’est pas mal non plus comme « dingue » sur qui Nathan apprendra tout au long de l’histoire bien des détails troubles et des zones d’ombre. Avec en toile de fond l’Amérique, les luttes politiques, les stratégies de pouvoir, comment un sénateur (Grant) atteindra les cercles de la Maison Blanche (sous Nixon) grâce à la dénonciation qu’il a faite d’un « dangereux traitre communiste » en la personne d’Ira, et même plus qu’une simple dénonciation : un coup double, puisque lui et sa femme ont écrit le livre-témoignage censé venir de l’épouse hystérique et qui, lui, s’intitule vraiment : « J’ai épousé un communiste ». En montrant ainsi à la face de l’Amérique qu’une de ses idoles les plus exemptes de soupçons peut s’être fait berner, ils inscrivent au cœur des consciences voire des inconscients la malignité, le caractère intrinsèquement pervers du « rouge ». Ira, parti de la mine et de la condition ouvrière, arrivé un instant dans les fastes de Hollywood et de Manhattan, retombera à sa condition initiale. Et Nathan lui… on sait qu’il deviendra le héros de Roth sur au moins six livres, un double bien pratique pour un écrivain qui ne vient que récemment d’abandonner l’écriture (pour son grand bonheur, dit-il dans son interview, mais chacun est libre de ne pas le croire).

A la fin du roman, Nathan obtient de Murray une confession plus personnelle, lui qui, jusqu’ici n’a fait que raconter in extenso la vie de son frère, où il apparaît que Murray n’a jamais voulu transiger sur ses principes de droiture et de fidélité à l’égard des pauvres de Newark et notamment des jeunes Noirs qui étaient devenus ses seuls élèves, dût-il faire endurer à sa famille la dureté sociale d’un lieu où la violence côtoie la misère, cela dût-il aller jusqu’à la catastrophe qui frappe son épouse Doris. Alors vient cet autre passage, où se retrouveront tous ceux et toutes celles qui, tel Murray, ont aussi cru à un moment bien faire en restant sur place, alors que tout, autour d’eux disait qu’il valait mieux bouger si on tenait à la sécurité, au bonheur, à la vie :

J’ai compris que je m’étais fait avoir. L’idée ne me plaît pas, mais j’ai dû vivre avec depuis. Je m’étais fait avoir par moi-même, au cas où tu te poserais la question. Par mes principes. Je peux pas trahir mon frère, je peux pas trahir mon métier, je peux pas trahir les déshérités de Newark. Ah non, pas moi. Moi, je ne déserte pas. Moi, je ne me défile pas. Que mes collègues fassent ce que bon leur semble, moi je n’abandonne pas ces jeunes Noirs. Alors moi, je trahis ma femme. Je fais porter la responsabilité de mes choix par quelqu’un d’autre. C’est Doris qui a payé le prix de mon civisme. C’est elle qui a été victime de mon refus de… Ecoute, on ne s’en sort pas. Quand on essaie, comme j’ai tenté de le faire, de se départir des illusions flagrantes – la religion, l’idéologie, le communisme – on est encore tributaire du mythe de sa propre bonté. Voilà le leurre final, celui auquel j’ai sacrifié Doris. (p. 435)

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Haïti par le roman : une rencontre avec Yanick Lahens

 C’est par la littérature que je suis retourné en Haïti ce samedi, grâce à Yanick Lahens, grande femme  élégante et dynamique, un peu nerveuse, invitée au Printemps du Livre de Grenoble, présente dans la salle Juliet Berto, d’habitude consacrée aux géants du cinéma.

Lahens

Son roman, « Bain de lune », aux éditions Sabine Wespieser, je l’ai lu, bien sûr, et dès mon retour de là-bas. Beau roman, accompli, qui raconte une saga villageoise, au cœur de la campagne haïtienne, en un lieu nommé « Anse Bleue » (mais qui est inventé). Là s’affrontent deux clans, les pauvres et les riches, les premiers incarnés par les Lafleur, les seconds par les Mesidor qui, à une époque, ont mis main basse sur les terres. Comme je l’ai dit sans détour à son auteure, c’est l’entame du livre qui m’a le plus plu : la rencontre entre Tertulien Mesidor, le puissant, à cheval, escorté de ses affidés pour se munir des denrées qu’il apprécie au marché de la ville, et d’Olmène Dorival du clan des Lafleur, seize ans seulement mais déjà amoureuse. « Tertulien, tenant les rênes de son bel alezan cendre, abaissa le torse pour lui caresser à nouveau la crinière. Mais au bout d’un moment, n’y tenant plus, il claqua les mains d’un geste d’autorité en direction d’Olmène. Le bruit résonna à nos oreilles à tous comme un fouet ». Eh oui, c’est ainsi que se firent des cours d’amour autrefois, pas seulement dans ces îles lointaines mais probablement aussi chez nous, dans nos campagnes, si l’on en croit en tout cas le nombre d’enfants naturels figurant dans la liste de nos ancêtres, dont certains, dit-on, auraient eu pour père quelque seigneur et châtelain. Olmène avait pour mère Ermancia, et père Orvil, et frères Léosthène et Fénelon, puis eut comme fils Dieudonné, qu’elle laissa au village et à sa mère, ne pouvant plus supporter les manières du tyran, et partant travailler là-bas, de l’autre côté de la frontière. De ses frères, l’un, Léosthène, partit aussi, mais vers la Floride, d’où il revint un jour comme un ange descendu du ciel (mais pour repartir bien vite face à la houle qui agitait les mœurs de l’île sous Duvalier), et l’autre, Fénelon, se voulut homme de pouvoir, entendez par là Tonton Macoute… Yanick Lahens raconte ce que c’est que la vie sous une dictature, quand une masse de gens (elle parle de trois cents à quatre cents mille paysans) juge qu’il vaut mieux être du côté des chasseurs que des chassés, que mieux vaut manier la machette et le fusil qu’être la cible des balles et des coups. Duvalier[1]Duvalier, elle l’appelle « l’homme au chapeau noir et aux lunettes d’écailles ». On sait qu’au début il dut son pouvoir à quelques bienfaits en matière d’organisation de la santé, d’où son surnom de « Papa Doc ». Au milieu du roman, on est en 1963 : « des silhouettes furtives rasaient les murs dans la nuit de Port-au-Prince pour éviter les phares des DKW. Avec leurs casques, leurs fusils, les ombres bleues des miliciens avançaient  dans les DKW, fouillant les entrailles de la ville. Ils défilaient dans les ténèbres, formant la horde de la haine ». C’est l’époque où l’homme au chapeau noir, fort de ses soutiens dans la paysannerie, proclame qu’il est président à vie. (Lire ici un épisode significatif et sanglant de son règne). Mais Yanick Lahens prend le parti de demeurer à la campagne où les échos des évènements politiques n’arrivent qu’adoucis ou bien de façon soudaine comme des balles perdues ou des éclats qui laissent les villageois dans le doute et l’expectative. Ainsi passe une fois un homme traqué, un étranger, l’œil aux aguets, un inconnu qui demandait à boire et à manger, qui était-ce ? L’histoire nous apprend que c’était un de ces révolutionnaires guévaristes qui crurent être capables de faire se soulever un continent mais qui furent hélas trop idéalistes et qui n’avaient pas de lien avec le peuple. Celui-ci fut tué par le sinistre Fénelon. Yanick Lahens tient à lire la lettre qu’il adressait à ses parents et que l’on avait retrouvée dans sa besace. Elle met l’accent bien sûr sur la différence de culture, d’origine. Milieu bourgeois, comme le Che lui-même d’ailleurs. Bon, mais alors ? J’aurais aimé qu’elle manifeste plus de compassion peut-être pour ces jeunes que rien ne poussait hors de leur milieu si ce n’est la croyance en un monde meilleur (j’ai connu ainsi un haïtien dans les années soixante-huit, il se nommait Luckner Normil, qui se formait pour rejoindre la guérilla sur son île d’origine… qu’est-il devenu ?).

Ensuite, dans la dernière partie du roman, on atteint l’époque plus récente, l’arrivée au pouvoir de l’abbé Aristide, qu’elle appelle « le Prophète », l’espérance qu’il suscite de la part de tous les pauvres, mais qui se heurte très vite à l’emprise américaine, Aristide chassé du pouvoir, de retour sous bonne escorte, contrôlé, parallèlement à la violence dans l’île qui continue de plus belle puisqu’il faut se venger des macoutes et puisqu’aussi il en est qui savent toujours vers où le vent tourne et comment ils peuvent de nouveau se trouver du côté du manche, même si le régime change…

Nos familles pendant ce temps vivent, ont des enfants qui à leur tour ont des enfants, Cétoute Florival (qui s’appelle ainsi parce que sa mère a voulu dire qu’après elle, elle ne voulait plus d’enfant, c’était elle et… c’est tout !), qui est la petite fille d’Olmène, connaîtra les mêmes émotions amoureuses que sa grand-mère, mais pour un Mésidor encore moins recommandable : c’est son récit que l’on entend, un chapitre sur deux, qui commence  lorsqu’on la recueille noyée sur une plage.

Beau roman donc, ponctué de mots empruntés au créole, comme pour faire plus authentique, alors que l’écriture, elle, est du français le plus classique, mais on sent qu’il y a là matière à bien plus encore, à une fresque qui nous entraînerait davantage dans les ressorts de cette société intrigante.  Le narrateur est un « je » anonyme, ou bien un « nous » : on doit comprendre que c’est le village qui parle, d’un bout à l’autre. L’espoir ? Il n’est pas tellement présent, sauf par le biais d’un frère de Cétoute, Abner, qui semble porteur de projet. Parlant avec Yanick Lahens, elle me dit qu’elle-même ne croit pas tellement en ce qui se fait actuellement en Haïti, elle a quitté l’université, dit-elle, parce qu’elle en avait assez des réunions interminables et des affrontements. Elle trouve qu’il n’y a aucune coordination entre les projets. Mais n’est-ce pas déjà beau qu’il y ait des projets ? N’y a-t-il pas, dans cette île, un vivier actif de jeunes talents, d’étudiants avides de savoir ? N’est-ce pas cela qu’il faudrait mettre en valeur (plutôt que les rites du vaudou, soit dit en passant…) ?

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