Rien n’est simple, c’est d’une grande banalité ce que je dis là. Quatre mois après l’attentat, on se prend à avoir une autre vision des évènements, à soulever le voile d’innocence auquel on aurait tant voulu croire, à pressentir que la manif du 11 janvier n’était pas forcément ce grand mouvement unanimiste par lequel se montrait une nouvelle ferveur républicaine, parée du mot sacré de laïcité. On avait bien vu que les manifestants ne recouvraient pas toutes les classes sociales, qu’il y manquait du peuple, de celui justement qui était mis en cause indirectement, le peuple des banlieues, le peuple qui se réfugie souvent dans la religion parce que le quotidien est trop lourd, trop marqué du mépris des gens d’ordre, et des couches moyennes. Mais va-t-on alors montrer du doigt « Charlie » ? Emmanuel Todd – lâchons son nom tout de suite puisqu’on va parler de lui – a raison de nous rappeler la différence entre le latent et le manifeste. Evidemment, nous dit-il, tout cet autre peuple, celui qui a manifesté le 11 janvier, ce peuple charitable et « compassionnel » est bon, et protestera toujours contre toute accusation de racisme (manifeste), mais n’est-il pas possible de penser que l’on puisse se comporter objectivement d’une autre manière, qui serait peut-être raciste, ou du moins discriminatoire, même si l’on n’en est pas conscient ?
La méthode utilisée par Todd est étrange, hétérodoxe, qui consiste à superposer des cartes de France, montrant que telle région autrefois cataloguée religieuse pratiquante (plutôt catho) s’est plus mobilisée que telle autre, qui à la même époque, était perçue comme moins croyante, plus athée, plus laïque. Méthode étrange et peu sûre car après tout – et cela a déjà été objecté – les populations changent, bougent d’une région à une autre. Tout cela repose sur un certain nombre d’axiomes comme l’idée que, malgré tous ces changements, un vieux fond de permanence reste. Axiome que l’on ne peut pas démontrer, bien entendu. Et puis, quand bien même aurait-on établi un lien de corrélation entre une variable de présence ou absence d’un vieux fond catholique et une variable de participation à la manifestation du 11 janvier, encore faudrait-il interpréter ce lien, or ici apparaissent les limites inhérentes à la méthode statistique, signalées de tout temps. Le naïf penserait ici que là où la religion est dans les gènes, on manifeste moins pour la laïcité que là où elle n’a jamais été que diffuse. Et bien non, justement, c’est le contraire ! Alors pourquoi ? Ici, se retrouve l’ingéniosité du commentateur, que l’on peut admirer, mais que l’on n’est pas obligé de croire. Lorsque la religion se délite, elle laisserait un manque, un blanc que les acteurs sociaux rempliraient au moyen de son contraire, devenu une propension à s’en prendre aux religions. C’est peut-être vrai, mais quelle méthode « scientifique » à son tour le prouvera ?
Je note toutefois que Todd n’a pas sorti l’idée, ni la méthode, de son chapeau, opportunément, juste pour parler de la manifestation du 11 janvier, car il avait déjà mis en garde sur le phénomène dans les livres qu’il a écrits en collaboration avec Hervé Le Bras (cf. « L’invention de la France », 1988, repris en 2012). Ce qui est nouveau ici, c’est qu’il sort de la neutralité scientifique en faisant de sa méthode un outil polémique, une arme pour ainsi dire. Son livre est violent. La catégorie de « catholique zombie » reste une notion très intuitive, peu étayée, comment faire pour accéder à l’inconscient de ces gens qui ont manifesté, et qui ont cru de bonne foi le faire en hommage aux morts de Charlie et pour la liberté d’expression ? ou qui ont cru de bonne foi le faire en hommage aux morts de l’HyperCasher de la porte de Vincennes ? (Etaient-ils moins nombreux ceux-ci par rapport aux premiers ? Comment le savoir ? Il est vrai que, comme le dit Todd, les victimes de Toulouse et de Bruxelles n’eurent pas droit à une telle mobilisation, et pourtant…). Des cartes superposées suffisent-elles à faire parler les inconscients ? Nous sommes donc juste renvoyés à nos intuitions, à ce que nous avons vu et entendu ce jour-là, aux débats qui eurent lieu ensuite, aux discussions intenses impliquant pas seulement des français mais aussi des amis ou collègues de l’autre côté de l’Atlantique, voire même des amis ou collègues d’Afrique qui disent maintenant ce qu’à peu près Todd dit et que des gens de l’autre côté de l’Atlantique disaient aussi, mais tout de suite, immédiatement après l’évènement. Et je suis à mon tour presque convaincu. Oui, bien sûr, c’est la classe moyenne, voire moyenne supérieure et la classe intellectuelle (ou se percevant comme telle) qui ont manifesté en grande majorité (bien qu’on n’ait pas de chiffres) et on ne sait pas très bien ce qu’elles voulaient dire, ce que nous voulions dire, puisque j’y étais aussi. D’ailleurs, il n’y avait pas de slogan, en tout cas là où j’étais, à Grenoble, si bien que les seuls bruits qui fusaient périodiquement étaient de simples vagues d’applaudissements, mais qu’applaudissait-on ? Qui applaudissait-on ? Voilà qui est mystérieux. La thèse de Todd est que ces classes sociales ont voulu dire qu’elles comptaient bien continuer à vivre comme elles avaient vécu jusque là, qu’elles souhaitaient qu’on ne les embête pas, comme si elles ne voulaient rien savoir des franges, des classes « périphériques », celles qui subissent de plein fouet la hausse du chômage et la perte de revenus. Cette thèse est peut-être juste. Peut-être même la défense de la liberté d’expression, la déploration de Charlie assassiné et des Juifs pris pour cible n’étaient qu’un prétexte…
On peut néanmoins s’interroger car… comme il est dit plus haut, « rien n’est simple », rien n’est aussi simple sans doute que le schéma présenté par Todd qui, dans son livre, n’y va pas par quatre chemins question « schémas » (ou plutôt ce qu’il appelle « séquences »). Car si ces couches moyennes, supérieures et intellectuelles étaient mues réellement par une xénophobie « objective », une islamophobie de fond, on voit mal comment dans le même temps, des sociologues ou géographes aussi patentés que Todd (je pense à Christophe Guilly par exemple) pourraient dire qu’elles sont les couches les plus tolérantes à l’égard des jeunes des banlieues et des migrants (pour aussitôt dire, certes, « qu’il est plus facile d’être tolérant à 5000 euros par mois qu’à 500 »). De fait, il faut bien constater aussi que les membres actifs des nombreuses associations qui soutiennent les droits des sans-papiers sont en très grande majorité issus de ces couches sociales. On peut toujours supposer que les pensées inconscientes sont distinctes des manifestations conscientes, comme le fait Todd, mais il y a à cela des limites : les agents sociaux ne s’engageraient pas consciemment dans des luttes contredisant à ce point leurs tendances inconscientes(1).
Là où l’analyse de Todd est assez fine, toutefois, c’est sur la propension bien française, héritée des Lumières, à camper fièrement sur son « universalisme », une conception philosophique très louable qui, en principe, devrait déboucher totalement sur le respect des droits humains puisque selon elle, évidemment tous les humains sont égaux. Or elle ne le fait pas. Pourquoi ? C’est qu’il existe, de la part de ceux qui sont fiers de porter cette conception, une propension exagérée à croire être détenteurs d’une vérité, vérité au nom de laquelle, inévitablement, on fustigera ceux et celles qui s’en éloignent en persistant par exemple dans des croyances religieuses d’un autre temps. Le goût de l’égalité se muera alors en une rage anti-inégalitaire (c’est au nom de cet universalisme que, sous la troisième république, le colonialisme fut justifié et défendu par une grande partie de… la gauche d’alors !). En ce sens, on peut parler d’une « crise religieuse », d’une croisade des bons sentiments, voire d’un moralisme, que sais-je… mais certainement pas dire (sic, p. 87) « des millions de Français se sont précipités dans les rues pour définir comme besoin prioritaire de leur société le droit de cracher sur la religion des faibles » !
Todd a certainement raison aussi quand il cible un bloc qu’il a unifié sous la dénomination de « MAZ » (classes Moyennes, personnes Agées et catholiques Zombies !!) et qu’il suffirait de caractériser comme étant les couches moyennes, supérieures et intellectuelles, comme groupe social déjà favorisé qui reçoit pourtant une aide substantielle de l’Etat. Nulle part ailleurs qu’en France en effet les études supérieures, qui bénéficient principalement aux enfants de ce groupe, sont à ce point financées par les impôts des plus pauvres (via la TVA et autres taxes indirectes). Ce sont là des spécificités françaises sur lesquelles il faudrait revenir (en augmentant les frais d’inscriptions à l’Université et dans les Grandes Ecoles ?) mais qui n’ont pas un lien direct avec le 11 janvier.
On a donc l’impression, en lisant Todd, qu’une foule d’idées sont présentées, parfois pertinentes, parfois absurdes et que le seul ciment qui les unirait consiste dans ce fichu système de superposition des cartes géographiques… de quoi faire à l’auteur une réputation de madame Irma qui, elle, ne lit pas dans ces cartes-là mais dans celles du tarot.
Cette méthode subit une attaque de front dans une tribune du « Monde » daté du 20 mai, où la sociologue Nonna Meyer s’en prend à notre démographe qu’elle accuse de simplisme. « Il y a plus de cinquante ans, dit-elle, le sociologue américain William Robinson mettait en garde contre la « fallacie écologique » : inférer les comportements individuels des comportements observés au niveau d’un collectif (ville, département, région). Emmanuel Todd fait la même erreur. Que les régions qui ont compté le plus grand nombre de manifestants soient d’anciens bastions du catholicisme ne permet pas de conclure que les catholiques ont été les plus nombreux à manifester » (ni, ajouterais-je, que ce soient les fameux zombies qui aient manifesté) car, dit-elle encore « le territoire n’est qu’un élément parmi d’autres du rapport des individus au monde et à la société. Il faut aussi cerner leur profil socioculturel, leurs orientations politiques et leurs motivations ». On apprend ici qu’un sondage a été réalisé en mars à la demande de la CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l’homme) auprès d’un échantillon national (supposé) représentatif. Rien de ce qu’affirme Todd n’est confirmé par ce sondage. Parmi les manifestants déclarés du sondage, le nombre cumulé des ouvriers et employés est équivalent à celui des classes moyennes et supérieures, la mobilisation s’avère plus forte (proportionnellement à leur nombre dans la population) chez les personnes originaires du Maghreb ou de l’Afrique subsaharienne. Les catholiques « zombies », c’est-à-dire les catholiques détachés d’une pratique religieuse, ont une probabilité de manifester beaucoup plus faible que les catholiques pratiquants, les sans-religion et les personnes se déclarant musulmanes, etc. etc. (je renvoie à l’article pour plus de détails). Où est donc le malentendu, le quiproquo ? Y a-t-il une vérité qui émergerait des cartes superposées et une autre qui émergerait des sondages ? Misère de la sociologie sans doute, condamnée à faire parler les groupes sociaux au moyen de ce qui ressemble parfois à des pratiques ésotériques…
A mon modeste niveau, la thèse de l’imposture me trouble beaucoup parce que parmi les morts de l’équipe de Charlie, outre qu’il y avait des dessinateurs, Cabu, Wolinski, qu’on peut difficilement suspecter de mauvaises intentions à l’égard des exclus des banlieues, il y avait aussi Bernard Maris, dont je découvre, un peu tard, il est vrai, le grand talent, au travers d’écrits comme son « Marx, ô Marx, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Bernard Maris était un fin analyste de la société, il continuait à la voir en termes de classes, en bon marxiste qu’il était et il était loin d’être le pigeon qui se fait prendre aux mirages de la société néo-libérale, or il faisait partie de l’équipe de Charlie…
Mais, me dira-t-on, Philippe Val aussi, qui, lui, en revanche, appuie fortement du côté des penseurs néo-libéraux (son dernier essai le prouve, une attaque en règle, profondément réactionnaire – au sens d’un retour à une situation passée – contre toute pensée qui tenterait de comprendre les mécanismes sociologiques en œuvre dans l’histoire).
Alors… contradictions, contradictions… quand parviendrons-nous à une analyse d’un évènement comme celui du 11 janvier qui soit une analyse globale, n’isolant pas un ou deux facteurs mais montrant au contraire l’interaction entre tous les facteurs ?
A vrai dire, si on tenait compte d’autres facteurs, ne pourrait-on pas donner des interprétations totalement différentes de la manif du 11 janvier ? Par exemple, prenant en compte le facteur « international », à savoir le soulèvement généralisé d’une partie du monde islamique sous la bannière de l’EI et ses affiliés, ne pourrait-on pas penser qu’elle signifie une réaction d’angoisse compréhensible qui la rapprocherait des peurs légitimes éprouvées dans les années trente, face à la montée du nazisme ? (C’est ce que suggère en partie un autre livre récent, celui de Jeanne Favret-Saada : « Comment produire une crise mondiale – avec douze petits dessins », ed. Fayard).
(1) je sais bien que le fait que la probabilité d’être de classe supérieure parmi les membres des associations de soutien aux sans papiers soit grande n’entraîne pas que la probabilité inverse le soit, disons que c’est juste un indice parmi d’autres.
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