Hintikka parti dans un autre monde possible

jaakko_hintikkaAinsi, Jaakko Hintikka est mort. Il avait 86 ans. Je ne sais pas si la presse française va lui réserver une place importante dans ses notices nécrologiques. C’est peu probable car il appartenait plutôt à cette espèce de philosophe surtout appréciée dans le monde anglophone : il s’intéressait à la logique et se passionnait pour l’épistémologie des mathématiques et pour la philosophie du langage. Philosophe analytique ? je ne sais pas si on peut vraiment le dire : il charriait aussi avec lui toute une tradition continentale (Kant, Leibniz…). Je l’avais rencontré une fois lors d’un colloque de linguistique sur la côte californienne. C’était le début des années quatre-vingt-dix et l’un de mes premiers colloques. L’océan Pacifique déversait ses rouleaux sur les falaises de Santa-Cruz, en contrebas du campus. Des pavillons isolés dans la nature sauvage. J’étais surpris de voir Hintikka intervenir dans ce colloque comme un quidam ordinaire, sans que personne n’ait envers lui de révérence particulière, alors que pour moi, il était l’un des plus grands logiciens vivants, peut-être le plus grand. Le matin suivant son intervention, comme tous les participants prenaient leur petit déjeuner au même endroit, je me débrouillai pour être dans la file juste après lui, puis m’asseoir à la même table. Ainsi pourrais-je avoir une conversation avec lui, ce qui eut lieu effectivement. Hintikka adorait parler. Il suffisait de lancer la machine et c’était parti. Là, en l’occurrence, je me souviens avoir abordé le thème des sciences cognitives. Il avait beaucoup à dire. Du reste, à l’en croire, toutes les idées dans ce domaine, c’était lui qui les avait eues… pour m’en convaincre il me promit de m’envoyer quelques articles. Ce qu’il ne fit jamais, bien entendu. Cette fois là, il avait parlé de la IF-logique, un mystère pour les profanes, mais j’y reviendrai tout à l’heure.

Hintikka est surtout connu pour ses premiers travaux sur les logiques modales et la théorie des mondes possibles. Ah ! les mondes possibles ! Même les poètes ont été fascinés par eux (voir Jacques Roubaud par exemple)… alors que, pourtant, du point de vue de la logique, 417YnAOPxJL._SX319_BO1,204,203,200_ce n’est pas grand-chose… Allons, quoi, supposons qu’il y ait d’autres mondes possibles que le nôtre (où ? ça, je ne sais pas), alors on peut donner une caractérisation intéressante aux notions de nécessité et de contingence. Dire qu’une vérité est « nécessaire » c’est dire qu’elle est vraie dans tous les mondes, dire qu’elle n’est que contingente, c’est dire qu’elle est vraie dans certains seulement. Carnap avait déjà eu l’idée. Mais ce qu’il y a de neuf, avec Hintikka et avec David Lewis (qui fit des travaux semblables au même moment), c’est qu’in peut raffiner les concepts et parler de relation sur les mondes (relation de compatibilité/incompatibilité chez Hintikka, d’accessibilité chez Lewis), de sorte qu’une vérité ne soit nécessaire dans notre monde que si elle est vraie dans tous ceux qui lui sont accessibles (ou qui sont compatibles avec lui). Cette nuance est importante : elle permet de discriminer les différents types de modalités, par exemple le « nécessaire » et « l’obligatoire » : si p est nécessaire, p est vrai (dans notre monde actuel) parce que notre monde actuel est accessible à lui-même, alors que p peut fort bien être obligatoire… sans qu’il soit vrai (je peux brûler les feux rouges…), autrement dit, pour les modalités déontiques, la relation d’accessibilité n’est pas réflexive (un monde n’est pas toujours accessible à partir de lui-même). Hintikka a généralisé les modalités au domaine du « croire » et du « savoir », jetant les bases de ce qu’on appelle aujourd’hui la « logique épistémique ». « X sait que p » est vrai si et seulement si p est vrai dans tous les mondes possibles compatibles avec le savoir de X. Les mathématiques implicites dans cette théorie sont simples… d’aucuns ont même dit « trop » simples (la logique modale, c’est vraiment pour les nuls… aurait dit un certain J-Y. Girard…). Et puis on se perd vite dans des notions étranges (celle de monde possible impossible par exemple…). Mais le problème essentiel reste celui de l’ontologie des mondes possibles. Existent-ils vraiment (comme l’affirme tranquillement Lewis) ? ou ne sont-ils qu’une façon de parler ? Pour Hintikka ce ne sont sûrement que ces fictions que l’on convoque tout le temps dans le langage (« ah, si Paris était au bord de la mer… »), mais dans un cas comme dans l’autre, il faut en imaginer un nombre incroyable… et même, allez disons-le, une infinité (voire une infinité non dénombrable). Il reste que ça permet une foule de déductions intéressantes. Comme dirait un philosophe professionnel, les logiques modales nous permettent de prendre conscience des engagements que nous prenons lorsque nous employons des modalités.

Plus tard, Hintikka a voulu donner forme et contenu à l’idée de Wittgenstein de « jeux de langage ». Pour le philosophe viennois, en sa deuxième période (qu’on appelle parfois « Wittgenstein II », « ah bon, m’a dit un jour un examinateur de projet, il y a eu deux philosophes qui s’appelaient Wittgenstein ? »), le langage n’est qu’une collection de jeux, la notion de jeu elle-même ne pouvant être définie de manière précise (toutes sortes d’activités dénommées « jeux » existent) et les jeux n’entretenant entre eux que des rapports de famille. Wittgenstein donne l’exemple le plus simple d’un jeu qui consisterait à connaître deux ou trois mots pour désigner des objets (des « pierres », des « tuiles » par exemple) et que l’on utiliserait dans une activité (par exemple de construction). Hintikka a voulu réduire ces jeux à une forme logique assez évidente : celle que l’on peut facilement trouver en logique lorsqu’on essaie de donner à cette dernière un aspect de dialogue. Par exemple, si je maintiens devant vous que « tous les chats ont des moustaches », vous essaierez de contester mon affirmation en me proposant, si possible, un chant sans moustache… auquel cas, j’aurai perdu. Mais si je dis seulement qu’il y a des chats gris, les rôles sont inversés : vous me demandez de choisir et c’est moi qui exhibe un chat gris pour gagner. Cette sorte de « jeu » n’était en vérité pas nouvelle. Je crois que les travaux de Lorenzen étaient bien antérieurs (logique « dialogique ») et de toutes façons, il y avait longtemps qu’on avait songé à donner une interprétation dialogique à une formule de logique, comme celle, par exemple, qui définit la convergence d’une fonction vers zéro. « f(x) converge vers zero quand x tend vers zero si et seulement si pour tout epsilon positif, il existe un eta positif tel que si la valeur absolue de x est inférieure à eta alors celle de f(x) est inférieure à epsilon » se comprend comme : « vous me donnez un epsilon, aussi petit que vous voulez, et moi, je me fais fort de vous donner un eta ». Ceci étant, à partir de telles idées simples, comme dans les cas des modalités, Hintikka est parvenu à faire fonctionner un arsenal de concepts pour arriver à traiter un grand nombre de problèmes qui se posent en philosophie du langage. Par exemple, il n’existe pas en logique ordinaire (dite « des prédicats du premier ordre ») de manière de traduire des quantificateurs comme « autant de… que de … » (« il y a autant de Grecs qui fument que d’Allemands qui boivent de la bière »). Une manière de rendre compte de cette quantification consiste à la concevoir de manière dialogique : au partenaire qui montre un Grec qui fume, l’autre répond par un Allemand qui boit de la bière, et réciproquement (en faisant en sorte bien sûr que des sujets différents soient désignés à chaque pas !). De plus, en se concentrant sur les jeux, et en oubliant un peu les formules, on peut faire varier les règles, et par exemple faire en sorte que certains coups par un joueur se fassent dans l’ignorance des coups joués par l’autre : on peut ainsi rendre compte des quantificateurs « ramifiés » (des cas où il ne faut pas lire linéairement la formule de logique car une variable existentiellement liée qui vient après une autre, universellement liée, celle-là, ne dépend pas forcément d’elle. Par exemple si je dis : « tout pays du sud a envoyé un émissaire et tout pays du nord un agent secret pour que l’émissaire rencontre l’agent secret », l’agent secret du pays du nord ne dépend pas du pays du sud choisi). Cette façon de régler la question de l’indépendance de variables par rapport à d’autres dans une formule donne justement lieu à la IF-logique mentionnée plus haut (IF pour « independence-friendly »).

Hintikka aurait donc bien mérité de la patrie logico-philosophique ? Oui, en un sens, encore qu’il faille reconnaître que la plupart du temps, les linguistes ont assez ignoré ses travaux (préférant, pour les plus formalistes d’entre eux, se rabattre sur la théorie semblant mieux établie de Montague, par exemple). Quant aux logiciens, j’en connais qui ricanent. Un peu méchamment, j’en conviens.
Si l’on en revient aux jeux utilisés par Hintikka, leur inconvénient majeur réside en ce que leurs règles semblent « plaquées », d’ailleurs ce sont à peu près les mêmes que celles qu’emploie Lorenzen pour sa formulation de la logique, et on a souvent dit que ces règles étaient définies justement pour qu’on retrouve bien la logique qu’on connaît, qu’elles ont été choisies pour cela. On peut faire varier les consignes, par exemple, tel jeu interdira de rejouer un coup en réponse à une avancée de pion de l’adversaire, alors que tel autre l’acceptera, et on dira que dans un cas, on rejoint la logique « intuitionniste » et dans l’autre la logique « classique », mais qu’est-ce qui permet de dire qu’une des consignes est plus naturelle que l’autre (NB : Lorenzen voulait démontrer que la logique intuitionniste était la plus naturelle) ? Mystère… et puis, le caractère « jeu » du langage doit-il se limiter aux connecteurs usuels (« et », « ou », « si… alors ») et aux quantificateurs (« tout », quelque ») ? Certainement pas. Des énoncés sans particules logiques se prêtent aussi bien à un exercice de dialogue (« ce liquide est vlauque – ??? qu’entends-tu par « vlauque » ? »). Si on veut accorder sérieusement au dialogue la place qui lui convient, il faut partir d’autres bases : les règles doivent être beaucoup plus générales et avoir un aspect qui transcende la logique ordinaire, se présentant comme régissant des coups qui n’ont de justification que dans la symétrie des partenaires, autrement dit qui respectent des contraintes de pure géométrie, mais sans plus. Ça, c’est le domaine de la ludique… et c’est une autre histoire !

HintikkaA mon petit niveau, il m’est arrivé de respirer un grand bol d’oxygène et d’enthousiasme lorsque j’ai découvert le côté « éclectique » de Hintikka, exposé dans un très joli petit livre qui sortit dans les années 90 aux éditions de l’Eclat et qui portait le beau titre de « la vérité est-elle ineffable ? ». Le philosophe y montrait sa sensibilité à la littérature (Virginia Woolf) et à la peinture (le cubisme) tentant de montrer les liens qui peuvent exister à un moment donné de l’histoire entre des domaines différents mais qui sont traversés d’idées semblables. Il révélait par exemple que Virginia Woolf avait connu Bertrand Russell au sein du cercle de Bloomsbury, et que sa manière si particulière de dépeindre la réalité par recollage de points de vue subjectifs devait beaucoup à la théorie russellienne de la réalité externe. Et Braque et Picasso s’inscrivaient pour lui dans un bouleversement idéologique qui s’exprimait aussi dans la pensée de Frege, lorsque celui-ci distinguait « Sinn » et « Bedeutung », la « Bedeuting »étant la dénotation, autrement dit la relation quivirginia-woolf s’instaure dans un tableau classique entre chaque point du tableau et un point extérieur dans la nature, et le « Sinn », étant le sens proprement dit, soit l’ensemble des propriétés simultanément perçues, comme en un tableau cubiste où l’on voit en même temps l’arrière et l’avant, le dessus et le dessous. Ingénieux, isnt’it ? (ou, comme le disent les italiens : si non e vero, e ben trovato !). Mais ce qu’il y avait de plus fascinant encore dans ce petit livre était l’article qui lui donnait son titre, un article assez difficile à lire mais qui introduisait un espace certain pour la méditation portant sur le Vrai. Dans cet article, Hintikka reprenait l’opposition déjà formulée par van Heijenoort (ce grand logicien qui fut aussi le secrétaire de Léon Trotski) entre « langage comme medium universel » et « langage comme calcul ». La majeure partie des grands philosophes et logiciens ont adhéré à la première conception : on ne saurait sortir des limites de notre langage, en conséquence de quoi il est impossible de formuler dans ce même langage la relation qui l’unit à la réalité extérieure, d’où l’ineffabilité de la vérité. Mais dans la tradition logicienne, s’est fait jour rapidement l’usage des modèles (au sens logique du terme). Un modèle est une manière d’interpréter un langage, et si nous adoptons cette conception « modèle-théorétique », alors cela veut dire que désormais, nous sommes capables de mettre une distance entre un langage et ce à quoi il se rapporte, autrement dit un langage n’est plus qu’un calcul, diversement interprétable. Certes, on n’obtient pas par ce moyen non plus de « définition » de la vérité en restant dans le même langage (Tarski montre que la vérité d’un énoncé d’un langage L1 ne peut être définie que dans un métalangage L2), mais rien n’interdit de penser qu’il soit possible d’obtenir des moyens d’exprimer partiellement en quoi consiste la vérité d’une phrase, on n’a alors pas de définition de la vérité pour toutes les phrases en même temps, mais par paquets. Hintikka retombe alors sur ses pieds en revenant à sa IF-logique et à ce pour quoi elle est faite : « dans sa formulation préliminaire, la définition de la vérité revient essentiellement à dire qu’une phrase s est vraie si et seulement si il existe une stratégie gagnante assurée (au sens de la théorie des jeux) pour le vérificateur de la phrase S, dans un certain jeu G(S) associé à S, naturel mais très simplifié, de vérification et d’invalidation. L’affirmation qu’il existe une telle stratégie appartient à un fragment d’un langage du deuxième ordre. Cependant les langages IF du premier ordre sont suffisamment puissants pour permettre la traduction de ce fragment particulier des langages du deuxième ordre dans le même langage IF du premier ordre pour lequel on donne la définition de la vérité ».

Hintikka a donc été un grand philosophe, d’autant que sa perspective n’est pas restée limitée aux horizons de la logique et qu’il a su parler aussi bien de ses contemporains (ou presque contemporain), de Heidegger à Derrida, en passant évidemment par Wittgenstein (dont il fut indirectement l’élève puisque son maître fut von Wright, lui-même élève de Wittgenstein).

On dit de lui qu’il eut un rôle immense dans le développement de la pensée philosophique en Finlande, certes, mais cela semble ne pas être allé sans une forme de blocage vis-à-vis de tout ce qui ne se référait pas à lui… et je connais de brillants chercheurs finlandais qui durent s’expatrier car ils n’appartenaient pas à la bonne école ! (tout ce qui concerne la théorie des types semble en particulier lui être passé à côté).

john_f_kennedySur la fin de sa vie, il fit des confidences sur sa femme, Merrill (décédée en 1987), qui, longtemps avant qu’il ne la rencontre, aurait eu une « love affair » avec J.F. Kennedy… étant un peu inquiet d’avoir ainsi à rivaliser avec ce grand amoureux des femmes que fut le président, Merrill sut, apparemment le rassurer, voici ce qu’on lit, rapporté par le Helsinki Times :

It turned out that Jaakko was more worried about comparison with formidable previous lovers, such as Kennedy, than with any current competitors. Merrill astounded him by saying: “It is not just that you are more intelligent than him and that I have enjoyed sex with you more. You are also something he never was: a good, humane person.” 

Décidément, quel homme, ce Jaakko…

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(voir ici un hommage que lui rend Pascal Engel sur son blog « La France byzantine », mais il reprend un article qu’il a écrit en 2004 pour le Nouvel Obs…)

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L’île des écrivains

Dommage de ne pas être allé voir les murs en ruines de Clon-mac-noise, tout près d’Athlone, pour faire comme Nicolas Bouvier (« le journal d’Aran ») et voir si vraiment la plus grande abbaye d’Europe tient encore le coup après mille cinq cents ans… dommage de n’avoir pu aller près du château de Dun Angus, sur la côte ouest de la plus grande des îles d’Aran, à ouïr « les coups de boutoir de la mer , à entendre le vent me braire au nez en tirant comme un voleur ses couvertures de brume » avant de « redescendre en musardant vers les anses de l’est », mais nous n’avions pas réservé de places sur le bateau au départ de Doolin et il était plein, nous n’avions plus qu’à nous rabattre sur la plus petite des îles, qui n’est pas mal non plus et qui a un château aussi, mais en un lieu plus paisible, baigné par les grandes étendues d’herbe morcelées en multiples parcelles par des murs de pierres sèches aux motifs tous différents, comme les mailles d’un pull over tricoté avec la laine des moutons blancs. Dommage de n’avoir vu la péninsule de Renvyle que sous la pluie, ne percevant rien au-delà de quelques centaines de mètres, mais heureusement la vision de l’abbaye de Kylemore se supportait bien d’une avalanche de brume. Mais si l’on n’ajoutait que les regrets, où irions-nous. C’était beau aussi de voir l’eau bouillonner au sortir des montagnes de mousse et terriblement spectaculaire d’assister au déchirement vespéral de la couverture nuageuse pour laisser paraître les rayons d’un soleil neuf, qui guettait dans l’ombre, prêt à incendier les eaux de la baie de Galway, au large de Fanore, près de Ballyvaughan. La pluie quand même était dominante, c’est elle qui effaçait les lointains pour mieux faire surgir un dolmen ou une tour ronde abritant une salle de musique (Newtown Castle), mais elle se retirait parfois et le calcaire des collines de Burren aussitôt séchait, blanchissait, parcouru qu’il était par de longues crevasses et couronné lui aussi de quelque château ancien dont il ne reste que la base et qui peut servir d’enclos à quelques vaches mouillées.

Le soir, à la Road Tavern de Lisdoonvarna, village connu surtout pour ses rencontres de célibataires, on ne se préoccupait pas de la pluie pour entendre, dans la liesse générale, le groupe de musiciens accorder ses flûtes et ses violons et se lancer dans les plus belles balades ou accompagner un téméraire, vieil irlandais qui ressortait pour l’occasion un répertoire enfoui de chants d’amour et de désespoir, dans lesquels toujours un homme doit s’embarquer, partir au loin, vers les rivages de l’Angleterre ou pire, vers l’Amérique, poussé par la misère et la faim. L’Irlande montre encore ses plaies d’autrefois : tant de maisons en ruines, isolées, traces d’une démographie qui fut plus importante que ce qu’elle est aujourd’hui, d’une population décimée par la Grande Famine (1840).

Sur la côte sud du Connemara, nous nous sommes arrêtés à Roundstone, où un fripier vendait des vêtements très corrects pour des bouchées de pain et nous a parlé de Charles « de Gôôle » qui séjourna pas loin et d’un autre Français, un ami à lui cette fois, et qui habite à deux pas, et dont il vendait un livre (« La cuisine de ma femme » !), nous avons reconnu la bonne bouille de Pierre Perret.

L’Irlande est un pays d’écrivains. Nulle capitale dans le monde ne consacre autant de musées et de monuments à ses poètes et romanciers que ne le fait Dublin, où Joyce continue d’être célébré à chaque pas… ah ! Cette fameuse journée du 16 juin 1904 ! Retirez-la du calendrier et tout s’écroule… et le pub de campagne le plus isolé (ici, le pub Cassidy’s à Carron, près du Burren National Park) décore ses murs de phrases littéraires comme celle-ci :

The figure seated on a large boulder at the foot of a round tower was that of a broad-shouldered, deepchested, stronglimbed frankeyed longhaired freelyfreckled shaggybearded wide-mouthed largenosed lonheaded deepvoiced barekneed brawnyhanded hairylegged ruddyfaced sinewyarmed hero.

–          Ulysses
by James Joyce

qu’il me serait bien difficile de traduire (ou qu’il faudrait retrouver dans la version traduite en français). Parmi les autres, on cite aussi O’Casey ou Brendan Behan (ah ! « L’otage » mis en scène par Georges Wilson au TNP en… 1962 !), évidemment Beckett, évidemment Yeats et parmi les plus récents, le prix Nobel de littérature (1995) Seamus Heaney mis en valeur au Burren College of Art par une exposition d’étudiants qui ont répondu à son poème « Postscript », qui évoque cette « Flaggy shore », discrète  portion de côte bordant la baie de Galway entre Finavarra et New Quay, où le poète a vécu (et où nous mangeâmes de délicieuses pinces de crabe – crab claws).

And some time make the time to drive out west
Into County Clare, along the Floggy Shore,
In September or October, when the wind
And the lights are working off each other
So that the ocean on one side is wild
With foom and glitter, and inland among stones
The surface of a slate-grey lake is lit
By the earthed lightning of a flock of swans,
Their feathers roughed and ruffling, white on white,
Their fully grown headstrong-looking heads
Tucked or creating or busy underwater
Useless to think you’ll park and capture it
More thoroughly. You are neither here nor there,
A hurry through which known and strange things
pass
As big soft buffetings come at the car sideways
And catch the heart off guard and blow it open.

Plus loin, dans le Connemara National Park, c’est encore lui qui est convoqué pour parler des corps ensevelis dans la tourbe, ces momies que l’on retrouva après qu’elles furent avalées par cette boue noire et collante qui a gardé au travers des âges tous les objets qui lui furent confiés par le temps (et l’on retrouve aujourd’hui des branches pétrifiées, pointant comme des doigts vengeurs vers un ciel à jamais gris qui ne sont pas sans rappeler les plus belles œuvres de Giuseppe Penone).

Who will say ‘corpse’
To his vivid cast ?
Who will say ‘body’
To his opaque repose?

And his rusted hair,
A mat unlikely
As a foetus’s.
I find saw his twisted face

In a photograph,
A head and shoulder
Out of the peat,
Bruised like a forceps baby.

(le “peat” c’est la tourbe, le “bog”, la tourbière, on en voit de moins en moins mais l’Irlande reste le pays où se concentrent 50% des tourbières dans le monde, ce qui rend dangereuses les marches menées à l’aventure).

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Dolmen dans le Burren (Poulnabrone)

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relief karstique du Burren

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mur de pierres sèches, Aran (Inisheer)

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Petite île d’Aran

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Péninsule de Renvyle sous la pluie

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Roundstone

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morceau de bois pris dans la tourbe

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moutons au bord de la Sky Road (près de Clifden)

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nuit tombante sur la Flaggy Shore

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Badiou brûle-t-il encore ?

Badiou à AvignonDans les guerres picrocholines que se livrent les clans de la Sorbonne, Badiou – dont était lue récemment, dans le cadre du festival d’Avignon, la version de « la République » de Platon – fait figure de symbole : parfois adoré, souvent honni. Honni, il l’est par tout le courant de la philosophie analytique qui ne voit guère en lui qu’un histrion proférant des énormités qui n’auraient absolument aucun commencement de preuve. Adoré, sans doute, par une cours hétéroclite où se retrouvent d’anciens maoïstes, quelques artistes et hommes de théâtre, et même des gens intéressés par les mathématiques… où suis-je, moi, dans tout ça… souvent de cœur avec les seconds j’avoue, même si de raison, souvent aussi avec les premiers…
Mais, ne vaut-il pas mieux lire sérieusement un auteur plutôt que déverser sur lui des jugements « d’opinion »? Les œuvres maîtresses du philosophe sont volumineuses, il faut du temps, beaucoup de temps pour s’y plonger. Mais il nous fait la grâce souvent de nous adresser de courts livres qui sont tels des résumés de sa pensée, ou plutôt des condensés, voire des concentrés, tous ces termes revêtant de légères nuances les uns par rapport aux autres : le concentré n’est pas un vulgaire résumé informatif, il tente de nous introduire au cœur d’une pensée, c’est donc différent. On voit très bien ce qui horripile les ennemis de Badiou : il faut, pour adhérer, souscrire à des axiomes de poids. L’axiome central est l’idée que l’humain dépasse de très loin ce que Badiou nomme « l’animal-humain » par la part d’Immortel qu’il porte en lui, à son insu, et qu’il ne reconnaît en général pas, ou alors en de brèves occasions, lors d’évènements qui, tout à coup, le font bondir hors de lui-même, se retrouvant dans un ailleurs qu’il n’avait pas prévu mais qu’il va désormais intégrer à sa vie courante. Ces « évènements », on l’aura deviné, ce sont les « révolutions » et, en premier lieu, ces moments d’histoire par quoi se marquent des ruptures faisant que l’après ne ressemble plus jamais à l’avant (on peut choisir ici ses moments préférés : 1789, 1830, 1848 ? 1917 ? 1968 ?). Mais pas seulement. Les évènements en question ont ceci de commun qu’ils ont lieu dans « l’ordre des vérités » ou, du moins, ce que Badiou définit comme tel. Et cet ordre réfère aussi bien à l’histoire personnelle qu’à l’histoire des sciences. Ontologiquement, il n’y aurait pas d’abord des individus mais il y aurait d’abord des processus (on a ici une survivance de ce qu’Althusser nommait les « processus sans sujet ») par quoi s’accomplissent dans l’histoire, pas seulement la Grande Histoire, mais l’histoire personnelle, l’histoire des idées, l’histoire de l’art etc. des vérités. Ces domaines de vérités, il y en a quatre (Axiome !) : le politique (marqué par les grandes ruptures évoquées plus haut), la science (et surtout les mathématiques), l’art et l’amour. Evidemment, comme je disais plus haut, c’est un peu dur à avaler pour un philosophe académique traditionnel, un analytique par exemple, qui cherchera à partir au contraire des principes les plus innocents, les plus facilement acceptables, pour atteindre des conclusions dont la force s’évaluera justement à la pauvreté des prémisses. Ici, les prémisses sont déjà de taille ! Elles impliquent à la base une conviction forte de cette part d’Immortel en l’humain, qui le transcende évidemment – sans bien sûr qu’il s’agisse d’une part « divine », Dieu n’est pas requis ici, mais on pensera plutôt à Spinoza et à son Être englobant, dont nous ne sommes qu’une minuscule parcelle. Elles impliquent aussi une certaine conception de l’histoire des sciences (où l’on retrouve la trace des concepts introduits dans les années soixante-dix autour des pensées de Foucault et d’Althusser, et même de Bachelard s’agissant de la fameuse « coupure épistémologique »), une vision de l’Art comme transcendant l’expérience commune et une conception de l’amour complètement sortie des considérations biologiques. Quant au politique… il n’y a évidemment rien de plus discutable que la vertu des révolutions et de leurs cycles aboutissant aux phases de Terreur et de Restauration… Mais enfin, il faut rendre grâce au philosophe et tenter de comprendre ce qu’il veut nous dire au lieu de bazarder avec le bébé… l’eau du bain.
Disons d’abord, tout de go, que s’il existe un penseur aujourd’hui, en France, qui nous apporte encore des perspectives d’avenir et nous aide à ne pas désespérer complètement de l’humain, c’est bien Alain Badiou et ce n’est pas peu de choses… On ne trouvera pas chez lui de lamentations stériles, de regret d’un temps qui n’est plus, de désir obsédant de se replier sur soi-même. Bien au contraire, il prend suffisamment de distance avec le temps pour en relativiser les tendances apparentes.
On ne sait jamais quand peut apparaître un « évènement », demain peut-être, ou dans plus longtemps, voire à une échelle plus grande que celle de nos vies. Les évènements sont préparés de manière souterraine, invisible, par de multiples processus qui s’exercent sans qu’on les voie. Le travail obscur et de longue haleine d’un mathématicien peut déboucher demain sur une réalisation grandiose, un changement total dans notre façon de voir le Réel, tout comme à l’échelle personnelle, la vie la plus monotone et la plus terne en apparence peut buter sur cet évènement incroyable en quoi consiste la rencontre amoureuse.
Et puis, il est certain aussi que la force d’une philosophie, si elle ne vient pas de la grandeur des conclusions comparée à celle des prémisses, peut venir de la puissance explicative que procure le système des concepts qu’elle avance. Il y a une sorte de capacité générative des concepts (comme il existe une capacité générative des axiomes d’une grammaire). Badiou tente d’apporter la démonstration de cette force dans le traitement qu’il donne à la question du Mal (par exemple dans « L’éthique », petit livre écrit en 1995, et réédité chez « Nous » en 2005). Contrairement à l’approche éthique dominante (l’éthique dite « des droits de l’homme ») qui commence par identifier un mal et tente, à partir de là, de fabriquer un consensus à destinée universelle – ce sera par exemple, l’horreur du nazisme – il tentera au contraire de dériver le Mal à partir du Bien, pratiquant ainsi une sorte d’éthique affirmative. Qu’est-ce que « le Bien » ? Compte-tenu de ce que nous savons déjà, cela ne peut être que l’opiniâtreté avec laquelle nous nous soumettons aux processus de vérité. Badiou fait sien l’aphorisme lacanien selon lequel une éthique ne peut se fonder que sur un « ne pas céder sur son désir », qu’il traduit sous la forme d’un « ne pas céder sur sa propre saisie par un principe de vérité » (rappelons que parmi ces principes figure l’amour, justement, haut-lieu du désir s’il en est). Pour prendre un exemple relativement « neutre », le scientifique qui voit tout à coup se dévoiler une vérité insoupçonnée, susceptible de changer complètement la manière de penser son domaine, n’a évidemment « pas le droit » de céder et de revenir à une conception plus plan-plan de sa discipline… Mais si nous tentons de l’extérieur et d’un point de vue formel de caractériser un tel processus, nous verrons qu’il existe de nombreux écueils et que nous pouvons prendre pour un tel processus ce qui n’en est pas un voire en est une complète perversion : d’où la conception du Mal comme simulacre (le national-socialisme qui mime une révolution authentique alors que dans une révolution authentique, le point de départ est une forme vide – après épuisement de la structure précédente – et qu’au contraire dans le nazisme, le point de départ est un plein : quelque chose que l’on a substantialisé sous le nom de « peuple allemand »).
Il faut lire les analyses que donne Badiou, dans divers livres, d’autres tragiques fourvoiements de l’histoire, comme ce qu’il appelle le « Parti-Etat stalinien ».
Ces analyses sont-elles toujours convaincantes ? il est difficile de le dire, d’autant qu’elles n’en connaissent guère de rivales avec lesquelles on pourrait les confronter. L’appareillage conceptuel est complexe et ne saurait être décrit en quelques lignes, en tout cas pas dans les limites d’un billet de blog. On sait qu’il emprunte à de multiples domaines : les mathématiques, la psychanalyse, la philosophie platonicienne… Prenons les mathématiques : elles jouent un rôle fondamental en ce qu’elles sont exemplaires de la manière dont un discours touche au Réel, non pas parce qu’elles « formaliseraient » bien la réalité (par exemple économique !), bien au contraire : le Réel est justement défini (cf. « A la recherche du réel perdu », récent livre de 2015) comme l’impasse de la formalisation (le terme est repris de Lacan). On voit bien ici ce qui se passe : une pensée calculatoire enchaîne les énoncés sur un mode finitiste, et puis, tout à coup, il manque quelque chose, un concept impossible à penser dans un tel cadre, parce qu’il est de l’ordre de l’infini, afin de soutenir et de fonder le discours antérieur. C’est ce qu’il est advenu avec la théorie cantorienne des ensembles, ou bien avec la formalisation de l’arithmétique. Mais ayant formulé cet impossible, nous sommes catapultés dans un autre univers, où à son tour, un concept (un « signifiant » pour parler en termes lacaniens) finira par manquer à son tour. Que Badiou pense l’histoire (et le politique) sur ce mode, libre à lui bien sûr et on peut être séduit par l’existence de maints rapprochements entre la pensée mathématique et le monde réel (si ! si !), toutefois la comparaison nécessite beaucoup d’ajustements. En quoi peut-on parler d’un impossible de l’histoire ou du politique sur le même mode que l’on parle d’un impossible des nombres, par exemple ?
La pensée calculatoire ordinaire aurait-elle à voir avec le semblant selon lequel s’écoulent nos vies ordinaires ? Dans ce cas, qu’est-ce qui joue le rôle de l’infini ? de cet impossible à formuler du dedans de ces vies tranquilles, occupées comme le disait Pascal, par le divertissement (Badiou ici ose reprendre la définition du réel sous la forme de « l’impasse de tout divertissement ») ? Ce n’est certes pas un paradis divin : on a beau parler du « paradis cantorien », il s’agit d’un paradis bel et bien inscrit dans la lettre et le signifiant, manipulable par le mathématicien et non par quelque puissance divine.
En d’autres temps, Badiou aurait sûrement parié sur l’avènement inéluctable du communisme… mais il n’est pas si sot : il sait bien que c’en est fini de ces histoires (de cette « Histoire »)… En quoi les critiques caricaturales qui lui sont adressées, qui ne voient en lui qu’un vieux maoïste, toujours cramponné aux vieilles lunes de la révolution pour demain, tombent à plat, mais il faut dire à leur décharge aussi, que l’autocritique semble avoir mis longtemps à venir. En tout cas, elle est là, dans ce petit livre récent, elle prend son envol à partir du grand poème de Pier Paolo Pasolini : « les cendres de Gramsci »… Pasolini, dès 1954, s’y montre déçu par l’histoire, et évoque déjà une sorte de « fin de l’histoire » (bien avant Fukuyama !). Badiou reprend la balle au bond pour dire que ce qui est fini, ce n’est pas l’histoire, mais cette croyance que l’on a eue selon laquelle nécessairement l’histoire allait nous mener « naturellement » vers un avenir meilleur… « Il faut dire aujourd’hui qu’en politique, le réel ne sera découvert qu’en renonçant à la fiction historienne, c’est-à-dire la fiction selon laquelle l’Histoire travaille pour nous. Si elle ne travaille pas pour nous, c’est-à-dire s’il n’y a pas de relation organique entre le réel de l’Histoire et l’épanouissement ou le développement d’une politique communiste – appelons-la comme ça – alors il y a en effet la nécessité d’un renoncement limité ». Jusqu’à dire : « L’obstination politique doit pouvoir se soutenir de l’absence de l’espérance historique ».
Ouf ! Et si enfin on touchait au but ? Si on séparait définitivement le « travail » à accomplir quotidiennement d’une absurde et béate espérance ? On retrouverait, je crois, tout simplement les mots de Rimbaud.

(photo extraite du site festival-avignon.com)

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Halte aux démolitions ! (Retour à Berratham)

150716_rdl_0066Nous rentrions heureux après le spectacle, par la route qui relie Avignon à notre coin perdu de la Drôme (une heure et demie de route), la tête pleine de ce que nous avions vu : une chorégraphie magnifique, une danseuse en solo transcendante, un groupe qui dansait à l’unisson dans une harmonie rare, comme s’il s’agissait d’un nuage ou bien d’un moutonnement lointain de vagues, un texte déclamé à trois personnage, âpre comme sait les écrire Laurent Mauvignier… Les spectateurs avaient retenu leur souffle pendant une heure quarante cinq, et quand ils sortaient de la Cour du Palais des papes, ils semblaient tous heureux, parfois un peu ivres, chancelants de bonheur… C’était vraiment bien, et nous nous endormîmes, une fois arrivés, dans la sérénité d’avoir pu voir un immense spectacle. Et le matin au réveil, parcourant sur le Net les « critiques » dudit spectacle… j’en avale mon café de travers. Que des critiques négatives. Il paraîtrait que, lors de la première, dès les premières minutes, les spectateurs se seraient énervés, auraient crié au scandale, auraient sifflé, hué, tapé des pieds, qui sait même peut-être ont-ils crié pour qu’on les rembourse ? J’ai finalement éclaté de rire (drôle d’imaginer à deux soirs d’intervalle, une telle différence de « public »…). Un journaliste disait quelque part que les récitants avaient « sur-joué leur rôle » (en fait, eux au moins ne criaient pas, contrairement aux acteurs du Roi Lear, ils parlaient distinctement, on les comprenait, il n’y avait rien de « sur-joué »), un autre prétendait au contraire que la récitante principale – la mère de Katja – disait son texte d’une voix monocorde (en réalité avec beaucoup de sobriété). On accusait ce pauvre Mauvignier de s’être pris à la fois pour Sophocle et Marguerite Duras !!! (alors qu’il avait répondu à la commande d’Angelin Preljocaj avec modestie et précision, utilisant ses propres mots, on ne voit pas bien ce que Marguerite vient faire là-dedans… il aurait dit Handke, à la rigueur…) et évidemment à Preljocaj de n’avoir pas su s’y prendre… Tout cela était risible, d’autant plus risible qu’aucun de ces articles ne disait de quoi il retournait, ne faisait la moindre analyse du spectacle, du texte, du rapport s’instituant entre le texte et la danse. Une nouvelle fois, on démolissait un travail de création avec des avis « autorisés » alors qu’il n’y avait pas lieu d’entreprendre une telle entreprise de démolition…

150716_rdl_0663On se demandera encore ce qu’Olivier Py (car à n’en pas douter c’est encore lui qui est visé sous ces critiques puisque c’est lui qui a programmé les spectacles, décidé de l’attribution de la cours d’honneur etc.) leur a fait. Pourquoi tant d’acharnement ? – (Quand on visite l’exposition qui retrace l’histoire du Festival, au premier étage du Musée Jean Vilar, on apprend combien les directeurs successifs, depuis Jean Vilar, ont eu de cabales à surmonter, de chausse-trappes en tous genres, ourdis localement ou bien ayant leurs sources dans de sombres raisons politiques).

Pour ce qui est de « Retour à Berratham », puisque tel était le titre de cette création, on se demandera, comme pour le Roi Lear de Py, ce qui a suscité cette ire. Le décor est incriminé, on ferait dans le misérabilisme (carcasse de voiture calcinée, sacs poubelles…), mais c’est la guerre qui est évoquée ici. Comme dans le cas de la pièce de Shakespeare, on dirait que les critiques en veulent à des gens qui ne font, après tout, qu’essayer de mettre en scène la guerre, les massacres, l’épuisement du langage sous la rhétorique politicienne, autrement dit tout ce qui fait aujourd’hui le réel de notre quotidien. Certains ont reproché à Olivier Py de n’avoir rien consacré aux évènements de janvier, à « Charlie «  dans le cadre de ce festival. Sont-ils aveugles, insensibles ? Faut-il décidément que pour parler des choses, il faille toujours leur mettre une étiquette explicite ? Le spectacle de Preljocaj et Mauvignier passerait-il mieux s’il s’était intitulé « Retour à Charlie » ? En sommes-nous là, vraiment, de la réflexion ?

Non, s’il y a des questions posées par ce spectacle, elles sont ailleurs. Elles portent sur ce que c’est que la danse, ou bien sur les rapports que peut entretenir un texte avec une chorégraphie, surtout quand il s’agit d’un texte qui retrace des horreurs comme des viols ou des tueries. La danse peut-elle dire l’horreur ? Un viol s’y résume en ce qui demeure un « pas de deux ». A moins que ce ne soit le pari du chorégraphe. De demeurer dans l’ambiguïté du Bien et du Mal. Reconnaissons-lui en tout cas de ne pas avoir cédé à la facilité qu’il y aurait eu de se contenter d’illustrer le texte (contrairement à ce que disent certains critiques). Lors de la dernière scène, Katja, que le Jeune Homme est venu chercher dans les ruines de son village bouleversé par la guerre, s’enfuit dans la nuit avec le bébé « qui lui a été planté dans le ventre », mais elle est repérée par les mauvais garçons qui la condamnent à un triste sort tout en la séparant du bébé qui est lancé, tel un ballon, de mains en mains, sous les rires gras et les obscénités proférées, jusqu’à ce qu’un jeune couple passant par là, elle recevant le bébé dans les bras, soit ému par le regard de l’enfant. On s’attendrait à ce que la scène soit mimée et que le bébé soit représenté par un ballot de chiffons lancé entre les danseurs, il n’en est rien. Dans la chorégraphie de Preljocaj, les gestes ont lieu mais ne contiennent rien. C’est là le pouvoir de la danse, qui est comme une écriture dans l’espace et n’a nul besoin d’artefacts concrets pour faire deviner ce dont il s’agit.

PS : des critiques se sont plaints que le texte de Mauvignier soit « intemporel » et non localisé… que l’étoile qui s’allume au début et à la fin dans l’arrière du décor soit sans signification évidente, alors que le premier béotien reconnaît là l’étoile rouge du drapeau yougoslave et que les costumes de scène, notamment lors du mariage, renvoient suffisamment à la situation des Balkans dans les années quatre-vingt dix… mais là encore, il faudrait mettre des étiquettes, des noms, des soulignements pour que les critiques comprennent quelque chose.

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Dans ces temps de malheur, à quoi bon des poètes?

photo(1)On ne comprend pas très bien ce déferlement de critiques négatives à propos de la mise en scène du « Roi Lear », au Festival d’Avignon, par Olivier Py. Allons bon, qu’est-ce qu’il vous a fait ? Il a réduit au silence la « pure » Cordelia ? Il a déversé des monceaux de cadavres sur la scène ? Il a fait qu’Edmond débarque sur scène à moto, ce qui, paraît-il, est une référence désobligeante à une arrivée à cheval mémorable mais qui avait autrement « de la gueule » ? Il a voulu enterrer les morts sous une terre rouge qui aspire les corps mêlés de sang ? ou bien il a fait qu’on énuclée Gloucester au devant de la scène ? Un peu tout ça ? ou bien rien… tout simplement il ne vous a RIEN fait, comme ce RIEN de néon qui illumine la scène en maints instants…  « Ton silence est une machine de guerre » est-il écrit sur le mur de fond de scène. Car voilà, ce que dit cette pièce, et dont les critiques semblent se soucier comme d’une guigne, acharnés qu’ils sont à traquer les moindres détails et à établir des comparaisons avec d’autres réalisateurs, d’autres mises en scène, bref à vouloir faire étalage de leur « culture », c’est que lorsque le langage n’est  plus crédible, le désastre s’annonce. La trouvaille de Py est d’avoir remarqué que cette pièce porte sur le langage. Ça, aucun critique ne le dit, de la même manière qu’aucun critique qui s’en prend à la traduction faite par le metteur en scène ne prend la peine de faire mention de la courte préface qu’Olivier Py donne à son travail, où il dit que le XXème siècle se caractérise par trois éléments : la victoire de la technique, un doute incommensurable sur le langage et la banalisation du mal.
Le « doute incommensurable sur le langage » vient ainsi en bonne place. On sait à quel point il a été profond en ce siècle encore lourd de gestations d’horreurs qui ne sont pas toutes advenues, et où le discours – c’est-à-dire le mensonge – a dévoilé sa force entraînante sur les foules. Face aux excès du discours, peut-être le silence s’imposait-il. En tout cas, les philosophes n’ont pas manqué pour s’attaquer aux illusions du langage, même si cette manière de traquer le sens avait commencé bien avant la seconde guerre mondiale et les horreurs des totalitarismes, au travers des recherches logiques et philosophiques de Frege, Russell et Wittgenstein. Or, Wittgenstein, le voilà déjà, dès la première page de la préface, et dès la première intervention prêtée à Cordelia, mais dans la bouche du fou (puisqu’elle aura désormais la bouche scotchée) où elle nous sert, tout de go : « ce qu’on ne peut dire, il faut le taire ». Dernière phrase du Tractatus. Olivier Py se demande, dans son cours texte, si c’est Cordelia qui se prend pour Wittgenstein, ou si ce ne serait pas plutôt Wittgenstein qui se prend pour Cordelia… Je penche pour la deuxième hypothèse. Il y a bien du Cordelia chez le philosophe autrichien, dans sa propension en particulier à croire en la pureté du Verbe et dans la possibilité qu’il y aurait à faire s’évanouir les apories philosophiques, pour peu qu’on les analyse à la lumière d’une grammaire juste.

La thématique est étonnante, développée par un homme de théâtre et donc d’émotion – et c’est peut-être cela que les « critiques » lui reprochent, irrités qu’ils sont par ces sortes de petites leçons de philosophie que le poète met en notes de bas de page tout au long de sa traduction.  Pour nous rappeler par exemple (p. 82) que, « par la parabole du roi fou, Shakespeare affirme que la seule réalité, ontologique ou politique, est le langage » ou bien, la page d’après, que « Le Roi Lear est une méditation sur le langage comme co-créateur du monde ou la découverte de son imposture ».

Alors, la pièce s’éclaire mieux. Si Lear sombre dans la folie, c’est parce qu’il a laissé, le malheureux, le langage filer, notamment en acceptant de sombrer dans les traquenards du discours trop bien apprêté que lui ont tendus ses deux filles, et qu’aussitôt, il a perdu la vertu performative : ses mots n’instaurent plus d’actes, il a beau dire « j’ordonne… je demande… j’attends… » il ne se passe rien. Seule Cordelia savait qu’une Vérité toujours plus haute ne peut être atteinte que par le silence qui ourle de toutes parts le discours raisonnable qui vise, lui aussi la vérité, mais de l’intérieur. C’est le sens qu’il faut donner au Tractatus : après avoir décrit en de multiples paragraphes et alinéas ce que peut le langage lorsqu’on le soumet à un impératif de vérité (quelles sont les conditions pour dire le vrai ?) et avoir ainsi posé les jalons de la logique contemporaine (bon, on le sait, Frege et Russell ont vraiment fait ce travail, Wittgenstein, lui, l’exploite plus ou moins), Wittgenstein laisse entendre qu’il y a autre chose, une autre chose que l’on n’aborde que lorsque le travail précédent a été accompli – mais il faut l’avoir impérativement accompli, sans cela, le « je » n’embraye sur rien et la vérité du monde lui échappe. C’est ce qui arrive à Lear, comme c’est aussi ce qui nous arrive à nous. Si Olivier Py a rendu cette tragédie si contemporaine, ce n’est pas parce qu’il y a mis un commando en treillis qui tire en l’air à coups de kalachnikov (ça, j’ai détesté), c’est parce qu’en insistant à ce point sur le thème du langage, il a exposé de manière quasi didactique ce que nous sentons et répétons souvent avec nos mots maladroits en face de la déshérence actuelle du politique, à savoir que la parole n’y est plus audible, que la « communication » a remplacé le langage, que les mots d’un président, pour justes qu’ils puissent être parfois, n’en sont pas moins démonétisés, sa parole ayant servi à trop de promesses en l’air et de compromissions. Lear préfigure peut-être ce que serait un président futur ayant perdu toute son aura dès les premiers jours de son quinquennat et qui ne s’en remettrait pas, sombrant dans la folie et le repentir, le repentir d’avoir dû dire des choses auxquelles il ne croyait pas, d’avoir cru en un pouvoir qu’il n’a pas (le pouvoir, c’est la loi du plus fort, dit Shakespeare… et des évènements comme la crise grecque nous renseignent sur ce qu’il a voulu dire…).

Et donc finalement, Lear est aussi une pièce sur le politique, en même temps aussi qu’une pièce sur le théâtre qui jamais ne sera apparu davantage comme une métaphore du monde : au théâtre, très clairement, ce sont les mots qui créent la réalité, de même que dans la vie. En tout cas, c’est toujours comme cela que j’ai compris l’aphorisme wittgensteinien selon lequel « mon langage est la limite de mon monde ». Tout cela,  Olivier Py a su parfaitement le montrer, et c’est l’essentiel… Après, les excès de voix des comédiens, l’impression de confusion que nous ressentons parfois face au décors et à la mise en scène, cela est secondaire.

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Les pays où nous n’irons plus

Nicolas bouvierEn ce temps-là, nous étions dans notre adolescence, le monde était jeune, et nouveaux étaient les horizons, les pays d’Orient se relevaient d’un long sommeil, l’Afrique donnait espoir et les bras se tendaient d’une rive à l’autre de la Méditerranée, unissant des militants progressistes de France à de jeunes révolutionnaires du Maghreb ou du Levant. On avait inventé le dialogue des cultures, la grande conversation de l’Orient et de l’Occident, on lisait Nicolas Bouvier qui, en 1954, avait fait le grand voyage, de Genève jusqu’à… jusqu’à on ne sait plus très bien où d’ailleurs : « L’usage du monde » s’arrête quelque part vers la passe de Khyber, mais on sait qu’il est allé plus loin, qu’il traversa l’Inde, voyage dont on sait peu, avant qu’il ne s’arrête à Ceylan, objet du récit de Poisson – Scorpion(*). Si on avait su, on serait parti comme lui, à bord d’une Topolino, ou plus probablement d’une deux chevaux, comme le firent beaucoup de jeunes gens de l’époque. On n’aurait pas forcément pris le même chemin car elles sont multiples les voies de l’Orient… plus au sud, nous aurions obliqué peut-être vers Alep, parcouru la plaine de Ninive, nous serions entrés dans Mossoul, croisé la route d’une caravane de sel du côté de Palmyre, écouté le chant des sables en suivant les pas des Bédouins ou revécu les folies de Lawrence d’Arabie…

MossoulNous aurions bien fait car désormais, que nous reste-t-il de tout cela ? Des photos bistres et des manuscrits jaunis qui seraient exposés dans un musée national, en l’occurrence les Archives, à l’Hôtel de Soubise, et qui montreraient par exemple tout un stock de vieux grimoires et d’enluminures extorqués aux geôliers infâmes qui n’ont en tête que la folie de détruire. Mais si nous avions fait ce voyage, nous n’aurions fait en réalité qu’imiter Jean-Baptiste Tavernier, qui fit « six voyages en Turquie, en Perse et aux Indes » (relatés dans un ouvrage de 1675) et dont l’un des périples aboutit justement à Mossoul-Ninive en 1644. On aimerait retrouver ce livre en format actuel et suivre dans l’imagination cet illustre voyageur, tout comme on aimerait revoir le Tigre passant devant la ville, avec au loin coupoles et minarets pendant que des dromadaires stoïques attendent leur chargement sur la rive d’où est prise la photo, vers 1880. Dommage qu’on n’ait extrait des bibliothèques de Ninive que les documents intéressant prioritairement les dominicains,  on regrettera peut-être que cette exposition soit à leur gloire et à leur gloire seule, mais elle abrite des trésors et nous fait découvrir, à nous béotiens, des styles et des écritures que nous ignorions, une histoire inconnue, et débute, il est vrai aussi, par un intéressant rappel sous la forme de quelques tablettes cunéiformes du IVème siècle : « le montant des rations pour cinq lamentateurs et sept travailleurs », « le cadastre des terres royales et du temple de Shara », une « lettre d’un fils à son père après leur rencontre à Babylone » ou le premier récit du déluge à l’époque où le dieu suprême s’appelait Enlil (un Dieu terrible qui voulait à tout prix détruire le monde mais dont les efforts maléfiques étaient heureusement contrecarrés par la déesse Ea).

voyage de TavernierSautant les siècles et même les millénaires, on admirera dans cette exposition « le Poème de la médecine d’Avicenne » commenté par Averroès, qui servait aux étudiants de l’an mille à mémoriser les principes médicaux essentiels, ou bien le fameux « Livre de la Perle » d’Abdiso bar Belikha, métropolite de Nisibe et d’Arménie à la fin du XIIIème siècle, sous l’autorité du patriarche Yaballaha III, ouvrage apologétique sur la vérité du Christianisme en cinq discours… Et quelques échantillons de cette écriture Soureth, langue dérivée de l’araméen, paraît-il toujours existante dans le Nord de la Mésopotamie… mais parlée encore par combien d’êtres vivants ?

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(Livre de la perle et lettre écrite en soureth)

Quel dommage que nous ne nous intéressions souvent à un pays, une culture que lorsque nous le sentons nous échapper définitivement, et que nous soyons à son égard comme nous sommes vis-à-vis de ces gens que nous avons croisés dans la rue tous les jours sans nous être particulièrement souciés d’eux, jusqu’au moment où nous avons appris qu’ils étaient gravement malades, ou même qu’ils étaient morts, et que nous nous sommes rendu compte alors, a posteriori, qu’ils avaient dû être des personnes que nous aurions dû faire l’effort de connaître, que nous aurions peut-être aimées, mais hélas, il est trop tard, nous n’avons plus qu’un souvenir, un regret, une espérance disparue à jamais de les approcher un jour.

(*) En réalité, il a bel et bien traversé l’Inde, voir son texte : « La descente de l’Inde » dans ses œuvres complètes parues en collection Quarto chez Gallimard. Il s’est expliqué du fait que son livre premier s’arrête à la frontière : « Je me disais que si j’ajoutais l’Inde, Ceylan et le Japon, ce serait le Livre des Merveilles en deux mille pages et que je l’aurais terminé vers cinquante ans ». Du coup, il a traité l’Inde « en radio », par émissions de vingt cinq minutes, et c’est la retranscription de ces émissions qui constitue le corps du texte inachevé intitulé « la descente de l’Inde ». Il faut noter aussi qu’il dit, à la fin de ce texte : « L’Inde du Sud est un autre monde. C’est un monde que j’ai beaucoup moins aimé, sans doute parce que je l’ai beaucoup moins compris. Je n’en parlerai donc pas avant d’y être retourné ». Y est-il retourné ? En tout cas, il n’en a jamais parlé.

PS : je recommande aussi, pour les amoureux du langage, le très enthousiasmant petit musée privé « Mundolingua », sis au 10 de la rue Servandoni (ci-devant architecte de l’église Saint-Sulpice) dont nous devons saluer le fondateur, qui a réalisé en deux pièces d’appartement et un entresol une présentation quasi exhaustive des questions essentielles de la linguistique moderne qui vaut bien tous les cours introductifs qu’un étudiant peut suivre en amphi. On y apprendra des choses passionnantes sur les langues du monde (dont le nombre est encore estimé à 6700 à peu près) et même, même, on pourra écouter des échantillons sonores d’un très grand nombre de ces langues (environ 4000), ce qui procure grande émotion : s’entendre parler mizo, pam ou  nyang’i par l’un des derniers locuteurs nous chavire un peu, autant que si, tout à coup, nous avions Jules César ou madame de Maintenon en personne au bout du fil. On apprendra par exemple que certaines langues sont marqués pour un repérage spatial absolu, ce qui signifie qu’au lieu de se repérer par des « gauche » ou « droite » (repérage relatif), elles utilisent un système de repérage par « au Nord », « au Sud », oui, vous avez bien lu : des langues qui exigent que vous vous soyez orientés correctement avant de vous exprimer. Tout comme il existe des langues marquées pour exprimer le degré d’évidentialité d’une proposition (vous n’utilisez pas la même forme verbale selon ce que vous rapportez vous est connu par contact direct et évidence ou par déduction). Le fait que ces propriétés extraordinaires existent justifie que l’on lutte pour le maintien de la diversité linguistique puisque chaque langue est une solution particulière d’un puzzle qui a trait à l’articulation de nos dispositions mentales et de nos structures linguistiques, en perdre une c’est donc perdre un peu de la connaissance globale de l’esprit humain et de son fonctionnement. Après la visite de ce musée, également, vous n’ignorerez plus rien de ce qu’est un schibboleth, ou des origines du mot « gitan »…

ici un formidable site où vous avez toutes les langues du monde.

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Bouts de textes, films et écritures

la cinémathèquePlace Leonard Bernstein à Paris devant la Cinémathèque Française. Un cortège d’enfants qui s’assoient en cercle au pied d’un arbre. Une nounou et le petit enfant blond qu’elle garde qui ne veut pas rester attaché dans sa poussette , et comme on le comprend… et le manège en bois qui démarre avec des craquements de barque amarrée au soleil. Des petites filles noires dans le mouvement vertical des cheveux de bois et des colombes qui roucoulent. J’aime Paris comme cela, un Paris toutefois qui pourrait tout aussi bien être un Lyon, un Montpellier ou une autre ville… platanes et peupliers les mêmes d’un endroit à l’autre, et les petits enfants aussi, pareils à tous autres…

artoff579Je sors de l’expo sur Antonioni (jusqu’au 26 juillet). Cinquième étage de la cinémathèque. Multiples écrans pour projeter des bouts de films, depuis les tout premiers, datant des années cinquante, sous la double marque du cinéma noir et de Lucia Bose (« Chronique d’un amour », « La Dame sans camélias ») jusqu’au dernier, « Par-delà les nuages ». En passant par « le Cri », « l’Avventura », « La Notte », « L’éclipse », « Désert rouge », « Blow Up », « Profession : reporter », « Zabriskie Point », « Indentification d’une femme », autant de films qu’on a envie de revoir. L’exposition montre l’attachement du réalisateur à sa ville natale de Ferrare, commençant à y filmer dans les années cinquante et y revenant, à la fin de sa vie, dans cet éblouissant film qu’est « Par delà les nuages ». Dans le noir et blanc des années soixante, un cinéma d’épure et d’architecture : dans Rome, Antonioni explore surtout le quartier EUR. « Désert rouge » montre la déliquescence de cette modernité, Monica Vitti, apeurée, mange son sandwich dans un terrain vague d’où surgissent des bulles de savon et des fumerolles peu engageantes.
Antonioni fut aussi un peintre, jouant comme dans « Blow Up », des effets d’agrandissement, mais pour dévoiler sous une tache minuscule des paysages inquiétants et des montagnes arides plutôt que les détails d’un meurtre ou d’une disparition.

pont de BercyEntre la Cinémathèque et la Bibliothèque Nationale, un parc et des jardins (jardin Itzhak Rabin). Au-delà du pont, sur l’autre rive donc : la BnF, avec en ce moment une exposition sur les écritures de Roland Barthes. Tout sur la préparation de son fameux séminaire des années 1973-74 prélude à son « Fragments d’un discours amoureux ». Références multiples à Goethe et aux souffrances du jeune Werther, mais aussi au Tao Tö King.

« Regretté ? REGRETTE : s’imaginant mort le sujet amoureux voit la vie de l’être aimé continuer comme si de rien n’était ».

non vouloir saisir « N.V.S. Le N.V.S. (Le Non Vouloir Saisir, expression imitée de l’Orient) est un substitut retourné du suicide. Ne pas se tuer (d’amour) veut dire : prendre cette décision, de ne pas saisir l’autre. C’est le même moment, où Werther se tue et où il aurait pu renoncer à saisir Charlotte, ça ou la mort (moment, donc, solennel) ».

 Assis dans le parc, lisant « La génération qui a gaspillé ses poètes » de Roman Jakobson (il y a un lien, c’est indéniable, avec Roland Barthes) :

« Le marais de l’existence s’est empli de vase, s’est couvert des lentilles d’eau du quotidien » (Maïakovski).

« Mettez la question de l’existence quotidienne à l’ordre du jour ».

« Le poète est la victime expiatoire sacrifiée au nom de la véritable insurrection universelle à venir ».

« La guerre était terminée… Il n’y avait plus sur le Kremlin que des lambeaux du poète qui brillaient dans le vent comme un petit drapeau rouge ».

poemas_e_poesias_de_vladimir_maiakovskiMais l’insurrection universelle n’est jamais venue. Ne viendra jamais.

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Parler du peuple?

AVT_Nathalie-Quintane_8269Ne parle pas du peuple qui veut, on n’en parle pas non plus comme on veut, car c’est un objet rétif, le peuple, et c’est encore plus le cas quand il s’agit « des pauvres », mais qu’est-ce qui peut prendre à un(e) jeune écrivain(e) – ô pas si jeune après tout – de se lancer dans pareille aventure et de faire comme si elle était naturellement habilitée à en parler, de ce peuple, de ces pauvres, réfléchissant doctement aux prépositions qui s’adaptent le mieux pour en parler, et l’un des chapitres de son petit livre qui se nomme « les années 10 » (Editions La Fabrique), porte justement ce titre : « les prépositions » – mais moi si j’étais elle, j’écrirais plutôt sur les présuppositions, je sais c’est mon vieux fond de linguiste qui parle peut-être, mais pas que… oui, c’est plus intéressant de s’appesantir sur ce qui fait le fond d’un discours ou d’un texte, ou l’arrière-fonds si l’on désire, que de parler de la surface, car les prépositions sont en surface, même si leur emploi peut être largement présuppositionnel. Elle dit – c’est de Nathalie Quintane qu’il s’agit, une écrivaine découverte à la faveur de la lecture de cet excellent journal littéraire qu’est « Le matricule des anges » et dont la présentation m’avait séduit parce qu’on y parlait d’une écriture novatrice, en phase avec ce qu’elle voulait exprimer, à savoir une révolte, une proximité au peuple, donc. Elle dit : « Ils vivent dans leurs coins, dans leurs banlieues ou au fin fond de zones rurales ravitaillées par les corbeaux, tandis que moi je suis au-dessus de mon clavier, je tape, et par la fenêtre une brise de printemps en janvier courbe à peine mes roseaux, dans mon jardin […] ». Point de vue classique (posture littéraire ?) : les pauvres, c’est les autres et celui ou celle qui écrit sur eux s’en abstrait, s’en distancie puisqu’il ou elle, n’est-ce pas, ne fait pas partie du peuple, ni des pauvres justement et c’est là où le bât blesse : c’est là où l’écrivain / écrivaine est contraint ou contrainte de recourir à des prépositions, va-t-il ou va-t-elle (qu’est ce que la langue française est emmerdante !) dire qu’il ou elle écrit avec le peuple ? sur le peuple ? parmi le peuple ? à coté du peuple ? Aucune de ces prépositions ne sied. D’abord on n’a pas à parler « du peuple » et encore moins « des pauvres », ou si on le fait, on le fait sans le dire, sans montrer qu’on est plus fort ou meilleur que d’autres. Annie Ernaux l’a fait. Elle l’a fait naturellement parce qu’elle-même était issue d’une famille populaire pauvre et qu’elle s’est décrite elle-même, dans sa vie de jeunesse, avec la honte qu’elle ressentait à cause de sa famille, puis dans son malaise à s’extraire pour gravir des échelons de la vie sociale et dans son retour au peuple, qu’elle n’a jamais dans le fond quitté, quand elle a décrit par exemple l’univers d’un supermarché. Parler du peuple, dans lequel nous sommes immergés, nous qui venons de lui, se fait sans écart, sans condescendance et sans mépris, or il en faut un peu quand même du mépris quand on écrit : « on se fait une idée de ce qu’ils mangent, par exemple : des choses grasses avec de l’huile de palme. On se fait une idée d’où leurs grosses filles posent leurs doigts de pied aux ongles vernis avec du vernis avec des paillettes : sur un tapis à fleurs posé sur une maquette marron ». « Choses grasses », « grosses filles » et plus loin encore « gros seins » : « qu’est-ce que ça signifie que les filles de pauvres aient de gros seins, ou se fassent gonfler les seins, qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire, et pourquoi les pauvres hommes, ou modestes, préfèrent les filles aux seins gros, est-ce parce qu’obscurément ils ont peur de manquer ? ». Là, c’est trop, vous outrepassez les limites, Nathalie, je ne vois dans tout ça aucune proximité, ni même aucun désir de proximité, de tolérance, d’acceptation de l’autre, je n’ose dire « compassion » parce que je sais que « compassion », dans l’occident chrétien, cela signifie « pitié », rien à voir avec la compassion bouddhiste qui, pourtant, me semble être la seule attitude digne (rappelons qu’au sens bouddhiste, « compassion » est intimement lié à « vacuité » : c’est parce qu’il n’est rien qui existe en soi-même que tout ce qui existe est interdépendance et qu’en conséquence, les humains vivent en « compassion » les uns avec les autres). Non, je vois surtout du cliché. Posture littéraire, oui. Les pauvres ne vivent pas « au fin fond de zones rurales ravitaillés par des corbeaux » ( !), ils sont parmi nous, autour de nous, ils vivent avec moins de sept cents euros par mois, ils font des petits boulots qui ne leur rapportent presque rien ou bien parfois, ils sont artistes et ne peuvent pas vivre de leur art, mais c’est tout ce que l’on peut dire « comme généralité » car pour le reste, les pauvres, ils sont multiples, on en trouve de toutes les sortes. Ce pourrait être nous. Dans mon village drômois qu’on pourrait voir comme ça uniquement habité par des bobos et des retraités prospères, j’ai dans la ruelle derrière ma maison des gens qui vivent là depuis quarante ans. Ils se cachent presque. Si je veux les rencontrer il faut que j’aille les déranger, ou bien que je guette leurs mouvements car ils sont bien obligés de sortir parfois, pour aller chercher quelques victuailles et pour se soigner. L’une est d’origine iranienne, elle a fait de la danse orientale et elle cultive, si je puis dire, les bouts de chiffon, qui s’entassent dans son petit recoin exposé vers le nord, elle a un jardin, son principal bonheur, où elle dispose des carcasses de lit rouillé afin d’y tenir à l’occasion d’improbables colloques, elle gare sa vieille caisse rouillée systématiquement sous mes fenêtres de sorte qu’en ouvrant les volets je tombe sur son toit blanc depuis longtemps devenu terne, je pourrais râler, lui dire qu’elle la gare ailleurs sa VW, mais je sais qu’elle la met là parce qu’il y a un peu de déclivité dans la rue et que ça lui sert à démarrer car il y a belle lurette que le démarreur n’est qu’un souvenir, en fait, elle ne me fait pas râler, cette voiture, elle m’oblige juste à penser à sa propriétaire et me provoque un pincement au cœur. Son ami, lui, assez âgé, part chaque matin vers son atelier pour sculpter le marbre, mais qu’est-ce que ça lui rapporte, me demande-t-il, trois fois rien, tellement l’art se vend mal, on le lui avait pourtant dit, jeune, qu’il aurait du mal à vivre de sa sculpture, mais il a voulu persévérer, il a foi dans son art, c’est bien, il reçoit des prix de temps en temps et il vend une sculpture … rarement (je lui en achèterai une, c’est promis). Bon, et bien voilà, le portrait de deux pauvres, et qui n’entrent même pas dans les classifications de miss Quintane. Est-ce qu’ils pensent à l’insurrection, celle qui, prétendument, vient ? je ne crois pas. Je ne dis ni hélas, ni heureusement car je n’ai pas à me prononcer là-dessus, il y a ceux qui y croient et ceux qui n’y croient pas, je serais plutôt du deuxième genre, incidemment. Mais, bon, je peux me tromper. De toutes façons, quand bien même insurrection il y aurait, je ne crois pas qu’elle apporterait le bonheur général. Qui, quel fou, a pu penser que la révolution apporterait un jour le bonheur ? Les révolutions se font, c’est tout. Elles se font parce qu’elles doivent se faire, mais elles ne sont grosses d’aucun paradis sur terre. Il y a deux Marx (ça, Bernard Maris l’a bien vu), celui qui analyse la société et déduit la révolution de l’évolution de ses tendances (contradiction, baisse tendancielle du taux de profit…) – et il se trompe car le capitalisme trouve toujours autre chose pour se survivre, mais l’analyse reste fine, et celui qui prophétise la fin de l’exploitation de l’homme par l’homme et le bonheur sur terre, et celui-ci se trompe encore plus et sa vision relève d’un messianisme chrétien, ni plus ni moins. Bref, dans l’enchaînement des causes et des effets, comme aurait dit Spinoza, des réalités adviennent, elles ne sont orientées ni vers un « Bien » ni vers un « Mal ». Alors les pauvres n’ont pas grand-chose à attendre de cette « insurrection ». Encore moins si elle n’est qu’une trouvaille littéraire qui fait bien dans un petit livre coquet, un rien maniéré, écrit par une jeune femme qui pose emmitouflée sur une couverture de magazine littéraire…Ou bien si on veut parler du peuple (et des pauvres), on en parle avec des outils et des méthodes scientifiques, comme le faisait Pierre Bourdieu, qui, lui, jamais, ne se serait livré à des mots déplacés, condescendants, pour parler des « pauvres », mais qui en parlait avec infiniment de délicatesse, leur donnant la parole par exemple, ce que ne fait jamais Nathalie Quintane, or si vous voulez parler du peuple, la meilleure façon n’est-elle pas de laisser parler le peuple ? Pourtant, cette Nathalie Quintane, elle a de bonnes intentions, on sent bien qu’elle est prête à se battre dans les rangs de l’extrême gauche, Julien Coupat c’est son copain, à certaines allusions on sent comme une connivence entre elle et ce « comité invisible » qui avait sorti, il y a quelques semaines, un petit livre (même maison d’édition, même collection) qui ne manquait pas d’allant ni d’idées sympathiques. Dans « Tomates », un de ses textes récents, qui est curieux, je reconnais qu’il est curieux, d’abord ce titre qui intrigue, tomate (si on comprend bien cela s’oppose à « patates » : les patates, c’est passif, on les pose les unes à côté des autres elles attendent qu’on les organise, alors que les tomates ça a l’air d’être différent…) elle polémique avec un ami à elle sur cette notion de peuple, existe-t-il, n’existe-t-il pas ? en permanence ou par intermittences ? s’il n’existe que dans les grands moments de l’histoire (1789, 1830, 1848, 1871…), qu’est-ce qu’il fait, entre ? Tout cela paraît terriblement vain. On sait tous que « le peuple » est une notion volatile… que l’on évoque quand cela nous arrange bien, que l’extrême droite aussi prétend parler en son nom. Le peuple est une fiction, certes utile, mais que ne ferait-on sans fictions ? Elles entrent de plain pied dans notre monde actuel et servent à construire des histoires, des récits et même peut-être des romans. Allons, la Vie est un Roman.

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Dernières nouvelles de la Drôme: les lavandes sont en fleurs
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Nous n’en reparlerons pas…

En mai, il me disait qu’il lui arriverait de s’absenter de manière imprévue, « pour des raisons familiales », ainsi par exemple la semaine suivante il ne serait pas là. Je lui disais que moi-même je ne serais pas là non plus la semaine d’après, puis il m’envoyait un mail pour me dire qu’il espérait être absent le moins longtemps possible mais qu’il me préviendrait lorsqu’il reviendrait, et alors deux semaines après, jugeant que l’absence avait été assez longue, je me pointai à mon rendez-vous, un mardi, tôt, dès 7h45, mais las! les rideaux étaient tirés, personne ne déclenchait l’ouverture de la porte lorsque je sonnai, il fallait se rendre à l’évidence : il n’était toujours pas là. Etait-il en retard ? je me postai sur un banc, en attendant 8h, en face de l’entrée du collège qui fut autrefois fréquenté par mes enfants, cela me rajeunissait, je voyais arriver en courant les derniers retardataires, le cartable ballotant sur leurs épaules chétives, et puis je repartis, quelque peu déçu et je repris le tram en sens inverse. Mais où pouvait-il bien être passé ? Toutes les séances avec lui, depuis début novembre, se clôturaient sur un : « on va s’arrêter là, nous reparlerons de tout ça » si bien que tout ce dont nous devions reparler s’entassait, au fil de mes rêves racontés et des libres associations d’idées… « cela vous laisse pensif » disait-il lorsque je me taisais un long moment. Et puis en partant, la cérémonie du billet, donné sur le bureau, la poignée de main, « à mardi prochain ». Il n’y aura plus de mardi prochain désormais. J’ai appris la raison de ce silence par un article nécrologique du Monde d’aujourd’hui. Mon psychanalyste est décédé. J’ai peine à y croire. On dit dans la notice qu’il était malade depuis longtemps. Je n’en savais rien. Je voyais bien évidemment que sa voix était faible mais dans ce gouffre irréel qui bée entre l’analysant et l’analysé, l’autre souvent perd de sa réalité, surtout quand – c’était sans doute le cas – il fait tout ce qu’il peut pour ne rien laisser paraître, figure d’un autre inaccessible que l’on vient voir en grande partie pour la récompense qu’il nous donne, de ces quelques mots qui signifieront que notre parole était entendue, qu’elle avait, donc, un sens. Grand, le regard noir brûlant, il a marqué la réflexion en psychanalyse, si j’en crois ce que m’en avaient dit quelques amis psychologues cliniciens (du temps où je faisais mes cours à l’université de Grenoble dans la même Unité qu’eux) surtout dans le domaine des thérapies familiales. Son silence s’est maintenant installé. On pourrait s’attendre à ce que l’analysé se rebelle, déplore cette absence. J’admire surtout la grandeur qu’il y a chez un homme (ou une femme) à rester debout jusqu’aux instants ultimes, à faire comme si de rien n’était, alors que de toute évidence, on sait que la mort va nous cueillir sous peu.

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Deleuze, Spinoza et la bicyclette

DeleuzePoursuivant sur Spinoza, je redécouvre un petit livre signé Gilles Deleuze, datant de 1970 (mais repris en 2003), « Spinoza, philosophie pratique ». Le maître de Vincennes – c’est ainsi que j’ai envie de le nommer, lui qui officiait à Paris 8 bien avant que j’y sois – y développe le thème du parallélisme. Comme dit dans le billet d’avant celui d’avant… l’Etre a au moins deux attributs infinis, ceux que nous pouvons percevoir, nous, modestes humains, l’Etendue et la Cognition, ou bien disons, à la manière de Deleuze, le corps et l’âme, mais il n’y a pas de lien causal possible entre les deux, l’idée ne modifie pas le corps, de même que le geste ne change rien à l’ordre des pensées. Pas de causalité, mais un strict parallélisme, autrement dit pas d’action sans idée correspondante et pas d’idée sans corps… et ce parallélisme va plus loin : de même que la connaissance que nous avons de notre corps (par le biais des interactions avec d’autres corps) est très insuffisante par rapport à sa totalité, la conscience que nous avons des choses de notre esprit est très insuffisante par rapport à l’infinitude de ce dernier. Bref, la conscience, ce n’est pas grand-chose… et c’est presque toujours trompeur, ce qui laisse la place à un grand bloc d’inconscient dans la pensée. Nous voilà déjà presque chez Freud. « La conscience, nous dit Deleuze, est naturellement le lieu d’une illusion. Sa nature est telle qu’elle recueille des effets mais elle ignore les causes ». Ainsi nous ressentons la joie, ou bien la tristesse. Mais comme le dit Spinoza, joie et tristesse sont les résultats de causes qui s’emmêlent de manière complexe, telle rencontre d’un corps étant à l’origine d’une alchimie qui provoque une meilleure composition entre corps, engendrant la joie, ou bien au contraire une décomposition engendrant la tristesse, mais sommes-nous capables de remonter à ces sources ? Non, dit Spinoza. Alors nous fantasmons, nous nous créons pour nous-mêmes des causes, des rationalisations, et si nous ne réussissons pas à nous situer comme origines de notre contentement ou de notre désolation, nous sommes prêts à faire appel à des puissances extérieures, parfois occultes. Notre image de Dieu est de celles-ci. Il devient si facile de mettre « Dieu » à l’origine de nos déboires ou de nos félicités. « Dieu nous l’a donné, Dieu nous l’a repris », et hop, le tour est joué.

Ce parallélisme du corps et de l’idée, il me semble bien le vivre… à vélo ! Une autre manière d’en parler, me semble-t-il, serait de faire appel à la notion de métaphore : un acte physique peut devenir une métaphore de la Vie (au sens d’une vie spirituelle). Deleuze dit « qu’il y a bien une « philosophie de la vie » chez Spinoza : elle consiste précisément à dénoncer tout ce qui nous sépare de la vie, toutes ces valeurs transcendantes tournées contre la vie, liées aux conditions et illusions de notre conscience ». Il fait la liste de ce qui empoisonne la vie. La haine, bien sûr, y compris quand elle est retournée contre soi, mais aussi la moquerie, la crainte, le désespoir… et, dit Deleuze, « son analyse va si loin que, jusque dans l’espoir, dans la sécurité, il sait retrouver cette graine de tristesse qui suffit à en faire des sentiments d’esclaves. » « La vraie cité propose aux citoyens l’amour de la liberté plutôt que l’espoir des récompenses ou même la sécurité des biens ; car « c’est aux esclaves, non aux hommes libres, qu’on donne des récompenses pour leur bonne conduite » ».

IMG_1308Ainsi, quand je m’élance dans la descente à partir du sommet du col que j’ai atteint dans l’effort (oh, un petit col de rien du tout, je ne suis pas encore prêt à escalader le Ventoux !), je ressens un pincement au cœur, je fais attention à bien caler mes pieds sur les pédales et je mets mes mains en position de freinage immédiat. Equilibre sur les deux roues fragiles. Premier virage en épingle à cheveux : ça va, mais doucement. Après, un petit pont, puis trois ou quatre virages assez amples qui s’enchaînent, le goudron est frais, on peut se laisser aller, mais je n’ose aller trop vite, je me cramponne aux freins pour le dernier virage, et ainsi de suite jusqu’à un moment enfin où la route se relève, je respire, vingt secondes où l’on peut se redresser avant que ça reparte dans une nouvelle descente. Et toute la descente, cette obsession : et si mes freins lâchaient… eh bien, me dit F. M. : « et si vos freins lâchaient, que se passerait-il ? », au-delà de l’évidence selon laquelle je risquerais de tomber et de me faire mal, très mal, peut-être aussi, pourquoi pas, un merveilleux envol, mais je ne courrai jamais le risque. En cela, je suis loin de la Vie prônée par Spinoza. J’échappe à la Joie. Deleuze parlant de Spinoza : « Avant Nietzsche, il dénonce toutes les falsifications de la vie, toutes les valeurs au nom desquelles nous déprécions la vie : nous ne vivons pas, […], nous ne songeons qu’à éviter de mourir ».

Que faudrait-il faire ? L’œil attiré par un titre du journal « L’Equipe » concernant l’étape du col d’Allos du récent Critérium du Dauphiné, je m’arrête pour feuilleter le journal, et je lis en page 10, le récit de la victoire de Romain Bardet, c’est un gars que j’aime bien, Romain Bardet, je l’ai déjà croisé (dans un avion où il se rendait avec son équipe au départ d’une grande course, assis devant eux, je les écoutais parler, leur conversation tournait autour de leurs embarras à obéir aux contraintes de la lutte anti-dopage). Il a gagné l’étape au prix d’une descente hallucinante qu’il aurait pu faire, semblait-il, les yeux fermés… il dévoile son secret : la veille, il l’a apprise par cœur, non pas en la faisant physiquement, mais en la suivant sur Google Earth. Il a appris tous les gestes, tous les virages. Admirable. Comparable aussi bien à la performance d’un danseur ayant intériorisé toute une chorégraphie. Manière de faire un avec une trajectoire, d’être dans la conscience adéquate, pour cet instant là au moins, à la fois parfaite connaissance de son corps et parfaite conscience de la représentation. Fusion momentanée du corps et de l’esprit

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PS : le lendemain, ça a moins bien marché pour lui : il a chuté et rétrogradé de la 3ème place du classement général à la 9ème, aïe, comme quoi le risque existe et on ne gagne pas à tous les coups, mais cela fait partie du jeu. Le dernier jour, il est quand même remonté à la 6ème place.

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