Dans ces temps de malheur, à quoi bon des poètes?

photo(1)On ne comprend pas très bien ce déferlement de critiques négatives à propos de la mise en scène du « Roi Lear », au Festival d’Avignon, par Olivier Py. Allons bon, qu’est-ce qu’il vous a fait ? Il a réduit au silence la « pure » Cordelia ? Il a déversé des monceaux de cadavres sur la scène ? Il a fait qu’Edmond débarque sur scène à moto, ce qui, paraît-il, est une référence désobligeante à une arrivée à cheval mémorable mais qui avait autrement « de la gueule » ? Il a voulu enterrer les morts sous une terre rouge qui aspire les corps mêlés de sang ? ou bien il a fait qu’on énuclée Gloucester au devant de la scène ? Un peu tout ça ? ou bien rien… tout simplement il ne vous a RIEN fait, comme ce RIEN de néon qui illumine la scène en maints instants…  « Ton silence est une machine de guerre » est-il écrit sur le mur de fond de scène. Car voilà, ce que dit cette pièce, et dont les critiques semblent se soucier comme d’une guigne, acharnés qu’ils sont à traquer les moindres détails et à établir des comparaisons avec d’autres réalisateurs, d’autres mises en scène, bref à vouloir faire étalage de leur « culture », c’est que lorsque le langage n’est  plus crédible, le désastre s’annonce. La trouvaille de Py est d’avoir remarqué que cette pièce porte sur le langage. Ça, aucun critique ne le dit, de la même manière qu’aucun critique qui s’en prend à la traduction faite par le metteur en scène ne prend la peine de faire mention de la courte préface qu’Olivier Py donne à son travail, où il dit que le XXème siècle se caractérise par trois éléments : la victoire de la technique, un doute incommensurable sur le langage et la banalisation du mal.
Le « doute incommensurable sur le langage » vient ainsi en bonne place. On sait à quel point il a été profond en ce siècle encore lourd de gestations d’horreurs qui ne sont pas toutes advenues, et où le discours – c’est-à-dire le mensonge – a dévoilé sa force entraînante sur les foules. Face aux excès du discours, peut-être le silence s’imposait-il. En tout cas, les philosophes n’ont pas manqué pour s’attaquer aux illusions du langage, même si cette manière de traquer le sens avait commencé bien avant la seconde guerre mondiale et les horreurs des totalitarismes, au travers des recherches logiques et philosophiques de Frege, Russell et Wittgenstein. Or, Wittgenstein, le voilà déjà, dès la première page de la préface, et dès la première intervention prêtée à Cordelia, mais dans la bouche du fou (puisqu’elle aura désormais la bouche scotchée) où elle nous sert, tout de go : « ce qu’on ne peut dire, il faut le taire ». Dernière phrase du Tractatus. Olivier Py se demande, dans son cours texte, si c’est Cordelia qui se prend pour Wittgenstein, ou si ce ne serait pas plutôt Wittgenstein qui se prend pour Cordelia… Je penche pour la deuxième hypothèse. Il y a bien du Cordelia chez le philosophe autrichien, dans sa propension en particulier à croire en la pureté du Verbe et dans la possibilité qu’il y aurait à faire s’évanouir les apories philosophiques, pour peu qu’on les analyse à la lumière d’une grammaire juste.

La thématique est étonnante, développée par un homme de théâtre et donc d’émotion – et c’est peut-être cela que les « critiques » lui reprochent, irrités qu’ils sont par ces sortes de petites leçons de philosophie que le poète met en notes de bas de page tout au long de sa traduction.  Pour nous rappeler par exemple (p. 82) que, « par la parabole du roi fou, Shakespeare affirme que la seule réalité, ontologique ou politique, est le langage » ou bien, la page d’après, que « Le Roi Lear est une méditation sur le langage comme co-créateur du monde ou la découverte de son imposture ».

Alors, la pièce s’éclaire mieux. Si Lear sombre dans la folie, c’est parce qu’il a laissé, le malheureux, le langage filer, notamment en acceptant de sombrer dans les traquenards du discours trop bien apprêté que lui ont tendus ses deux filles, et qu’aussitôt, il a perdu la vertu performative : ses mots n’instaurent plus d’actes, il a beau dire « j’ordonne… je demande… j’attends… » il ne se passe rien. Seule Cordelia savait qu’une Vérité toujours plus haute ne peut être atteinte que par le silence qui ourle de toutes parts le discours raisonnable qui vise, lui aussi la vérité, mais de l’intérieur. C’est le sens qu’il faut donner au Tractatus : après avoir décrit en de multiples paragraphes et alinéas ce que peut le langage lorsqu’on le soumet à un impératif de vérité (quelles sont les conditions pour dire le vrai ?) et avoir ainsi posé les jalons de la logique contemporaine (bon, on le sait, Frege et Russell ont vraiment fait ce travail, Wittgenstein, lui, l’exploite plus ou moins), Wittgenstein laisse entendre qu’il y a autre chose, une autre chose que l’on n’aborde que lorsque le travail précédent a été accompli – mais il faut l’avoir impérativement accompli, sans cela, le « je » n’embraye sur rien et la vérité du monde lui échappe. C’est ce qui arrive à Lear, comme c’est aussi ce qui nous arrive à nous. Si Olivier Py a rendu cette tragédie si contemporaine, ce n’est pas parce qu’il y a mis un commando en treillis qui tire en l’air à coups de kalachnikov (ça, j’ai détesté), c’est parce qu’en insistant à ce point sur le thème du langage, il a exposé de manière quasi didactique ce que nous sentons et répétons souvent avec nos mots maladroits en face de la déshérence actuelle du politique, à savoir que la parole n’y est plus audible, que la « communication » a remplacé le langage, que les mots d’un président, pour justes qu’ils puissent être parfois, n’en sont pas moins démonétisés, sa parole ayant servi à trop de promesses en l’air et de compromissions. Lear préfigure peut-être ce que serait un président futur ayant perdu toute son aura dès les premiers jours de son quinquennat et qui ne s’en remettrait pas, sombrant dans la folie et le repentir, le repentir d’avoir dû dire des choses auxquelles il ne croyait pas, d’avoir cru en un pouvoir qu’il n’a pas (le pouvoir, c’est la loi du plus fort, dit Shakespeare… et des évènements comme la crise grecque nous renseignent sur ce qu’il a voulu dire…).

Et donc finalement, Lear est aussi une pièce sur le politique, en même temps aussi qu’une pièce sur le théâtre qui jamais ne sera apparu davantage comme une métaphore du monde : au théâtre, très clairement, ce sont les mots qui créent la réalité, de même que dans la vie. En tout cas, c’est toujours comme cela que j’ai compris l’aphorisme wittgensteinien selon lequel « mon langage est la limite de mon monde ». Tout cela,  Olivier Py a su parfaitement le montrer, et c’est l’essentiel… Après, les excès de voix des comédiens, l’impression de confusion que nous ressentons parfois face au décors et à la mise en scène, cela est secondaire.

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5 commentaires pour Dans ces temps de malheur, à quoi bon des poètes?

  1. J’ai entendu le déchaînement de certains critiques (dimanche soir en voiture, au « Masque et la plume ») contre Olivier Py : je pense que ce qui lui est finalement reproché – sans le dire clairement – c’est son engagement politique, et le fait de trouver dans Shakespeare des résonances, un miroir de notre société.
    Quelqu’un l’a qualifié de Shakespy… Or, ce metteur en scène, écrivain, traducteur prend à bras le corps une pièce et l’interpréte avec sa propre sensibilité, d’après ce que tu en dis et en fait une leçon de langage que nos petits marquis radiophoniques ne peuvent supporter car elle va à l’encontre de leurs évidences bien assises, leur Vilar comme référence obligée, et leurs grands messes réservées à l’élite qui pense dans le bon sens (le plus souvent réactionnaire).

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    • alainlecomte dit :

      Je suis tout à fait d’accord avec toi… j’ai moi aussi entendu « le masque et la plume » ce dimanche en voiture! et c’est cet unanimisme des critiques qui m’a fait écrire ce billet, c’était inouï comme ils allaient chercher la petite bête… pour ne pas dire l’essentiel!

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    • James dit :

      Soyons honnêtes : ce qui est reproché à Olivier Py, ce n’est ni son engagement politique ni ses axes de mise en scène, si plaqués soient-ils. Ce qu’on lui reproche, c’est que le metteur en scène qu’il est fait absolument n’importe quoi avec les outils et les moyens mis à sa disposition. On peut, avec roublardise, faire dire n’importe quoi à une pièce, pourvu que l’on connaisse son métier et que l’on sache traduire scéniquement et lisiblement les trouvailles dénichées dans la pièce, et les axes de lecture singuliers.
      Ce n’est pas tout de déclarer dans une note d’intention, si habile soit-elle, que la pièce porte sur « la mort du langage » : il faut le montrer, donner à voir une pensée incarnée par les comédiens sur un plateau. Ce qu’on lui reproche, c’est l’écart abyssal entre son discours promotionnel littéraire et ultra léché, et son travail de metteur en scène, qui n’est ni fouillé, ni abouti, ni maîtrisé. Aucune recherche esthétique approfondie, aucune idée véritablement incarnée lisiblement, partagée avec les spectateurs. Un metteur en scène comme Patrice Chéreau fouillait le texte, l’univers exploré, les thématiques qui déchiraient la pièce, avant de traduire ce travail par ce qu’Anne-Françoise Benhamou appelle « la mise en partage de l’expérience du réel »: rendre lisible par le corps et la parole des acteurs une pensée complexe. C’est ce souci constant de partage, assorti à une recherche esthétique sans cesse renouvelée, qui est la marque des plus grands. On reproche à Olivier Py de ne pas être un grand, tout en s’en octroyant la position.
      Ce qu’on lui reproche enfin, c’est de masquer sous du discours un vrai manque de travail et de savoir-faire, donnant du grain à moudre à ceux qui, justement, fustigent le spectacle vivant comme un art de l’a-peu-près en traitant les artistes de fumistes. Face à ces gens, Marine et consort, c’est au contraire l’excellence et la rigueur qu’il faut faire briller sur les planches (Ostermeier l’a compris, lui). On reproche à Olivier Py d’avoir fait le contraire avec ce spectacle. Dans cette période difficile où deux gouvernements successifs ont presque réussi à persuader les français que le culture est synonyme de gaspillage et d’hermétisme, on reproche à Olivier Py d’enfoncer le clou. Incompétence suicidaire qui laissera aux générations suivante une terre brûlée et des spectateurs dégoûtés, qu’il faudra, péniblement, reconquérir.

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      • alainlecomte dit :

        Ce commentaire est évidemment intéressant et fait réfléchir, même si, moi, humble spectateur, je suis touché et interpelé par la création d’Olivier Py a propos du Roi Lear…

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  2. pascale dit :

    Des médias comme rabatteurs, qui à force de répéter le même discours finissent par y croire …et l’hébétude quand la réalité revient leur cingler la face (référendums 2005 et 2015) avant de se ressaisir pour déclarer: « we won’t take no for an answer! »
    Du silence forcé des peuples finira bien par sortir un langage puissant ; pas sûr que l’autisme des gens de « biens » suffise alors à l’endiguer …
    Grand merci pour votre revigorant billet.

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