Badiou brûle-t-il encore ?

Badiou à AvignonDans les guerres picrocholines que se livrent les clans de la Sorbonne, Badiou – dont était lue récemment, dans le cadre du festival d’Avignon, la version de « la République » de Platon – fait figure de symbole : parfois adoré, souvent honni. Honni, il l’est par tout le courant de la philosophie analytique qui ne voit guère en lui qu’un histrion proférant des énormités qui n’auraient absolument aucun commencement de preuve. Adoré, sans doute, par une cours hétéroclite où se retrouvent d’anciens maoïstes, quelques artistes et hommes de théâtre, et même des gens intéressés par les mathématiques… où suis-je, moi, dans tout ça… souvent de cœur avec les seconds j’avoue, même si de raison, souvent aussi avec les premiers…
Mais, ne vaut-il pas mieux lire sérieusement un auteur plutôt que déverser sur lui des jugements « d’opinion »? Les œuvres maîtresses du philosophe sont volumineuses, il faut du temps, beaucoup de temps pour s’y plonger. Mais il nous fait la grâce souvent de nous adresser de courts livres qui sont tels des résumés de sa pensée, ou plutôt des condensés, voire des concentrés, tous ces termes revêtant de légères nuances les uns par rapport aux autres : le concentré n’est pas un vulgaire résumé informatif, il tente de nous introduire au cœur d’une pensée, c’est donc différent. On voit très bien ce qui horripile les ennemis de Badiou : il faut, pour adhérer, souscrire à des axiomes de poids. L’axiome central est l’idée que l’humain dépasse de très loin ce que Badiou nomme « l’animal-humain » par la part d’Immortel qu’il porte en lui, à son insu, et qu’il ne reconnaît en général pas, ou alors en de brèves occasions, lors d’évènements qui, tout à coup, le font bondir hors de lui-même, se retrouvant dans un ailleurs qu’il n’avait pas prévu mais qu’il va désormais intégrer à sa vie courante. Ces « évènements », on l’aura deviné, ce sont les « révolutions » et, en premier lieu, ces moments d’histoire par quoi se marquent des ruptures faisant que l’après ne ressemble plus jamais à l’avant (on peut choisir ici ses moments préférés : 1789, 1830, 1848 ? 1917 ? 1968 ?). Mais pas seulement. Les évènements en question ont ceci de commun qu’ils ont lieu dans « l’ordre des vérités » ou, du moins, ce que Badiou définit comme tel. Et cet ordre réfère aussi bien à l’histoire personnelle qu’à l’histoire des sciences. Ontologiquement, il n’y aurait pas d’abord des individus mais il y aurait d’abord des processus (on a ici une survivance de ce qu’Althusser nommait les « processus sans sujet ») par quoi s’accomplissent dans l’histoire, pas seulement la Grande Histoire, mais l’histoire personnelle, l’histoire des idées, l’histoire de l’art etc. des vérités. Ces domaines de vérités, il y en a quatre (Axiome !) : le politique (marqué par les grandes ruptures évoquées plus haut), la science (et surtout les mathématiques), l’art et l’amour. Evidemment, comme je disais plus haut, c’est un peu dur à avaler pour un philosophe académique traditionnel, un analytique par exemple, qui cherchera à partir au contraire des principes les plus innocents, les plus facilement acceptables, pour atteindre des conclusions dont la force s’évaluera justement à la pauvreté des prémisses. Ici, les prémisses sont déjà de taille ! Elles impliquent à la base une conviction forte de cette part d’Immortel en l’humain, qui le transcende évidemment – sans bien sûr qu’il s’agisse d’une part « divine », Dieu n’est pas requis ici, mais on pensera plutôt à Spinoza et à son Être englobant, dont nous ne sommes qu’une minuscule parcelle. Elles impliquent aussi une certaine conception de l’histoire des sciences (où l’on retrouve la trace des concepts introduits dans les années soixante-dix autour des pensées de Foucault et d’Althusser, et même de Bachelard s’agissant de la fameuse « coupure épistémologique »), une vision de l’Art comme transcendant l’expérience commune et une conception de l’amour complètement sortie des considérations biologiques. Quant au politique… il n’y a évidemment rien de plus discutable que la vertu des révolutions et de leurs cycles aboutissant aux phases de Terreur et de Restauration… Mais enfin, il faut rendre grâce au philosophe et tenter de comprendre ce qu’il veut nous dire au lieu de bazarder avec le bébé… l’eau du bain.
Disons d’abord, tout de go, que s’il existe un penseur aujourd’hui, en France, qui nous apporte encore des perspectives d’avenir et nous aide à ne pas désespérer complètement de l’humain, c’est bien Alain Badiou et ce n’est pas peu de choses… On ne trouvera pas chez lui de lamentations stériles, de regret d’un temps qui n’est plus, de désir obsédant de se replier sur soi-même. Bien au contraire, il prend suffisamment de distance avec le temps pour en relativiser les tendances apparentes.
On ne sait jamais quand peut apparaître un « évènement », demain peut-être, ou dans plus longtemps, voire à une échelle plus grande que celle de nos vies. Les évènements sont préparés de manière souterraine, invisible, par de multiples processus qui s’exercent sans qu’on les voie. Le travail obscur et de longue haleine d’un mathématicien peut déboucher demain sur une réalisation grandiose, un changement total dans notre façon de voir le Réel, tout comme à l’échelle personnelle, la vie la plus monotone et la plus terne en apparence peut buter sur cet évènement incroyable en quoi consiste la rencontre amoureuse.
Et puis, il est certain aussi que la force d’une philosophie, si elle ne vient pas de la grandeur des conclusions comparée à celle des prémisses, peut venir de la puissance explicative que procure le système des concepts qu’elle avance. Il y a une sorte de capacité générative des concepts (comme il existe une capacité générative des axiomes d’une grammaire). Badiou tente d’apporter la démonstration de cette force dans le traitement qu’il donne à la question du Mal (par exemple dans « L’éthique », petit livre écrit en 1995, et réédité chez « Nous » en 2005). Contrairement à l’approche éthique dominante (l’éthique dite « des droits de l’homme ») qui commence par identifier un mal et tente, à partir de là, de fabriquer un consensus à destinée universelle – ce sera par exemple, l’horreur du nazisme – il tentera au contraire de dériver le Mal à partir du Bien, pratiquant ainsi une sorte d’éthique affirmative. Qu’est-ce que « le Bien » ? Compte-tenu de ce que nous savons déjà, cela ne peut être que l’opiniâtreté avec laquelle nous nous soumettons aux processus de vérité. Badiou fait sien l’aphorisme lacanien selon lequel une éthique ne peut se fonder que sur un « ne pas céder sur son désir », qu’il traduit sous la forme d’un « ne pas céder sur sa propre saisie par un principe de vérité » (rappelons que parmi ces principes figure l’amour, justement, haut-lieu du désir s’il en est). Pour prendre un exemple relativement « neutre », le scientifique qui voit tout à coup se dévoiler une vérité insoupçonnée, susceptible de changer complètement la manière de penser son domaine, n’a évidemment « pas le droit » de céder et de revenir à une conception plus plan-plan de sa discipline… Mais si nous tentons de l’extérieur et d’un point de vue formel de caractériser un tel processus, nous verrons qu’il existe de nombreux écueils et que nous pouvons prendre pour un tel processus ce qui n’en est pas un voire en est une complète perversion : d’où la conception du Mal comme simulacre (le national-socialisme qui mime une révolution authentique alors que dans une révolution authentique, le point de départ est une forme vide – après épuisement de la structure précédente – et qu’au contraire dans le nazisme, le point de départ est un plein : quelque chose que l’on a substantialisé sous le nom de « peuple allemand »).
Il faut lire les analyses que donne Badiou, dans divers livres, d’autres tragiques fourvoiements de l’histoire, comme ce qu’il appelle le « Parti-Etat stalinien ».
Ces analyses sont-elles toujours convaincantes ? il est difficile de le dire, d’autant qu’elles n’en connaissent guère de rivales avec lesquelles on pourrait les confronter. L’appareillage conceptuel est complexe et ne saurait être décrit en quelques lignes, en tout cas pas dans les limites d’un billet de blog. On sait qu’il emprunte à de multiples domaines : les mathématiques, la psychanalyse, la philosophie platonicienne… Prenons les mathématiques : elles jouent un rôle fondamental en ce qu’elles sont exemplaires de la manière dont un discours touche au Réel, non pas parce qu’elles « formaliseraient » bien la réalité (par exemple économique !), bien au contraire : le Réel est justement défini (cf. « A la recherche du réel perdu », récent livre de 2015) comme l’impasse de la formalisation (le terme est repris de Lacan). On voit bien ici ce qui se passe : une pensée calculatoire enchaîne les énoncés sur un mode finitiste, et puis, tout à coup, il manque quelque chose, un concept impossible à penser dans un tel cadre, parce qu’il est de l’ordre de l’infini, afin de soutenir et de fonder le discours antérieur. C’est ce qu’il est advenu avec la théorie cantorienne des ensembles, ou bien avec la formalisation de l’arithmétique. Mais ayant formulé cet impossible, nous sommes catapultés dans un autre univers, où à son tour, un concept (un « signifiant » pour parler en termes lacaniens) finira par manquer à son tour. Que Badiou pense l’histoire (et le politique) sur ce mode, libre à lui bien sûr et on peut être séduit par l’existence de maints rapprochements entre la pensée mathématique et le monde réel (si ! si !), toutefois la comparaison nécessite beaucoup d’ajustements. En quoi peut-on parler d’un impossible de l’histoire ou du politique sur le même mode que l’on parle d’un impossible des nombres, par exemple ?
La pensée calculatoire ordinaire aurait-elle à voir avec le semblant selon lequel s’écoulent nos vies ordinaires ? Dans ce cas, qu’est-ce qui joue le rôle de l’infini ? de cet impossible à formuler du dedans de ces vies tranquilles, occupées comme le disait Pascal, par le divertissement (Badiou ici ose reprendre la définition du réel sous la forme de « l’impasse de tout divertissement ») ? Ce n’est certes pas un paradis divin : on a beau parler du « paradis cantorien », il s’agit d’un paradis bel et bien inscrit dans la lettre et le signifiant, manipulable par le mathématicien et non par quelque puissance divine.
En d’autres temps, Badiou aurait sûrement parié sur l’avènement inéluctable du communisme… mais il n’est pas si sot : il sait bien que c’en est fini de ces histoires (de cette « Histoire »)… En quoi les critiques caricaturales qui lui sont adressées, qui ne voient en lui qu’un vieux maoïste, toujours cramponné aux vieilles lunes de la révolution pour demain, tombent à plat, mais il faut dire à leur décharge aussi, que l’autocritique semble avoir mis longtemps à venir. En tout cas, elle est là, dans ce petit livre récent, elle prend son envol à partir du grand poème de Pier Paolo Pasolini : « les cendres de Gramsci »… Pasolini, dès 1954, s’y montre déçu par l’histoire, et évoque déjà une sorte de « fin de l’histoire » (bien avant Fukuyama !). Badiou reprend la balle au bond pour dire que ce qui est fini, ce n’est pas l’histoire, mais cette croyance que l’on a eue selon laquelle nécessairement l’histoire allait nous mener « naturellement » vers un avenir meilleur… « Il faut dire aujourd’hui qu’en politique, le réel ne sera découvert qu’en renonçant à la fiction historienne, c’est-à-dire la fiction selon laquelle l’Histoire travaille pour nous. Si elle ne travaille pas pour nous, c’est-à-dire s’il n’y a pas de relation organique entre le réel de l’Histoire et l’épanouissement ou le développement d’une politique communiste – appelons-la comme ça – alors il y a en effet la nécessité d’un renoncement limité ». Jusqu’à dire : « L’obstination politique doit pouvoir se soutenir de l’absence de l’espérance historique ».
Ouf ! Et si enfin on touchait au but ? Si on séparait définitivement le « travail » à accomplir quotidiennement d’une absurde et béate espérance ? On retrouverait, je crois, tout simplement les mots de Rimbaud.

(photo extraite du site festival-avignon.com)

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2 commentaires pour Badiou brûle-t-il encore ?

  1. Jean-Marie dit :

    Vas-tu me faire aimer Badiou ??
    En tous cas, je suis heureux de constater qu’il a cessé de croire à « ces histoires » sur lesquelles il glosait il y a encore cinq ou six ans à la télévision (je me souviens d’un débat particulièrement ahurissant dans l’émission de débat « Ce soir ou jamais »).<
    Finalement Badiou découvre, avec nous tous, que l'Histoire n'a aucun sens, ni en signification, ni en direction. C'est cette très déstabilisante découverte nous ahurit toutes et tous. Il faut se rendre à l'évidence : l'augmentation incroyable des connaissances en tous genres ne donne pas de sens. Bien au contraire : le spectacle terrible que nous donne notre monde ("notre" donc nous y avons notre part) ne permet plus de croire à un quelconque "lendemain qui chante", ni même d'espérer un horizon nouveau… D'ailleurs l'horizon est inatteignable, par définition. Beaucoup d'entre nous ne croie plus en grand chose. Et que dire de ceux qui arbore leurs croyances au dessus de la mêlée…
    Faut-il revenir à Camus et croire Sisyphe heureux ? Heureux ou malheureux, il reste toujours une pierre à remonter en haut d'une montagne au sommet inaccessible…
    En ce qui me concerne, je roule ma pierre sur les montagnes bretonnes qui ne sont pas les plus ardues…

    Aimé par 1 personne

  2. Debra dit :

    Merci de cet exposé honnête et exigeant pour présenter une pensée que je ne connais pas.
    Comme d’autres analystes j’ai fait plusieurs tranches avec des lacaniens, dans les années ’70, et ’80, où régnait… l’illusion ? qu’une traversée du fantasme (entendre, la dimension… fictive de nos existences, pas à confondre (sauf par des intégristes) à un quelconque mensonge) était obligatoire afin d’atteindre le haut sommet du… réel ? amalgamé à l’idéal de la lucidité ? Difficile à dire.
    Mais les fins d’analyse avec les lacaniens ressemblaient comme deux gouttes d’eau à l’arrivée dans la terre (promise) de la Grande Mélancolie. (Mélancolie de Quoeleth ? Encore difficile à dire. La mélancolie a une très longue histoire derrière elle.)
    Beaucoup d’entre nous croient qu’il est temps de revenir de la terre promise… Qu’il n’y pousse même.. rien. (A comprendre comme ce qui pousse dans « Le Roi Lear » quand Cordélia, loin de la petite sainte qu’on peut imaginer, lâche le mot comme une bombe provoquant la conflagration qui suit dans un déroulement implacable.)
    Deux détails : je ne crois pas qu’il est judicieux de mettre le « concept » sous le signe du « signifiant » lacanien. Pour moi, le concept est essentiellement un mot de l’ordre philosophique, et celui-ci a le projet.. intégriste de détruire la polysémie du signifiant (lacanien).
    Il va sans dire que je désapprouve violemment ce projet.
    Lacan était une âme torturée. Il prêchait le signifiant, tout en lorgnant du côté du concept… Dommage. Mais il se pensait bien psychanalyste, et non pas philosophe. Pour des raisons importantes. Je ne suis pas si sûre que psychanalyse et philosophie sont compatibles…
    Je ne suis pas convaincue par les considérations autour d’une « fausse » révolution nazie et une « authentique » révolution (la Française ? difficile à dire..). L’Histoire hoquette constamment. Quand une forme est-elle vide ? Qui peut le savoir, sinon les personnes qui regardent dans l’après coup, et celles-ci ont leurs croyances, leurs désirs, pour interpréter le passé. D’autant qu’une idéologie n’est pas un concept. Elle est une dynamique à l’oeuvre. L’ennui du concept est surtout d’être, grammaticalement, un substantif, et un substantif, bien encapsulé, ne laisse pas percevoir la dynamique. Il faut des verbes pour faire du dynamique…
    A Avignon cet été, j’ai vu un spectacle qui avait l’honnêteté intellectuelle de nous présenter Marie Antoinette morte en martyr. (Comme Louis XVI est mort, d’ailleurs. Du moins.. A LEURS YEUX, et aux yeux d’un grand nombre de personnes à l’époque.)
    Il est intéressant d’essayer de comprendre comment ces personnes ont cru à leur propre martyr.
    « On » a les martyrs qu’on peut, n’est-ce pas ??
    Et nous avons bel et bien les nôtres. De mon point de vue, en tout cas.
    Ce que vous dites à la fin ? Selon Badiou, nous ne croyons plus à l’inéluctable progrès linéaire de l’humanité, l’homo SAPIENS, l’homo FABER, peut-être.
    De là, à enterrer l’histoire… il y a un gouffre. « Nous » passons par des périodes cycliques où nous croyons au progrès, et finissons par déchanter. C’est même vieux comme le monde.
    C’est si diablement difficile de séparer ce qui change de ce qui perdure…pour penser.
    Merci pour tout ce travail.

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