Deleuze, Spinoza et la bicyclette

DeleuzePoursuivant sur Spinoza, je redécouvre un petit livre signé Gilles Deleuze, datant de 1970 (mais repris en 2003), « Spinoza, philosophie pratique ». Le maître de Vincennes – c’est ainsi que j’ai envie de le nommer, lui qui officiait à Paris 8 bien avant que j’y sois – y développe le thème du parallélisme. Comme dit dans le billet d’avant celui d’avant… l’Etre a au moins deux attributs infinis, ceux que nous pouvons percevoir, nous, modestes humains, l’Etendue et la Cognition, ou bien disons, à la manière de Deleuze, le corps et l’âme, mais il n’y a pas de lien causal possible entre les deux, l’idée ne modifie pas le corps, de même que le geste ne change rien à l’ordre des pensées. Pas de causalité, mais un strict parallélisme, autrement dit pas d’action sans idée correspondante et pas d’idée sans corps… et ce parallélisme va plus loin : de même que la connaissance que nous avons de notre corps (par le biais des interactions avec d’autres corps) est très insuffisante par rapport à sa totalité, la conscience que nous avons des choses de notre esprit est très insuffisante par rapport à l’infinitude de ce dernier. Bref, la conscience, ce n’est pas grand-chose… et c’est presque toujours trompeur, ce qui laisse la place à un grand bloc d’inconscient dans la pensée. Nous voilà déjà presque chez Freud. « La conscience, nous dit Deleuze, est naturellement le lieu d’une illusion. Sa nature est telle qu’elle recueille des effets mais elle ignore les causes ». Ainsi nous ressentons la joie, ou bien la tristesse. Mais comme le dit Spinoza, joie et tristesse sont les résultats de causes qui s’emmêlent de manière complexe, telle rencontre d’un corps étant à l’origine d’une alchimie qui provoque une meilleure composition entre corps, engendrant la joie, ou bien au contraire une décomposition engendrant la tristesse, mais sommes-nous capables de remonter à ces sources ? Non, dit Spinoza. Alors nous fantasmons, nous nous créons pour nous-mêmes des causes, des rationalisations, et si nous ne réussissons pas à nous situer comme origines de notre contentement ou de notre désolation, nous sommes prêts à faire appel à des puissances extérieures, parfois occultes. Notre image de Dieu est de celles-ci. Il devient si facile de mettre « Dieu » à l’origine de nos déboires ou de nos félicités. « Dieu nous l’a donné, Dieu nous l’a repris », et hop, le tour est joué.

Ce parallélisme du corps et de l’idée, il me semble bien le vivre… à vélo ! Une autre manière d’en parler, me semble-t-il, serait de faire appel à la notion de métaphore : un acte physique peut devenir une métaphore de la Vie (au sens d’une vie spirituelle). Deleuze dit « qu’il y a bien une « philosophie de la vie » chez Spinoza : elle consiste précisément à dénoncer tout ce qui nous sépare de la vie, toutes ces valeurs transcendantes tournées contre la vie, liées aux conditions et illusions de notre conscience ». Il fait la liste de ce qui empoisonne la vie. La haine, bien sûr, y compris quand elle est retournée contre soi, mais aussi la moquerie, la crainte, le désespoir… et, dit Deleuze, « son analyse va si loin que, jusque dans l’espoir, dans la sécurité, il sait retrouver cette graine de tristesse qui suffit à en faire des sentiments d’esclaves. » « La vraie cité propose aux citoyens l’amour de la liberté plutôt que l’espoir des récompenses ou même la sécurité des biens ; car « c’est aux esclaves, non aux hommes libres, qu’on donne des récompenses pour leur bonne conduite » ».

IMG_1308Ainsi, quand je m’élance dans la descente à partir du sommet du col que j’ai atteint dans l’effort (oh, un petit col de rien du tout, je ne suis pas encore prêt à escalader le Ventoux !), je ressens un pincement au cœur, je fais attention à bien caler mes pieds sur les pédales et je mets mes mains en position de freinage immédiat. Equilibre sur les deux roues fragiles. Premier virage en épingle à cheveux : ça va, mais doucement. Après, un petit pont, puis trois ou quatre virages assez amples qui s’enchaînent, le goudron est frais, on peut se laisser aller, mais je n’ose aller trop vite, je me cramponne aux freins pour le dernier virage, et ainsi de suite jusqu’à un moment enfin où la route se relève, je respire, vingt secondes où l’on peut se redresser avant que ça reparte dans une nouvelle descente. Et toute la descente, cette obsession : et si mes freins lâchaient… eh bien, me dit F. M. : « et si vos freins lâchaient, que se passerait-il ? », au-delà de l’évidence selon laquelle je risquerais de tomber et de me faire mal, très mal, peut-être aussi, pourquoi pas, un merveilleux envol, mais je ne courrai jamais le risque. En cela, je suis loin de la Vie prônée par Spinoza. J’échappe à la Joie. Deleuze parlant de Spinoza : « Avant Nietzsche, il dénonce toutes les falsifications de la vie, toutes les valeurs au nom desquelles nous déprécions la vie : nous ne vivons pas, […], nous ne songeons qu’à éviter de mourir ».

Que faudrait-il faire ? L’œil attiré par un titre du journal « L’Equipe » concernant l’étape du col d’Allos du récent Critérium du Dauphiné, je m’arrête pour feuilleter le journal, et je lis en page 10, le récit de la victoire de Romain Bardet, c’est un gars que j’aime bien, Romain Bardet, je l’ai déjà croisé (dans un avion où il se rendait avec son équipe au départ d’une grande course, assis devant eux, je les écoutais parler, leur conversation tournait autour de leurs embarras à obéir aux contraintes de la lutte anti-dopage). Il a gagné l’étape au prix d’une descente hallucinante qu’il aurait pu faire, semblait-il, les yeux fermés… il dévoile son secret : la veille, il l’a apprise par cœur, non pas en la faisant physiquement, mais en la suivant sur Google Earth. Il a appris tous les gestes, tous les virages. Admirable. Comparable aussi bien à la performance d’un danseur ayant intériorisé toute une chorégraphie. Manière de faire un avec une trajectoire, d’être dans la conscience adéquate, pour cet instant là au moins, à la fois parfaite connaissance de son corps et parfaite conscience de la représentation. Fusion momentanée du corps et de l’esprit

photo-alexandre-marchi

PS : le lendemain, ça a moins bien marché pour lui : il a chuté et rétrogradé de la 3ème place du classement général à la 9ème, aïe, comme quoi le risque existe et on ne gagne pas à tous les coups, mais cela fait partie du jeu. Le dernier jour, il est quand même remonté à la 6ème place.

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5 commentaires pour Deleuze, Spinoza et la bicyclette

  1. Je me suis souvent demandé – en lisant Spinoza dans mon premier Pléiade… acheté quand j’étais étudiant à la fac de Besançon sous la férule d’André Vergez, l’auteur du fameux manuel, fervent admirateur lui-même de Baruch – si le polisseur de verres avait un vélo hollandais…

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    • alainlecomte dit :

      Non, il avait refusé d’entrer dans l’équipe Saxo bank et il n’a jamais voulu entendre parler d’AG2R La Mondiale (tu penses! une compagnie d’assurances!), mais il a couru le Tour des Flandres avec les Movistar.

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  2. Debra dit :

    En réponse à Spinoza/Deleuze, je vais citer Freud, dans « Pourquoi la guerre ? » lettre écrite à Einstein en 1932, à consulter dans « Résultats, Idées, Problèmes II » :

    « Je pense la chose suivante : depuis des temps immémoriaux, le processus de l’évolution de la culture se déploie sur l’humanité. (Je sais que d’autres préfèrent l’appeler : civilisation.) C’est à ce processus que nous devons le meilleur de ce que nous sommes devenus et une bonne partie des maux dont nous souffrons. Ses motifs et ses origines sont obscurs, son issue incertaine, certains de ses caractères aisément repérables. Peut-être mène-t-il à l’extinction de la race humaine, car il porte atteinte à la fonction sexuelle à plus d’un égard, et dès aujourd’hui les races incultes (notez bien ce mot et sa polysémie, moi…) s’accroissent plus fortement que celles qui sont très cultivées. Peut-être ce processus est-il comparable à la domestication de certaines espèces animales ; IL ENTRAINE SANS AUCUN DOUTE DES MODIFICATIONS CORPORELLES ; ON NE S’EST PAS ENCORE FAMILIARISE AVEC LA REPRESENTATION SELON LAQUELLE LE DEVELOPPEMENT CULTUREL EST BIEN UN TEL PROCESSUS ORGANIQUE. (souligné par moi, évidemment) Les modifications psychiques qui vont de pair avec le processus culturel sont évidentes et dénuées de toute ambiguïté. Elles consistent en un déplacement progressif des buts pulsionnels et en une limitation des motions pulsionnelles. Des sensations qui, pour nos lointains ancêtres, étaient source de plaisir sont devenues pour nous indifférentes ou même insupportables ; il y a des fondements organiques aux changements de nos canon éthiques et esthétiques. Parmi les caractères psychologiques de la culture, deux semblent les plus importants : le renforcement de l’intellect qui commence à dominer la vie pulsionnelle, et l’intériorisation de la tendance à l’agression avec tout son cortège de conséquences avantageuses et dangereuses… »
    Ce paragraphe indique bien dans quelle mesure Freud est un penseur en rupture avec des positions.. platoniciennes, et cartésiennes sur la nature de la psyché.
    Essayez d’imaginer ? comment… relier ? (comme « religion »…) ce qu’une certaine pensée occidentale a clivé en deux est un gageure que Freud relève.
    Je ne suis pas sûre qu’on puisse le mettre dans la même école que Spinoza, ou Deleuze non plus, pendant qu’on y est.
    Il nous est.. diaboliquement difficile de relier ce qui a été clivé en ce moment…
    Même la pensée de Freud montre les effets de ce.. divorce catastrophique à mes yeux.
    Pour le parallelisme, il est intéressant de noter que c’est un phénomène qui est une formidable aide mémoire quand il s’agit de transmettre, ou de structurer les propos…
    Et le vélo ? en bonne utilitariste, je m’en sers pour faire mes courses au marché. 😉

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    • alainlecomte dit :

      Cet extrait de Freud est très intéressant, je crois qu’on peut le relier à cette question du parallélisme dont parle Spinoza (puisqu’une évolution culturelle est perçue en même temps comme organique). Evidemment, les termes de Freud ne sont pas « politiquement corrects » pour notre époque, mais ils n’en disent pas moins ce qu’ils veulent dire. Il y a longtemps que les anthropologues (Emmanuel Todd!) disent que dès qu’une société acquiert de l’éducation, mécaniquement le taux de natalité baisse (c’est pour cela qu’ils ne désespèrent pas du monde arabo-musulman). Quant au parallèle fait entre cette évolution de l’espèce et la domestication des animaux, il est frappant de voir que cela est dit dans les mêmes termes que ceux qu’emploie Sloterdijk dans son fameux texte en réponse à la lettre sur l’humanisme de Heidegger. Le « progrès » de l’espèce passerait par sa domestication… Je vois en commun chez Spinoza et Freud une vision de l’histoire totalement exempte d’optimisme: l’histoire (ou l’évolution) s’accomplit selon des lois immuables dont on ne peut dire à aucun moment si elles sont orientées vers le bien ou vers le mal, qui sont deux notions qui ne font guère sens, que ce soit du point de vue de l’Etre, ou du point de vue de l’Inconscient. quant à Deleuze, certes, il a contesté Freud (sur l’oedipe notamment), tout en restant quand même dans une même famille de penseurs qui ne s’en laissent pas compter par les apparences du sujet « libre et conscient »

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      • Debra dit :

        Vous savez, je nourris des cuicuis pendant l’année.
        Avec des graines de tournesol, car je ne crois pas à la charité…
        Je crois, au contraire, qu’il est plutôt… charitable d’exiger un minimum de travail contre nourriture. Pas pour être… méchant, par exemple, mais parce que travail rime avec effort, et j’ai déjà vu les résultats catastrophiques du régime 0 efforts pour tous.
        Donc, des graines de tournesol pour les cuicuis, ce qui les met dans une situation de relative domestication.
        Ce qui est intéressant, c’est que, même s’ils s’accommodent merveilleusement bien des graines, quand les graines font défaut… ils trouvent le moyen de se nourrir quand même.
        Cela pour dire les… limites de la domestication…
        Il est important de noter que la domestication a ses limites.
        Peut-être sommes-nous sur le point de l’apprendre… à très grande échelle ?

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