Avignon 2017 – Des éclats de Molière à la Maison d’Ibsen

Court séjour à Avignon. Enchantement de la fête, excitation des soirs qui se prolongent. Avignon lieu de beauté c’est-à-dire de lumière. Où l’on trouve toujours un chemin dérobé que l’on n’avait jamais vu, une ruelle comme une gorge entre deux hauts murs qui abritent le secret de quelque couvent ou les frasques oubliées d’un évêque de la saison papale. Les ruelles s’enchaînant aux ruelles, si on oublie de tourner au moment propice, on s’embarque dans un périple des confins des temps, on va vers les cieux peut-être, avec pour preuves les façades des chapelles surgissant à l’improviste, tourmentées et triomphantes, et dont les noms déclinent toutes les couleurs des pénitents. C’est celle des pénitents noirs qui m’émeut le plus, peut-être parce qu’elle fait suite à la prison, qu’elle est au bas des murs vertigineux qui supportent le Palais des papes et l’église Notre-Dame des Doms et qu’elle précède une sortie possible des remparts par la petite porte de la Banasterie. Au-delà le fleuve, les éclats de la ville moderne et de la circulation automobile et l’embarcadère du ferry qui mène à mon camping préféré. Et en ces périmètres parfois austères, les appels au spectacle dans mille théâtres. Peut-être pas mille théâtres mais mille quatre cents pièces que l’on joue dans une bonne centaine de théâtres. Le In bien sûr veut dominer le Off par son érudition, sa nouveauté et ses audaces, là où parfois le Off sombre dans le convenu et même le vulgaire. Mais pas souvent. La plupart du temps, les spectacles sont de qualité, surtout ceux qui sont destinés aux enfants (pour l’essentiel au Collège de la Salle). S. et B. ont ainsi revu « Malade, mon oeil ! » une adaptation pour eux du Malade Imaginaire (par la compagnie Théâtre en Stock, à 16h15), mais ils ont vu aussi un délicieux duo d’une Toinette et d’un Don Juan pour leur expliquer les lois du théâtre au temps de Molière dans Molière dans tous ses éclats (pourquoi découpe-t-on une pièce en actes ? Pourquoi se dit-on « merde » entre comédiens etc.) (compagnie Croc’Scène, à 13h30).

La veille au soir, S. (qui avait heureusement échappé à une représentation de « Fiesta » que son grand père naïf avait cru bon de lui mettre au programme « afin qu’elle voie la Cour d’Honneur du Palais des papes », mais que son grand-père naïf avait décidé de lui éviter après la lecture dans la presse des premières critiques de ce spectacle… décidément pas un spectacle pour les petites filles) s’était esclaffée pendant deux heures face à une adaptation plus que burlesque du Mariage de Figaro, où notamment la scène où le juge arbitre entre Figaro et Marcelline à coup de maillets sur son pupitres l’avait fait crouler de rire (Le Mariage de Figaro, au théâtre de la Luna à 21h30, par la compagnie Les Nomadesques).

Ombre au tableau, la pièce Migraaaants (de Matéi Visniec, au Chêne Noir, à 17h15) n’était pas à la hauteur du sujet qu’elle prétend traiter. Parler de l’odyssée des migrants aujourd’hui, nécessite une ampleur digne des Suppliantes d’Eschyle, avec des intermèdes où s’exprime un coryphée. Il ne suffit pas de susciter l’indignation par des rappels d’informations que tout le monde connaît à partir d’un texte plat et sans âme. Ceci dit, le Théâtre du Chêne Noir offre, comme chaque année de belles merveilles comme cet Au bout du monde, d’Olivier Rolin, mis en scène et interprété par Daniel Mesguich avec la belle Sterren Guirriec: deux solitudes qui se rencontrent, lui homme bourlingueur et elle serveuse de bar. Il sait la faire rêver et l’initier à un langage de l’âme, même si une télévision sordide débite à longueur de temps la litanie des inepties dont s’abreuve hélas une partie de la population. Contraste entre langages, le degré zéro des éructations et des injonctions stupides et la puissance des mots de la littérature qui, si on le veut bien, sont toujours disponibles pour qui sait se mettre en position réceptive à la beauté du monde. Il y a longtemps que nous suivons Sterren Guirriec toujours aussi belle et émouvante.

Nous avons aussi applaudi à l’évocation de Tchekhov, dans Regardez la neige qui tombe (au Petit Louvre Van Gogh, à 17h30), par le Théâtre Entre Deux, mis en scène et joué par Philippe Mangenot, avec Rafaèle Huou, une comédie qui, au départ, était destinée aux lycéens pour leur faire connaître et aimer Tchékhov et qui réussit à nous émouvoir avec un rien de décors et de costumes, une économie de moyens que Vilar aurait approuvée. Où il est rappelé que le père (peut-être) du théâtre contemporain n’avait pas le pessimisme sur les êtres qu’on lui attribue parfois mais au contraire une foi inébranlable dans la possibilité de l’humain de s’élever au-dessus de sa condition.

Notre séjour à Avignon devait se terminer par le plus beau, le clou de ce Festival, apothéose de l’art scénique : Ibsen Huis, mis en scène par Simon Stone avec les comédiens de la troupe d’Ivo van Hove à Amsterdam (cour du Lycée Saint-Joseph). Entre Tchekhov et Ibsen, il y a une parenté, mais avec un côté tellement plus noir chez le second que l’on sent sourdre en profondeur tout le contenu de ce que Freud a apporté aux hommes : l’évidence troublante de la sexualité et de ses ravages, qui conduit à l’abandon de l’idée de pureté, au soupçon que derrière toute histoire en apparence édifiante peuvent se cacher des monstres et de la perversion. L’idée géniale du metteur en scène est de mettre tout cela aux yeux de tous grâce à une maison aux larges fenêtres, aux nombreuses pièces, où peuvent se retrancher les personnages, certains se livrant à quelques confidences pendant que d’autres s’affrontent dans la pièce du bas. De plus, la maison tourne et l’on voit donc se produire l’histoire sous tous ses aspects. Sur un panneau électrique, s’affichent les époques. Pas de linéarité ici. On commence en 1969. Une jeune femme prépare à la cuisine le petit déjeuner de son compagnon. Tout est calme. Il se lève et elle lui apprend qu’elle a revu son ex-mari, qu’elle est de nouveau troublée et qu’elle va, selon toute vraisemblance quitter celui auquel elle consent quand même à faire cuire des oeufs. Cette jeune femme s’appelle Léna. Elle est jouée par Claire Bender, et l’ex-mari est Jacob (Bart Slegers). Ils vont se remarier et avoir une fille, Fleur, qu’ils vont perdre ensuite. Ils divorceront (peut-être en 1974, je ne me souviens plus très bien des dates). Léna est la fille de Cees, l’architecte, joué par Hans Kesting (en lequel les connaisseurs d’Ibsen auront reconnu Solness le constructeur), elle est même la fille adorée de son père. Et la maison tourne et nous nous retrouvons bien avant, en 1964, lorsque cette maison venait d’être construite. Un chef d’oeuvre architectural, une innovation fantastique, toute en bois. Nous apprendrons plus tard que Cees, en réalité, n’est pas pour grand chose dans cette réalisation car c’est son jeune associé, Daniel, qui a eu l’idée, à fait les plans etc. Et quand la maison se construit (encore un flashback), ce Cees est rouge de colère car il n’a jamais voulu une maison en bois : n’est-il pas donné comme un spécialiste de la brique? Mais il comprendra vite l’intérêt qu’il a à laisser faire et la gloire qu’il pourra tirer du travail de son associé. Dans la scène familiale de 1964, on sent bien qu’il méprise son fils (Sébastien, joué par David Roos), qu’il néglige son épouse et n’a d’yeux que pour sa fille, qu’il prend dans ses bras d’une manière équivoque. Il y a dans l’histoire une nièce, Caroline (Eva Heijnen), fille de Thomas (Bart Klever) qui est celle qui survivra, dans les années 2015, à toute cette famille. Car entre temps, Lena et Jacob seront morts dans l’incendie de la maison, peut-être se seront-ils tués de désespoir après le suicide de leur fille Fleur, Cees sera devenu évidemment un vieillard sénile, sa femme une épave qui se meut en fauteuil roulant, et Caroline tentera de se battre pour que l’on reconstruise cette maison pour que l’on en fasse un refuge pour femmes battues ou bien un accueil pour les migrants, au grand dam du conseiller municipal qui voudrait tout juste en faire un musée. Mais finalement, la maison que l’on tentait de reconstruire au début de la seconde partie du spectacle retournera en fumée. Mais qu’est-ce donc qui a torturé ces âmes et les a réduites au malheur alors que la fortune leur souriait ? Les turpitudes de Cees, bien entendu, qui se livrait à l’inceste sur ses fille, nièce et petite fille. Et qu’est-ce qui tourmentait à ce point le pauvre Jacob pour qu’il en vienne au suicide ? La découverte que sa femme savait et que c’était en connaissance de cause qu’elle avait confié leur fille Fleur à la garde de son père. Dans cette pièce, Caroline est une sorte d’Antigone, ou de fille de Lear, elle a brûlé sa jeunesse dans la drogue et l’alcool, s’est faite rejetée avec dédain quand elle est revenue au bercail, mais c’est elle qui tente à la fin de maintenir en vie le symbole de cette famille norvégienne : la maison de verre.

On sort de ce spectacle (qui dure 3h45) avec la tête qui tourne, avec l’impression d’avoir été témoin indiscret d’une cure analytique, avec aussi, inévitablement, la référence que l’on est tenté d’établir avec les films comme Festen qui ont fait la fortune du cinéma scandinave. Théâtre ou cinéma ? Ici, nous sommes pleinement au théâtre (pas d’usage de video comme dans beaucoup de mises en scène contemporaines), le seul artifice est l’usage de micros HF pour nous faire entendre les moindres soupirs et murmures.

Comment, après cela, ne pas se précipiter dans la lecture des pièces d’Ibsen ?

Henrik Ibsen

NB: pour plus d’information: la pièce n’est pas une pièce identifiable d’Henrik Ibsen mais le réalisateur, Simon Stone a puisé dans plusieurs pièces pour construire celle-ci. Il a ainsi repris à Une maison de poupée, aux Revenants, à Solness le constructeur, au Canard sauvage et au Petit Eyolf. Comme les personnages sont vus à différents moments de leur vie (de 1964 à 2017), ils sont joués évidemment par plusieurs acteurs différents, ainsi, en plus des noms cités dans le texte ci-dessus, il faut ajouter ceux de Maria Kraakman (Lena adulte), Janni Goslinga (Caroline adulte) et Celia Nufaar (la mère, vieille).

Publié dans Théatre | Tagué , , , , , , | 4 commentaires

Antigone à l’épreuve du zen

Dès que j’ai su qu’il y aurait cette année Antigone, mis en scène par Satoshi Miyagi, au sein de la Cour d’honneur du Palais des Papes, je me suis mis à piaffer d’impatience, j’ai attendu avec fébrilité la date fatidique à partir de laquelle on pouvait réserver ses places sur Internet. Le réveil était mis à 10 heures ce jour-là pour que rien ne soit raté. A 10 heures bien entendu, le site était bloqué et il était impossible de réserver quoique ce soit. Alors j’y suis retourné patiemment toute la journée. Et ma place, je l’ai eue, et en plus pas une place nulle, non, une place au rang J, c’est pas si mal. J’étais fier de moi, mais j’aurais dû me rendre compte que je me trouvais situé très à gauche en regardant la scène, place 6, cela aurait refroidi mon enthousiasme, mais bon, c’est toujours mieux qu’un X, un Y ou un Z, voire même un ZZ, si, si, je crois que ça existe. J’avais tout prévu, même la chambre en hôtel « Première Classe » pour après, dormir quand même. Hôtel quartier de la Courtine. Pas si mal dans le fond, on y est très vite en voiture depuis le centre ville (cinq petites minutes). Après avoir pris possession de ma « chambre-cabine » en plastique dotée d’un lavabo, de toilettes et d’une douche minuscules – je ne me refuse rien – je suis retourné vers la ville et me suis garé au Parking de l’Oratoire – très cher, certes, mais tellement pratique… Avant le spectacle, bien sûr, je me suis sustenté. Sage précaution. Comme de juste, j’ai choisi un restaurant japonais et j’ai engouffré avec délice un taniyaki suivi d’un léger flan au thé vert. Restaurant que je recommande. En terrasse, d’ailleurs, il n’y avait guère que des japonais (certains avec leurs petits enfants), ce qui est bien la preuve que la cuisine du chef est fidèle aux canons de l’Empire du Soleil Levant (le restaurant s’appelle Tanoshii, publicité gratuite). Manger japonais était se mettre en condition.

Afin d’être complet sur ma soirée, je dois dire aussi que sortant du parking de l’Oratoire, rue Joseph Vernet, et me rendant comme je le fais souvent vers le théâtre dit « du Petit Louvre », que j’affectionne particulièrement car j’y ai vu par le passé de beaux spectacles, dont de jolis contes d’Hoffmann – où j’avais entraîné ma petite fille qui ne devait avoir que six ans à l’époque – j’ai eu la surprise, dans le hall d’accueil, de me faire offrir une coupe de champagne en l’honneur de Tchékhov, par un jeune et charmant metteur en scène qui m’a expliqué faire ceci tous les soirs à la sortie de son spectacle, pour commémorer finalement la dernière coupe bue par le grand écrivain russe : comme il était tuberculeux et qu’il avait besoin de bouteilles d’oxygène pour respirer, sentant sa fin arriver, il aurait dit à son médecin : allez plutôt me chercher une bouteille de champagne, et la légende veut que ce fut la coupe aux lèvres que le dramaturge, qui était aussi médecin lui-même, quitta ce monde, et sans doute franchit le Styx, lui aussi, à la façon des héros de Sophocle mis en scène par le mage japonais dont je parlerai tout à l’heure. Cette histoire est le prétexte de la pièce « Regardez la neige qui tombe », qui passe donc au Petit Louvre tous les jours à 17h30 (mise en scène Philippe Mangenot, c’est donc le nom du jeune homme) – publicité gratuite – et que je me promets d’aller voir dès que je retournerai à Avignon (du 18 au 21 juillet) mais cette fois, pas tout seul, en famille, avec C. et même avec S. (oui, la petite fille qui devient grande), et en élisant domicile cette fois, comme toutes les autres années au camping du Pont d’Avignon.

Lorsque, vers 21h30, je suis entré, avec beaucoup d’autres, dans l’enceinte du Palais des Papes, après avoir déambulé entre les tubulures métalliques, sous des gradins et sur des planches résonnant des milliers de pas qui les foulent et que j’ai découvert la scène… quelle surprise. Des milliers de litres d’eau avaient été déversés, formant une sorte de lac de faible profondeur, avec de place en place de gros rochers factices faisant penser aux rochers des jardins zen à Kyoto ou ailleurs, et parmi ces rochers les silhouettes blanches de femmes avançant lentement, tenant à la main ces bols en alliage de métaux précieux que l’on trouve dans tous les pays de culture bouddhiste, qui émettent un chant troublant lorsqu’on passe son doigt sur le pourtour, comme un appel de l’au-delà, depuis le pays des morts. Ces femmes avançaient de manière imperturbable et elles continuèrent de le faire jusqu’au début du spectacle. Le bas de leur robe trempait et leur lent mouvement engendrait de délicates vaguelettes.
Puis vinrent les comédiens sur scène, alignés sur le devant. Nouvelle surprise : celle de l’énoncé rapide, cinq minutes, en Français, du résumé de la pièce. Très drôle. Des critiques ont dit que c’était dans un « français bizarre ». Non, c’était tout simplement dans un français avec un fort accent japonais, ce qui donne toujours un effet de drôlerie (les « r » confondus avec les « l », les tons mis à des places inaccoutumées, les « ou » et les « u » mélangés etc.). L’actrice qui disait l’essentiel demanda notre clémence et même nos encouragements car « le français est une langue difficile »… Je m’attendis donc à ce que cet Antigone revêtît un ton drôlatique, voilà ce qui eût été quelque chose d’original, inscrivant une distance par rapport au mythe si connu. Mais non, qui aurait cru cela se serait fourvoyé. Très vite, nous sommes revenus au sérieux. Encore une surprise : après ce préambule, l’annonce que nous allions maintenant assister à la suite de cette histoire… Y aurait-il une suite à Antigone ? Aurait-on découvert ce qui vient après ? Après quoi, au juste ? Après que tous soient morts, des frères aux soeurs en passant par la mère ? Eh bien oui, se dire qu’après qu’ils sont morts, tous, ils reviennent pour rejouer leur tragédie. Avec cette différence-ci, qui est de taille : étant tous dans l’au-delà (et là s’éclaire le sens de l’eau, c’est bien le Styx), ils n’ont plus d’enjeu à défendre et peuvent ainsi faire d’un sujet brûlant (l’opposition entre raison d’état et révérence aux dieux) une partie où les uns se confrontent aux autres sans qu’il y ait recours aux notions de Bien et de Mal. C’est en tout cas ce que l’on tire de la lecture du prospectus donné à l’entrée, contenant interview du metteur en scène : Antigone nous est rejoué à la lumière du bouddhisme (et du bouddhisme zen, qui plus est) pour lequel il n’est pas, en dernière instance, de bien qui s’oppose au mal. Donc pas d’idée de tragédie, juste celle d’un récit qui se déroule depuis le commencement des temps et continuera à se dérouler jusqu’à leur fin. Et magnifique est la scène finale où passe lentement sur l’onde un ramasseur d’âmes qui dépose en échange des bougies dans des réceptacles cubiques…

Entre les deux néanmoins (entre l’entrée en scène et la fin crépusculaire) il faut subir (ou re-subir) l’histoire. La plupart des commentateurs ont repris sans distance critique l’axiome posé par Satoshi Miyagi selon lequel au théâtre, la voix devait être dissociée de l’action. C’est en vertu de cela que les personnages, grimpés sur des rochers et vêtus de blancs, agitent leurs bras et convulsent leurs corps selon une esthétique parfaite, rappelant les acrobaties du bhutô – et dans ce jeu l’actrice Micari qui joue le rôle d’Antigone excelle plus que les autres – tandis que des comédiens immobiles donnent leur voix aux personnages. Idée intéressante mais d’où il résulte, surtout pour des spectateurs non habitués, la tendance à sans arrêt déplacer le regard de l’un à l’autre, de la voix au corps, et comme, de plus, le texte est traduit en français sur le mur du Palais, c’est à un voyage permanent du corps à la voix et de la voix à la traduction puis retour que nos yeux sont contraints. Ce qui ne va pas sans quelque fatigue, surtout quand on est mal placé (cf. plus haut). Les paupières deviennent lourdes… Heureusement, Tiresias nous réveille. Il me semble qu’il a une barbiche et une fine moustache… grâce à lui revient un peu d’humour. A la fin, malgré quelques somnolences donc, le public est ravi. Il réserve une ovation. Pour qui est-elle, cette ovation ? Pour de valeureux comédiens japonais qui ont réussi le tour de force de se mouler dans une oeuvre si étrangère à leur culture ? Pour un metteur en scène qui a su faire l’impossible, faire dire à Antigone tout autre chose que ce à quoi elle était destinée ? ou bien malgré tout, quand même, à Antigone et pour Olivier Py qu’on remercierait ainsi de nous rappeler une pièce qui garde en dépit des millénaires un poids politique si fort au moment de changements majeurs au niveau de l’Etat ?
Il reste que ce à quoi nous avons assisté sonne comme une négation d’Antigone, au bon sens du terme, celui d’un négatif qui tirerait par contraste un positif qui aurait été dessiné en creux, ou bien aurait été subrepticement rappelé à ceux et celles qui l’auraient oublié. Etait-ce hasard si, en rentrant le lendemain en voiture d’Avignon, j’apprenais au cours d’une émission de France-Culture sur les anagrammes que celui d’ANTIGONE était justement… NEGATION.


Publié dans Théatre | Tagué , , , , | 3 commentaires

AV et JR à la recherche de JLG

Dans le dernier film d’Agnès Varda et JR (le photographe de 34 ans à qui on doit de nombreuses photographies-paysages comme les gros yeux sur les cuves de l’usine d’épuration de Valenton, que l’on voit du TGV lorsqu’on arrive sur Paris en venant de Lyon), on va de surprise en surprise et de poésie des lieux en poésie des lieux, des visages et des images. Que de beaux villages aussi. D’où le titre : « Villages, Visages ». Deux mots qui s’accollent bien l’un à l’autre. Cela me rappelle quand ma grand-mère était tombée d’un escalier et que l’aumônier de l’hôpital était venue la visiter dans sa chambre, lui disant : « ah, il y a des ecchymoses au village ». Oui, il y a de l’écchymose au village, et il y a des clochers au visage. Je pense d’autant plus à ma grand-mère que 1) Agnès Varda a bien l’âge (89 ans) qu’elle avait lorsqu’il lui arriva cet incident et que 2) il est aussi question d’une grand-mère dans le film, mais celle de JR, qu’Agnès tient à tout prix à connaître.

Le film commence en région parisienne, on voit l’usine d’épuration et on voit la rue Daguerre. La boulangerie de la rue Daguerre, même, où Agnès et J.R disent (mais c’est pour de faux) qu’ils se sont rencontrés. En achetant des éclairs au chocolat. C’est fou ce que cette séquence donne envie de manger un éclait au chocolat. AV et JR (« AV pour Agnès Varda et JR pour JR » est-il écrit au générique) partent explorer le territoire de notre belle France avec un drôle de camion déguisé en appareil photo. Vous y entrez comme dans une cabine de photomaton, on vous photographie et hop, il en sort à l’autre bout une photo format affiche, en noir et blanc. Amusement de tous, petits et grands. Dans le nord, là où restent les derniers corons, dans le village où reste le dernier coron dont on dit qu’il disparaîtra bientôt, vit la dernière habitante avant expulsion. Elle ne partira jamais, dit-elle, elle est seule elle est vieille, que voulez-vous qu’elle aille faire ailleurs. AV et JR décident donc de lui rendre hommage, ils la photographient et collent la photo géante sur le mur en brique de la maison. Elle sort, voit cela et est terriblement émue.

Ce film est plein d’histoires comme cela. Les deux cinéastes partent aussi dans le sud. A Bonnieux, précisément, village bien connu du Luberon. Où ils photographient une jeune libraire, tenant un parapluie, à moins que ce ne soit une ombrelle, et dont les enfants viendront chatouiller les pieds. Ailleurs, dans le Vexin, ce sera un agriculteur seul sur son tracteur high-tech, qui dit comme le métier d’agriculteur est devenu métier de solitaire, qu’autrefois, il aurait embauché trois ou quatre salariés, mais qu’aujourd’hui, le tracteur de haute technologie fait tout tout seul, et il a, dit-il, l’impression d’être un simple passager. Sa photographie en pied ira recouvrir le mur de sa grange. On apprend au passage que Nathalie Sarraute habita de longues années le petit village de Cherence dans le Vexin (elle y est d’ailleurs inhumée). Agnès Varda lui rendait souvent visite. Elles étaient amies.

Nathalie Sarraute (1900-1999)

Au Havre, JR s’intéresse aux dockers, mais AV s’intéresse davantage à leurs femmes. Trois blondes de corpulences semblables, plutôt belles femmes, l’une d’elles exerçant le métier de chauffeur routier. Elles sont photographiées à leur tour et leur photo de groupe va orner une pile de containers. Elles iront se mettre en hauteur, chacune dans un container, superposée à sa propre photographie, l’une heureuse d’être en altitude, une autre plutôt effrayée. Les trois disent leur fierté d’être femmes de dockers et leur solidarité avec leurs maris quand ils sont en grève.

Sur une plage de Normandie, ils vont trouver de manière abrupte, c’est le cas de le dire, un monolithe sous la forme d’un blockhaus de la seconde guerre mondiale, qu’on a fait tomber du haut de la falaise et qui est venu se ficher là, comme un coin, objet surréaliste qu’ils vont décorer d’une gigantesque photo de Guy Bourdin (photographe ami d’Agnès Varda, 1928 – 1991), laquelle se décollera à marée haute. Superbe allégorie de l’éphémère des images, comme dans ce film de Fellini où les fresques de la Rome antique s’effaçaient à peine après qu’on les ait découvertes, parce qu’exposées à l’air libre.

Chaque plan de ce film procure une émotion jubilatoire intense, c’est tellement inattendu, et tellement drôle, ou tellement émouvant. Et leurs dialogues à ces deux là, pleins de fraîcheur et d’innocence. Ils se taquinent sans arrêt. Lui avec ses lunettes noires et son chapeau qu’il ne veut jamais enlever, elle avec sa chevelure bicolore qui lui donne l’air de toujours garder son chapeau, elle qui marche avec difficulté et lui qui saute et danse comme un escogriffe. On les suit dans toutes les trouvailles inventives dont chacun à l’idée, par exemple à la piqûre dans l’oeil que doit subit AV dont la vue se détériore de jour en jour (il y a aussi une jolie image où il reconstitue pour elle ce qu’elle voit quand l’ophtalmo lui montre des lettres, lettres ici soutenues par des gens sur un grand escalier, qui les remuent comme le fait un regard incertain), image qui, à son tour, rappelle à la cinéaste le fameux oeil coupé en deux par le milieu, au rasoir, dans Le Chien andalou

A la fin, elle lui fait une surprise : elle l’emmène en Suisse pour voir Jean-Luc (omniprésent d’un bout à l’autre du film), mais là, je ne vous dis pas ce qu’il se passe. Une phrase rappelle Jacques Demy. Elle pleure. Déception. Tristesse. L’image se fige et devient dessin sur les bords du Lac Léman. C’est là où on touche le caractère exceptionnel d’un tel film : il se fait sous nos yeux, laissant toute sa place à l’improvisation. Les larmes d’Agnès ne sont pas de la comédie, c’est du réel, de même qu’est du réel la porte close, que l’on n’a pas anticipée.

Publié dans Films | Tagué , , , , , | 2 commentaires

La démocratie et la vérité

Tous les commentateurs le disent : un monde s’écroule. Un nouveau monde apparaît ou peut-être est-ce un faux semblant. On ne sait jamais. Peut-être ne vivons-nous que ce que d’autres pays ont déjà vécu (avec Blair au Royaume-Uni en particulier). Depuis longtemps déjà, des pensées se cherchent, des « intellectuels » jouent des coudes pour promouvoir des idées qui ne sont pas toujours neuves bien que se voulant en rupture. On a beaucoup entendu parler ces temps derniers de Michel Onfray et de Chantal Mouffe. Le premier a prôné une vision complotiste de l’histoire (tout aurait été décidé « d’en haut »… les socialistes auraient « exprès » élu Hamon à la Primaire pour donner les meilleures chances à Macron, les costumes de Fillon auraient été planifiés etc.) et la seconde, principale référence théorique de Mélenchon, s’est faite le chantre d’un pragmatisme exacerbé dans le champ de la philosophie politique : la politique ne vise pas le vrai, elle vise les rapports de force. Une idée n’est pas tellement bonne parce qu’elle est en accord avec la réalité mais parce qu’elle est utile aux combats à mener. Ainsi, à un populisme de droite, doit répondre un populisme de gauche. Qu’importe si celui-ci s’assoit sur des promesses vaines car non tenables. On se moque de l’économie, on considère que le droit, étant dicté par les intérêts de la bourgeoisie, n’a pas à être nécessairement respecté. Le premier (Michel Onfray) ne m’intéresse pas du tout, il sera donc renvoyé ici à ses lubies complotistes sans autre forme de procès (il montre, dans une récente interview à l’Obs, qu’il n’a rien compris au concept d’idéologie). La seconde, en revanche, à mon avis, mérite l’attention. Car nous retrouvons ici la trace d’un vieil affrontement philosophique, entre le pragmatisme et une théorie de la vérité. Le pragmatisme, on le sait, se passe de la notion de vérité, ou alors il en fait quelque chose de dérivé, un but qui s’atteindrait « de surcroît » comme produit d’une convergence entre certaines pratiques (par exemple des pratiques scientifiques). Un énoncé compte surtout pour ce à quoi il sert, il n’a pas de vérité ou de fausseté en soi. Les gens de ma génération ont souvent souscrit (parfois sans s’en rendre compte) à cette idée qui leur paraissait évidente sous la plume d’un Michel Foucault, voire d’un Louis Althusser. Pour Foucault, il n’y avait pas d’énoncé vrai puisque tous les énoncés étaient le produit de conditions d’énonciation qui s’articulaient au sein d’une épistémé particulière. Le pragmatisme se trouvait également présent chez Marx : à partir du moment où on avait défini l’histoire comme une science particulière, connue sous le nom de matérialisme historique, étaient bons les énoncés qui oeuvraient à son avancée et mauvais ceux qui l’auraient contrariée. Mais aujourd’hui, le matérialisme historique n’a plus bonne presse, et même Badiou a renoncé à son aspect téléologique. Qui soutiendrait que la classe ouvrière va l’emporter et que de là résultera une société sans classes au sein de laquelle même la notion de politique n’existera plus ? En tout cas pas Chantal Mouffe !

Celle-ci écrit un livre en collaboration avec Inigo Errejon (un dirigeant de Podemos), sous la forme d’un dialogue. Il s’agit de « construire un peuple ». La thèse centrale en est la nécessité de penser le politique sous la prééminence de la catégorie du conflit. Il y a des conflits d’intérêt entre les protagonistes et ces conflits sont irréductibles, ils dureront toujours. La démocratie (que madame Mouffe n’imagine que « radicale ») devient alors un type de régime où l’antagonisme est reconnu pour ce qu’il est, il ne reste pas «antagoniste » mais devient « agonistique », au sens où la légitimité des protagonistes à défendre chacun leurs intérêts devrait toujours être reconnue par l’autre. La démocratie ne serait pas alors un régime dont les acteurs seraient des individus, mais des groupes, ou mieux : des masses, lesquelles n’ont pas d’existence autonome (ne sont pas essentialisées) et… qu’il faudrait donc construire pour qu’elles se reconnaissent comme telles. Le livre s’inscrit donc en faux contre le libéralisme qui, lui, s’appuie sur les individus et qui, de ce fait, serait incapable d’intégrer la dimension du conflit et ne pourrait donc comprendre adéquatement le politique. Quant à la démocratie, il n’en existerait pas d’idéale et définitive, ce serait une contradiction dans les termes puisque l’idée de démocratie sous-entendrait celle de continuation de l’expression des conflits entre des entités sociales qui sans arrêt se re-créeraient, même si c’est sur d’autres bases que les oppositions précédentes (si j’ai bien compris). Théorie qui peut séduire, certes, où l’on retrouve les traits essentiels du constructivisme. Qu’importe le lien avec la réalité, ce qui compte c’est ce qu’on construit, le construit est le réel. La notion linguistique de performatif est utilisée à outrance et les entités dont on parle (peuple, « caste » etc.) sont reconnues comme étant de l’ordre du discours. Cela n’est pas nouveau donc (on a lu cela mille fois dans le passé) et Chantal Mouffe se réfère explicitement à ce qu’elle appelle le post-structuralisme afin de donner un fond théorique à cette position. Elle ose même convoquer Saussure, comme si la détermination des significations en langue, par simple effet des différences sans aucun recours à l’ontologie (ce qui est la position du vrai Saussure telle qu’exposée dans les Ecrits de linguistique générale) pouvait s’appliquer directement au domaine du politique : les positions politiques, les engagements, n’auraient ainsi de sens que dans le système des oppositions où ils s’inscrivent, sans aucun lien avec le réel extérieur que pourrait constituer par exemple l’économie, ou bien l’état objectif de la société…

Il en résulte une doctrine où l’on en vient à dire que (p. 97, dit par I.E.) :  » La question n’est pas de savoir ce qui est plus ou moins intelligent. L’enjeu est la prise de position en faveur d’une loyauté collective qui suppose toujours que l’on ressente cette solidarité entre gens qui ne se connaissent pas personnellement« . Autrement dit, bien sûr, le groupe avant l’individu, la passion avant la raison. C’est ce que défend âprement C. Mouffe, pour qui la cause essentielle de la désaffection à l’égard du politique réside dans l’aspect terne et technocratique que revêtent la plupart des problèmes à résoudre. Cela a déjà été dit, je ne sais par qui : « on ne fait pas rêver avec un taux de croissance »… Certes, mais cela fait un peu trop penser à un amateur de mathématiques qui s’arrêterait en chemin sous prétexte que les théorèmes de l’analyse sont un peu trop complexes ou bien à ces jeunes candidats au bac que j’entendais l’autre jour à la radio qui se plaignaient qu’on leur enseigne Pascal et Descartes sous prétexte que cela allait contre l’injonction à « penser par soi-même ». Les positions que l’on prend en politique sont aussi dépendantes de questions bien précises que souvent ne résout pas la simple bonne volonté, voire l’élan enthousiaste ou l’effusion des masses… Il y a aussi en politique, des énoncés qui sont susceptibles de valeurs de vérité, autrement dit qu’on peut qualifier de vrais ou de faux…

Claudine Tiercelin – chaire de métaphysique et de philosophie de la connaissance au Collège de France

Car il y a un rapport entre démocratie et vérité. Qui veut en savoir plus sur la question peut suivre le cours qui a été dispensé en mars par Claudine Tiercelin au Collège de France, auquel on a accès par Internet. Le problème que pose Tiercelin est celui du rôle de la notion de vérité et de la raison en démocratie. Pour d’importants courants en philosophie politique, la vérité n’a rien à faire en politique, où il ne s’agit pas de viser le vrai mais de viser soit, pour les optimistes, le consensus (ce qui n’est pas le cas de C. Mouffe toutefois, comme on l’a vu plus haut), soit pour les autres, tout simplement le pouvoir et ce, éventuellement dans sa forme la plus brutale (Machiavel). C’est dans une certaine mouvance anglo-saxonne, « libérale » – mais au sens noble – que se trouvent ceux ou celles qui considèrent que la démocratie a lieu avant tout dans « l’espace des raisons » : Wilfrid Sellars, Bertrand Russell, George Orwell, plus récemment Michael Lynch. En reconnaissant ce rôle de la vérité, ils veulent la plupart du temps signifier l’importance des faits (« les faits représentent la limitation des pouvoirs de l’homme » dit Russell, et « oublier que nous sommes contraints par des faits est une sorte de mégalomanie délirante »). Noam Chomsky appartient aussi évidemment à cette tendance qui combat celle qui voudrait qu’au contraire on fasse fi des faits et de la connaissance rationnelle bâtie à partir d’eux au prétexte que « savoir = pouvoir » et que, dans la vie comme dans la politique, c’est le principe de tolérance qui doit prévaloir, autrement dit « à chacun sa vérité ». Les « amis de la vérité » diront alors que le relativisme en quoi consistent ces positions conduit à « déposséder les dominés des armes de la critique » (Paul Boghossian, mais aussi Jacques Bouveresse) et on pourra alors mettre en avant Orwell qui a si bien montré, dans 1984, que tout n’était pas perdu tant qu’un individu trouvait encore assez de force en lui pour dire qu’il sait que les pierres sont solides et que 2 et 2 font 4 alors même que des puissances plus ou moins occultes voudraient le persuader du contraire. Ici bien sûr, la notion de vérité est hors des possibilités de « construction » par l’esprit humain (à moins que l’on considère que tout notre savoir et en particulier mathématique ne soit qu’une construction de notre esprit) et renvoie à quelque chose qui existe en dehors de nous, sur quoi nous ne pouvons intervenir. Défendre ce point de vue en politique c’est adopter, selon Orwell lui-même, une « mentalité libérale ». Parenthèse ici pour souligner à quel point nous sommes loin de l’épithète « libéral » envoyé comme une injure à la tête de ceux qui adoptent une position dite « de droite » (ils sont pour la liberté du marché). Ce point de vue se heurte à plusieurs objections, qu’on trouvera magnifiquement traitées dans le cours de Claudine Tiercelin. Il y a bien sûr la question du critère de la raison. Lynch a abordé ce point en évoquant les débats entre créationnisme et évolution (d’actualité depuis que l’autocrate turc a décidé de bannir des écoles de son pays l’enseignement de cette dernière), où les défenseurs de la doctrine créationniste soutiennent, sans qu’on puisse totalement leur donner tort, que même l’autre position, celle qui passe pour « scientifique » possède ses bases non prouvées (mais évidemment, ce n’est pas parce que P est non prouvé que non-P est vrai, soit dit en passant). L’argument des créationnistes (et de bien d’autres) est que tous les critères se valent et qu’à la fin des recherches de justification, on n’en trouve pas de meilleures que celles qui reposent sur la tradition ou la foi religieuse… Autrement dit, en complément au scepticisme qui paraît à première vue valide, on propose le dogmatisme : nous voilà alors loin de l’objectif démocratique…

Bertrand Russell

George Orwell

Il reste que cette question n’est pas résoluble si facilement. Les « amis de la raison et de la vérité » doivent-ils humblement s’incliner et reconnaître qu’en effet tous les critères se valent et que donc il serait vain de chercher à asseoir les actions humaines (et en particulier politiques) sur un socle rationnel ? N’y aurait-il pas des méthodes plus fiables que d’autres dans le but de fixer des critères légitimes de la raison ? Tiercelin à la suite de Lynch propose de reprendre la notion de « position originelle épistémique » de John Rawls. Imaginons dit-elle, qu’au commencement d’une société W, les habitants aient le choix entre diverses méthodes pour établir la vérité d’une assertion ou d’un fait et que, parmi ces méthodes, figurent à égalité la déduction, l’induction, l’observation, la lecture des lignes de la main et l’interprétation des textes sacrés. Il est alors fort probable que pour d’élémentaires raisons de survie et d’égalité entre les individus dans leurs aspirations au vrai, on choisisse celles qui bénéficient des traits de répétabilité, de publicité et d’extension, par exemple on préfèrera les méthodes qui offrent un critère de reconnaissance public et non limité à un seul parce que chaque individu jugera qu’il a peu de chances d’être ce seul élu… Des méthodes comme la chiromancie ou l’interprétation des textes sacrés ne passeront pas le test.

L’autre objection de taille concerne l’éternel problème du statut de la vérité : transcendante ou immanente ? La plupart des critiques de la notion de vérité (et donc de son rôle en politique) considèrent implicitement celle-ci comme vérité métaphysique. Et là, Claudine Tiercelin est bien obligée d’admettre qu’en effet il y a problème, mais que ce problème a été déjà amplement discuté par les grands du Xxème siècle : Frege, Russell, Wittgenstein, auxquels on pourrait adjoindre Brouwer et d’autres. Il est impossible d’évaluer la vérité d’une thèse au sens métaphysique, c’est-à-dire au sens de la vérité-correspondance (platonicienne). Mais est-ce de cette vérité-là que l’on a besoin dans nos débats journaliers ? Nos croyances sont dites vraies par rapport au rôle qu’elles jouent dans notre économie cognitive, et elles sont « vraies » si les choses sont en effet comme on croit qu’elles sont, par opposition à « comme on espère qu’elles sont » (par exemple).

Et là, je crois qu’on commence à percevoir ce que veut dire la philosophe de la connaissance, que la vérité ne se calcule pas d’après un algorithme « métaphysique » mais par rapport à des attitudes mentales : croire que les choses sont telles ou telles n’est pas espérer qu’elles le sont (ni vouloir qu’elles le soient).

Or, dans maints débats publics auxquels nous avons assisté surtout au cours de ces récentes campagnes électorales, c’est allègrement que l’on a vu confondre les deux, les supporteurs de tel ou tel candidat (en général taxé de populiste) préférant les faits qu’ils espéraient vrais à ceux que, tout simplement, ils croyaient vrais.

Comment situer l’opposition entre individus et groupes ou masses ? La vision mouffienne de la politique (mais aussi, si j’ai bien compris, celle de nombreux mouvements actuels, comme Podemos) accorde peu d’importance aux individus (« les gens » dit Mélenchon) pour se concentrer sur les masses, ce qui ne va pas sans un certain cynisme (tout, plutôt que risquer que les membres desdites masses s’aperçoivent un jour qu’on les berne), alors que la « mentalité libérale » voire (osons le mot) le libéralisme tout court fait tout reposer sur eux. Alors, solidarité d’un côté et individualisme de l’autre ? Ce serait trop facile de résumer ainsi le débat. Cynthia Fleury avait, l’an dernier, écrit un beau livre sur les « irremplaçables » : quoi, oui, chacun de nous est irremplaçable, et compte pour un. Chacun de nous vise à vivre comme et à être considéré comme un agent autonome et digne de respect de la part des autres. C’est là encore où l’exigence de vérité triomphe, car, comme le dit Claudine Tiercelin, le respect qui est dû à des agents autonomes exige des raisons. Nous ne nous sentons pas respectés si le gouvernement ou la force politique, le parti auquel nous croyons etc. ne nous délivre pas les raisons de son action, ou bien se réfugie derrière une phraséologie fumeuse, asserte avec brutalité des faits dont nous savons qu’ils sont faux. En de tels cas, le courage, constitutif de l’attitude démocratique, sera toujours de dire, à la façon du héros d’Orwell que, en dépit de ce que l’on veut nous faire croire, deux et deux font bien quatre…

Publié dans Philosophie, Politique | Tagué , , , , , , | 4 commentaires

Intermède de juin

Je pars, je vais, je viens, je me paie un tour au travers de la France, de Grenoble à la Drôme, de Montélimar à Rennes, puis de Rennes à Guingamp et à Paimpol, avant d’aller à Paris, à Nogent sur Marne et de descendre à Marseille où je dois rencontrer mes collègues pour travailler encore une fois à ce livre, et finalement remonter à Montélimar, puis la Drôme provençale, puis Grenoble et ainsi de suite, dans tous les sens, boucle heureusement jamais complètement bouclée. Ou du moins pas encore, ou qui le sera le plus tard possible.

A Montélimar, j’ai tenté un voyage vers la librairie principale, fameuse librairie Baume, dont on peut souhaiter qu’elle possède en rayon tout ce qui se fait comme poésie dans la région, mais las, ce que je cherchais n’y figurait pas, non plus d’ailleurs qu’une dame avec qui j’ai fait connaissance sur FB et qui s’avère être la fille d’une poétesse locale. J’ai laissé ma voiture au Parking du Théâtre et j’ai pris le train pour Rennes, via Paris-Montparnasse. Dans le train, rien à signaler, dans le métro non plus d’ailleurs. A Rennes j’ai dormi à l’hôtel, le lendemain j’ai parcouru le centre-ville avec un livre à la main, j’ai visité la chapelle Saint-Yves qui fut autrefois un hôpital et j’ai bu un café sur la place Sainte-Anne. Il faisait une chaleur caniculaire, alors j’ai fait la sieste sur un banc du jardin public, puis j’ai pris une voiture de location pour me rendre à Guingamp où m’attendait Jean-Marie P. Il m’avait donné rendez-vous là car il devait intervenir dans une lecture publique ayant lieu dans un centre culturel voué à la photographie et qui s’appelait Gwin Zegal, comme la presqu’île que je verrais le lendemain, pointant son nez au nord du village de Plouha, bien connu parce qu’il fut décrit par Mona Ozouf dans son magnifique livre « Composition Française » – c’est le village où elle vécut son enfance. Autour de Jean-Marie, se révéla une escouade d’amis avec lui complices dans cette affaire, menée par un certain Julien, homme qui ressemble étrangement à Jacques Villeret, historien et homme de lettres qui a fait un travail remarquable d’archivage, à la recherche de lettres et témoignages d’anciens internés à la prison de Guingamp. Cette dernière fut fermée il y a une vingtaine d’années et on tente aujourd’hui de réhabiliter le bâtiment afin, notamment, d’y faire tenir un musée où les gens pourront entendre les voix des prisonniers. Certes, l’homme qui s’occupe de cela n’a pas trouvé beaucoup de textes, de lettres conservées. Comme il l’a dit joliment, il a simplement fait un travail d’archéologue, essayant de reconstituer à partir de tessons épars le volume d’un vase entier. Ici, qu’y a-t-il ? Un soupçon, un avis, un article de journal, un constat de justice sec, un graffiti sur un mur. On apprend au détour d’un règlement qu’aux alentours de 1880, il en coûtait 9 mois de prison ferme de voler deux poules, ou bien une botte de navets, voire deux rideaux noirs de confessionnal… Les lettres reconstituées mettent en scène diverses sortes de prisonniers, appartenant à des époques différentes, fin XIXème siècle, guerre de 14, années 1920, années trente, seconde guerre mondiale. Pendant la guerre de 14 furent enfermés ici de pauvres troufions qui, pour échapper à la boucherie des tranchées, étaient prêts à s’auto-mutiler. Un médecin de l’armée évoque le cas de l’un d’eux, qui s’est semble-t-il, piqué au pétrole. Ces gens souffrent le martyre et, en plus, ils sont convoqués par le Tribunal de Guerre à Rennes et sont immédiatement fusillés. Fin du XIXème, la pauvreté : la moitié des guingampais vivaient de mendicité. L’infanticide : les femmes, déjà affublées de cohortes de marmots, tentaient désespérément d’avorter sous les doigts de ce qu’on appelait alors une faiseuse d’anges. L’une de celles-ci passe en procès : elle a fait ce qu’elle a pu « pour aider la pauvresse » mais celle-ci est morte des suites des manoeuvres abortives et la famille s’est retournée contre elle. Texte lu d’une voix fine, avec des mots de breton. Et puis revenait l’éternelle question des migrants. Ceux-ci en l’occurrence étaient des espagnols fuyant Franco. Ils s’ajoutaient aux réfugiés venus du Nord qui fuyaient l’avance des nazis. Où les mettre ? Le maire de l’époque voulait réserver les meilleures places aux Français, monsieur, les Espagnols pouvant bien se contenter de la prison… de plus, en prison, la population ne les verrait pas, n’en saurait rien. Que sont-ils devenus depuis ? L’histoire le sait-elle, seulement ? D’autres, pendant cette même période de la seconde guerre, on sait bien ce qu’ils sont devenus : un juif de Roumanie qui croyait trouver là un refuge tranquille se fit dénoncer et arrêter, il écrit à sa femme restée au pays, il espère bien revenir, mais c’est Auschwitz et la mort qui lui sont promis. Plus légers sont les témoignages de femmes de petite vertu. La taulière s’est fait serrer, elle n’était pas en règle, ce qui lui donne l’occasion d’énumérer les faveurs dont, selon elle, jouissent les pensionnaires. Histoires parfois cocasses, comme celle du marin letton arrivé ici à l’issue d’une rixe et qui tenta par trois fois de s’évader pour toujours se faire reprendre, mais le plus souvent tragiques, très sombres, qui montrent l’éternelle arrogance des gens de pouvoir et leur hypocrisie : l’essentiel est que l’on n’ait pas d’ennuis, que le moins possible se sache et qu’on détourne les yeux de la misère. A l’issue de ce magnifique cours d’histoire, quelques libations dans une petite ville bien tranquille, pour ne pas dire bien morte sur le coup de huit heures du soir…

Rennes

 

Et le lendemain, c’est là que je vis Gwen Zegal (descente du haut de la falaise vers la mer, à marée montante, îlot séparé de la plage par des courants qui contournaient l’île et faisaient en se rencontrant, jaillir des aigrettes), la chapelle de Kermaria, malheureusement fermée mais offrant quand même au regard ses statuettes, debout et raides comme des soldats, saints barbus gardant la porte, clés et bibles en main, puis le fameux temple de Lanleff, auréolé de mystère, double enceinte percée de vastes baies de style roman, sans toit ni chapiteaux, perdus au cours des guerres, et dont on situe la construction aux alentours de 1148, sous les auspices d’un quelconque seigneur qui revenait des croisades avec, dans les yeux, le souvenir de la rotonde du Saint-Sépulcre, qu’il avait vue à Jerusalem.

Tout cela avant d’assister à un concert de latin-jazz, le soir venu, dans l’ex-créperie qu’occupe J.M. trio exceptionnel avec deux bretons et un argentin de la région de Missiones, qui joue du piano et du pianonica à merveille. Gens actifs, solidaires, joyeux, pleins de musique en tête et de littérature. Le lendemain, j’ai mangé une crêpe en compagnie de J.M. sur la place du Martray à Paimpol. L’air était limpide et le soleil vibrait sur les pierres blanches et grises des maisons serrées les unes contre les autres qui avaient été construites au temps des armateurs. Puis plus tard, retour sur Rennes et sur Paris, boulevards lourds de chaleurs et dîner en bord de Marne en compagnie de gens bien sympathiques, dont un couple qui se mit à danser sur les rythmes cap-verdiens diffusés par la guinguette. Le soir au bord de la rivière, au-dessus des bateaux de plaisance et marchant sur une promenade illustrée par les portraits des chanteurs et chanteuses des années trente, on se croirait loin de Paris. Une mini-Croisette. Mes amis habitent une maison en pierres meulière à l’angle de deux rues, le lierre envahit les murs, je dormais dans la chambre du haut à laquelle on accède par un escalier bordé de tableaux montrant les ancêtres. Dans l’amoncellement de livres, je tirai au hasard « la promesse de l’aube » de Romain Gary et trouvai cela terriblement désuet et grandiloquent. Puis je retrouvai d’anciens collègues de l’université, dans le jardin, à l’ombre des cerisiers, partageant les mets que chacun avait apportés ainsi que les délicieux plats nord-africains et orientaux préparés par le maître de maison. L’harmonie régnait, l’insouciance aussi, c’était jour d’élection, pour beaucoup sans doute jour d’abstention (j’avais donné procuration!).

Nogent-sur-Marne

Publié dans Voyages en France | Tagué , , , , | 2 commentaires

Pinar aux Pilles

Ce jeudi, le matin à Nyons puis le soir aux Pilles (petit village de la Drôme), Pinar Selek, écrivain, militante des droits des minorités, sociologue, conteuse, condamnée par le régime turc d’Erdogan, ouvrait les bras avec générosité à tous ses fans, et ils étaient nombreux, ceux et celles qui avaient lu le petit conte vert édité par les Lisières ou qui faisaient partie de son comité de défense ou bien encore qui la connaissaient tout simplement, car c’est une femme qui a voyagé dans toute la France, une femme nomade en quelque sorte (à défaut d’être une femme monade, puisque si multiple et si ouverte). Le matin, je l’avais vue et lui avais parlé à la librairie de Nyons, au milieu de ses livres. A côté du conte cité plus haut (Verte et les oiseaux, une jolie histoire où une grand mère apprend le langage des oiseaux avant de le transmettre à sa petite fille et que celle-ci puisse ainsi profiter de ses accointances avec l’espèce à plumes pour combattre les hommes qui veulent la réduire en esclavage, histoire pour les enfants et surtout les petites filles, qui apprennent ainsi qu’il est une autre vie qu’une vie de soumission), figuraient aussi un roman, paru chez Liana Levi, La maison du Bosphore, une fresque historique des années 1980 à nos jours, vue du point de vue de plusieurs personnages, livre qui, dit-elle, lui a redonné goût à la vie après une période de souffrance, d’internement et de tortures dans les geôles turcs (souffrances et tortures qui, donc, ne datent pas d’Erdogan puisque les séjours en prison de Pinar ont eu lieu avant son arrivée au pouvoir), ainsi qu’un petit ouvrage en hommage aux populations arméniennes.

Le soir, aux Pilles, elle donnait plus d’informations sur sa trajectoire. Deux ans de prison à la fin des années quatre-vingt-dix, accusée de dépôt de bombes (à l’instar de nombre d’opposants à la doctrine nationaliste anti-arménienne et anti-kurde qui prévaut depuis longtemps en Turquie), puis innocentée, mais re-poursuivie après appel du parquet, quatre recours en cassassion pour être à chaque fois innocentée jusqu’à l’ultime recours, mais formulé cette fois auprès du procureur de la Cour Suprême, un dur, qui, lui, vient de la déclarer définitivement une criminelle, passible de la prison à vie.

Pinar Selek est en quelque sorte la petite soeur de cet immense écrivain qu’est Asli Erdogan. Elle vit à Nice pour des raisons amoureuses (c’était d’ailleurs jouissif de l’entendre parler de ses amours en pleine librairie de Nyons, et de l’exaltation de son amant envers elle, qui lui redonna goût à la vie), après avoir vécu à Strasbourg, après être passée par l’Allemagne où elle rencontra beaucoup de ses compatriotes exilés, ce qui lui donna du recul sur la notion d’exil, refusant de vivre dans le repli, le regret et la nostalgie, pour continuer à lutter, participer aux luttes d’émancipation des femmes (et des LGBT, dit-elle), rencontrer le maximum d’amis dans sa nouvelle terre d’accueil.

Femme entreprenante, réfugiée politique vite active au sein de la Ligue des Droits de l’Homme (peu de temps après avoir adhéré, la voici déjà membre du bureau national!), elle compte faire entendre sa voix partout où elle le peut. Elle raconte son séjour en prison, comment elle apprend des plus anciens que la recette pour survivre c’est de ne jamais penser à son procès (sauf à l’ultime moment), de se concentrer chaque jour sur ce qui peut être fait et vécu auprès des autres détenus (jusqu’à ce qu’une fâcheuse influence européenne conduise à la mise en place de prisons aux cellules individuelles…). Elle raconte comment elle sortit ses premiers manuscrits en les cachant dans son (ample) soutien-gorge, comment elle sort d’ailleurs… sans encombre, tellement il y a de monde et de pagaille, trop de gens emprisonnés, ce qui doit être encore plus le cas aujourd’hui, obligeant le régime à en libérer, mais en même temps dans cette cohue et ce désordre, combien de disparus, de gens qui sont morts on ne sait trop comment.

Pinar Selek et Serge Pauthe, photo Alain Nouvel

Le comédien Serge Pauthe lit quelques-uns de ses contes et récits, notamment celui (dont je n’ai pas retenu le titre) qui commence comme un conte : « il était une fois… » où il est question d’un jeune enfant atteint d’un mal étrange : il ne peut se nourrir que de pots de miel. Son père désespéré fait appel à tous les médecins, psychologues, nutritionnistes des environs sans que rien ne s’améliore dans l’état du jeune mielivore, jusqu’à ce qu’il aille voir un vieux sage, qui lui demande douze jours de délai. Le vieux sage dit à l’enfant qu’il est d’autres choses à manger que le miel, que par exemple, s’il prend un bout de pain et que, délicatement, il le mâche et l’avale, il verra que c’est bon, aussi. Et l’enfant de suivre le conseil et d’être convaincu. Le père se dit que déjà d’autres ont dit cela à son fils, alors qu’y a apporté particulièrement ce vieux sage ? La réponse, on s’en doute, est que celui-ci souffrait du même mal et que les douze jours de délai demandés furent mis à profit pour s’habituer à manger autre chose, ce qui le rendait apte ensuite à dire à l’enfant ce qu’il convenait de faire. « Les mots qui sortent de la bouche entrent par une oreille et sortent par l’autre. Ceux qui sortent du coeur vont directement au coeur » dit le conte. C’est bien là une leçon, et qui s’impose dans nombre de situations. En particulier quand on se lance dans un combat, quand on a à faire connaitre aux autres les conditions de ce combat. En politique. Quand on veut prouver la sincérité d’un engagement. Quand on veut faire autre chose que se garantir une sinécure… Lecture puissante et émouvante de Serge Pauthe, qui se termine par une longue embrassade de la voluptueuse Pinar, l’homme, qui n’est pourtant pas mince, quasi englouti par les bras de la femme… belle image de générosité et de volupté. Pinar Selek est toute en mouvements, ceux des bras qui tournoient autour d’elle, ceux de son visage qui traduisent toutes les émotions de la joie, du dégoût, de la peur et de la gravité.

Dans la nuit qui tombe sur les Pilles, le violon et la flûte turques ennivrent les participants à cette rencontre pendant que les ballons de rouge se remplissent gaiement au comptoir du café associatif. Pinar Selek aura incarné pendant deux heures la vitalité, l’espoir, l’énergie et la joie. Une force qui pourrait venir à bout, à elle seule, de toutes les déprimes…

Publié dans Drôme provençale, Livres | Tagué , , | Un commentaire

Haute Définition au FRAC Auvergne

Les photos de Gregory Crewdson que j’ai pu contempler au FRAC Auvergne à Clermont-Ferrand en ce samedi de l’Ascension sont tout bonnement extraordinaires. Elles sont d’abord gigantesques (1,50m x 2,30m en général) et de très haute définition, mais surtout, elles installent d’emblée un malaise et une suspension du temps qui ne se résolvent jamais. Compositions savantes à la Vermeer, elles contiennent des portes qui s’ouvrent sur un ailleurs indéfini (ou bien sur un pan de forêt dans la série Cathedral of Pines) et sont souvent symétriquement disposées, et des miroirs, des glaces qui renvoient des visages éteints ou bien font apparaître des personnages hors-champ. La femme au pull bleu, une sorte de pull en laine mohair, blonde avec les cheveux tirés en arrière dans une forme de chignon, la cinquantaine, les bras ballants, un peu voûtée, se regarde ainsi dans un miroir où l’on découvre ses yeux bleus délavés et la moue tragique de sa bouche. Dans le miroir toujours un homme semble affairé à quelque chose auprès d’une lampe à abat-jour qui est la seule source de lumière. La porte de droite s’ouvre sur un cabinet de toilette. Une porte au centre-gauche, a proximité de la femme, ouvre sur un placard de robes et un mince filet de lumière coule par là, aussi, alors que la lourde porte de gauche, en acajou ouvre vers on ne sait quelle pièce ou dépendance. Ces deux-là s’apprêtent peut-être à partir.

Beneath the Roses. Tel est le titre de cette série. Dans une autre photo, tout aussi grande et précise, l’encadrement d’une porte donne sur un évier et une femme plus jeune, mince et nue, cheveux blonds rejetés en arrière. Elle fixe le sol. L’arrière de sa tête se voit dans un miroir au-dessus du lavabo. Le cabinet de toilette est assez clair. On devine une source de lumière venant peut-être d’une fenêtre située sur la droite. Mais le reste de la pièce est sombre. Des habits dont on devine que ce sont ceux de la femme, dont elle s’est débarrassée et qu’elle n’a pas pris la peine de plier sur le lit, jonchent le sol. Deux malles bleues. Un téléphone rose. Une lampe éteinte. Et sur le mur d’en face encore un miroir de porte qui reflète en partie le mobilier de la salle de bains. Il n’y aurait rien. Un désastre serait arrivé. La série Cathedral of the Pines est plus diverse, plus éloquente, comme si elle ouvrait davantage sur l’extérieur. L’extérieur est une forêt de pins. Les maisons sont des cabanes en bois, parfois cossues, souvent misérables. Une jeune femme blonde, assez belle, fixe par la fenêtre de ce qui ressemble à un bungalow l’étendue neigeuse et glacée d’un lac ou d’une rivière. Une autre jeune femme, une simple robe de chiffon sur le dos, les seins qu’on devine nus sous la robe, regarde fixement la terre où l’on devine que peut-être quelqu’un est enterré. On la voit depuis l’intérieur d’une pièce de bois vide, au plancher presque recouvert de feuilles mortes et de détritus. Ou bien aussi cette maison aux larges baies vitrées qui donnent sur d’autres maisons toujours posées au bord du même lac ou de la même rivière, avec deux jeunes femmes allongées, le regard perdu, sur un canapé, l’une posant sa tête sur les genoux de l’autre, celle qui est couchée étant à moitié nue, tandis que l’autre a rejeté à ses pieds une couverture. Ou bien encore ce coin de forêt avec des troncs de pin immenses et droits, un petit lac à l’eau brune et opaque avec deux voitures de grosse cylindrée, l’une étant peut-être une voiture de police, et un homme (un policier?) debout face à ce qu’on pourrait croire être une tombe au pied d’un arbre… Rien de gai dans tout cela. Mais une extraordinaire spiritualité comme il en règne dans les grands tableaux du début de la Renaissance, chez Rogier van der Weyden par exemple, et des images de femme qui rappellent l’époque bleue de Picasso.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                           L’atmosphère de certaines photographies, quand les maisons sont presque détruites, abandonnées et les derniers outils rouillés et les personnages sont deux pauvres filles qui s’engouffrent sous les arbres, rappelle le roman de Jean Hegland, « Dans la forêt », que j’ai lu récemment et dont vous connaissez peut-être l’histoire : une famille s’est isolée dans la forêt, à 50kms de la ville la plus proche. Une crise, une guerre (civile?) a vidé les routes, les rues et les magasins. Il reste de moins en moins à vivre. Les deux filles restent seules après le décès de leurs parents. Elles ont pu garder seulement un jerrycan d’essence, au cas où « ça reviendrait » (la civilisation, l’électricité, l’approvisionnement…). Seulement elles se rendront compte que non, cela ne reviendra pas… Il ne restera qu’à se réfugier un peu plus dans la forêt pour faire renaître l’humanité, au stade où elle existait il y a cent mille ans.

Quand on regarde (sur Internet) le restant de l’œuvre de Crewdson, on est un peu déçu : trop de détails, trop de clinquant. La photo a l’air de venir parfois d’un mauvais film dont on ne connaîtrait bien sûr aucun des tenants et des aboutissants. La spiritualité s’évanouit pour laisser la place à un profond sentiment de vide existentiel. Mais cela n’arrive pas dans les photos du FRAC, qui se concentrent sur ces deux séries, lesquelles semblent marquer une rupture dans l’oeuvre du photographe.

Techniquement, ces « photographies » (ou ces tableaux?) sont une prouesse extraordinaire : aucun objectif, aucun regard humain ne parvient à obtenir une représentation aussi nette des choses. Pour y arriver, Crewdson a pris pour chaque oeuvre des centaines de photographies, faisant varier la focale de manière à obtenir chaque fois un idéal de netteté, ensuite ces centaines de photos ont été réunies puis travaillées sur ordinateur afin de re-fabriquer un réel cohérent. Ainsi telle jeune femme dans l’encadrement de la porte a-t-elle été d’abord déshabillée, démembrée avant d’être recomposée. Les jeux de lumière ont également subi des traitements a posteriori car là où devrait être une clarté, c’est parfois une ombre qui s’impose. Créateur de beauté formelle absolue (il faut voir comment dans certaines toiles, des harmonies subtiles se tissent entre les objets et les corps, les formes et les couleurs), l’art de Crewdson allie certaines fulgurances du cinéma contemporain (des films comme Mulholland Drive de David Lynch) avec les règles éternelles de la haute peinture, celle d’un Vermeer ou d’un Rembrandt. Qu’a voulu représenter le photographe ? Des rêves ? Des scènes de vie extraites de leur contexte ? Le texte du catalogue rappelle qu’il est le fils d’un psychanalyste et qu’enfant, il a cherché à écouter les confessions des patients de son père, en vain est-il dit. Et pourtant, c’est comme si ici, les scènes évoquées par ces patients trouvaient leur réalisation, dans une netteté absolue, en principe impossible à atteindre.

Publié dans Art, Photographie | Tagué , , , , , , | 5 commentaires

Vers un peu de lumière

Lors de mon dernier atelier d’écriture à Dieulefit, en compagnie de L.N. et de trois apprenties écrivains, la maîtresse d’œuvre nous demanda de nous inspirer de deux textes, l’un de Saint-Exupéry, l’autre de Kafka, afin de rédiger un ou deux textes alliant l’ombre et la lumière. Cela pouvait être un texte sur la lumière et un autre sur l’ombre tout aussi bien. Le texte de Kafka était la lettre à son père, celui de Saint-Exupéry était un extrait de la « Lettre à un otage ». Je ne reprends pas le premier (pour diverses raisons), mais je reviens sur le second. Contextualisons l’oeuvre de Saint-Ex : c’est dans les années quarante que l’écrivain-aviateur se pose des questions fondamentales sur la manière dont une société pourra se reconstruire après la guerre. Il en profite aussi pour exprimer son malaise à être en exil, lui qui a quitté la France pour l’Amérique. Certes, il ne « fuyait » pas, comme le faisaient tant de bons bourgeois désireux avant tout de mettre leur argent à l’abri, puisqu’il cherchait à reprendre le combat (ce qu’il fit par la suite, comme on le sait, avant de se faire descendre aux commandes de son Lightning), mais il laissait derrière lui nombre de proches se débattre dans la misère de l’Occupation. Dans le désordre mental qui en résultait, il devait donc retrouver des repères, apercevoir la manière dont il serait possible plus tard de renouer des liens. Alors, et cela peut paraître paradoxal, il se tourne vers… le désert, en l’occurrence le Sahara, comme antidote radicale au grouillement des mots vides et des passagers de paquebot qui tuent le temps comme ils peuvent. C’est grâce à la purification qu’accomplit le désert qu’il peut enjamber les vicissitudes du quotidien pour atteindre l’évocation d’une relation humaine qui serait elle-même pure, basée sur l’amitié et prometteuse d’avenir. Tout cela, à vrai dire, je l’ai surtout appris plus tard, après l’écriture du texte qu’on va lire (si on en a envie!), mais je trouve intéressant que l’on retrouve dans ce dernier la même idée d’une parenthèse solaire, celle qu’il faut avant d’affronter une bataille.

Au moment de l’écriture de ce texte, en effet, on pouvait tout craindre du résultat des élections présidentielles : Le Pen était annoncée avec un score très haut et les oiseaux de triste augure annonçaient pour la France un scénario à la Brexit ou à la Trump.

Si cela avait été le cas, on aurait pu comparer (modestement) le projet de mon texte à celui de la Lettre à un otage : nécessité de se mettre à l’abri avant d’avoir à affronter un climat social désespérant. Heureusement, il n’en a rien été. Alors ? Pourquoi ce texte ? Après coup, il me semble annonciateur d’autre chose : un vent d’optimisme, un vent salutaire et frais qui soufflait d’on ne sait trop bien où, de quel glacier notamment, a déboulé sur notre paysage politique. Ce n’était donc pas complètement arbitraire de faire remonter la source de lumière au plus haut des Himalayas, dans cette région éloignée que bordent les frontières du Pakistan et de la Chine et qui a pour nom « Ladakh ». En tout cas, c’est le cadre que j’avais choisi.

Ce matin-là, Elias et Luz firent très rapidement leur paquetage. Il était tombé un peu de pluie au cours de la nuit, qui avait gelé aux premières heures de l’aube, le givre recouvrait ainsi le toit de la tente, il s’était formé comme une petite flaque entre deux piquets et Elias à son réveil avait eu la surprise d’entendre comme un crissement léger, provoqué par une petite brise qui descendait des sommets proches, c’était le signe que la journée allait être cristalline. Alors ils se levèrent dans le froid, plièrent leur tente le plus vite qu’ils pouvaient, se firent un nescafé sur le réchaud qu’ils avaient mis à l’abri d’une roche. La tasse en alu était brûlante, ils pouvaient à peine la tenir, ils soufflaient un peu sur le liquide noir pour le refroidir. Quand ils eurent fini, ils sifflèrent les chevaux. Certains s’étaient élevés haut au-dessus de leur campement, heureusement ils n’eurent pas à leur courir après. Très vite, ils les chargèrent. Trois petits chevaux comme on n’en voit que là. Les deux premiers portaient leurs sacs avec leurs effets personnels, le troisième charriait les toiles de tente et le matériel de cuisine. Le ciel était pur et il n’y avait pas âme qui vive à l’horizon. La plaine où ils avaient dormi était coupée en deux par un impétueux torrent qu’il fallait traverser en se déchaussant. Luz était plus habile qu’Elias pour sauter de galet en galet. Ils savaient qu’ils avaient une longue marche à faire, avec un col à franchir à plus de 5000 mètres, c ‘était l’étape la plus rude de leur parcours. Elias boitait un peu et s’appuyait sur un bâton, mais après quelques dizaines de minutes de marche, en général, le corps se fait plus léger, le rythme est pris, on marche lentement, la raréfaction de l’oxygène se fait sentir et du coup, l’âme se fait altière, elle court au-devant de nous et le corps n’a plus qu’à la rattraper. Un jeu d’enfant. Le col est atteint, Elias et Luz semblent voler, la neige résiduelle alourdit à peine leurs chaussures de marche un peu rigide. Et ils amorcent la descente, des lacs s’allument sous leurs yeux et des jonquilles bleues tapissent le sol. Au loin une maison qui fume, c’est un village enfin, il y a si longtemps qu’ils n’ont rencontré personne. Ils sont accueillis à l’entrée par des femmes à la tête couverte de turquoises, qui poussent des cris de joie entrecoupés de mots de salutation (« Djulé ! Djulé ! »). Elles les guident dans les ruelles tortueuses, ils peuvent enfin se reposer sur une aire de battage de blé. On leur apporte du ch’ang. Elias a failli s’asseoir sur ce qu’il prenait pour un coussin, ou un tas de chiffons, heureusement il ne l’a pas fait, c’est un tout petit enfant venant de naître qui se cachait là-dedans. Elias et Luz sont loins du monde, ils n’entendent pas les rumeurs de la guerre qui fait pourtant rage tout près, les pistes pour les camions n’arrivent pas encore jusque là. Il leur semble qu’autour d’eux, le monde est stable, qu’il s’est arrêté de respirer. Ce coin perdu de l’Himalaya retient son souffle. Avant de repartir, ils rencontrent un lama qui vient du monastère le plus proche. Elias sort un livre de sa poche, il contient des enseignements du bouddhisme, cent éléphants sur un brin d’herbe… le moine fait exploser sa joie et se prosterne ; il y a une photo du Dalaï-Lama sur la couverture. Elias et Luz, pour la première fois de leur vie, peut-être, ressentent une paix profonde.

A posteriori, je me demande encore pourquoi j’ai choisi Elias et Luz comme noms de mes « héros ». ce fut un choix rapide et complètement inconscient. « Luz », c’est évident, puisque c’est justement la lumière en espagnol (et aussi le prénom d’une de mes petites filles). Mais Elias ? Ici, je dois raconter une anecdote. Comme je l’ai dit il y a quelques semaines, j’ai eu la chance de rencontrer plusieurs écrivains au dernier Printemps des Livres de Grenoble (début avril). Parmi eux : Metin Arditi avec qui j’ai entamé une conversation assez familière. Tout à coup, il me dit que j’étais le portrait craché de son grand oncle, lequel se prénommait justement Elias… (*). Rencontres, prédestinations, hasard objectif, tout cela se mêle souvent dès que nous écrivons.

(*) il s’agit d’Elias Canetti

Publié dans Livres | Tagué , , , , , | 6 commentaires

En Fantin (mon cher Watson!)

Henri Fantin-Latour est bien connu pour ses natures mortes (bouquets de fleurs) et ses portraits des artistes et poètes de son époque. Qui n’a jamais vu le portrait de Rimbaud attablé à côté de Verlaine, les cheveux ébouriffés de l’enfant-poète contrastant avec le crâne presque chauve du pauvre Lélian… A la même table, il y a des gens dont la postérité n’a guère retenu le nom. Un certain Albert Mérat, qui refusait d’être assimilé à ces diables de poètes, préféra se faire remplacer par un bouquet de fleurs. Auparavant, Fantin-Latour s’était illustré par un autre portrait de groupe où figurait Baudelaire, portrait de groupe refusé par le Salon, puis après, ce furent les peintres (Manet, Bazille…) et les musiciens (Chabrier tenant le piano et Vincent d’Indy imposant sa haute stature). Ces tableaux (sauf le Baudelaire) sont exposés en ce moment au musée de Grenoble. Exposition déjà passée par le Musée du Luxembourg et portant le titre énigmatique de « à fleur de peau ». Je dis « énigmatique » car je ne vois pas bien la fleur de la peau ici. Fantin était un peintre triste qui se méfiait des éclats, qui sympathisa avec quelques impressionnistes (dont Manet) mais sans jamais souscrire à leur enthousiasme pour le vif et le bel aujourd’hui…

L’exposition montre des portraits excessivement sages, comme ceux de ses deux sœurs (dont l’une connut le triste sort des internés psychiatriques), puis ceux de sa belle-famille, sa femme Victoria et sa belle-soeur Charlotte, avec parfois, assis et sévères, les beaux-parents, monsieur et madame Dubourg, qui étaient (ce devait être rare à l’époque) germanophiles au point que Charlotte devint professeur d’allemand. Charlotte est la seule marque de vie et d’énergie dans ces salons lugubres. Il dut bien l’aimer pour qu’il lui consacrât une toile où elle pose dans une magnifique robe bleue (et non pas noire, vous imaginez la révolution). Pendant ce temps-là, madame Fantin-Latour, née Dubourg, peint aussi. Et aussi bien, sur le plan technique, que son mari. Elle rend comme lui le délicat éclat des raisins qui mûrissent et le brillant grisâtre des pots d’étain, et elle peint, elle aussi, Charlotte, autrement dit sa propre soeur, avec semble-t-il le même amour que celui que lui témoigne Henri. Seulement voilà, on retient le nom d’Henri Fantin-Latour, mais qui connaît Victoria Dubourg ? Eternel sort des femmes peintres et musiciennes en ce XIXème siècle horriblement masculin.

oeuvre de Victoria Dubourg

Il arriva un moment où Henri en eut assez des bouquets de fleurs (inspirés des peintres hollandais) et des portraits de groupes où les dignitaires solitaires posent comme des statues vides de tout regard et de tout sentiment et dont les yeux portent vers des ailleurs indéfinis. « La chose » le taraudait, bien sûr. Pour se donner un alibi, il fallait faire dans l’allégorie, donc le songe, le rêve plein de nudités féminines. Comme on était à une époque d’hypocrisie et de fausse pudeur et qu’il était gêné de portraiturer des modèles vivants, il se fit livrer à grands frais des photos érotiques sur papier glacé qu’il reproduisit avec volupté. Aujourd’hui, il serait absout de ses pensées coupables et il n’aurait pas besoin de faire le portrait d’une de ses belles devant le tombeau de Berlioz sous le fallacieux prétexte de louer, chez le grand compositeur, les héroïnes enflammées du romantisme… Je sais, on peut ironiser. C’est facile. On peut aussi regretter ces noirs bitumeux, ces toiles qui réunissent deux personnages mais qui sont faites comme si les deux n’avaient jamais été en présence, mais il reste la facture, l’application, le goût pour les ambiances de névrose. Il reste aussi comme un souvenir de Delacroix (dans la fameuse Ariane abandonnée). Quelques dessins sont beaux de la main du maître, comme quoi, même dans l’émotion qui vous saisit face à l’évidente beauté d’un corps de femme, la technique sait prendre le dessus.

Ariane abandonnée

Peu de temps après, dans une soirée, une dame professeure des écoles me dit qu’elle va emmener sa classe de gamins de dix ans visiter cette exposition et me demande ce qui, à mon avis, pourrait les motiver. Hmmm. Pas grand chose à mon avis. Certains seront sûrement sensibles au soin mis à peindre les détails, les enfants aiment ces choses-là, mais tous ces portraits solennels risquent plutôt d’éloigner les chers petits de la peinture. Les photos de nus, à éviter en tout cas. Rimbaud peut-être ? Mais, me dit-elle, vous n’y pensez pas, à dix ans aucun élève n’a entendu parler de Rimbaud ! Ah bon. Triste de penser qu’ils connaîtront Fantin-Latour avant Rimbaud…

Publié dans Art | Tagué , , , , , , , | 2 commentaires

Films, le temps d’un second tour

Du 6 au 8 mai, week-end pluvieux, englobant un second tour de présidentielles. Le rebord de la fenêtre était baigné de perles de pluie. Beau temps pour s’engouffrer dans les salles dites « obscures » afin de calmer son impatience ou bien simplement, de songer à autre chose. Les trois films vus n’étaient pas des plus légers : un japonais (After the storm, de Kore-Eda), un britannico-belge de Terence Davies (Emily Dickinson, A Quiet Passion) et un français de Chad Chenouga (De toutes mes forces). Il n’y avait vraiment pas de quoi soulever le couvercle de plomb ! Le film japonais d’abord était fidèle à tout ce que l’on peut attendre d’un film japonais, surtout de Kore-Eda : un quotidien dont l’approche est fouillée en termes psychologiques. L’aïeul vient de mourir. Il fut dépensier, joueur et ne laisse pas un souvenir inoubliable à sa femme qui, enfin, peut-être, peut se reposer… Les enfants sont là, la quarantaine. Une fille qui a les pieds sur terre, mais un garçon qui, comme on dit « tient de son père », qui rêve de gloire littéraire, ayant déjà publié un roman, mais il y a quinze ans de cela… Vies de couples plus ou moins ratées. L’ex-femme du fils lui réclame la pension alimentaire à laquelle elle a droit, et promet qu’elle ne lui laissera voir son fils qu’en échange de ladite pension. Ce fils, lui, n’a vraiment pas de sous… il essaie de gagner sa vie en étant détective privé, ce qui laisse du temps libre et permet de mêler habilement la vie professionnelle et la vie privée. Il fait chaud, c’est la saison des typhons, justement l’un d’eux se prépare, le numéro 24 déjà… et la belle-fille, venue chercher le gamin, se trouve prise au piège : la grand-mère profite de l’occasion du typhon pour les retenir, en se disant que peut-être, on ne sait jamais, les corps vont se rapprocher, puis les âmes si affinité. Evidemment, ce n’est pas si simple, mais au cours de la nuit, père et fils, qui se redécouvrent, vont nouer leur complicité sous un toboggan en plastique dans le square d’à côté et la mère, elle, qui les cherche, viendra les rejoindre et ils finiront ainsi, trempés, simulacre de famille, un peu contrariés mais heureux quand même, tandis que l’enfant voit ses billets de loterie s’envoler dans l’orage. C’est beau comme d’habitude… ce sont nos misères quotidiennes… traduites en japonais.

@@@

Je connais trop peu Emily Dickinson pour en parler comme poétesse. Elle a vécu entre 1830 et 1886, autrement dit elle aurait pu connaître de son vivant nos romantiques et nos symbolistes, mais recluse qu’elle fut dans un monde imprégné de religion et de rigidité des moeurs, condamnée (par elle-même) à n’écrire que la nuit, après 3 heures du matin, dans un bureau de la demeure familiale cossue, selon un droit qu’elle avait obtenu de son père, elle n’avait à se mettre sous les yeux que la presse locale. Elle avait pour modèle Emily Brontë. Le film la montre comme une personne attachante, résignée et un brin fantasque (elle est jouée par l’excellente Cynthia Nixon, connue pour son rôle dans la série Sex and the City) . Sa révolte profonde qui sourd de tous ses pores, sa revendication qu’on la reconnaisse à l’égal d’un homme se brisent contre le mur des incompréhensions et des conventions sociales. Elle eût bien aimé un homme, car celui-là lui semblait digne de recueillir et commenter ses vers, mais il était marié (et à quelle femme ! Une mégère refusant même de boire du thé car c’est une boisson du diable). Elle aimait, semble-t-il, passionnément son père, sa grande sœur Vinnie et son frère Austin avec qui pourtant elle a des mots d’une rare violence (et c’est réciproque). Une grave maladie des reins la fait souffrir horriblement dans la deuxième moitié de sa vie. La scène de sa mort est filmée avec une rare intensité. Film rigoureux, habité d’une beauté glaciale malgré les lumignons qui éclairent le soir, dans des tons bistres et acajoux, avec des tenues strictes comme celles que devaient porter les Pères Fondateurs. Nous sommes loin de tout ceci aujourd’hui, et heureusement… mais la force d’une écriture est de parvenir tout de même à nous faire entrevoir la souffrance d’une âme dans un monde religieux à l’excès.

@@@

« De toutes mes forces » raconte une histoire qui se trouve a priori à mille années-lumières du Massachussets des années 1850… La critique reconnue a trouvé que ce film y allait un peu trop fort dans le misérabilisme. C’est la vie d’un adolescent (qui pourrait être le réalisateur lui-même) qui a soigné et aimé sa mère pendant des années, une mère dépressive, ébranlée par les abandons, toxicomane et recluse (tiens, encore une recluse) qui finit par mourir seule pendant que le jeune Nassim est parti faire de l’acro-branche avec ses amis et amies du lycée. Après l’enterrement, la famille le case dans un foyer qui, bien qu’il soit dirigé par une femme humaine (jouée par Yolande Moreau) n’en est pas moins horrible comme tous les foyers (on pense aux romans de Charles Juliet à ce moment-là). Aucun happy-end ici, tout ce qui est montré (les efforts valeureux d’une jeune issue de l’émigration africaine pour tenter de réussir ses examens de première année de médecine par exemple) est voué à l’échec, et échoue. On sent que les compagnons d’enfermement de Nassim sont eux aussi condamnés à échouer, à remiser leurs pauvres rêves dans les casiers métalliques de leurs chambres. Ce film déchire le cœur car, contrairement à ce que veulent bien dire les « critiques », il est totalement vraisemblable. Comme est vraisemblable hélas la scène la plus horrible de toutes, celle où la petite amie et sa famille (de braves gens très « petite et moyenne bourgeoise intellectuelle », suivez mon regard) laissent complètement tomber le pauvre garçon sans un seul instant tenter d’analyser sa souffrance…

Quoi de commun entre ces trois films ? Eh bien, un seul, le fait qu’ils soient tous les trois parcourus par un fil littéraire qui tient à la poésie écrite… Dans le film japonais, le fils de la vieille femme essaie d’écrire des poèmes, en tout cas des réflexions, et note les phrases parfois touchantes que lui dit sa mère. Le second film évidemment est parcouru par les poèmes de Dickinson (que je n’ai pas notés bien entendu, quand distribuera-t-on à l’entrée des cinémas comme on le fait à celle des théâtres, le livret du film?) et le troisième est illuminé par une séquence où Nassim, interrogé en Français, donne une lecture brillante d’un poème de Baudelaire (Réversibilité?). Décidément, c’est bien cela qui sauve les êtres, que ce soit au Japon contemporain, dans les Etats-Unis des années 1850 ou dans un arrondissement parisien : la poésie.

Ange plein de gaieté, connaissez-vous l’angoisse,
La honte, les remords, les sanglots, les ennuis.
Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits
Qui compriment le cœur comme un papier qu’on froisse ?
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l’angoisse ?

Publié dans Ciné, Films | Tagué , , , , , | 2 commentaires