Promenades dans Rome – II

Le colloque lui-même avait lieu près de l’abbaye des Trois Fontaines. Abbaye cistercienne dont l’intérieur, comme toutes les cisterciennes, est d’une grande beauté austère. La légende veut qu’ici fut décapité Saint Paul et qu’une fois la tête décollée (et pas décapitée, Alain, pas décapitée, on ne décapite pas une tête) en rebondissant trois fois, elle fit naître trois sources. L’Abbé en personne, qui nous fait visiter les lieux durant un intermède, nous dit qu’il n’y avait rien d’étonnant à cela en cet endroit le plus bas de Rome, qui était occupé par les marécages (c’est donc bien que, lui, les miracles, il s’en tape) et que l’attribution de ce lieu au martyr de Paul est assez vraisemblable, puisqu’on lit dans les écritures qu’il fut en effet mis à mort non loin de la via Ostiense, proche d’ici, et que Saint Paul hors les murs est à peine à quelques dizaines de minutes à pied, encore cela était il y a quelques temps, un temps que l’Abbé a connu, lorsque l’espace n’avait pas encore été recouvert de nœuds autoroutiers et autres bretelles d’accès. Maintenant, c’est une autre histoire. C’est Saint Bernard de Clervaux qui vint ici sur les conseils d’un certain Bernardo Paganelli, moine du coin, pour y installer cette abbaye, ledit Bernardo qui devint par la suite rien moins que pape(*) – nous y voilà encore – alors que Saint Bernard, lui, dès les débuts de sa présence en ces lieux, devait prendre partie dans une querelle de papes, on le voit à ce qu’il prit grand soin de faire inscrire au fronton de l’abbaye :

montrant son attachement à un candidat – nous y voilà encore – plutôt qu’à un autre, mais cet autre il est vrai décrété par l’histoire « anti-pape ». Qui sait s’il votait, s’il y avait eu des primaires de papes etc.

Cette visite eut lieu juste avant les vêpres, qui sonnèrent à six heures moins le quart, faisant notre guide s’envoler comme il était venu, nous laissant seuls avec nos dernières interrogations. Nous avions juste eu le temps d’entr’apercevoir les règles de la vie monastique, à quatre heures déjà le lever et la prière, dans l’enchantement en été de voir le soleil luire au travers du vitrail du bout de la nef, car toutes les abbayes cisterciennes sont construites sur un axe est- ouest, et une idée de ce que peuvent contenir les écrits de Saint Bernard, un haut intellectuel qui, nous dit notre hôte, aurait eu de son temps le prix Nobel si celui-ci avait existé. On vous recommande paraît-il un ouvrage adressé par Bernard à son ami pape – « De la considération » – , que tout homme de pouvoir se devrait de lire, et que la légende veut que De Gaule ait lu, mais que de toute évidence le présidentiel mari de Carla n’a pas lu, qui explique, en substance, que si haut en pouvoir que sont les hommes, ils tiennent toujours ce pouvoir de la communauté qui les a désignés et à qui ils doivent des comptes. Nous y revoilà encore. A quoi ? eh bien toujours à ces damnées élections… et puis aussi un peu au scénario de « Habemus Papam » : ne s’agit-il pas là justement d’un pape (Eugène III) se sentant plus apte à vivre à la dure qu’à gouverner une Eglise, et qui, de ce fait, se tourne vers son ami pour qu’il lui ôte son désarroi ? Et au détour d’une phrase, cet adjectif, « sponsal » qu’aucun de nous ne connaissait, qualifiant une relation. Et tous de se concerter, j’ai bien entendu, il a dit sponsal ?, oui, tu as bien entendu, mais qu’est-ce que cela veut dire ? Il avait bien dit « sponsal »…

(*) sous le nom d’Eugène III, en 1145

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5 commentaires pour Promenades dans Rome – II

  1. Jean-Marie dit :

    Abbaye de Trois Fontaines… je ne connais que celle aux confins de la Marne, fondée en 1118 par Saint Bernard…

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  2. Et le colloque, c’était sur quoi?

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    • Alain L dit :

      Chère Chantal, le colloque était sur « sémantique lexicale et ontologie », dans le cadre du projet que je coordonne. Le titre peut donner lieu à ambiguïté car « ontologie » doit être pris dans les deux sens (en général sous ce genre de titre, un seul sens est privilégié, le moins « philosophique »), d’une part l’ontologie qu’on connaît, en tant que science de ce qui est (partie de la métaphysique) et d’autre part ce que les spécialistes de sciences de l’information entendent par là, à savoir l’étude de diverses classifications des entités d’un domaine d’activités donné – on parle alors d’ontologies, au pluriel -. Ma perspective est plutôt philosophique. En bref, la question posée est: comment se limiter, lorsqu’on élabore une théorie formelle de la signification, à des types d’entité dont une ontologie raisonnable peut nous garantir qu’elles existent. L’ontologie contemporaine s’oriente ainsi vers une sorte de nominalisme enrichi qui admet, à côté des objets singuliers, les tropes, en tant que propriétés particulières. Mais comment faire exister ensemble des tropes? (la rougeur de cette pomme et le goût particulier de cette pomme reinette par exemple?) autrement qu’en faisant recours à la notion de substance?

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  3. Merci Alain, pour cette pomme reinette, savoureuse et rouge, qui ouvre de tels horizons que nous serions tout prêts à en reprendre une bouchée.

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