Instantanés ladakhis – XIV – Epilogue

C’est passé maintenant. Les lourdes chaussures de marche sont rangées. Les chemins du ciel se sont fermés. On passe trois semaines à voisiner avec la lumière et les confins d’un autre monde. Beauté des paysages, harmonie d’une société qui vit ses derniers moments d’autarcie. Visages où se lit toujours la grâce d’un amusement, comme si tous les évènements, même les plus infimes, d’une journée, provenaient d’un don gratuit. Silences et bourdonnement des moines en leurs monastères. Les gompas résonnent dès cinq heures, à l’heure où les cuisines s’allument et préparent la première tsampa du jour. Les trompes sonnent dans le lointain, cornes de brume mais au son bien plus clair, on les dirait des cornes de soleil. Au fond des ravins toujours serpentent des ruisseaux cristallins, laissant aux fleuves, au fleuve, la fonction de charrier les limons en excès. Chaque fois qu’on passe un col, de nouveaux bras  s’élancent vers le ciel : les pics enneigés qui se succèdent, Singge, Kang Yatse, Photoksar (c’est aussi le nom d’une montagne) et quand nous repartirons de Leh par avion, d’un coup d’aile, ils nous seront résumés, précurseurs de sommets plus haut, ceux qui s’étagent bien plus loin, jalonnant l’immense chaîne du Karakoram, mais du côté pakistanais, de celui où les voyageurs peuvent embrasser d’un seul coup d’œil, au cirque de Concordia, le K2 et le Gasherbrum, les plus occidentaux des 8000. On passe trois semaines puis on revient dans le monde, notre monde, mais avec le regard décalé, rafraîchi, peu près à encaisser les platitudes, le dégueulis des propos insanes, des récits glauques de valises de billets, de soi-disant « légèretés » de l’être, qui ne sont qu’appétits gloutons et comportements honteux. Le voyage est une parenthèse utile.

Ô vous montagnes enneigées,
Que vos larmes roulent en un flot continu !
Et vous aussi yaks sauvages,
Puissiez-vous toujours faire sonner la pointe de vos cornes !
Et vous lion des neiges
Rugissez encore et sans fin depuis les cimes de l’Himalaya !

 (Palden Gyal, poète tibétain, traduit par Marie-Josée Lamothe)

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8 commentaires pour Instantanés ladakhis – XIV – Epilogue

  1. L’épilogue – retour en ce bas monde – est beau, l’autre mer de glace et les chaussures sont fatiguées mais l’air pur a parcouru ces pages où règna logiquement Photoksar.

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  2. Jean-Marie dit :

    Merci beaucoup, Alain, pour ces 13 billets qui m’ont emmené sur des hauteurs bienfaisantes et lumineuses, en ces temps où l’air devient de moins en moins respirables ici. Mais ce voyage n’est pas une fuite, non plus : il n’occulte pas les difficultés et les ambiguïtés actuelles de cette région à haut risque.
    Est-ce à cause de mon pessimisme actuel ? Mais je ne peux m’empêcher de me rappeler les récits de voyages enthousiastes et fascinés de ceux qui sont allés en Afghanistan dans les années 70; Mais depuis …

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  3. lignes bleues dit :

    merci également, Alain. J’avais suivi le récit, de façon un peu inconfortable, sur mon téléphone portable. Une nouvelle lecture derrière l’ordinateur n’est pas de trop ! Le voyage, c’est tout ce que vous dites, mais aussi une (re) source. Vous y apportez tout ce que vous avez dans vos baskets (enfin dans vos chaussures et surtout dans votre tête) vous donnez, je pense aussi (il n’est qu’à voir les visages souriants qui vous accueillent) et vous revenez avec de nouveaux yeux sur notre monde qui est tout ce que vous dites (trouver des forces nouvelles pour refuser ce qui est inacceptable).
    Et puis, ça nous a donné l’occasion de faire connaissance avec votre visage vu par un enfant (:-))

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  4. Alain L. dit :

    j’avoue que je n’ai qu’une hâte, c’est d’y retourner…

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  5. Démons et merveilles…
    Comme j’ai bien fait de reprendre mon bâton de blogueuse paresseuse!
    Il est magnifique ce blog.
    Amitiés

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  6. michèle dit :

    C’est passé mais c’est inscrit, mémoriel ; je suis retournée à kiki soso largyalo, pour retrouver l’en-tête sur la bandeau. Cela parlait d’humilité car nous ne sommes pas des dieux.

    En un , j’ai pensé que nous les femmes, dans la dépression post partum, nous touchons du doigt et avec misère, de la sortie de l’enfant de notre ventre et du vide qui s’ensuit, la descente des sommets.

    Puis taillant très court l’arbre à papillons dans mon jardin pour le préparer à l’hiver, je sais combien il repoussera plus fort le printemps prochain et avec plus de fleurs encore. Et qu’il changera, son tronc s’épaississant, ses ramures s’allongeant.

    Enfin, je sais que descendre est plus difficile de monter, qu’il y a un cafard qui s’installe car au sommet nous y sommes bien, notoirement. Et je songeais aux baumes dont la mer fait partie, aller au niveau zéro et la voir étale ou déchaînée ; les toiles de peintre aussi et les sculptures.
    Amenant paix et douceur dans notre cœur meurtri.

    Et je crois que fondamentalement et humblement, il nous faut reconnaître que les peuples vivant là-haut en ont les capacités, et que si nous avons la chance de les côtoyer quelque peu, nous sommes déjà des privilégiés et que cela nous rende combattif à distance, pour eux et leurs territoires afin d’éviter toute spoliation abusive.

    D’en bas, nous pourrions être les gardiens de leurs sommets. Vigilants. Et à eux leurs territoires.

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