Retour en Avignon, pour « Les Papesses »

image-96804Selon Guy Chassigneux, c’était manquer quelque chose que de venir en Avignon sans avoir un œil pour l’exposition des Papesses. D’où notre retour en ce lieu si effervescent il y a un mois à peine. On aimerait trouver un théâtre qui ait oublié de fermer, un qui, comme ces vieux soldats cachés dans un lieu inaccessible et qui ne savent pas que la guerre est finie depuis longtemps, continuent à se jouer la comédie de l’uniforme,  proposerait comme si rien n’était une nouvelle représentation des Précieuses Ridicules, des Femmes Savantes, ou, que sais-je, même, d’un opéra réduit à quelques personnages. Mais non, las, le Chêne Noir est fermé, tout comme les Lucioles, et la Condition des Soies ne fait plus recette. Ni « in » ni « off » mais des longues rues éclatantes de chaleur et des esplanades rendues aux promenades lascives. Le Palais des Papes a repris de sa vertu, lui qui durant des semaines bruissait de propos diaboliques quand il ne s’agissait pas d’appels à la lutte des classes…

palais des papesPlus besoin de réserver au camping de la Barthelasse, on m’a dit au téléphone qu’il suffisait de se pointer et de demander un emplacement, et les emplacements ce n’est pas ce qui manque  à l’ombre des peupliers et des micocouliers. Il n’est même plus besoin de les déserter en urgence avant 10 heures comme c’était le cas en ce matin du 14 juillet où, dès l’aube, l’artificier venait déjà planquer son matériel juste au dessus du camping, sur la digue regardant la ville. Le bac distrait attend le client au coin herbu d’un chemin et d’une rive, il en coûte deux sous de se faire transporter aux pieds des remparts.

Au bout de la rue Joseph Vernet, toute brûlante de lumière, un hôtel particulier du XVIIIème siècle abrite la moitié de l’exposition « Les Papesses » (l’autre moitié est dans l’enceinte du Palais des Papes). On entre par la cour, sous deux sculptures en bronze suspendues dans les platanes, bien nommées « Les Bienvenus », œuvres de Louise Bourgeois.

5_The-Welcoming-Hands_LouiseThe Welcoming Hands – Louise Bourgeois

Attention : voici la plus belle exposition d’art contemporain qu’il m’ait été donné de voir…

Est-ce, là encore, parce que nous sommes bouleversés par la violence de l’art au féminin, comme nous le fûmes il y a quelques années au centre Pompidou, lors de l’exposition « Elles » ? Non qu’il y ait un art « féminin », mais parce que tout semble montrer ces temps-ci (et la lecture de certaines œuvres littéraires est là encore pour nous donner cette idée – je pense notamment à Lorette Nobécourt), qu’il existe une libération, une explosion de la créativité féminine en un siècle où les carcans se sont ouverts, l’art, la littérature, la philosophie étant enfin devenus pleinement accessibles à une moitié de l’humanité maintenue pendant des siècles dans l’ignorance et la soumission servile. Rien d’étonnant alors à ce que cela explose et qu’il se mêle ensemble de purs traits de violence et des accents de douceur, des cris paroxystiques et des murmures de rivière, des expressions brutes comme le bois des arbres tombés et des suavités extrêmes de bijoux élaborés.

6977-51b9c1d3837ad-300x366-5Camille Claudel, vers 1884

montdevergues2Entrée de l’hospice de Montfavet en 1936

L’exposition « les Papesses » est exactement cela, qui réunit cinq grandes artistes : Camille Claudel, Louise Bourgeois, Kiki Smith, Jana Sterbak et Berlinde de Bruyckere. Seule la première, donc, est non contemporaine. Et s’il fallait évoquer la souffrance avec laquelle cet accouchement de l’art au féminin a pu s’accomplir, c’est bien par elle que cela devrait commencer, qui en a payé le prix extrême. Vingt-neuf années d’internement en l’asile de fous de Montfavet. Dans une salle, sont rendus publics des documents longtemps cachés, ce sont des rapports hospitaliers, des lettres. Lettres de Camille à sa mère (la plus féroce à souhaiter cet internement), et de Camille à son frère, l’illustre Paul (« Mon cher Paul, j’ai écrit plusieurs fois à maman à Paris, à Villeneuve sans pouvoir obtenir un mot de réponse. Toi-même, tu es venu me voir à la fin de Mai et je t’avais fait promettre de t’occuper de moi et de ne plus me laisser dans un pareil abandon. Comment se fait-il que depuis ce moment, tu ne m’ais pas écrit une seule fois et que tu ne sois pas revenu me voir. Crois-tu que ce soit amusant pour moi de passer ainsi des mois, des années sans aucune nouvelle, sans aucun espoir ! D’où vient une pareille férocité ? » – lettre non datée et jamais envoyée selon l’instruction de la mère), lettres et rapports qui montrent qu’avec un peu de bonne volonté de la part de la famille, il eût été facile de sortir l’artiste de là. Mais non, rien ne se passa. Paul Claudel (« monsieur l’ambassadeur ») eut beau écrire plus tard un assez beau texte en hommage à sa sœur, il faut croire que l’admiration qu’il lui portait ne suffisait pas à dénouer le cordon qui contraignait Camille au silence… Et pourtant, elle en avait, elle, de l’amour, pour ce frère, pour le portraiturer ainsi à plusieurs âges de sa vie : enfant d’abord, au visage poupin, et que le maître d’exposition a mis en regard d’une goutte en verre plein de Jana Sterbak, adolescent, ensuite, se destinant à un avenir d’empereur romain et que l’on a évidemment mis en regard d’une couronne de lauriers en feuilles d’argent, puis homme, déjà reconnu, déjà ambassadeur, imbu de lui-même, juste menacé par une petite araignée de Louise Bourgeois, censée représenter celle qui, déjà, lui grignote l’esprit…

edd0511a-3fd2-439b-83ba-155d8c4b2c0d_g_273Les causeuses

Ainsi, tout au long de cette très longue exposition, sont intimement mêlées les œuvres de ces cinq femmes. La belge Berlinde de Bruyckere expose des œuvres de résine et de bois, assimilables de loin à des quartiers de viande de boucherie (je pense à Lorette Nobécourt et à « La Conversation » (p. 46) : « l’image de mon corps pendu par un crochet de boucherie planté dans le sexe »), à moins que ce ne soient des cadavres posés verticalement dans de vieilles armoires, corps mutilés qui commencent par des jambes décharnées et se terminent en branches ou en racines qui se nourrissent de terre. Dans l’autre lieu (Palais), une pauvre dépouille s’accroche au sommet d’un mât (Schmerzenmann), et non loin de là, au centre d’une pièce ronde, comme un animal blessé suspendu, une sculpture qui porte ce titre : « We are all Flesh ».

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dsc02154« We Are All Flesh » – B. de Bruykhere

14_Bloedend-haar_Berlinde-450x599De Bruykere – Bloedend Haar, 2000

Jana Sterbak explore la peau, le dehors et le dedans, la tunique qui brûle comme celle de Nessus, l’étrange, l’ambigu, l’hermaphrodite : une chemise d’organza tout ce qu’il y a de plus légère, avec des poils d’homme greffés sur la poitrine. Un texte commente une tunique électrique (qui s’allume quand on l’approche), il y est question de la douleur à rester prisonnier de sa peau, de l’impossibilité à immiscer une part d’autrui sous la peau de soi. Ou le contraire. Je pense de nouveau à Lorette Nobécourt , dans « la Démangeaison » : « le petit canif que je plantai dans ses flancs, l’enveloppe se déchirant, le sang » (p. 107).

10_I-Want-You-to-The-Way-I-Do_Jana1-783x1024Kiki Smith, artiste particulièrement prolixe, passe du gigantisme cosmique (étoiles, lune suspendues au plafond) à l’éphémère du papier-craft où sont accrochées des paillettes d’or ou bien des tapisseries murales qui rappellent les maîtres anciens de la Licorne, aux dessins aériens qui montrent des oiseaux mythiques, des regards aux cils vaporeux ou des seins légers surmontés de deux roses bleues. Elle montre aussi une biche accouchant d’une femme.

2013-08-19 14.45.36Et Louise Bourgeois enfin, qui semble avoir été le détonateur de cette exposition (Eric Mézil, commissaire d’exposition ayant téléphoné une nuit d’avril 2010 de Montfavet à New-York pour appeler son amie Brigitte Cornand, autre commissaire, qui se dévouait alors aux côtés de l’artiste au cours des dernières années de sa vie, pour commencer à mettre au point ce projet), avec ses araignées géantes, qui lui rappellent tellement sa mère ( !), et ses nombreux dessins qui bouleversent notre inconscient, ayant pour thèmes l’enfance, son enfance (retour dans la propriété familiale qui était au bord de la Bièvre, avant qu’elle ne fût recouverte, et dans laquelle, petite et venant de perdre sa mère, elle eut la tentation de se jeter), ou bien la naissance, l’accouchement, l’homme et la femme, le sexe lumière rouge.

01araignee

altered-statesPourquoi « les Papesses » ? Il y eut autrefois cette légende… Une femme se serait faite passer pour un homme afin d’être nommée pape, ce qui lui advint, jusqu’à ce jour où elle accoucha en public, révélant le pot aux roses. On raconte que depuis les cardinaux sont soumis à un examen des organes génitaux pratiqué grâce à des sièges spéciaux… je ne sais pas si c’est vrai, n’ayant été ni pape, ni même cardinal.

En tout cas, cette idée de « papesses » porte en elle sa force symbolique : il fallut tout risquer, la vie, la santé mentale, le déshonneur pour qu’un jour enfin l’accès soit donné aux femmes aux rôles accaparés par les hommes…

150px-Jean_Dodal_Tarot_trump_02La papesse du tarot de Marseille

PS: pourquoi la plus belle exposition d’art contemporain? Cela ne tient probablement pas seulement à la grandeur de chacune des cinq artistes évoquées, mais aussi à l’extraordinaire façon de créer une réelle unité entre elles, et cela on le doit bien sûr au commissaire de cette exposition, Eric Mézil. Les oeuvres se côtoient sans cesse, se projettent les unes dans les autres, se complètent comme rarement on a pu voir dans un musée. Pour en donnée une idée, voici ce qui est dit concernant la première salle, dans la notice de présentation: « La première salle donne le ton de l’exposition: deux sculptures qu’un siècle de création sépare ont exactement la même intention, quasiment la même facture, le même sujet. Si Camille Claudel choisit le bronze d’un noir d’airain, Kiki Smith choisit le blanc laiteux du biscuit, cette technique classique de la porcelaine la plus noble. Mais toutes deux immortalisent un regard dirigé vers l’au-delà, « l’Aurore » qu’un visage illumine, rehaussé par un mouvement de cheveux très cinétique, alors que la « Femme au bras levé » regarde le ciel, telle une incantation« . Plus loin: « Le célèbre portrait de Camille Claudel qui avait été choisi pour illustrer la couverture du livre d’Anne Delbée est associé à la toute première araignée très conceptuelle de Louise Bourgeois« .

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5 commentaires pour Retour en Avignon, pour « Les Papesses »

  1. Sans doute une très belle exposition…
    J’ai reconnu l’immense araignée de Louise Bourgeois, admirée au Centre Pompidou en son temps, et j’ai repensé à un livre qui traitait, à sa manière, d’une « Papesse du Diable ».

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  2. alainlecomte dit :

    ah! cette papesse… j’avais raté celle-là, Robert Desnos était dans le coup, visiblement, ou encore « Robert le Diable » comme il se faisait appeler.

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  3. JEA dit :

    Edmonde Charles-Roux estime que Camille Claudel mourut de faim.
    Ce qui rappelle « Le drame des asiles de Vichy », un article de Régis Guyotat :
    – « Cinquante mille malades mentaux sont morts de faim sous l’Occupation. De nouveaux travaux d’historiens relancent un débat qui agite depuis 1987 le milieu de la psychiatrie.
    Près de cinquante mille malades mentaux sont morts de faim, entre 1940 et 1944, dans les établissements psychiatriques français. L’hôpital du Vinatier, à Bron, dans la région lyonnaise, compta, à lui seul, près de deux mille victimes. »
    (Le Monde, 17 octobre 2003).
    La page 220 de mon blog propose d’autres écrits et témoignages sur Camille Claudel.
    NB : De Bruykere, « Bloedend Haar » pourrait être traduit par : « Chevelure de sang ».

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  4. alainlecomte dit :

    merci JEA pour ces précisions. En effet, vous avez raison de le rappeler, on mourait de faim dans les établissements psychiatriques durant les années quarante, quarante-quatre. L’expo d’Avignon en parle d’ailleurs (et j’ai « oublié » de le mentionner, malheureusement), il est dit qu’à Montfavet, cinq cent pensionnaires environ seraient morts de faim, on ne dit pas si Camille Claudel fit partie du lot, mais c’est vraisemblable. Par ailleurs, il y a en ce moment une exposition à l’hospice de Montfavet sur Camille Claudel et les méthodes de la psychiatrie, que je n’ai malheureusement pas pu voir car elle était exceptionnellement fermée la semaine du 15 aout… mais elle doit être passionnante. Oui, le dessin de de Bruykere est une ébauche pour une sculpture qui porte le titre de « Chevelure de sang ».

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