Images entre rêve et réalité

Polina093La bande dessinée, c’est le cinéma moins le son. Ou bien, c’est le cinéma moins le mouvement. Qu’en pensez-vous ? Mais comme toujours, dès qu’il y a contrainte ou absence de certaines possibilités d’expression, l’art compense en inventant des ressources insoupçonnées, ainsi la BD invente, la BD innove, la BD devient art. L’image, au départ simplissime, de par cette simplicité justement, ce schématisme, crée un espace imaginaire autour d’elle que nous investissons et par où passe notre émotion. Le film on l’a déjà dans la tête. Parfois ainsi l’image BD appelle le cinéma : on sent la transition possible en continu. C’est bien sûr ce qui se passe avec le très beau « Le bleu est une couleur chaude » de Julie Maroh, dont on sait maintenant qu’il a servi de base au film de Kechiche, « La vie d’Adèle », qui vient d’obtenir la Palme d’or du Festival de Cannes. Le film n’est pas encore sorti, aussi ne le connaissons-nous, forcément, que par ouïe dire, ou bien via de courtes séquences présentées de ci de la dans les émissions consacrées au cinéma (j’en ai aperçu une un soir dans une émission de France 5 animée par Jean-Marie Colombani , où il avait invité le directeur du Festival et elle était d’une intensité qui m’a paru exceptionnelle – vivement qu’on puisse voir ce film !). Le dessin de la BD est loin d’être parfait, il y a quelque chose qui dérange dans ces yeux trop grands, ces expressions figées sur les visages, ces vignettes où l’indétermination du trait fait qu’on ne sait pas trop ce qui se passe, mais ces défauts sont peu de chose face à la manière d’exprimer les sentiments, ce qui, bien sûr, ne va pas de soi dans une BD. On comprend qu’un réalisateur ait flashé sur cette histoire qui, loin d’être « encore une histoire d’homosexualité » (comme l’ont clamé les Boutin et consorts) est une histoire d’amour bouleversante, d’amour à mort, ce qui est beau.

Autre BD, autre émotion, le très beau « Polina » de Bastien Vivès, un récit sur la danse : au départ, Polina est une petite fille qui vit en Russie et que sa maman conduit au cours de danse. Les petits ont très peur de ce monsieur Bojinsky qui les impressionne par sa taille et son intransigeance, mais Polina sera toute sa vie marquée par l’enseignement de cet homme. Plus tard elle deviendra une vedette, en passant par Berlin et Paris, mais reviendra vers le professeur devenu âgé pour finalement accepter de réaliser avec lui la chorégraphie dont il a toujours rêvé. Là, pas de problème : le dessin est parfait. Ce ne doit pourtant pas être facile de dessiner les corps des danseurs et danseuses avec la même grâce que celle dont ils ou elles témoignent dans la réalité. Très peu de décors, ou alors réduit à quelques traits (sauf quand les personnages se rendent dans des grandes villes), tout en noir et blanc, l’accent mis toujours sur l’essentiel dans la scène représentée, c’est du très grand Art.

Polina092On passe ensuite au cinéma, puisque par ces temps de canicule, il n’est guère d’endroit (à part la piscine) où on se sente aussi bien qu’à l’ombre climatisée des salles de ciné. J’ai déjà dit le bien que je pensais du nouveau complexe inauguré l’an dernier à Grenoble, géré par la Fédération des Œuvres Laïques : le Mélies, au confort parfait et à la programmation exigeante. Les deux BDs ci-dessus sont en continuité avec le très beau film de Noah Baumbach, « Frances Ha », avec Greta Gerwig (Frances) et Mickey Sumner (Sophie), histoire d’une jeune nana de 27 ans, qui vit en « colloc » avec sa meilleure amie, jusqu’à ce que celle-ci la quitte pour une autre colloc. Elle veut devenir danseuse mais ça ne se passe pas si bien et avec les mecs ça ne se passe pas si bien non plus (réputée « incasable » ou « undatable »)… jusqu’à ce que, après quelques galères qui donnent lieu à plusieurs gags (la célébration de l’anniversaire de son ancienne fac où elle n’a pas mieux qu’un petit boulot d’hôtesse, chapeautant une sénatrice qui n’a pas d’autre idée en tête que sauter les petits mecs, et où elle retrouve son amie avec qui elle est désormais en froid,  la scène où elle est reçue dans une famille collet monté et où, dans sa détresse, elle dit tout ce qui lui passe par la tête face aux regards éberlués des bonnes gens… son voyage pour deux jours à Paris profitant sur un coup de tête d’une proposition en l’air que lui a faite le riche père de sa nouvelle collocataire, où, évidemment, elle s’emmerde comme un rat mort….) heureusement, les choses s’arrangent, elle peut réaliser sa chorégraphie… et enfin louer un appartement à elle, où elle peut mettre son nom sur la boîte aux lettres, mais comme son nom est « Frances Haliday » et que ça ne tient pas, il reste juste « Frances Ha ».  Film en noir et blanc, qui rappelle un peu les premiers films tchèques, comme « les amours d’une blonde » et qu’on verrait bien… en BD !

Greta GurwigDernier film, dernier lien BD – cinéma : évidemment, nous avons tous en tête, surtout les garçons, les premières petites BD que nous lisions dans notre enfance, toutes histoires de cow-boys et d’indiens. Eh bien, ce n’est pas rien de découvrir aujourd’hui ce que peut être encore un bon western, même si, curieusement, c’est un western allemand et en allemand ! Autre originalité : le personnage principal est une femme, il s’agit d’une certaine Emilie Meyer (l’excellente Nina Hoss). Le film s’appelle « Gold », il est de Thomas Arslan. Un groupe de gens hétéroclite, recruté par un organisateur louche, part pour le Klondike afin de trouver des filons d’or, mais l’organisateur a bluffé, il ne connaît pas la route. Les incidents se multiplient. Tout le monde disparaît un à un : roulotte qui casse une roue, organisateur qui est dévoilé et doit s’enfuir, reporter qui se fait prendre la jambe dans un piège à ours et va en mourir – scène où il faut lui couper la jambe ! – type qui devient fou. Il ne reste que l’héroïne et le responsable des chevaux, Boehmer (Marko Mandic) … ils vont arriver vers Dawson, mais à Telegraph Creek, ils se font hélas rattraper par deux brigands sur les traces de Boehmer  – ils veulent le tuer pour se venger de la mort de leur frère – qui le tuent, et se font tuer à leur tour (par Boehmer lui-même mais aussi par la belle Emilie). La jeune femme va continuer seule sa route, comme un « poor lonesome cowboy », mais au féminin. Affirmant ainsi sa quête de liberté.

nina hossEnsuite, les images continuent leur travail : elles pénètrent nos inconscients et deviennent nos rêves, avant que celles de nos rêves à leur tour s’imposent à nous-mêmes pour devenir sources d’inspiration et le circuit se boucle sans qu’on ait eu tellement besoin de recourir à la froide dénotation.

Post-Scriptum: aujourd’hui, midi, sur France Culture, la philosophe Sandra Laugier, présentant les thèses sur le cinéma de Stanley Cavell, aborde aussi cette idée, que les images du cinéma sont aussi importantes dans la constitution de notre inconscient que les évènements réels que nous avons vécus, et qu’elles se mêlent à nos rêves.

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2 commentaires pour Images entre rêve et réalité

  1. JEA dit :

    Jean-Luc Lacuve :
    – « Les amours d’une blonde est un exemple parfait des aspirations artistiques de nouvelle vague tchèque (la Nova Vlna). Court, simple, ancré dans le réel, souvent léger, le film se veut générationnel, photographie pertinente d’une jeunesse tchécoslovaque caractérisée par le désœuvrement et l’inquiétude, loin des valeurs positives prônées par le réalisme soviétique. A mi-chemin entre l’imaginaire romanesque de la Nouvelle Vague française et la volonté documentaire du free cinéma anglais, Les amours d’une blonde fait preuve d’un soucis plastique constant.
    Le film est constitué de onze blocs de séquences (Les confidences, la négociation avec les militaires, l’arrivée du train, le bal, les pourparlers d’après bal, la nuit d’amour, la semaine de travail, le bal de Prague, l’attente chez les parents, l’arrivée de Milda, le retour à Zruc) avec pour centre le bal et la nuit d’amour.
    La musique et la danse, très présentes, participent intimement à cette quête du naturel. Forman affectionne tout particulièrement les orchestres et les bals populaires. Le bal, c’est le moment privilégié où, sous l’effet de la musique et de l’alcool, les gens cessent de se surveiller, oublient leurs inhibitions et révèlent désirs et frustrations. C’est aussi un formidable terrain d’observation, un concentré de comédie humaine et sociale. Il y a une scène de bal dans chacun des films tchèques de Forman. Dans Au feu, les pompiers, elle s’étendra aux dimensions du film entier. »
    (9 février 2010, Ciné-Club Caen).

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