« Je hais l’indifférence »

Pourquoi je hais l’indifférence.inddEn 1917, Antonio Gramsci écrit un texte qui commence par ces mots : « Je hais les indifférents ».  Et il développe par ces autres mots : « Ce qui advient, n’advient pas tant parce que quelques-uns veulent que cela advienne, que parce que la masse des hommes abdique sa volonté, laisse faire, laisse s’amasser les nœuds que seule une épée pourra ensuite trancher, laisse promulguer les lois que seule une révolte pourra ensuite abroger, laisse arriver au pouvoir les hommes que seule une mutinerie pourra ensuite renverser […] Il semble que la fatalité emporte les choses et les hommes, il semble que l’histoire ne soit qu’un énorme phénomène naturel, une éruption, un tremblement de terre, duquel tous sont victimes, ceux qui l’ont voulu et ceux qui ne l’ont pas voulu, ceux qui savaient et ceux qui ne savaient pas, ceux qui avaient eu une part active et ceux qui étaient indifférents. Et ces derniers se fâchent, voudraient échapper aux conséquences, ils voudraient qu’il soit clair que non, ils ne voulaient pas cela, que non, ils ne sont pas responsables. Certains se mettent à pleurnicher de manière pathétique, d’autres blasphèment de manière obscène, mais rares sont ceux qui se demandent : et si moi aussi j’avais fait mon devoir, si j’avais tenté de faire valoir ma volonté, mon avis, est-ce que ce qui s’est passé se serait passé ? »

Il est difficile d’endosser totalement ce texte aujourd’hui compte-tenu des désillusions multiples que plusieurs générations ont pu connaître depuis qu’il a été écrit. Que faire ? Le militant de base d’un parti dit « de gouvernement » se sent probablement noyé, dépassé, tant les impératifs qu’on lui renvoie sans cesse contre ses aspirations légitimes semblent commandés par une « raison supérieure ». Il n’est plus guère là que pour manifester sa « foi », et parfois sa mauvaise humeur. Le militant de base d’un parti avant tout contestataire sait que son action n’est tout au plus qu’une piqûre de guêpe administrée aux gouvernants. Il ne se fait pas d’illusion, ou alors s’il s’en fait… cela peut être grave et il s’expose lui-même à d’amères désillusions. Nous sommes renvoyés sans cesse à ce que nous sommes : des spectateurs. Tantôt nous applaudissons, tantôt nous pleurons, voire… nous pleurnichons comme le dit Gramsci. D’où vient que des évènements, comme le résultat d’une élection par exemple, nous mettent dans des états de fièvre ? Si ce résultat nous apparaît favorable, nous devons bien savoir que, même si nous pensons avoir fait le meilleur choix rationnel, la suite ne sera jamais à la hauteur de nos rêves et fantasmes. Evidemment, s’il nous est défavorable, nous pouvons craindre et sentir de la tristesse, comme au cinéma face à la disparition du héros, voire pire : comme au match, devant la défaite de « notre équipe ». Notre « vie citoyenne » est-elle à ce point déconnectée de l’action publique qu’elle ne s’incarne plus que dans des émotions, des hauts et des bas ressentis au gré des annonces qui nous réjouissent ou nous attristent ?

Aujourd’hui, dans le monde, nous sommes témoins, par le truchement des images, des pires atrocités. Nous avons vu des vidéos de ces enfants syriens asphyxiés, dont le corps encore tremblait ou bien qui étaient brandis comme des poupées de chiffon face aux caméras. Nous avons vu des hommes et des femmes écumant de bave en train de mourir. Nous savons que l’usage des armes chimiques est interdit par les conventions internationales. Nous voyons bien qu’il y a une différence entre des guerriers exécutés par d’autres guerriers (comme le montre une image qui circule aujourd’hui dans la presse américaine) et l’extermination gratuite de civils par les gaz, pour rien, ou juste pour réprimer (on dit qu’Assad aurait voulu se venger d’une tentative d’attentat perpétrée contre lui). Dans notre Assemblée Nationale, on parle, on finaude. Tel nargue le président qui, dit-il, « se mettrait à la remorque des Américains », tel autre dit qu’il est urgent de ne rien faire.

Il n’est pas question de jouer les chevaliers vengeurs, ni de faire la guerre à tel ou tel en escomptant sa défaite. Il est juste question de faire en sorte que cela n’aille pas trop loin, qu’on montre son refus de moyens aussi horribles. Un obus sur un palais présidentiel est, dit-on, une façon de faire réfléchir. Mais rien ne se fera, ou alors si tard, si symboliquement… ce qui d’ailleurs détruira l’argumentation de tous ceux qui font semblant de croire qu’une fois de plus, les Américains ont manigancé ce coup-là pour avoir des prétextes d’intervention. Intervenir pour quoi ? C’est justement parce qu’il n’y a pas de raison d’ordre économique à intervenir que les USA n’interviendront (peut-être) pas, et les efforts méritoires et courageux de Hollande se heurteront au mur de l’indifférence.

Nous revoilà donc à l’indifférence. Dans la situation où nous sommes, nous sommes condamnés à déléguer notre capacité d’agir à nos gouvernants, c’est décevant, c’est frustrant, mais au moins… qu’on les approuve lorsque leurs intentions nous semblent bonnes.

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3 commentaires pour « Je hais l’indifférence »

  1. JEA dit :

    Magda Szabo :
    – « Quand on n’aura plus rien à faire de soi-même, parce qu’on ne le peut plus, il convient alors d’en finir, quand l’humanité marchera depuis longtemps à l’échelle des étoiles, ceux qui vivront alors seront loin d’imaginer la crèche barbare où, pour une tasse de cacao, nous avons livré nos pitoyables combats, seuls ou avec d’autres, mais même à ce moment là on ne pourra toujours pas corriger le destin de celui qui n’a sa place dans la vie de personne… »
    « La porte », Viviane Hamy, 2003.

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  2. Oui, la critique permanente (style « Le Grand Journal » de Canal +, ou la dérision professionnelle tous azimuts) accablent à la longue.
    Je suis d’accord avec ta conclusion.

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