(Post-) modernité de Goya

230px-Capricho1(detalle1)_Goya« Le sommeil de la raison engendre des monstres »… gravure emblématique de Goya, en ce moment exposée parmi des centaines d’autres à la Pinacothèque de Paris, vous savez ce grand magasin reconverti en musée privé, place de la Madeleine, entre un sex-shop et une épicerie de luxe. Mais nous ne bouderons pas notre plaisir : faire de Goya une figure de la modernité s’imposait, voire même de la post-modernité, tant les œuvres goyesques donnent le sentiment de sauter les siècles (et celui de la modernité justement, qui fut celui de la croyance en un progrès humain et social, en un sens de l’histoire) pour atterrir de plain pied dans le XXIème, celui où la litanie des massacres a exténué l’espérance. Si des contemporains espagnols de Goya ont adhéré à l’aventure napoléonienne au nom des « libertés » qu’elle était supposée apporter, d’autres dont Goya lui-même en ont surtout vu l’aspect conquérant et dévastateur. « Les désastres de la guerre » est une série qui, par les scènes de violence inouïe qu’elle révèle, vaut bien les reportages actuels. On n’y « gazait » pas encore les victimes, certes, mais on les découpait au sabre, dans une ambiance jouissive, voir « Que peut-on faire de pire ? », la gravure où un homme nu est écartelé et émasculé avec entrain par des hommes en toque de fourrure. Amoncellements de cadavres au bord des chemins, femmes violées. « Elles ne veulent pas » dit le désastre n°9. La fille lutte contre le soudard pendant que la mère, derrière, brandit le poignard.

quoi-peut-on-faire-de-plusEt à côté des « Désastres », les « Caprices » : scènes de la vie quotidiennes, prostitution, misère, mais aussi ridicule du clergé et… désastres de l’éducation. Là, c’est un âne qui enseigne, ici une mère qui souffle à sa fille comment se prostituer. La fille a le visage qui s’emplit d’ombre et de cernes mais elle devra se soumettre au commerce de sa chair. Ailleurs, c’est une mère qui administre une magistrale fessée à sa progéniture pour « que la leçon entre mieux dans la tête », sans doute. C’est aussi la description du macabre ballet des hommes entrant et sortant du bordel, ils arrivent parés de leurs plumes… mais ressortent déplumés ! Sorcières en cavale, scènes de fornication, usage des enfants à des fins douteuses comme dans « Sopla » (« souffle ! ») qui, dans un manuscrit explicatif est commenté par Goya lui-même en ces termes : « Les enfants sont l’objet de mille obscénités de la part des vieux et des gens sans morale ».

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300px-Todos_caerán300px-Ya_van_desplumados300px-Sopla

Les quelques peintures exposées, portraits des rois et reines et princes de la cour (de Charles III ou de Charles IV), si techniquement remarquables, sont en revanche désespérantes tellement elles semblent soumises aux impératifs du travail alimentaire. Mais les visiteuses de la bourgeoisie, qui ne peuvent pas regarder les gravures car elles sont trop violentes,  les admirent car disent-elles, on y trouve une ressemblance avec l’actuel… « Point de vue, images du monde » a encore un bel avenir.

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5 commentaires pour (Post-) modernité de Goya

  1. louise blau dit :

    Dans l’exposition :  » l’ange du bizarre, le romantisme noir de Goya à Max Ernst » était présentée la série des caprices : http://www.musee-orsay.fr/fr/evenements/expositions/au-musee-dorsay/presentation-detaillee/page/2/article/lange-du-bizarre-35087.html?tx_ttnews%5BbackPid%5D=649&cHash=aac67d5338
    Je n’ai pas vu l’exposition dont vous parlez (la pinacothèque…) . Celle d’Orsay, dans un certain désordre il est vrai, présentait l’intérêt d’un champ chronologique assez vaste, pertinent, avec ses focus et ses manques (un zapping en somme) et elle était desservie par un catalogue aux illustrations très insuffisantes ( je regrette aujourd’hui, évidemment, sur un,coup de mauvaise humeur, comme pour le catalogue sur l’Allemagne, de n’avoir acheté ni l’un ni l’autre).
    Goya figure de la modernité ? À mon sens, oui, car il partage aussi avec le Greco ce privilège du presque inclassable dans les chronologies de la peinture… C’est peut-être cela, aussi, la modernité ?

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    • alainlecomte dit :

      je n’avais pas vu cette exposition d’Orsay. Celle-ci semble exhaustive. Mon billet étant écrit très vite, je n’ai pas dit l’étendue des collections exposées. Quand je parle de Goya comme moderne, c’est plus au sens du message véhiculé qu’à celui des formes, bien entendu. On a beaucoup glosé sur son ambivalence vis-à-vis des Lumières, tantôt exaltées, tantôt au contraire regardées d’un oeil sceptique, au nom d’un réalisme cru. Catalogue? il n’y en a pas du tout ici, dommage… mais Pinacothèque oblige: c’est le service minimum question documentation.

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  2. Laure Nermel dit :

    Le problème avec le terme « modernité » (qui a sacrément tendance à m’agacer en histoire de l’art) c’est qu’on l’emploie à tort à à travers, et que maintenant cela ne veut plus rien dire. A aucun moment dans l’exposition on ne définit ce qu’est le « moderne », alors que Goya, lorsqu’il crée ses séries « Proverbes » ou « Caprices », emprunte aux formes médiévales !!! Mais c’était le thème de la trilogie « peintres témoins de leur temps ». Enfin ça c’est pareil, ça devient une expression dénuée de sens et complètement banalisée. Et puis ça veut dire quoi, témoin de son temps ? Ne l’est-on pas tous ? Même un peintre abstrait s’inspire de ses observations du réel, son impulsion créatrice ne sort pas de nulle part, il utilise les outils, les matériaux bien réels… de son temps !! C’est un peu comme quand on parle de réalisme en peinture alors que le réalisme, à proprement parler, ne débute véritablement que dans la seconde moitié du XIXème, avec des auteurs comme Maupassant, des artistes comme Courbet… A force de faire des contresens, on se met à raconter n’importe quoi.

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    • alainlecomte dit :

      Je suis d’accord avec vous. Mais je n’ai pas voulu parler de modernisme esthétique, je n’ai parlé que du modernisme idéologique, dont la période reine est le XXème siècle, et culmine avec la révolution russe et la guerre de 14, pour ensuite laisser place à un post-modernisme en quoi consiste le « dépassement » des idéologies pour mettre en évidence avant tout un certain scepticisme face au « sens de l’histoire » que Goya me semble bien refléter.

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  3. Laure Nermel dit :

    C’est vrai aussi. Loin de moi l’idée de critiquer les bloggeurs, qui à mon avis parlent de Goya de façon plus intéressante que ceux qui ont crée le texte de l’expo. je suis pour l’accessibilité et la simplicité des textes dans les expos. Mais les contresens me font sortir de mes gonds, comme lorsqu’à l’expo Hopper l’hiver dernier, j’ai vu que Degas était taxé d’impressionniste, alors qu’il ne partageait ni la technique ni les idéaux de ce groupe de peintres.

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