La mémoire des rues

Il existe à Paris une rue Visconti, elle est frêle et bordée d’immeubles bancals, mais de place en place elle est dotée d’ouvertures qui sont comme les branchies d’un long poisson, d’où probablement l’été doivent s’échapper des souffles d’air frais et ombrés. Ces ouvertures sont des galeries d’art, des maisons d’édition, des échoppes d’art africain. On voit aussi des photos de François Morellet :

morelletBoulevard Saint-Germain, existe depuis peu un Musée des lettres et manuscrits. C’est au 222, au fond d’une allée. En ce moment ce musée expose quelques lettres de et autour de Edith Piaf, ce qui est fort opportun puisqu’on commémore le cinquantième anniversaire de sa mort.  Edith Piaf, « cette beauté de l’ombre qui s’exprime à la lumière » disait Jean Cocteau. Et, justement, la prochaine exposition, à partir du 11 octobre, sera consacrée à Jean Cocteau. Pouvoir lire les lettres privées écrites par d’autres et avec leur propre écriture, c’est s’exposer à l’expérience du voyeurisme, à l’infraction d’une intimité, quelque chose que, finalement, malgré nos dénégations, nous semblons tous désirer bel et bien… Et ces lettres finalement sont bien là pour combler ce désir, surtout les lettres d’amour. Et il n’en manque pas, qu’elle écrit et qu’elle reçoit, à et de Marcel Cerdan, aussi bien que de Toto Girardin, oui, le coureur cycliste, le pistard. Par extension, on obtient même une lettre de la femme dudit Girardin qui se plaint que son homme soit tombé entre les mâchoires de la dévoreuse. On présente Edith Piaf comme une môme issue de la rue, qui serait au départ sans éducation, on en est d’autant plus surpris par la qualité de son style. On ne dira jamais assez combien l’écriture fait l’homme ou la femme. Il ou elle s’invente par son style. La lettre où elle s’agace des remontrances de son éditeur de musique est très drôle. C’est d’une manière extrêmement courtoise et pince sans rire qu’elle lui signifie son congé.

lettre-girardinlettre-piafLe musée expose aussi des pages d’histoire via des documents écrits, depuis les ordonnances de nos rois jusqu’aux messages de la Résistance. Au passage incidemment, ce « bulletin » :

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Incidemment bien sûr, car cela, voyons, n’a rien à voir avec des évènements qui pourraient être contemporains…

Les poètes ne sont pas oubliés, Prévert :

prevert-les-feuilles-morteset les surréalistes :

eluardcette édition originale illustrée par Man Ray date de 1935 (Editions Guy Levis Mano). Il s’agit, dit le commentaire « de l’un des premiers livres dans lequel l’illustration photographique intervient comme une création à part entière ». « Les poèmes de Facile, sans ponctuation, en vers libres et organisés en strophes irrégulières, constituent un hymne à la beauté de la femme, à sa  pureté et à l’amour absolu ».

Mais revenons à la rue Visconti. Elle conduit, après la rue Jacques Callet, à la rue Guénégaud, où se trouve la galerie d’art africain de mon parfait homonyme (c’est au 21). Occasion de lui rendre une petite visite, et de placoter (verbe québécois) entre deux portes sur les heurs et malheurs des collectionneurs, comme Raoul Lehuard, qui lui a servi de maître,  ainsi que sur les hauts et les bas de la réception de l’art africain dans le monde occidental. Et de recevoir en échange de ma visite un joli catalogue sur quelques calebasses d’Afrique de l’est, ce dont je le remercie.

timthumbLa rue Visconti est courte, étroite et bordée de hauts murs. A Grenoble, la rue Génissieu est aussi bordée de hautes façades, assez déplaisante, sans charme – du reste Grenoble est une ville assez moche une fois qu’on s’est écarté du Jardin de Ville et des quais de l’Isère – et Minie, que j’emmène à la danse me dit : « je n’aime pas trop cet endroit, ça fait un peu peur », mais c’est parce que deux semaines auparavant, nous y avions vu un pigeon en train de mourir. « Viens, me dit-elle, passons sur le trottoir – le trottoir où se trouvait l’oiseau presque mort – tu t’en souviendras comme ça ». Les enfants, déjà, cultivent la mémoire des morts.

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Un commentaire pour La mémoire des rues

  1. Ah oui, Piaf et Cocteau, on les voit en affiches un peu partout. C’est l’occasion d’aller visiter ce musée (je connaissais l’ancien) où je ne me suis pas encore rendu !
    Les lettres sous vitrine sont souvent émouvantes, épinglées comme des papillons. Avec les lettres sur tablettes, ce sera sans doute différent.

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