Dignité de la peinture

poliakoff-6Les toiles de Serge Poliakoff exposées en ce moment au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris, irradient d’une lumière sourde, ce sont des concentrés de matière lumineuse, des blocs d’une énergie douce qui se répand lentement et diffuse une harmonie toute musicale. Serge Poliakoff est venu de sa Russie natale dans les années vingt, il en a gardé le goût des rouges, des ocres et des jaunes dorés qui baignaient les icônes des églises qu’il fréquentait. Serge Poliakoff faisait lui-même ses couleurs. Il ne cédait jamais à la facilité des couleurs en tube. Il broyait les pigments purs pour en faire sortir l’éclat d’un rouge dense, ou d’un bleu plus léger que les nuages. Au début, Serge Poliakoff ne vivait que de sa guitare : il écumait les tavernes tenues par des Russes blancs et touchait les maigres cachets qui suffisaient à peine pour faire vivre lui, sa femme et son fils. C’est dans un cabaret russe qu’il rencontra Dina Vierny avant qu’elle ne devienne la grande galeriste qui l’exposa aussitôt. Tout de suite après la guerre, il demanda à sa femme, d’origine anglaise, de se rendre chez le célèbre Kahnweiler pour lui montrer un tableau, Kahnweiler répondit qu’il n’aimait pas beaucoup l’art abstrait mais que c’était la première fois qu’il voyait quelque chose de si intéressant. Cela suffit au peintre pour le conforter, le faire continuer à peindre, ce qu’il fit toute sa vie, s’éloignant assez peu de son thème pictural initial, qui consistait dans l’exploration du mystère des formes et de leur interaction avec les couleurs. Certes, à la fin des années cinquante s’observe un changement dans son art : l’architecture autour d’un axe central se dissout, laisse place à une mosaïque. La substance aussi peut changer : passant d’une pâte épaisse à une couleur plus fluide pour donner libre cours à la transparence, jusqu’à ouvrir sur le vitrail. Vers la fin de sa vie, il expérimente encore. Des toiles deviennent plus « impressionnistes », un critique parle même de nymphéas, puis tout revient dans l’ordre, ou plutôt à la forme. Les dernières toiles sont de grandes formes monumentales, comme des symboles ou des totems, immobiles sur de grands murs blancs. La peinture de Poliakoff est dite « silencieuse ». Paradoxe pour un musicien. Mais c’est que toute la musique est passée dans la matière.

???????????????????????????????On l’a compris : superbe exposition. A quand Manessier ? A quand Estève ? A quand Bram van Velde ? Tous ces peintres abstraits qui ont fait la seconde Ecole de Paris. Dans le film remarquable qui termine l’exposition, une critique d’art anglaise fait remarquer ce qu’on doit à la peinture russe à la sortie de la seconde guerre mondiale. Trois expositions importantes eurent lieu vers ces années-là : de Staël, Poliakoff et Rothko, tous trois d’origine russe, tous trois tellement proches dans la façon de faire résonner les couleurs entre elles. On a dit à l’époque qu’ils avaient permis à la peinture de retrouver sa dignité.

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5 commentaires pour Dignité de la peinture

  1. Comme dans la politique, la dignité dans l’art, quand elle règne, impose le respect.

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  2. AssociatEyes dit :

    Un article sobre et élégant pour un peintre et une peinture sobres et élégants…dignes…

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  3. AssociatEyes dit :

    Je suis désolée j’ai oublié l’adjectif: sensible, qui s’adresse aux trois protagonistes. agnès

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  4. Quelle exposition! Et voilà que Paris me manque cruellement…

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