La force d’un film est dans ses images

La force des images dans « A Touch of Sin ».

Je ne parlerai pas de l’histoire, des histoires, celle de l’homme révolté contre la corruption, celle de l’homme mutique qui, sur une route de montagne découvre un jour la puissance d’une arme à feu, celle de la maîtresse flouée et rendue à sa solitude, ni celle du jeune amoureux qui se jettera dans le vide car il ne reste plus que ça, le vide, pour compenser ce trop plein d’obscénité.

21054832_20131104153604866Mais de l’image d’une cité filmée en plan fixe, rangées de balcons au-dessus les unes des autres, avec toutes les mêmes chemises rayées ou unies qui sèchent immobiles. Ou de l’image d’un serpent se faufilant sur la chaussée.

Ou bien encore, au tout début ce chargement de tomates renversé sur la route, on devine un accident, plus tard on verra un homme mort étendu sous une couverture, et regardant cela d’un air perplexe l’homme révolté par la corruption, qui lance et relance dans sa main en forme de petit panier une de ces tomates rondes.

Ou bien encore la beauté du visage de porcelaine de la jeune maîtresse délaissée seule parcourant la ville, puis la montagne, et la route, la nuit, dans l’éblouissement des phares des camions.

Ou l’image de la traversée d’un fleuve, d’un large fleuve, le Yangtsé, à proximité du barrage des Trois Gorges, la ville de Chongqing, les tours géantes où s’entassent les familles  d’ouvriers, la petite cabane de la mère de la maîtresse délaissée, qui subsiste en cuisant la nourriture des constructeurs d’une piste d’aéroport.

21059101_20131119152243143Ou l’image des hommes débarquant du bateau, ceux ayant un deux-roues proposant aux autres de les emmener à destination, image furtive d’une solidarité possible dans la misère.

Ou l’image d’une parade factice, d’opérette, pour dirigeants du parti, musique en forme « d’Internationale » pour déhanchements obligés de charmantes jeunes femmes numérotées, pour qu’on les appelle non par un nom mais par un chiffre, tels des morceaux de viande achetés à l’hypermarché.

Ou l’image de la fulgurance de la réaction de la jeune femme offensée, ayant retrouvé le petit couteau dans son sac, ce petit couteau qui n’était pas passé au scanner de l’embarquement du TGV lorsque son amant était en partance et que celui-ci donc le lui avait confié, seul moyen de résoudre le problème de la présence de cet objet non accepté, et que maintenant elle se trouve avoir eu dans un coin de son sac – et le spectateur s’attend bien sûr à ce que ce couteau ait une suite dans l’histoire, laquelle arrive tout à coup, comme une blessure cramoisie sur le torse du violeur qui en crève, mais dans l’action, tout ce sang qui a giclé et maculé la robe blanche de la femme, qui part dans la nuit et ressemble de loin à de ces samouraïs que l’on voit dans les films japonais tout habillés de tenues aux couleurs vives.

21059104_20131119152244018Ou l’image de cette même femme, la séquence d’avant, lorsqu’elle fuit une agression et se retrouve, la lèvre tuméfiée dans une cabane de foire où l’on exhibe des serpents et une jolie fille, la plus belle des plus belles et dans cette image, après que la caméra se fût élevée au-dessus d’un paquet de serpents, la découverte du visage de cette si jolie fille, puis juste après l’image de leur confrontation, à ces deux visages, l’un miroir de l’autre, la belle tendant délicatement à l’autre, celle qui a la lèvre tuméfiée, une serviette pour qu’elle s’essuie.

Ou l’image du visage de lui, le beau jeune homme, encore assez innocent pour croire que l’on peut être amoureux dans cette société cynique, l’image de ces deux jeunes gens du même âge enfermés dans une petite voiture sous une pluie battante qui les isole parfaitement, lui voulant déposer sur ses lèvres un baiser, elle déjà honteuse qui lui avoue que dans son métier, on ne peut pas aimer, et qu’elle a déjà vécu, comme on dit, puisqu’elle a déjà une petite fille de trois ans.

Ou l’image de ce même jeune homme qui plonge dans le vide.

Ou l’image de tous ces visages aux yeux ébahis devant un spectacle de rue qui reprend les fils du théâtre traditionnel, juste en dehors des murs de la Cité Interdite.

Puis le noir. La salle se vide.

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2 commentaires pour La force d’un film est dans ses images

  1. Un péché fort, un réalisateur pardonnable.

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  2. AssociatEyes dit :

    Il est vrai que lorsqu’on est face à de grands metteurs en scène les images « parlent » autant que les dialogues. Je pense notamment aux « Parrain » de F.F.Coppola où la caméra qui se déplace, la musique qui accompagne le mouvement de la caméra, la puissance des acteurs nous font comprendre ce qui se joue, se noue et se dénoue… Ce sont de grands moments de cinéma et d’émotions intenses… merci de l’avoir partagé avec nous. Agnès

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