Demain à Yokohama

 Avant que l’année ne se termine, j’ai encore un long voyage à faire. Le septième en une année, entre décembre et décembre. Chacun de ces longs voyages m’apparaît comme l’ultime, et pourtant il en vient d’autres, l’enchantement du monde ne se réduit pas. J’ai beaucoup de chance, ma profession m’a permis d’aller de place en place à l’occasion de colloques, conférences, séminaires, et malgré ma peur souvent (l’angoisse de la conférence à prononcer, des questions auxquelles je dois répondre), je me suis lancé chaque fois tête baissée. Ainsi demain : Tokyo, plus précisément Yokohama, le grand port. Je pars seul, avec des livres. Murakami, Oé. Je voudrais relire Kafka sur le rivage et lire le dernier Kenzaburô Oé (Adieu mon livre), le premier parce qu’il exalte l’innocence, et le second parce qu’il tente de percer à jour le mystère de la vieillesse… quand enfin l’homme vieillissant se dédouble entre un moi qui vit encore et un autre qui l’observe. Les longues heures d’avion ne seront sans doute pas de trop pour que j’apprenne un peu de cette sagesse.

kenzaburo-oeLendemain. En effet, j’ai lu Oé avec avidité, comme s’il allait me dévoiler quelque chose de nouveau. C’est un roman puissant, d’une facture très classique, on pourrait penser à Thomas Mann (je ne sais pas trop à vrai dire pourquoi ce nom me vient immédiatement à l’esprit, il doit y avoir des raisons). Le Prix Nobel japonais s’y met en scène dialoguant, après un accident qui demeure mystérieux au point où j’en suis de ma lecture, avec un vieil ami, qui pourrait être son « double ». La trame du roman s’organise d’ailleurs autour de cette notion de double, d’autre soi-même (avec des « côtés étranges »), voire de gémellité. Dans leur enfance, à tous deux, la mère de l’un lui a dit : « toi, tu as un double, un kagemusha, un enfant prêt à mourir pour toi. Lorsque tu traverses un moment douloureux, ça te donnera du courage de penser à cela, alors ne l’oublie pas ! ». Et de nombreuses années plus tard, alors que chacun a fait sa vie, l’un comme romancier illustre, l’autre comme architecte exilé aux Etats-Unis, ils se retrouvent et décident d’habiter proches l’un de l’autre dans une maison dite « maison-Gérontion » en hommage à un grand poème de T. S. Elliott, dont Oé s’avère être un grand admirateur, au point que toute son œuvre, peut-être, aurait dérivé de ce poème, qui commence ainsi : « Me voici, un vieillard dans un mois de sécheresse, / Ecoutant ce garçon me lire, attendant la pluie. » Et qui se poursuit par un regret exprimé de « ne pas avoir combattu », où l’on comprend que le ressort de l’œuvre de l’écrivain japonais, c’est bien cela : ne pas avoir combattu avec les autres quand il était plus jeune et que c’était la guerre, ou bien ne pas avoir combattu avec les étudiants révoltés des années soixante-dix. Regret d’un manque d’engagement, de la part d’un grand admirateur, aussi, de Jean-Paul Sartre.

??????????????????????Arrivée à Yokohama. Un Narita Express y conduit. Mais comme j’ai réservé dans un Best Western qui se trouve dans le quartier de Tsurumi, il me faut dénicher le train qui me fera progresser de Yokohama central à la gare de Tsurumi. Je vous le dis, au cas où vous iriez : il faut prendre la ligne bleue. Après… trouvez l’hôtel par vous-même, il est très proche de la gare, sur une avenue irriguée de petites rues adjacentes où l’on peut trouver des autels discrets au coin des rues et de petites gargotes – mais les menus sont écrits exclusivement en japonais, alors on tire au sort. Je suis pas mal tombé. Le soir, je ressors. Près de la gare, je déniche un restaurant qui fait angle et s’est spécialisé dans la viande, surtout de bœuf. J’ai envie d’essayer. Vous choisissez une assiette de viande fraîche, on vous l’apporte et vous exposez tour à tour les petites tranches roses, au travers d’une grille, à la flamme d’un réchaud. C’est délicieux. Viande très tendre. A côté de moi (nous sommes au comptoir) un très jeune couple. La fille, cheveux courts et regard vif comme une héroïne de manga, rit en me voyant faire mes expériences gastronomiques, alors je ris aussi. Elle veut bien sûr savoir d’où je viens. L’évocation de la France suscite en elle immédiatement et curieusement, l’association d’idées avec le football (comme quoi finalement, la France serait bel et bien une nation footballistique…), mais c’est que son mec est un joueur de foot et qui a, sur son smartphone, toute une collection de photos de joueurs célèbres… Thierry Henry, Trézéguet, Zidane… Nous sympathisons. Ils me font goûter des plats qu’ils ont choisi (foie et poulet, toujours à cuire selon la même méthode). Je sens que je ne peux faire mieux que leur payer une tournée de bière… ils sont ravis. Continuant sur le foot et ne voulant pas être en reste, je leur dis que le Japon compte aussi de grands joueurs. Je leur fais l’étalage de mes faibles connaissances (mais assez pour les impressionner !) en leur disant qu’il fut un temps où ma ville possédait une équipe de foot pas si mauvaise qui possédait en son sein un international japonais célèbre. Quelle joie je leur fais, aussitôt, il me sort la photo du joueur en question, un certain Matsui, je crois, qu’effectivement j’avais vu jouer la seule fois où j’ai assisté « en vrai » à un match de foot. C’était au stade de Grenoble, et l’équipe locale avait été dévorée par l’ogre marseillais qui lui avait mis un but dès la première minute de jeu… Je me résous finalement à quitter mes deux jeunes nouveaux amis. Les quartiers de gare sont toujours agités. On dirait que les gens vont et viennent de manière affairée comme s’ils allaient rater leur dernier train.

??????????????????????????????????????????????????????????????rue et autel à Yokohama, quartier de Tsurumi

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3 commentaires pour Demain à Yokohama

  1. Beau séjour (on a trouvé l’autel par nous-mêmes) !

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  2. Ah le foot! Bonnes journées.

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  3. flipperine dit :

    que c’est bien de pouvoir voyager autant il faut en profiter

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