Parcours de lecture : de Ôé à Eliot

Nous naviguons sur la surface des mots, de livres-récifs en livres-îles, l’un nous invitant à partir vers l’autre, et nous découvrons ainsi, propulsés que nous sommes par la force des vagues du  désir de connaître, des auteurs nouveaux. Nous accostons à des ports qui nous semblaient fermés, nous apprenons à aimer des choras nouvelles là où nous croyions ne trouver que des rues rectilignes ou des couloirs vides.

 images[4]Ma lecture du dernier livre traduit en Français de Kenzabûrô Ôé m’a conduit ainsi naturellement à ouvrir un livre, un petit livre de poche en collection « Point-Seuil – Poésie » contenant les poèmes les plus importants de T. S. Eliot. Je voulais ainsi lire la source des vers qui forment la substance, ou le fond, du livre de Ôé. Eliot ne m’était pas complètement inconnu, je dois seulement avouer qu’il me rebutait car je ne comprenais pas cette forme de poésie, que je trouvais trop descriptive, ou trop symbolique, ou trop narrative, faite de textes trop longs et détaillés. Une autre chose que je lui reprochais également était d’être trop explicitement métaphysique. La poésie que nous avions l’habitude de lire, depuis Rimbaud et en passant par le surréalisme, puis René Char ou d’autres, comme les poètes suisses (Roud, Jacottet, Chappaz…) avait, certes, des échos métaphysiques, mais c’était par incidence, discrètement. Les mots référant aux choses simples, aux éléments ou à la structure d’un paysage semblaient ne pas devoir être interprétés, ce qui n’est pas le cas avec ce genre de poésie qu’incarne Eliot, qui interroge directement la notion de temps, par exemple, et peut se révéler par instants quelque peu « didactique ». Mais il faut savoir se déprendre de ses habitudes pour accéder à un univers nouveau.
S. Eliot, donc. Dont le premier poème célèbre est déjà, en soi, très original, en forme d’introspection d’un curieux personnage, J. Alfred Prufrock. Et il me semble tout à fait que cela se passe… dans un bordel :

Allons par telles rues que je sais, mi-désertes
Chuchotantes retraites
Pour les nuits sans sommeil dans les hôtels de passe
[…]
Oh ! ne demande pas “Laquelle?”
Allons plutôt faire notre visite.

Dans la pièce les femmes vont et viennent
En parlant des maîtres de Sienne.

Puis, ces trouvailles de mots bizarres (je fais confiance au traducteur pour avoir su trouver les équivalents en Français) :

 Le brouillard jaune qui frotte aux vitres son échine,
Le brouillard jaune qui frotte aux vitres son museau
A couleuvré sa langue dans les recoins du soir ;

Oui, vous avez bien lu : « a couleuvré sa langue », j’adore cette expression à cause peut-être de sa connotation sexuelle, voilà qui n’est pas ordinaire comme trouvaille. Rien que pour une trouvaille pareille, on a envie d’aimer le poète.

Puis :

S’est enroulé autour de la maison, puis endormi.
Et pour sûr elle aura le temps,
La jaunâtre fumée qui glisse au long des rues,
De se frotter l’échine aux vitres ;
Tu auras le temps, tu auras le temps
De te préparer un visage pour les visages de rencontre,
[…]
Avant de prendre une tasse de thé.

Et on y revient :

 Dans la pièce les femmes vont et viennent
En parlant des maîtres de Sienne

 Je ne sais pas qui sont ces « maîtres de Sienne »…

Et lui, ce personnage étrange, pourtant banal, peut-être trop banal finalement, se pose des questions, et c’est rare de voir ça dans la poésie :

Et pour sûr j’aurai bien le temps
De me demander : « Oserai-je ? » et « Oserai-je ? »
Le temps de me retourner et de descendre l’escalier
Avec une couronne chauve au sommet de ma tête…
(Et l’on dira : « mais comme ses cheveux sont rares ! »)

On se dit, oui, éternelle interrogation d’un homme trop timide pour les aborder, elles, qui « parlent des maîtres de Sienne », cela rappelle les angoisses que Giacometti a exprimées dans certaines de ses sculptures… et puis, là, cela dépasse cette petite appréhension d’ordre sexuel, car tout à coup :

Oserai-je
Déranger l’univers ?
Une minute donne le temps
De décisions et de repentirs qu’une autre minute renverse.

Comme si, en effet, le moindre geste que nous accomplissons avait une portée universelle, comme si en prenant une décision individuelle, nous étions destinés à changer l’ordre du monde…

Le poème se termine ainsi : d’abord une pointe d’humour :

Je vieillis, je vieillis…
Je ferai au bas de mes pantalons un retroussis.

ophélie

Puis on s’embarque, comme Ophélie, sur un grand lac, ou la mer, ou une plage :

 Partagerai-je mes cheveux sur la nuque ? oserai-je manger une pêche ?
Je vais mettre un pantalon blanc et me promener sur la plage.
J’ai, chacune à chacune, ouï chanter les sirènes.

Je ne crois guère qu’elles chanteront pour moi.
Je les ai vues monter les vagues vers le large
Peignant les blancs cheveux des vagues rebroussées
Lorsque le vent brasse l’eau blanche et bitumeuse.

Nous nous sommes attardés aux chambres de la mer
Près des filles de mer couronnées d’algues brunes
Mais des voix d’hommes nous réveillent et nous noient.

Alors, là, nous voyons la matière d’un rêve. Peut-être l’influence de Freud… Que viennent faire ces voix d’hommes ? Elles nous réveillent, dit le poète, et c’est peut-être salutaire, mais en même temps, elles nous noient. Elles nous réveillent au moment où nous pouvions contempler ces filles de la mer. Que viennent faire ces hommes à nous noyer ainsi ? Je laisse cela aux psychanalystes…

Curieux, isnt’it ? La prochaine fois, je vous parlerai d’autres poèmes d’Eliot. (Je sais, mon lecteur, ou ma lectrice, pensera que c’est une curieuse idée de passer son temps à faire des billets sur des écrivains pas très lus de nos jours, surtout en France, et qu’il y aurait mieux à faire peut-être, en parlant de la conjoncture politique ou bien de la situation sociale aujourd’hui… eh bien, je ne crois pas. Il me semble que c’est très politique, par les temps qui courent, de parler de poésie).

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5 commentaires pour Parcours de lecture : de Ôé à Eliot

  1. La poésie « couleuvre » dans la politique et vice (dans les maisons closes)-versa.

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  2. « Quand le pouvoir pousse l’homme à l’arrogance, la poésie lui rappelle la richesse de l’existence. Quand le pouvoir corrompt, la poésie purifie. »
    de John Fitzgerald Kennedy
    Extrait de Discours à l’Université d’Amherst le 26 octobre 1963

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  3. Debbie dit :

    Terrible… quand je lis la traduction en français, j’entends l’anglais derrière…il ne veut pas me laisser tranquille. Il est tellement plus vivant que le français, désolée.
    Ce n’est pas les maîtres de Sienne, c’est Michelange, comme Michelangelo. Les femmes vont et viennent, (come and go) parlant de Michelangelo.
    (Pourquoi la culture française, surtout celle du 20ème siècle (il est trop tôt pour prononcer nos jugements sur le 21ème..) méprise tant la traduction ?? C’est un… crime.)
    Pour une raison obscure, ce poème me fait penser à la nouvelle de Lampedusa, « Le professeur et la sirène » que j’ai du lire en français, ne parlant pas italien.
    Je crois qu’Eliot et Lampedusa ont les mêmes regrets sur la modernité que j’ai…
    Un certain nombre de ces regrets ont été immortalisés dans « Le Guépard » qui est beaucoup plus intéressant qu’un essai, ou un cours sur la politique, comme j’ai déjà du l’écrire ici…
    Et il est fort possible que Lampedusa avait ce poème d’Eliot en tête quand il a écrit « le professeur et la sirène »… comme un antidote…

    Il y a moins de 10 ans j’ai vu une version de « La Flute Enchantée » où le metteur en scène avait situé toute l’action de l’opéra en partant d’un grand lit où Tamino était censé dormir….
    C’était à mourir d’ennui.

    Excusez ma très grande paresse, je ne suis pas allée regarder de très près, mais j’ai tendance à penser que le narrateur de ce poème se trouverait dans un vernissage de parvenus sur la rive gauche, pas du tout dans un bordel.
    Il serait peut-être sauvé s’il se trouvait dans un bordel…
    Pas de salut pour les parvenus (ni pour leurs enfants, difficile à dire). C’est vraiment trop logique, si on y pense.

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    • alainlecomte dit :

      Merci Debbie de ces remarques éclairantes! Vous avez tout à fait raison. Comme vous avez pu le deviner, je ne suis pas un spécialiste de la poésie anglaise, ni américaine, hélas. Et en effet, il suffit de se reporter au texte original pour constater qu’il n’y est nullement question « des maîtres de Sienne », mais… de Michel-Ange! Pourquoi le traducteur s’est-il senti obligé de passer par Sienne? mystère, écrire « en parlant de Michel-Ange » aurait été tout aussi bien. De même, là où le traducteur écrit: « ne demande pas: « Laquelle? » » , ce qui m’a fait penser au bordel (!), le texte original dit: « What is it? » et il me semble que cela n’a plus du tout le même sens. Je trouve navrant ce gouffre qui existe entre les langues, malgré tout ce qu’on dit de l’intertraductibilité généralisée, comme si, pour moi, une masse gigantesque d’œuvres me seront à jamais interdites d’accès parce que je ne manie pas assez bien la langue d’origine. Quand je suis allé à San Francisco, j’ai fréquenté la librairie « City Lights », avec sa pièce entièrement dévolue à la poésie. J’ai été alors stupéfait de la masse de poètes anglais ou américains qui sont totalement inconnus en France, et jamais traduits. Je suis revenu avec deux plaquettes d’une poétesse américaine, une certaine Louise Gluck (lauréate du prix Bollingen), ses poèmes m’ont beaucoup plu, même lus en anglais, et je m’étais dit que j’essaierai un jour de les traduire, mais je ne l’ai pas fait car j’avais trop peur des contresens, dus au fait que je ne maîtrise pas assez parfaitement l’anglais. mais ces poèmes valent la peine! (« The seven ages » et « Vita Nova »).

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      • Debbie dit :

        Pour répondre à ce que vous avez écrit, avec de très bonnes et louables intentions, je répondrai que quand je suis arrivée en France il y a 32 ans, en petite immigrée de première génération issue d’un pays de colons, j’étais dépaysée de ne pas pouvoir trouver mon beurre de cacahuètes pour mes tartines le matin (et pas que…).
        32 ans après, maintenant que je suis une vieille bougonnante, je comprends combien la France, et la culture française se portaient mieux du temps où on ne trouvait pas 10 marques différentes de beurre de cacahuètes, avec du Coca en canettes dans tous les fast food. Cela veut dire que les Français embrassent le colon à bras ouverts, en se croyant… maîtres ? de la situation.
        Je ne suis pas d’accord.
        Il y a beaucoup de beaux poèmes français qui dorment dans les tiroirs.
        Le traducteur d’Eliot s’est trouvé devant un dilemme cornélien : comment rendre la rime, qui est la mélodie, la vie même d’un (bon) poème, en même temps que le sens ? Il a opté pour la rime, au dépens de la signification. A t-il eu tort ou raison ? C’est une question de perspective.
        Même problème pour « laquelle », où le français est contraint de formuler dans des mots qui ont un genre (masculin ou féminin), alors que l’anglais est bien plus axé sur le « neutre »…J’ai du me coltiner ce problème insoluble dans une traduction où l’insistance sur l’asexué, ou « neutre » était très significative.
        J’ai retrouvé le poème d’Eliot pour le relire. Il souligne à quel point nous, les « civilisés » avons le cul entre deux chaises par rapport à ce qui nous fait vivre en notre fors intérieur. « Prufrock » est un poème de jeunesse.

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