Second vent

Le 24 novembre au matin, j’ai pris la ligne Yokosuka, vers Kamakura. Au départ en gare de Yokohama, je n’avais pas vu que le train en partance se composait de plusieurs parties et que l’une d’elles était composée de wagons de luxe pour lesquels je n’avais pas le billet approprié. C’est une charmante jeune femme en tenue traditionnelle qui est passée dans le couloir. Me voyant démuni du sésame, elle se montra désolée, ou fit semblant de l’être, poussant des cris d’orfraie et se voilant la face comme si elle avait vu quelque chose qu’elle n’aurait pas du voir. J’ai fini par comprendre et j’ai bien voulu immédiatement quitter ma place et rejoindre un wagon plus prolétaire. A l’arrivée en gare de Kamakura, il fallait naturellement changer pour poursuivre vers le quartier de Hase, c’est un petit train électrique, de la ligne dite Enoden, qui mène au Daibutsu. Grosse affluence dans cette petite ville touristique (mais d’un tourisme avant tout national). Le Grand Bouddha est à 400 mètres de la gare. Dès qu’on entre dans l’enceinte, on est pris par la majesté de la figure de bronze. Ses treize mètres de haut, son visage épanoui large de deux mètres, ses lourdes oreilles pendantes, sa bouche, où se dessine une moue bien significative d’un détachement qui est parfois proche du dégoût, tout cela nous surplombe. Sérénité, détachement, abandon à soi-même, regard lointain sur le murmure du temps. Il est possible d’entrer à l’intérieur de la structure, ce qui permet d’apprécier l’ingéniosité de la technique d’assemblage des plaques de bronze. Ce Bouddha géant date de 1252 et a traversé les tremblements de terre et les tsunamis sans encombre. Toutefois, pour plus de sûreté, on a entrepris récemment des travaux qui permettent au corps de se mouvoir librement par rapport à sa base, en cas de séisme, ainsi qu’une consolidation de son cou. Je suis resté un long moment à tourner autour, recherchant tous les points de vue, essayant de me concentrer sur les traits de son visage. Les gens autour de moi, souvent des familles, avaient l’air heureux, c’était une fête pour eux, ils achetaient des cartes postales et se photographiaient face à la statue de bronze.

???????????????????????????????Le long de la rue qui redescend vers la gare, des rues transversales permettent d’accéder à divers temples, d’abord le premier, peu connu, que je visite quasi seul, le temple Kosoku ji, qui fut la résidence forcée du disciple Nichiro du grand prêtre zen Nichiren, après que celui-ci eût été banni et que le seigneur Mitsunori eût décidé de mettre à l’ombre les hérétiques. Mais, revirement de l’histoire, Mitsunori lui-même devint disciple de Nichiren et convertit sa demeure en temple tout dévolu à sa gloire. Effectivement, en montant dans la colline, derrière le petit temple, on voit une grotte où, vraisemblablement, Nichiro fut prisonnier. Nichiren eut d’ailleurs bien d’autres disciples : en lisant le livre de Ôé (« Adieu, mon livre ») j’apprends par hasard qu’il est à la source de la secte Sokka Gakaï dont on parlait beaucoup dans les années soixante et qui se proposait comme alternative au parti politique dominant. Pour l’heure, ce qui est surtout remarquable, c’est le petit jardin autour de l’édifice religieux, la richesse de sa végétation et de sa flore, mandarines et citrons s’épanouissant dans la chaleur humide au milieu de magnifiques bonzaïs, probablement de plusieurs siècles.

kamakura06Deux rues plus loin, un temple beaucoup plus imposant : Hasedera, connu entre autres choses pour son Bouddha sculpté dans du bois de camphrier (et évidemment recouvert d’une pellicule d’or), le Hase Kannon, photo interdite. Nettement moins émouvant que le Daibutsu, mais tout autant historique, il relève d’une légende datant du 7ème siècle, lorsqu’un moine découvrit un immense tronc de camphrier dans lequel, pensait-il, on pouvait sculpter au moins deux figures de Bouddha. L’une fut mise à la mer loin du lieu de sa découverte, mais elle refit surface tout près, ce qui constituait un gage de protection pour les paysans du lieu.

Un chemin conduit vers un point dominant d’où l’on découvre une vue magnifique sur la baie toute proche. Cette petite ville ressemble à celles que nous avons vues il y a trois ans dans les médias, submergées par le tsunami, et on se dit que celle-ci aussi serait vite engloutie.

Je reprends ma route, flânant au milieu des échoppes qui vendent toutes sortes de colifichets, objets de trois fois rien mais si joliment empaquetés… J’ai même vu un grand magasin spécialisé uniquement dans… les boîtes à musique ! Au bout de la rue : la plage, et sur la plage (au sable un peu terne), des vacanciers, jeunes ou moins jeunes, et des surfeurs qui semblent marcher sur l’eau, et quelques bateaux de pêche en attente de départs.

???????????????????????????????Je reprends le train de la ligne Enoden, et entreprends d’aller voir quelques temples dans la ville de Kamakura, qui en est très riche. Après une lente remontée de la rue commerçante très encombrée, bordée de boutiques de souvenirs, de confiseries et de marchands de glaces, j’atteins le fameux Tsurugaoka Hachimangu, grand sanctuaire shintoïste très visité où les foules se massent pour faire leurs ablutions et acheter ces petits papiers ou ces petites plaques qu’ils mettent ensuite en évidence sur des étals de bois et qui contiennent les vœux qu’ils ont formulés, plus d’argent, la guérison, la réussite aux examens… Superstition superstition… Cérémonie au milieu du jardin (mariage ?), musique traditionnelle (curieux instruments).

???????????????????????????????Sur une enseigne de magasin dans Tsurumi-chuo, je vois écris « Second Wind », que je traduis par le second vent ; voilà qui me semble bien dans la manière japonaise, celle de Murakami par exemple, où le fantastique éclot d’un détail du quotidien. Mais il est vrai que, moins poétiquement, la vraie traduction serait plutôt : « second souffle » comme quand nous courons longtemps et qu’après un temps d’épuisement, nous retrouvons du punch. Il reste que me viennent à l’idée ces quelques lignes :

Le second vent, c’est celui qui se lève lorsqu’on ne l’attend pas, d’abord un filet étroit, présent tout en étant issu de nulle source apparente, qui ne charrie pas d’odeur, ne soulève aucune jupe tel un importun, car il est immatériel,

Et sans pouvoir sur les corps
N’en ayant que sur les esprits

Le second vent, c’est celui qui devient brûlure avec l’âge, puis bourrasque au moment de la mort, puisque c’est lui qui nous emporte, bien plus sûrement que la maladie ou la fatalité,

Nous emporte en silence,
tel un véhicule des sensations immatérielles.

Mais le lendemain…

Je me suis senti bien à Tokyo, ce matin-là, débarquant de mon train de la ligne Yamanote à la station Shibuya et trouvant un petit café tranquille où je pouvais me poser et préparer ma journée, court moment de solitude heureuse où je pouvais avec mon crayon, tracer ces quelques lignes, mais vers la fin de cette journée, la ville, le quartier des grands commerces m’ont submergé. La pluie a balayé mes espoirs. Je pensais pouvoir trouver cette voie parallèle dont j’ai parlé plus haut, un autre Japon, une ligne de force qui m’aurait fait rejoindre l’esprit du Grand Bouddha de Kamakura… Las, il n’y avait en écho que les images grotesques et les musiques braillardes diffusés sur les écrans géants des façades, et un déversoir continu de nourritures fades. Même les librairies avaient un goût de corruption. Je me suis tout à coup détourné de Tokyo, il était temps que je rentre chez moi.

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2 commentaires pour Second vent

  1. Belle envolée que ce voyage… et bravo pour les photos !

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