Où va la culture à Grenoble?

entete-orchestre-2013_mini[1]J’ai fait part de mon enthousiasme lors de la victoire de la liste du Rassemblement Citoyen de la Gauche et des Ecologistes lors des dernières élections municipales (cf. ici), et j’avais même promis de tenir mes lecteurs informés de la politique locale et de ses évolutions… ce que je n’ai guère fait depuis, ayant trouvé en général… bien plus intéressant (à mes yeux) pour alimenter mon blog ! Et voilà que cette municipalité qui claironne son attachement à la « démocratie participative » apparaît tout à coup sous un jour un peu moins sympathique en chaussant allègrement, en matière de politique culturelle, les bottes d’un populisme éhonté. Passons sur l’idée de rebaptiser l’adjointe à la Culture sous l’appellation d’adjointe AUX cultures, qui peut sembler recéler des intentions louables d’ouverture aux autres cultures… bien qu’on puisse déjà sentir une légère appréhension lorsque la notion même de « culture » n’est pas définie : ne peut-on faire passer sous ce chapeau un peu tout et n’importe quoi, en particulier n’importe quel groupe ou ensemble qui n’aurait comme atout que celui de plaire à tel ou tel. Mais lorsque madame l’adjointe parle, n’éprouve-t-on pas un léger frisson ? Ainsi de cette interview donnée à la télé locale, qu’elle commence en déclarant : « on ne connaît en général Grenoble que pour ses activités sportives, ski, randonnée, ou pour ses entreprises technologiques, on ne connaît pas Grenoble comme ville culturelle ». Les bras vous en tombent, c’est tout simplement oublier au moins cinq décennies d’innovations culturelles qui ont, au contraire, mis cette ville au premier rang des cités culturelles en France, depuis la création de la Maison de la Culture en 1968, sous les auspices d’André Malraux, jusqu’à la renommée de l’Ensemble Instrumental de Grenoble de Marc Minkowski (nous y reviendrons dans un instant) en passant par l’activité du Centre Dramatique National des Alpes, qui servit entre autres choses à faire s’épanouir l’immense talent de Georges Scenes00149[1]Lavaudant (photo ci-contre), ou bien le Centre de Danse dirigé par Jean-Claude Gallota, voire encore les mises en scène de Laurent Pelly et de Chantal Morel, feu le Théatre-Action de Renata Scant qui anima en son temps un extraordinaire festival du Jeune Théâtre européen, on en passe et des meilleurs (y compris la présence de J. L. Godard à Grenoble pendant de longues années, celles de la primauté des caméras Aton, ou celle, radieuse, de Juliet Berto, pour qui Yves Simon composa cette merveilleuse chanson, Au pays des merveilles deimg0085[1] Juliet…). Autrement dit, la dame a, de compétences en matière de culture, celle que moi, j’ai en matière d’élevage des bovins dans le Sud-Morvan. Autrement dit : aucune. Mais si elle dit cela, n’est-ce pas pour nous dire que tout est à faire, à inventer : du passé faisons table rase, et voilà qui en général augure mal de la suite. Quelle suite ? Au nom de la démocratie participative, le peuple va parler. On va même lui demander – sic – de s’exprimer sur l’actuelle exposition temporaire qui se déroule au Musée de Peinture, consacrée à Pennone, c’est dire l’ouverture de la municipalité… sauf que, on voit se profiler ici d’étranges spectres : à quand des votes « populaires » pour décider de ce qui s’expose ou ne s’expose pas, des œuvres que l’on doit représenter et de celles qu’on doit bannir ? La municipalité grenobloise rejoindrait ainsi la cohorte des municipalités (souvent d’extrême droite ou de l’UMP) qui, déjà, ont décrété sans vergogne qu’elles pouvaient s’immiscer dans les programmation de leurs centre culturels ou théâtraux, ou bien décider des associations culturelles bien ou mal pensantes. Cette orientation, elle s’appelle « populisme », qui signifie l’apparence de démocratie qui résulte d’une soi-disant expression d’un « peuple » relevant d’une notion floue et inanalysée, sous laquelle on fait se côtoyer n’importe quels affects liés à une pensée soi-disant « spontanée », mais qui, de fait, relève des clichés et conformismes les plus établis. Quelle culture (pardon pour l’emploi de ce vilain mot) aurions-nous aujourd’hui si, à des moments cruciaux, on avait fait voter « le peuple souverain » pour dire si telle ou telle innovation de forme avait ou non droit de cité ?

Dernière décision en date de la municipalité de Grenoble : supprimer la subvention de 438 000 euros accordée annuellement à l’Ensemble Instrumental de Grenoble ! Au nom, bien sûr, des économies à réaliser (certes, l’Etat est en grande partie responsable, qui a réduit de 5 millions l’enveloppe de subventions allouée à la ville, mais c’est aussi à la ville de décider ce qu’elle doit ou peut réduire), mais pas seulement. Pire que cela. Eric Piolle dévoile sa pensée dans une interview parue hier dans le journal « Libération ». Je cite :

« Le talent de Minkowski n’est pas attaché à Grenoble et conserver un orchestre national dont l’objet est le rayonnement de notre ville ne nous concerne plus » ( !)

et, plus loin :

« Nous avons, entre les différentes salles et offres, tout l’éventail, y compris de l’excellence. Notre choix, c’est de travailler avec et pour les Grenoblois […]. Si ce travail vaut à Grenoble d’être reconnu à l’extérieur, tant mieux, mais ce n’est pas mon objectif».

Quand un maire de grande ville vous énonce qu’il n’a rien à faire du rayonnement de sa ville à l’extérieur… il y a peut-être de quoi s’inquiéter…

Toujours selon Piolle, il ne devrait pas y avoir de domaine sanctuarisé dans les baisses de budget. Soit. Et en tout cas pas la culture. Voilà qui, après tout, n’est pas sûr, et avant de déclarer cela, peut-être devrait-il prendre l’avis de ceux qui ont voté pour lui… lesquels ne se recrutent certainement pas dans la frange de la population en attente d’une réduction de l’offre culturelle de qualité (une pétition circule, qui devrait bientôt lui apporter un démenti, au cas où il l’aurait cru…).

NB : cette dame « aux cultures » devrait se pencher sur les propos du vice-ministre russe de la culture Vladimir Aristarkhov qui, au dire du Monde (daté 13 décembre), lors de l’ouverture d’une exposition au Musée national d’histoire contemporaine, à Moscou, annonçait qu’à l’avenir, son ministère soutiendrait l’art qui a « un effet positif » et « ne nuit pas à la santé de [ses] concitoyens ». L’argent public, disait ce grand spécialiste, « ira aux artistes de talent » qui recherchent « la beauté », peut-être les approuve-t-elle ? En tout cas, décider d’attribuer l’argent public à une classe particulière d’artistes (les Grenoblois par exemple…) relève du même esprit que l’attribuer à une autre catégorie, quelle qu’elle soit.

Allons, Grenoblois : signez la pétition sur le site http://www.mdlg.net/, et allez assister à tous les concerts de l’EIG, en très grand nombre !

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8 commentaires pour Où va la culture à Grenoble?

  1. disoauma dit :

    1) La pétition à laquelle tu renvoies est malhonnête. Supprimer la subvention de la ville, ce n’est pas faire mourir les Musiciens de Grenoble : la subvention en question représente entre 5 et 10% du budget total (je n’ai plus les chiffres exacts en tête, mais c’est cela). Les Musiciens continueront de vivre, en en faisant un peu moins, c’est tout.
    2) La nouvelle équipe municipale ne doit pas seulement faire avec la suppression des 5 millions alloués par l’État à la ville, comme tu l’écris sur ton blog : elle doit aussi assumer les décisions de l’équipe précédente, par exemple la décision de dépenser 12 millions pour avoir la 2e halle de tennis de France.
    3) Par les temps qui courent, je trouve remarquable qu’une équipe s’efforce de tenir ses engagements de campagne : parmi ces engagements, il y avait le fait de considérer que l’école était une priorité. Au passage, un autre chiffre : pour l’entretien de chaque école, on compte actuellement, absolument tout compris, 10 000 euros. En clair, en supprimant cette fameuse subvention, on a de quoi multiplier par 2 le budget de 44 écoles.
    Bref, je trouve que ton accusation de populisme est bien rapide, en face d’une équipe qui tient des engagements dans un contexte budgétaire catastrophique.

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    • alainlecomte dit :

      Sophie, certes, ces 438000 euros en moins ne vont pas automatiquement entraîner la mort de l’ensemble (après tout, ils s’auto-financent en grande partie, heureusement!), Néanmoins, les propos mêmes de Piolle dans Libération vont dans le sens du désintérêt total de la ville envers cet ensemble, ce qui est grave. Après tout, le rayonnement culturel d’une ville entre pour beaucoup dans sa prospérité économique.
      D’autre part, j’avoue que je ne connaissais rien de cette histoire de halle de tennis… c’est regrettable en effet, mais je ne sais pas si c’est la musique qui doit en faire les frais! (plutôt d’autres activités sportives alors…mais là, nul doute que les réactions seraient encore plus vives, et c’est la raison pour laquelle on n’essaie même pas). Quant à l’école, je te concède volontiers que cette municipalité est en train de rattraper un retard conséquent accumulé par la précédente et que les écoles grenobloises étaient en piteux état, mais je ne crois pas qu’on doive pour autant opposer le budget de la culture et le budget des écoles (c’est presque un duel fratricide!). C’est intéressant de regarder le débat sur Médiapart portant justement sur la politique et les industries culturelles actuellement. Un des intervenants relate l’expérience de la ville de Nantes, lorsqu’Ayrault décida de transformer un secteur sinistré de sa ville en un territoire dévolu à la culture, ce qui effectivement apporta une mine d’emplois et d’activités. Il n’est pas évident que la culture ne doive pas être « sanctuarisée », d’ailleurs il s’agissait d’une promesse de Hollande. On peut se demander pourquoi Piolle s’en prend à l’EIG plutôt qu’au GF38 ou à telle ou telle subvention accordée aux nanotechnologies… Evidemment la culture (et encore mieux, la musique classique!) c’est toujours ce qui doit servir de variable d’ajustement. En cela, il ne se distingue pas des pires maires de maintes communes (de droite, du centre,… ou du PS).
      Et en ce qui concerne l’inspiration populiste, notamment celle de son adjointe « AUX » cultures, je persiste et je signe.

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  2. Je partage entièrement ton analyse : on imagine un référendum, il y a quelques années, sur une exposition de Picasso…
    Le jdanovisme a encore de beaux jours devant lui ! C’est quand même dommage que cette municipalité « verte » ait ainsi la.. trouille de l’art (et de la musique).

    Tu as eu raison de rappeler les noms « culturels » qui sont attachés à Grenoble : Malraux, Lavaudant, Gallota, Juliet Berto, Godard, les caméras Aton (ça faisait bon ménage)… L’adjointe « aux Cultures » – comme si le pluriel de cette dénomination apportait quelque chose sinon une sorte de déni caché – ne laissera sans doute pas une trace équivalente.

    Je vais de ce pas signer la pétition qui, j’espère, n’est pas réservée aux Grenoblois !

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  3. flipperine dit :

    la culture est pourtant une chose importante et ceux partis pour le long voyage ont dû se retourner dans leur tombe en entendant ces paroles et avoir un tel orchestre dans sa ville est une grande chance

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  4. Merci de cet article qui va à l’encontre des déculturations qui frappent journaleux et responsables politiques. La question de la démocratie posée sous forme référendaire est cruciale et cruelle. Minkowski avait rajouté Grenoble au titre musicien du Louvre et n’était pas un modèle de démocratisation de la culture, mais les propos que tu rapportes de l’adjointe font craindre le pire, c’est aussi que le rayonnement de la ville ne devait pas être si évident puisqu’elle ne s’en est pas aperçu.

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  5. Debbie dit :

    Je ne sais plus quoi penser de cela. C’est pour cela que j’ai fini par désinvestir la politique, je crois, et que je m’efforce de cultiver mon jardin et mon piano.
    Quand Minkowski est arrivé à Grenoble, son budget pour faire des « Musiciens » une vitrine publicitaire pour la ville de Grenoble avait concurrencé les artistes amateurs dans la ville, et l’orchestre avec des musiciens locaux. Etait-ce un bien ou un mal, à la longue ? Difficile à dire. Il y a encore beaucoup d’offre de musique classique, en petite formation, et à petit prix, à Grenoble, tout de même. Jusque dernièrement les prix des places à MC2 pour les concerts de Minkowski dans cette salle témoignaient d’une volonté d’offrir la culture de la musique classique au plus grand nombre. Maintenant, les prix grimpent, tout de même…(mais quand on aime, rien n’empêche d’économiser pour aller voir quelque chose, n’est-ce pas ?…) Même Minkowski a, et aura du mal à faire des concerts avec des programmes d’orchestre du 19ème siècle, car il faut un orchestre conséquent, et des musiciens nombreux. Ça, comme l’opéra, est et restera, du luxe…Si vous regardez bien partout dans le monde occidental, je précise, les grandes formations orchestrales sont menacées pour des raisons qui relèvent, au moins en partie, de l’idéologie (voir suite).
    Mais, pour être provocatrice comme j’aime l’être, il y a plus d’une dizaine d’années j’ai entendu à MC2 un concert classique d’un artiste de renommé internationale qui était bâclé au plus haut point, et je me suis demandée si Grenoble allait jamais pouvoir.. RIVALISER avec la capitale pour attirer le gratin. Même je me suis demandée si Grenoble DEVAIT rivaliser avec la capitale…
    Nous savons que dans cette période de.. révolution DECADENTE, et MOLLE, menée par des personnes qui ne savent rien de la guerre (et ça veut dire vous et moi, mes amis…), l’art classique est attaqué comme étant passéiste, et surtout.. VIEUX, horreur de l’horreur, car « nous » avons horreur du vieux et DES vieux, à mon avis, et nous supportons si mal de vieillir…(un comble pour le Vieux continent, vous ne trouvez pas ?.. Comment sortir du marasme économique devant une débauche de « jeunisme », quand on est le Vieux continent ? Mystère…)
    Il y a quelques semaines, sur France Musiques, dans la matinale, j’ai entendu un.. vieux collectionneur dire qu’il trouvait que l’art (pictural)… était mort, à son avis, ayant succombé au capitalisme ambiant, qui traduit la volonté.. populaire de rendre tout accessible à tous, sans effort, sans discipline, un peu comme on avale son chocolat ou ses céréales le matin.
    Ah…. les bonnes intentions…
    Pour nos politiques, nous avons les politiques que nous méritons, et comme beaucoup d’entre nous, à l’heure actuelle, ils sont.. incultes, même s’ils savent tenir un site Web…
    Je ne suis pas une exception, d’ailleurs.

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    • alainlecomte dit :

      Je comprends bien ce que vous voulez dire et je suis assez d’accord. Il est évident que la musique classique n’est pas assez porteuse de valeurs économiques, au sens capitaliste. Alors, haro sur la musique classique, communément appelée maintenant « musique de vieux ». Ceci dit, quand ma petite fille de 6 ans vient me voir (tous les mercredis), ce qu’elle me demande d’écouter, et qu’elle écoute avec ravissement, c’est 1) la version pour enfants de « la Flûte enchantée » et 2) un mélange d’airs classiques chantés par une cantatrice soprano et présenté par Nathalie Dessay. Pour la musique en dehors de la capitale, on peut prendre exemple sur la ville de Nantes. A bientôt.

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      • Debbie dit :

        Là, vous prêchez à une (déjà) convaincue. Mes enfants écoutaient une cassette de « La Flûte Enchantée » à 3/4 ans, et ma fille a vu sa première représentation des « Noces de Figaro » à 4 ans, en matinée, à l’Opéra de Lyon, en italien, svp.
        Elle connaissait déjà l’opéra par coeur, et en savait plus long qu’une jeune femme d’une vingtaine d’années au poulailler avec nous…Elle a tenu le coup pendant les trois heures et plus de la représentation…avec ravissement, qui plus est.
        Pourquoi infantilisons-nous nos enfants ?…

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