Salut à toi, ô Maître Kong!

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Dans la rue Guozijian, se tient le temple en l’honneur de Confucius, qui date des années mille trois cent. Maître Kong (kong fuzhi en mandarin, que les Jésuites ont traduit en « Confucius » au XVIIIème siècle) nous accueille à l’entrée, il a toujours son sourire épanoui et sa barbe en pointe. Il semble souhaiter bonne chance à ses futurs élèves qui vont pénétrer ici, lieux consacrés à l’étude : le temple est mitoyen du Collège où venaient se former les futurs mandarins du régime impérial et qui recèle d’ailleurs l’un des ensembles de stèles les plus étendus au monde, où sont gravés, en plus de 600 000 caractères, treize livres-canons du Maître. Un autre ensemble de stèles immortalise la liste des étudiants ayant réussi à leur concours. Un musée résume le rayonnement de Confucius dans le monde entier, on y trouvera entre autres l’effigie de Robespierre pour ce que celui-ci aurait tiré de l’oeuvre confucéenne la fameuse maxime : « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l’on te fît ».

A quinze ans, je résolus d’apprendre. A trente ans, j’étais debout dans la Voie. A quarante ans, je n’éprouvais plus aucun doute. A cinquante ans, je connaissais le décret du Ciel. A soixante ans, j’avais une oreille parfaitement accordée. A soixante-dix ans, j’agissais selon les désirs de mon coeur, sans pour autant transgresser aucune règle.

Voilà ce que dit le Maître dans ses Entretiens (traduits par Anne Cheng qui met en note que cette phrase trouve un écho dans les propos de Henri Matisse qui, à l’âge de soixante-dix ans écrivait : « j’ai travaillé quarante ans sans interruptions, j’ai fait des études et des expériences. Ce que je fais maintenant est issu du coeur. » Et Deleuze de commenter : « il y a des cas où la vieillesse donne non pas une éternelle jeunesse, mais au contraire une souveraine liberté, une nécessité pure. » Voilà ce qu’il faut méditer !). Sa pensée s’articule autour de quelques notions : le ren (prononcer gène), le li et le zhi (prononcer djeu). Le ren s’écrit avec le fameux caractère qui sert à désigner les gens, mais avec en plus, deux petits traits horizontaux et parallèles qui partent vers la droite pour signifier l’ouverture à l’autre. Le li désigne l’esprit rituel, et le zhi désignerait un organisme malade qu’il faudrait remettre sur le bon chemin en y rétablissant un équilibre. Le ren et le li sont inséparables : contrairement peut-être à ce que nous avons pu croire dans notre jeunesse, la meilleure manière d’honorer le sens de l’humain est de l’entourer de rituels (l’existence de rites étant ce qui distingue l’homme de l’animal). On ne respectera pas alors les rites par conformisme ou de manière formelle, mais en se pénétrant bien de leur importance et de leur signification. Quant au zhi, on le trouve dans l’art de gouverner, dont on sait que, pour Confucius, il était central puisque sa pensée était en grande partie destinée à former les princes. L’art de gouverner ne tient ni dans des techniques ni dans des ruses, mais dans un ensemble de qualités personnelles qu’il s’agit de conserver et de faire fructifier… Nos dirigeants actuels devraient en prendre de la graine.

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Après cette leçon de vertu et de modestie, je remonte la rue pour prendre le hutong de Yonghegong. En traversant l’avenue, voici un autre complexe très étendu : le temple des lamas, aménagé en temple tibétain par l’empereur Qianlong, avant de tomber en ruines et d’être restauré… dans les années quatre-vingt. Certes, on n’éprouve pas l’émotion des grands temples de Lhassa et les moines ressemblent plus à de tranquilles gardiens de musée qu’à des religieux fervents, mais on s’étonne quand même, dans la cinquième cour, du grand Maitreya haut de vingt-six mètres et fabriqué dans un seul tronc de bois de santal, et de l’alignement de trois bouddhas (bouddhas de la médecine, de l’illumination et bouddha historique) rayonnants au milieu d’une salle de la troisième cour. Les vasques se remplissent de cendres où les adorateurs viennent piquer leurs bâtons d’encens et toutes ces fumées vous montent à la tête, des hommes et des femmes plutôt jeunes se prosternent devant Bouddha et portent leurs offrandes au grand Réformateur Tsong-kha-pa (le maître de la lignée des Gelugpas, autrement dit de la secte à laquelle appartient le Dalaï-Lama, dont il ne faut sans doute pas trop parler ici), comme signes possibles d’un regain du bouddhisme dans la Chine d’aujourd’hui.

Continuant de longer Yonghegong puis Guozijian Jie, je vais finir par me perdre dans les hutongs, ces ruelles enchevêtrées où vivait toute la population pékinoise autrefois (je me souviens de Lao She et de son gros roman Quatre générations sous un même toit, qui se déroule durant l’occupation japonaise entre 1937 et 1945, dans le hutong du Petit Bercail). Certains de ces hutongs  continuent aujourd’hui d’abriter une vie populaire agréable et d’autres, rénovés, sont devenus des rues branchées où se succèdent les bars à la mode pour toute une jeunesse dorée et pour… les touristes comme moi qui n’hésite pas un seul instant à entrer pour boire un thé et manger un petit déjeuner (à deux heures de l’après-midi) tout ce qu’il y a de plus occidental… ou bien, plus original, un de ces yoghourts crémeux peut-être descendus du Xinjiang… Quartier gentryfié, donc, mais pas seulement, il me suffit de faire un écart de trajectoire pour que je tombe sur deux vieilles sans âge assises sur leurs pliants en train de se comparer ce qui leur reste de cheveux, un brave homme qui me sourit en partant travailler, ou bien encore, vers 16h, des ribambelles d’enfants qui sortent des écoles, emmenés par leurs parents sur des porte-bagages de vélos ou les banquettes en moleskine de quelques rickshaws encore en service.

Je note aussi l’abondance de ces petits véhicules électriques, mi-voiture, mi-vélo : une carrosserie avec une ou deux chaises à l’intérieur englobant un chassis, trois roues et un guidon de vélo. Certains sont profilés et raffinés, d’autres sont de pures caisses de métal blanc et n’hésitent pas pourtant à affronter la circulation et ses grosses limousines noires aux vitres teintées..

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Fils du Ciel

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C’est un beau dimanche ensoleillé. En bas de l’immeuble les familles se rassemblent autour des jeux et des ustensiles de maintien de forme physique, on fait aussi sécher au soleil des vêtements, des couvertures, des duvets. La ligne 7 du métro n’a pas encore de station à Shuangjing, il ne faut pas se fier aux plans qui la mentionnent déjà dans son intégralité. Pour aller à Ciqikou (prononcer tseu-tchi-ko), il faut faire un grand détour qui me prend une bonne heure (2 changements). Sur la bonne ligne enfin, je poursuis jusqu’à Tiantandongmen, là où se trouve une entrée du parc du Temple du Ciel. Ticket, portillon. Me voilà dans le sein des seins des empereurs Ming, là où ils se retrouvaient avec le Ciel, dont ils étaient censés être les fils. D’abord le long corridor par où passaient les plats envoyés à l’Empereur et qui provenaient des cuisines divines… En ce beau matin, les pékinois se réunissent pour jouer aux cartes ou faire du commerce. La pièce maîtresse du complexe est le fameux Temple pour l’obtention de bonnes moissons. Une fois l’an (depuis 1420), l’Empereur venait ici pour implorer le Ciel afin qu’il accorde au peuple, essentiellement paysan, de bonnes récoltes. Architecture formidable, en bois et pourtant sans un seul clou, toit soutenu par d’énormes piliers rouges au nombre de vingt-huit, quatre au centre pour symboliser les saisons puis une première circonférence de douze piliers pour marquer les mois de l’année et une autre encore marquant les heures du jour (le jour chinois traditionnel étant divisé en douze parties et non en vingt-quatre). On voit les tablettes des huit premiers empereurs de la dynastie des Ming. Le dernier n’a pas voulu déposer la sienne. Il avait honte d’avoir été vaincu. Sur le pont Danobi, une plate-forme en marbre marque l’endroit où l’empereur faisait une halte pour se changer avant d’entrer dans le temple, aujourd’hui transformée en magasin où l’on peut louer des costumes d’époque (!).

Palais de l'Abstinence

Palais de l’Abstinence

En partant sur le côté, on atteint le Palais de l’Abstinence où l’Empereur séjournait pendant trois jours afin de se purifier avant la cérémonie, aujourd’hui lieu où l’on expose la lignée des empereurs et un dessin de Confucius, homme chafoin à la barbe en pointe. De retour vers le pont, on atteint le Temple du Ciel proprement dit, plus petit que le Palais des moissons et ceint d’un mur aux briques si finement travaillées qu’elles sont dotées de propriétés acoustiques particulières : n’importe quel bruit, même un chuchotement, est supposé se propager de l’autre côté de sa source. Evidemment, étant donné la foule de gens qui se pressent bruyamment autour de l’édifice, il n’est pas question d’essayer… Plus loin, l’autel circulaire, trois anneaux de marbres entourant une plateforme au sommet de laquelle se tient une pierre ronde. Sur cette pierre, l’Empereur ou son porte-parole pouvait se tenir et faire ses proclamations, là encore, des astuces liées à la pierre choisie permettent de faire résonner le son des mots afin que tout le peuple puisse entendre…

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En partant du parc, je longe une grande avenue qui conduit à la station Ciqikou, de loin des immeubles de verre et d’acier, des hotels, des sièges de société, de près des petits ateliers et toute une vie qui s’installe sur les contre-allées, avec ses ateliers de bricolage et de réparation, ses vendeuses de vêtements (deux ou trois robes accrochées à des cintres en plastique) et ses petits entrepreneurs de construction.

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La place Tian-an-men n’est pas loin, que j’atteins par le métro, aussi. A la sortie, surprise : on ne se promène pas librement ! Des contrôles de sécurité sont mis en place où l’on doit faire la queue. Non seulement, cela sert à contrôler les bagages, comme dans le métro, mais à contrôler aussi l’identité des visiteurs chinois. Présence policière importante. Gigantesque bouquet factice pour commémorer les cinquante-cinq ans de la révolution… d’un kitsch monumental. Barrières métalliques prêtes à être déployées partout en cas de troubles. Et la place ferme à cinq heures… Adieu Mao.

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Beijing, district 798

Dès qu’on arrive en Chine, les idéogrammes nous obsèdent. Ce sont comme de petits personnages qui n’arrêtent pas de s’agiter sous nos yeux. Si on a fait un peu de chinois et si on en connaît quelques-uns, on jubile de reconnaître certains. On reconnaît le zhong de zhonguo (la Chine), c’est, paraît-il, à l’origine, une cible traversée d’une flèche (« pan dans le mille », d’où l’idée de milieu et de la Chine comme empire (guo) du milieu, qu’il ne faut pas interpréter comme un point géométrique (la Chine serait le centre du monde) mais comme simplement l’endroit où l’on recherche le centre, la source de l’équilibre), on reconnaît le jia de la famille, du home familial, mais aussi du guojia, la patrie, on reconnaît encore ren et kou, le premier voulant dire les gens et le second la bouche (au sens de « combien de bouches à nourrir » par exemple), et puis da (grand), cai (choux, légumes verts), mi (le riz) et même mian qui va avec bao pour former mianbao (le pain) etc. etc. (dengdeng). Mais souvent aussi on reconnaît un signe mais on n’est pas capable de lui mettre un nom sur la figure. On est dans la peau d’un amnésique qui reconnaîtrait des visages dans la rue mais serait bien incapable de dire qui c’est… La pensée chinoise – dixit Anne Cheng, la grande spécialiste et ci-devant fille de son père – ne procède pas à partir de concepts (de représentations abstraites) mais à partir des signes, lesquels sont au même plan que les choses et sont connus (même s’ils ont subi des multitudes de transformations) depuis qu’a commencé cette civilisation-là, c’est-à-dire bien longtemps, peut-être trois mille avant notre ère. Un Chinois à qui on parle de la Nature n’y verra pas un concept abstrait sur lequel il ferait bon disserter, mais un signe, qui unit deux caractères, celui du coeur-esprit et celui de la naissance, il en résultera une conception spontanément vitaliste. Le caractère wen désigne la culture, sa graphie d’origine est celle d’un « danseur déguisé en oiseau avec des motifs à plumes sur la poitrine »…

Sur les plaques minéralogiques des voitures pékinoises, ne figure pas l’assemblage des deux caractères bei (le nord) et jing (la capitale), mais seulement le deuxième, il suffit. La capitale maintenant, c’est la capitale, inutile de préciser s’il s’agit de celle du Nord, du Sud (Nankin, nanjing), de l’ouest ou de l’est (Tokyo ! qui se dit dongjing)… Pékin est grand… c’est un euphémisme (Beijing da!), avec ses cinq ou six périphériques. Avoir un plan de la ville sur soi est trompeur : on a l’habitude de voir des plans par exemple de Paris à une échelle telle que l’on sait vite évaluer si on peut parcourir une distance à pied. Si on garde la même échelle en tête ici, on risque fort de se voir embarqué dans une randonnée pouvant ne s’achever qu’à la tombée de la nuit, peut-être même serait-il raisonnable alors d’emporter son sac  de couchage… Heureusement le métro s’est beaucoup développé ces derniers temps, il a maintenant onze lignes, dont certaines circulaires, et d’autres qui vont très loin aux extrémités de la ville, mais c’est si vaste qu’il n’y a pas encore partout de stations. On complète avec le bus.

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Première expédition, ce vendredi, pour atteindre le 798 (ou district artistique de Dashanzi). Métro depuis chez nous, c’est-à-dire la station Shuangjing sur la liste 10, jusqu’à Sanyuanqiao vers le Nord-Est, puis bus 401. On fait huit stations (je dis ça des fois que vous voudriez y aller…) et on arrive, le long d’une immense avenue, au temple de l’art contemporain chinois. Après un porche, on découvre un ensemble d’usines des années cinquante (qui auraient été construites avec l’aide d’ingénieurs est-allemands inspirés par l’architecture du Bauhaus), aujourd’hui toutes reconverties en galeries, musées et ateliers. Evidemment comme toujours en un tel lieu, le meilleur voisine avec le pire. Les essais de conciliation de l’art traditionnel (voire tibétain) avec le moderne sont loin d’appartenir au meilleur… beaucoup plus intéressantes sont certaines galeries-phares comme Pace ou Longue Marche. L’art dit « conceptuel » y tient une grande place. On peut être ou ne pas être immédiatement convaincu du sens d’une démarche, par exemple celle de Zhao Zhao, un disciple d’Ai Weiwei, qui présente ici le résultat du projet « Taklamakan » : en octobre 2015, l’artiste et son équipe partirent à l’assaut du désert du Taklamakan, chargés d’un câble de 100 kilomètres et d’un lourd et immense réfrigérateur à double portes. Ils franchirent les dunes au moyen de puissants engins « Pathfinder » et après avoir branché le câble à une source électrique dans un village Ouïgour, ils mirent en marche le frigo pour y maintenir au frais pendant vingt-quatre heures… des canettes de bière. Après quoi, on tronçonna le câble en bouts de 1,86m (la hauteur du frigo) et on ramena le tout au point de départ. C’est ce que nous montre l’expo : ces bouts de câble réunis en fagots gros comme des bidons métalliques au milieu d’une vaste pièce… Cette « oeuvre » est censée « transcender le concept et la représentation pour mettre en avant la puissance des moyens et de l’action nécessaires à sa mise en place » ! Nul ne doute en effet qu’il a fallu à toute cette équipe une énergie folle pour surmonter tous les obstacles tant physiques, géographiques, qu’institutionnels pour parvenir au résultat. On peut juste (peut-être…) se demander si une telle énergie n’aurait pas pu trouver à mieux s’investir dans un projet plus utile, mais peut-être faut-il voir là la limite de ce qu’un artiste chinois peut tenter comme action sur son territoire et peut-être Zhao Zhao ne fait-il que camper sur cette limite, comme pour mieux la montrer…. mais cela fait beaucoup de « peut-être »…

D’autres artistes exposent des toiles entièrement blanches au lieu de la première galerie ayant vu le jour en cet espace comme pour faire table rase du passé…

Beaucoup plus prenante est l’exposition de Zeng Fanzhi (Parcours) au Ullens Center for Contemporary Art (UCCA). Zeng Fanzhi est un grand artiste de ces trente dernières années, ayant reçu l’influence conjointe tant du réalisme socialiste que du romantisme européen, de Lucian Freud que de Francis Bacon. Il a une série de « paysages abstraits » bouleversants dont on ne voit l’égal que dans les grands tableaux d’Anselm Kiefer vus l’an dernier au Centre Pompidou, certains de ces « paysages » masquant à peine l’effigie de quelque « héros » comme… Karl Marx. D’autres tableaux géants sont des clins d’oeil explicites à Leonard de Vinci ou à Georges de La Tour. Une salle noire renferme des travaux récents où l’artiste a voulu renouer avec l’art traditionnel en fabriquant ses propres papiers et en façonnant dans la trame des motifs qui brillent, eclairés par en-dessous, donnant à ces feuilles l’apparence d’étoffes précieuses.

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Autre artiste passionnant : Zhang Xiaogang (galerie PACE) aux images de fables surréalistes, où des garçons binoclards fixent les spectateurs et des petites filles à la Balthus jouent à la balle autour de décors parcourus par des fils électriques connectant d’hypothétiques ampoules et autres téléphones portables. Il est exposé en même temps que deux oeuvres gigantesques de Sol LeWitt basées sur l’aléatoire.

Images de la Chine contemporaine et de son ère « Post-réforme » comme on dit, où, malgré tout le discours officiel, l’accent est mis sur la richesse, les propriétaires des somptueuses Porsche et Audi stationnées en bordure des trottoirs ne me contrediront pas…

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Dong San Huan Nan Lu

Après « armement des toboggans » et « vérification de la porte opposée », c’est toujours une aventure qui commence… On part en s’élevant puis on atteint sa vitesse de croisière dans des bruits de tuyauterie et des chuintements, la petite lumière « maintenez vos ceintures attachées » s’éteint puis se rallumera ensuite en fonction des turbulences… Turbulence, voilà un mot qui fait penser à l’enfance car il qualifie les enfants qui ne tiennent pas en place, là c’est la carlingue qui ne tient pas en place, ni d’ailleurs les petites bouteilles posées en équilibre sur la tablette devant soi. J’ai pris du Champagne et du vin blanc. Mon Champagne valse sur mes chaussures défaites et il me reste juste assez de vin pour finir un repas plus que léger. On tente de s’endormir, on y parvient un peu, on bouquine et alors qu’il reste encore trois heures de vol (sur les neuf et demie) on se décide à regarder un film. « La belle saison », de Catherine Corsini, avec Cécile de France, Noémie Lvovski, et Izia Higelin, que je n’avais pas vu à sa sortie. Beau film militant. Je ne regrette pas de l’avoir regardé quelque part au-dessus d’Oulan Bator. C’est un film dont l’action se passe au début des années soixante-dix, aux beaux temps de la lutte des femmes, quand les combats étaient clairs. Il s’agissait de lutter pour la liberté de l’avortement, l’égalité des salaires entre hommes et femmes, le refus du statut de femme-objet. Au début du film, désopilante séquence où une escouade de filles, du côté du Jardin du Luxembours, mettent la main aux fesses des hommes … pour leur faire voir ce que c’est, et s’en prennent, comme dit l’une d’entre elles, à leur « imago viril ». C’est là que Delphine et Carole se rencontrent, l’une est paysanne, l’autre est parisienne, elles vont tomber amoureuses. Belles séquences, séquences émouvantes. Bref, un film sur la liberté, dont nous avons bien besoin. On dirait qu’il y a quarante ans, le mot de « liberté » ne faisait pas peur, au moins à une partie de la population, alors qu’il fait si peur aujourd’hui… Mais retour dans l’avion. Ça s’agite, on relève les rideaux des hublots, il fait jour… mais déjà plus pour longtemps car là où je vais, la nuit tombe dès cinq heures trente. Contrôle de police passé (policière très aimable), valise récupérée sur le tapis, taxi qui m’arnaque. C’est de bonne guerre. Ensuite, embouteillage monstre sur autoroutes surpeuplées…

Guangqu Rd, vue de ma fenêtre

Guangqu Rd, vue de ma fenêtre

Là où je vais, c’est Pékin, ou Beijing, comme vous voulez. Je vais exactement à Dong San Huan Nan Lu, le long de Guangqu Road, au 5 précisément. Cherchez pas, c’est le nom d’un quartier. Nous dirions plutôt une cité. Me voilà replongé des années en arrière, quand nous habitions en HLM, voire beaucoup plus loin lorsque j’habitais une cité d’Oran (Dar Beida). Mêmes couloirs en béton, murs blancs zébrés de traces noirs, ascenseurs mastoques en acier blindé. Mais portes charmantes. A la chinoise. Inspirées du style des hutongs. Comment s’y retrouver ? Là où me laisse mon chauffeur de taxi heureux de sa journée, ce n’est pas vraiment l’entrée de mon escalier… J’appelle mon pote Sam qui n’est pas loin. Avant qu’il n’arrive, j’ai immanquablement affaire à un aimable policier qui se demande ce que je peux bien faire là. Je lui tends mon plan Google approximatif, il se marre… « oui, oui, vous êtes bien là où il faut ! » et il s’en va. Sam arrive. Appartement confortable pour quatre personnes, chacun a sa chambre évidemment. Je suis censé être là pour tra vailler… co-écrire un livre… qui n’a rien à voir avec la Chine ! Mais les hasards de la vie nous poussent parfois à saisir de drôles d’opportunités… Mes compagnons ? Sam, donc, grâce à qui je suis ici et avec qui ce livre doit se faire, N. qui fait une thèse en sciences de gestion, et un autre Alain qui, lui, chimiste, s’est orienté vers l’étude des supports matériels de la peinture, ce qui le conduit aujourd’hui à fréquenter les milieux de l’art contemporain (notamment des graffeurs).
En bande, le soir, nous mangeons au restaurant. Nous arrivera un plat délicieux de poissson recouvert de multitudes de piments, cacahuettes, bouts de poulets et de poireaux, avec des saveurs parfumées si particulières que je n’ai jamais rien goûté de tel. Sichuanais bien sûr. Et l’addition est même toute raisonnable (moins de dix euros par personne, bières comprises).
Enfin dormir pour de bon… il est minuit heure locale, autrement dix dix-huit heures en France. Google n’est pas accessible. Je ne peux donc pas lire mes mails. Tant pis, on passera par un autre chemin.

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André Bucher au Poët

(photo Delphine B.)

(photo Delphine B.)

Accueil le 15 octobre d’André Bucher au Poët. Repas vers midi avec tout ce que nous ont préparé quelques amies : roquette sortie fraîche du jardin en permaculture, oeufs mimosas, tartes salées, gratin dauphinois. André Bucher, géant bûcheron, d’apparence taiseuse est en réalité un grand parleur. Avec lui, on entre de plain-pied dans les méandres du monde de l’édition autant que dans les allées secrètes de la littérature américaine et surtout amérindienne. Liste d’auteurs dont Louise Erdrich n’est qu’un item parmi bien d’autres. La littérature qui a grâce à ses yeux, c’est celle des écrivains qui sont dans la nature, écrivent à partir d’elle, et qui est mieux placé pour cela en effet que les Indiens d’Amérique ? Ou bien il faut lui parler en Europe de quelques happy fews, l’islandais Stefansson, le lituanien Baldouchis, le norvégien Tarjei Vesaas et quelques italiens comme Mario Rigoni Stern. En France, il cite Céline Minard, quand même (mais « un peu trop cérébrale » et puis qui relate des expériences localisées dans le temps et non une vie passée au contact de la nature). J’apprendrai plus tard qu’il a de l’estime aussi pour Annie Ernaux, Laurence Nobécourt, Jean-Marie Le Clézio. Il ne faut évidemment pas lui parler de Houellebecq.

photo-de-bucherL’affiche que nous avions accolée sur les emplacements dédiés montrait la couverture de son dernier livre « A l’écart », paru chez l’éditeur marseillais « Le mot et le reste », cela procure une entrée en matière évidente : et si tous ici, nous n’étions réunis que sous la bannière de « l’écart » ? L’écart géographique qu’il y a dans le fait de se réfugier dans un village éloigné de la Drôme en premier lieu, comme si cet écart allait nous préserver des miasmes des média ou de bien pire encore (mais on n’est jamais à l’abri de rien) ? Pour André Bucher, c’est cela avec quelque chose en plus puisqu’il est écrivain : l’écart par rapport à des chemins tout tracés de la littérature, et comme il est aussi paysan : par rapport aux chemins tout tracés d’une agriculture classique. On le sait, il fut d’abord paysan : installé vers 1974 au village de Montfroc à l’extrême sud de la Drôme, là où la Drôme ne paraît qu’une enclave dans les Hautes-Alpes, où il fonda une communauté dans une ferme agrobiologique (la ferme existe toujours, pas la communauté), il a, depuis, passé tout son temps à développer son exploitation, y effectuant encore récemment des plantations d’arbres. Ayant pris sa retraite (il est né en 1946), il a laissé cette exploitation à son fils, devenant ainsi de plus en plus écrivain, ce qui ne veut pas dire qu’il ait délaissé le travail agricole. Comme il le dit en plaisantant, il est devenu l’emploi jeune de son fils. Il faut reconnaître que depuis quelques temps, tout marche bien pour lui du point de vue littéraire… une certaine Josyane Savigneau fit un jour le voyage depuis Paris. Elle prit le TGV jusqu’à Aix et à Aix, elle loua une voiture pour se rendre elle-même dans ce trou perdu entre 1100 et 1500 mètres d’altitude qui se trouve être l’un des endroits les plus froids de France en hiver, il la balada alors tout autour de sa montagne et lui cuisina de l’épeautre. Au retour, elle lui fit un article retentissant dans les pages culturelles du Monde. Il eut aussi l’heur de plaire à l ‘éditrice Sabine Wespieser, toute droite sortie d’Actes-Sud. C’est là qu’il publia quatre de ses plus beaux romans, dont « Déneiger le ciel », sorti depuis en édition de poche (et lauréat du prix « Lire en poche » de cette année).

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André Bucher nous lit un long passage d’un roman publié en 2012 chez « Le mot et le reste » : « Fée d’hiver ». Il nous dit qu’il en avait assez de tous ces écrivains qui partaient de faits divers réels pour écrire leurs romans (Carrère, Jauffret…) alors il leur a dit: vous allez voir le fait divers que moi, je vais vous sortir, ce fait divers, c’était la fée d’hiver… roman tiré d’un événement inventé, supposé être survenu dans la région en 1948 : un homme ayant abattu sa femme avant de retourner l’arme contre lui, et laissant deux orphelins, dont l’un, traumatisé, décida de ne plus jamais parler. Ce récit met en scène la nature du Haut-Jabron, bien entendu, mais il est aussi une jolie histoire d’amour. On y évoque aussi en passant la difficulté de vivre dans ces coins reculés (où, pour faire nombre, « même les corbeaux sont inscrits sur les listes électorales ») et l’apport que cela peut être d’avoir tout à coup, un jour, dans un village, l’irruption d’un migrant, ici un réfugié venu des Balkans.

On parle de beaucoup de choses avec lui, et même d’écriture. Il y a, dans ce qu’il fait, évidemment le souci de toucher le plus grand nombre : par le roman, qui ne se donne jamais a priori comme délivreur de message, on peut, en filigrane, introduire des idées, auxquelles peut-être, les lecteurs seront sensibles s’ils les perçoivent non pas uniquement avec leur intellect, mais aussi avec leur coeur. Se pose alors la question du paradoxe apparent qu’il y a à chercher le contact avec le plus grand nombre tout en donnant à lire une écriture très travaillée, qui n’est justement peut-être pas accessible au plus grand nombre. Pour travaillée qu’elle soit, cependant, cette écriture vise, selon son auteur, à atteindre une simplicité d’expression, un contact direct et sincère avec le lecteur, ce dont celui-ci ne doute pas pour peu qu’il se laisse envahir docilement par ces phrases qui ont parfois un rythme haché ou des tournures imprévues (c’est là sans doute qu’on a pu parfois comparer Bucher à Ramuz). Il n’est pas rare, heureusement, qu’André Bucher rencontre, dans les nombreuses visites qu’il fait dans des salons, des associations (comme la nôtre), ou des établissements pénitentiaires, des gens simples qui ont déjà tout lu de lui. Evidemment, nous devons nous entendre sur ce que l’on appelle « le plus grand nombre », le but après tout, n’est pas quantitatif. Dans la bataille des idées, il est vain de vouloir conquérir les foules en une fois, il est plus raisonnable de commencer par regrouper autour de soi un noyau de gens attentifs, puis d’attendre que ce noyau grossisse. Le cercle des amateurs d’André Bucher est un peu à cette image, démarré avec un petit nombre, il grossit lentement mais sûrement.

André Bucher en dédicace

André Bucher en dédicace

Lorsqu’il nous quitte (après une séance de dédicaces où il s’efforce de trouver une formule juste pour chacun de nous), il nous délivre encore toute une liste d’écrivains à connaître, venus des horizons transatlantiques, nous recommandant en particulier la lecture de Kent Haruf (mais aussi de Louis Owens, Sherman Alexie, Joseph Boyden tous publiés en français dans la collection « Terres d’Amérique » dirigée par Francis Geffard chez Albin Michel). Et il nous délivre son secret : la racine de son goût d’écrire chez une institutrice qu’il eut étant enfant…

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Migrants et destinées

Ce mardi 4 octobre, rencontre avec Pierrette Fleutiaux, que j’accueille à son arrivée à la gare de G. toute en travaux. L’auteure de « Destiny » vient de perdre quelqu’un de très proche, je ne lui en suis que plus reconnaissant qu’elle n’ait pas annulé son déplacement. Tram, hôtel. Vers 16 heures 30, nous sommes au siège de l’association de parrainage républicain des demandeurs d’asile. Affluence habituelle des mardis de permanence. Les bénévoles se répartissent entre les tables auxquelles viennent s’asseoir de nouveaux arrivants ou bien des migrants qui viennent « aux informations » et dont on suit le dossier. Demandes de titre de séjour surtout, quelquefois dépôt de dossier auprès de la CNDA, beaucoup ont reçu une OQTF et font appel. Mine des mauvais jours pour S. Un réfugié congolais que nous soutenions a été intercepté à la poste, il était en possession d’un récépissé de demande de titre de séjour qui avait expiré et qu’il avait maladroitement falsifié. Il est père de quatre enfants, tous scolarisés, sa femme est enceinte, elle devra désormais se débrouiller seule, sans travail et sans ressources car il a été expulsé par avion vers Kinshasa, où il sera remis à on ne sait quelle police qui fera de lui ce qu’elle voudra, prison, assassinat.

destinyRencontre de Pierrette Fleutiaux avec quelques bénévoles et accueillis de l’association. Certains ont lu le récit. N. prend la parole en premier, souligne ce qu’elle a trouvé de réconfortant pour elle dans ce livre, il y a bien sûr des points communs avec ce qu’elle a vécu et avec ce qu’elle vit encore : difficultés à s’orienter dans une société où les codes s’imposent tout en étant souvent non dits. Mais dit-elle, Destiny, c’est un cas particulier, ceux et celles qui sont ici n’ont pas suivi cette trajectoire. On en sait plus sur Destiny. Dans son pays, elle rêvait de devenir coiffeuse, c’est à partir de là que quelqu’un l’a appâtée, lui a proposé de venir en Italie, promesse de formation au métier de coiffeuse, promesse de réussite. De fait, dès que débarquée en Italie, elle est mise sur le trottoir par des trafiquants de chair humaine, forcée à se prostituer. Si elle fuit l’Italie, c’est d’abord pour échapper à ce sort, et on la retrouve alors à Paris, dans les couloirs du métro. E. est lui aussi nigérian. Il confirme la véracité de cette histoire, il connaît les réseaux de passeurs et de proxénétisme qui sévissent au départ de son pays, mais il ne dit rien car il sait aussi que s’il parlait, ce sont les membres de sa famille restés au pays qui en pâtiraient.

Certains bénévoles parfois ont une vue naïve sur les problèmes de l’Afrique. Unetelle s’étonne du manque de solidarité des immigrants déjà installés vis-à-vis des nouveaux arrivants, c’est oublier qu’ils ont eux-mêmes bien peu de moyens pour apporter une aide. « Si tu n’as rien pour te laver les mains, tu ne t’avises pas de laver les mains de ton voisin » dit le proverbe africain. P. s’empare de la parole et fait une analyse convaincante de la situation : néo-colonialisme, soutien à des dirigeants corrompus maintenus en place parce qu’ils ont promis de servir les intérêts de la puissance dominante, guerres qui éclatent autour des territoires pleins de ressources minières ou pétrolières… tout cela aboutit à l’exode vers l’Occident. Et si un jour, les rapports s’inversaient ? Si à notre tour, nous étions contraints de fuire nos pays riches pour élire refuge ailleurs, en Afrique par exemple ? L’héroïne blanche du récit de Pierrette Fleutiaux se dit bien à un moment, lorsqu’elle voit sur son écran télé toutes ces personnes qui descendent des barques de réfugiés sur les plages : « cela pourrait être moi ».

Tout le monde veut parler. Une malienne exprime sa souffrance d’avoir dû fuire le Nord du Mali suite aux sévices infligés par des soldats d’AQMI.

Pierrette Fleutiaux dédicaçant "Destiny" à la Bibliothèque du Centre-Ville

Pierrette Fleutiaux dédicaçant « Destiny » à la Bibliothèque du Centre-Ville

18h30 : nous sommes à la salle de lecture de la Bibliothèque du Centre Ville (une bibliothèque que la municipalité « de gauche » n’a pas encore fermée, à la différence de trois autres, plus petites, qui ont le tort de se trouver dans des quartiers populaires de la ville…). La salle est pleine. Je présente à la fois Pierrette Fleutiaux, l’association qui l’accueille et le récit qui nous réunit. Je remercie bien sûr la Bibliothèque et la librairie Le Square qui ont apporté leur aide. Pierrette réexplique les difficultés qu’elle a eues pour faire paraître son livre, d’abord des difficultés de choix d’écriture : fallait-il dire « je », fallait-il dire « nous » ou bien fallait-il mettre à distance le personnage de la femme qui accueille en parlant d’elle à la troisième personne ? C’est la dernière solution qui a été choisie, mais je fais remarquer que ce n’est pas si simple : une trouvaille du récit est de nous faire éprouver Anne comme une « multitude », la multitude des voix qui sont en nous et nous tirent à chaque instant à hue et à dia, vers plus de générosité ou au contraire vers plus de réserve. Difficulté extra-littéraire : le service juridique de la maison d’édition à craint que des associations s’emparent du livre, manipulent la personne qui a servi de modèle à Destiny, profitant de descriptions peu avantageuses de situations vécues (à l’hôpital, dans les centres d’hébergement…). Il fallait que Destiny « signe », s’engage à ne pas poursuivre les institutions incriminées, ce qui aurait eu pour conséquence, par contre-coup, de susciter des procès desdites institutions contre la maison d’édition, pour diffamation, calomnies etc. Heureusement, tout est entré dans l’ordre et le récit a pu paraître, même si c’est avec deux mois de retard…

Réciprocité de la relation. Destiny bénéficie de ce que lui apporte Anne comme attention, mais aussi Anne reçoit en contre-partie des sortes de « cadeaux » sous forme d’éclairage sur elle-même et sur ses actions. A un moment, No more lying : Destiny décide de ne plus mentir. Elle le dit, des enfants, elle en a encore trois autres. A ce moment-là, Anne vacille, elle qui vit depuis l’enfance dans un monde de planification, de réflexion sur l’avenir, découvre que pour l’immense majorité des gens sur ce globe, il en va autrement. Il n’y a rien à planifier, rien à prédire. Il y a juste à prendre au jour le jour. Oui, Anne, tu appartiens à une toute petite minorité.

Et puis encore : quelle place accorder aux associations ? Syndicats, partis ? Pierrette a l’air sceptique, ironique sur l’organisation solennelle de « cérémonies de parrainage républicain », en plus ces « cérémonies » entretiennent la confusion dans la tête de maints migrants car elles ont tout de cérémonies officielles comme on devrait en faire quand les gens reçoivent enfin leurs papiers… or, ce petit carton où il est dit qu’untel parraine untel, il ne vaut rien juridiquement… Que faire ? Pierrette Fleutiaux exprime ici une parole d’écrivain, pas une parole de militant. Les militants, c’est à eux de voir ce qu’il faut faire, comment éviter ces écueils, comment n’être pas ridicules, comment apporter la part juste d’institutionnel qu’il faut à un combat pour qu’il soit représenté au niveau de l’Etat.

Le monde est Un. Il est étrange que tant d’êtres humains veuillent à tout prix se replier sur une « identité » locale, qui exclut, discrimine, rejette. Qu’y gagnent-ils ? Que veulent-ils obtenir par ce repli ? On me dit que ce sont les « bobos » qui posent ces questions car il est plus facile d’être généreux à cinq mille euros par mois qu’à mille. Analyse bien primaire… je ne sais pas combien gagnent tous les bénévoles autour de moi, je ne crois pas qu’ils ou elles soient « bobos ». Je ne vois que des gens simples, souvent peu fortunés. Des retraités aux faibles revenus. Des étudiants sans ressources. Ils donnent sans retenu. En premier lieu de leur temps. Parfois de bien plus encore. Ils hébergent, ils nourrissent. Ils se battent pour que leurs « filleuls » ne soient pas expulsés. Pierrette a écrit un beau livre, qui plaît aux parrains et marraines (mardi soir ils le montraient en étant nombreux à acheter l’ouvrage et à le faire dédicacer) mais comme le lui ont fait remarquer gentiment des accueillis venus d’Afrique, elle n’a vu qu’une faible partie encore de ce que vivent les migrants, son attention s’est fixée sur une personne. Alors qu’elles sont si nombreuses.

Photo du film "Fuocoammare"

Photo du film « Fuocoammare »

Plus tard, ce samedi, vu Fuocoammare, le film de Gianfranco Rosi sur l’île de Lampedusa, où les bateaux partent en mer pour recueillir les réfugiés qui souvent meurent sur des embarcations de fortune. Le film montre simplement la vie quotidienne sur l’île, se fixant sur quelques personnages pittoresques ou émouvants, enfants qui jouent avec une fronde, mamas qui font leur ménage quotidien en embrassant les statuettes religieuses ou qui préparent des sauces au poulpe pour agrémenter les spaghettis, et dans cette vie quotidienne la litanie des naufragés repêchés, des bateaux secourus et des cadavres découverts à fond de cale par les méritants marins de la marine italienne. Quand donc reconnaîtrons-nous que nos pays doivent s’ouvrir à l’accueil des migrants ?

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Nous sommes éternels

Je l’ai souvent dit, je ne suis pas philosophe. Mais je m’intéresse à la philosophie, comme beaucoup de gens, simplement. J’en tire la prétention de faire part, de temps à autre, de mes réflexions suite à la lecture de textes philosophiques. J’ai entrepris de lire Spinoza il y a pas mal de temps déjà.. Tâche ardue que pourtant je ne désespère pas de mener à bien. Lorsque je lis un ouvrage comme l’Ethique, il m’arrive de commencer par la dernière partie, ici la partie V. Cela permet de savoir où l’on va. Quitte bien sûr à revenir en arrière. Tout ce qu’on lira alors, qui précédait ce qu’on a lu, se révèlera comme source de bonheur car cela éclairera ce qu’on n’avait pas compris. Alors que la lecture « normale » du début vers la fin est fastidieuse car on ne sait pas où l’on va. Je m’aide aussi de commentaires, comme ceux qu’apporte Deleuze dans son livre « Spinoza, philosophie pratique » (éditions de Minuit). Mais a-t-on le droit aujourd’hui de lire Deleuze, quand la philosophie analytique enrage contre lui ? Laissons cela aux professionnels. A mon âge, on commence à lire ce qu’on a vraiment envie de lire.

spinoza« La philosophie théorique de Spinoza est une des tentatives les plus radicales pour constituer une ontologie pure : une seule substance absolument infinie, avec tous les attributs, les êtres n’étant que les manières d’être de cette substance […] L’éthique est la science pratique des manières d’être. » Depuis longtemps, je sens que la pensée de Spinoza est d’actualité et qu’elle permet de rendre compte de ce qui nous touche, dans l’ordre de l’affectif bien entendu, mais aussi dans celui du social, ordre dans lequel nous vivons malgré tout, en dépit de nos velléités de nous isoler dans un coin de campagne, à l’écart des grandes villes et des flux permanents d’information qui y ont leur siège, leurs supports et leurs raisons d’être.

« Les hommes – dit Spinoza – jugent des choses selon la disposition de leur cerveau et ils imaginent les choses plus qu’ils ne les comprennent. Car s’ils en avaient une connaissance, celle-ci, comme en témoigne la Mathématique, pourrait sinon plaire à tous les esprits, du moins les convaincre tous ».

C’est mettre haut la distinction entre croyance (Spinoza disait plutôt « imagination ») et connaissance. La vraie connaissance emporte l’adhésion de tous, elle est définitive, acquise, alors que la croyance est du domaine de l’illusion. Nous sommes bien d’accord… Spinoza et moi (!).

Je note au passage la glorification des mathématiques, qui ne doit pas être prise pour une confiance béate dans la quantification, mais comme une méthode d’exposition, aussi rigoureuse que peut l’être par exemple l’axiomatique d’Euclide. On sait que, au moins dans sa présentation, l’Ethique reprend cette méthode, articulée qu’elle est en axiomes, définitions, propositions, corollaires et scolies. Evidemment, ce sont souvent les scolies qui nous délivrent le sens intuitif des propositions, c’est comme un commentaire sur le texte démonstratif, comme en ont parfois (et même souvent) les livres de maths.

alain_badiou-2Pouvons-nous ici évoquer Badiou et son « Eloge des mathématiques » ? Mais chez le philosophe contemporain de la rue d’Ulm, les mathématiques ne sont qu’un « domaine de vérité » au même titre que la Poésie, l’Amour ou… le Politique, il n’est pas certain que Spinoza l’eût entendu ainsi… et puis, chez Badiou, l’élucidation des fondements de l’Etre ne met pas en évidence l’Un mais le Multiple. L’Un, chez Spinoza, s’appelle Dieu et en effet, comme le dit Badiou, quelque nom qu’on ait pu lui donner, on en serait toujours arrivé là : à la postulation d’une sorte de « Dieu », ce qui n’est pas nécessairement optimal du point de vue de la connaissance. Une manière de considérer le Multiple pourrait reposer sur les spéculations – non prouvées mais argumentées – concernant les univers parallèles… ou bien la théorie des mondes possibles. Mais c’est alors admettre le possible, le contingent. Or, ce qui est propre à Spinoza, c’est que, dans son univers, il n’y a pas de place pour la modalité du possible ni du contingent. Pour lui, tout est régi sous le mode du nécessaire. La nécessité est ce qui règle sa pensée : tout ce qui arrive est nécessaire et la nécessité ne peut être perçue que comme étant « de toute éternité ». Cela aristoteest frappant si l’on compare Spinoza avec Aristote. Le Stagiritte s’étant penché sur ce qu’il appelait les futurs contingents, faisait remarquer (De l’interprétation, chap. 9) que lorsque nous disons que la bataille navale aura lieu demain, nous ne pouvons pas nous cantonner à un monde où tout est soit vrai soit faux, car si cette phrase est supposée vraie, alors cela veut dire que de tout temps elle a été vraie, autrement dit que l’inscription de l’événement dans le temps a été décidée depuis le commencement de l’univers, or, dit Aristote, cela est impossible car cela nierait la possibilité d’un libre arbitre. Pour Spinoza, c’est tout le contraire : dire que la bataille navale aura lieu demain est bien soit vrai soit faux, et si c’est vrai, c’est bel et bien en vertu d’une nécessité, et d’une nécessité éternelle. Pas de mondes possibles donc chez Spinoza : il n’est qu’un monde et tous les événements qui s’y produisent s’enchaînent selon des micro-causes produisant de micro-effets, autrement dit si un seul monde, alors tout est nécessaire. En termes logiques, p implique la nécessité de p. Et si tout est nécessaire, tout est nécessaire de toute éternité. Voici donc le mot d’éternité prononcé.

La panoplie des logiques modales

La panoplie des logiques modales

Les règles de la logique modale nous enseignent a contrario que certaine logique peut régler les questions temporelles alors que certaine autre peut régler celles de l’aléthique, autrement dit du nécessaire et du contingent, c’est témoigner du fait que la dimension de la nécessité est de toutes façons pensable en totale indépendance par rapport à celle du temps. Cela rejoint bien la pensée de Spinoza : temporalité et éternité sont pensables indépendamment. On oublierait possible et contingent mais on garderait les dimensions qui sont semblables à celles que les logiciens modaux distinguent. L’aléthique (dimension du nécessaire) donne l’éternité tandis que le temporel donne l’immortalité, deux concepts complètement différents. Il n’y a pas chez Spinoza de pensée de l’immortalité de l’âme, mais bel et bien une conception de l’éternité de l’Esprit. L’Esprit peut ainsi être conçu comme lié au Corps, ne lui survivant pas à sa mort et donc tout aussi temporellement fini que l’est le corps, tout en étant vu en même temps sous l’angle de l’éternité. D’où vient cette éternité ? De l’Etre, bien sûr (pour ne pas dire Dieu comme le fait Spinoza mais on sait que c’est pour des raisons d’opportunisme : il ne tient pas particulièrement à être condamné par ses juges contemporains), car dire qu’une chose est nécessaire c’est dire qu’elle est inscrite dans l’Etre. Ainsi même nos vies individuelles (nos pauvres vies individuelles), nos corps fragmentés, sont inscrits même si c’est en tout petit au sein de l’Etre, en tant que découlant eux aussi d’une Nécessité. Ils sont donc des morceaux d’éternité, et l’Esprit, qui va avec le Corps (car il n’est jamais que dépendant d’un des deux modes d’être, avec l’Etendue, sous lesquels l’humain peut percevoir la Substance) partage cette éternité.

D’où le fameux scolie (prop. 23, Livre V) :

Comme nous l’avons dit, cette idée qui exprime l’essence du Corps sous l’espèce de l’éternité est un mode particulier du penser qui appartient à l’essence de l’Esprit et qui est nécessairement éternel. Il n’est pas possible cependant que nous nous souvenions d’avoir existé avant le Corps puisqu’il ne peut y avoir dans le Corps d’empreinte de cette existence et puisque l’éternité ne peut se définir par le temps ni comporter aucune relation au temps. Et pourtant, nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels. C’est que l’esprit ne sent pas avec moins de force les choses qu’il conçoit par un acte de l’entendement que celles qu’il a dans la mémoire. Car les yeux de l’Esprit par lesquels il voit et observe les choses sont les démonstrations elles-mêmes. Aussi, bien que nous ne sous souvenions pas d’avoir existé avant le Corps, nous sentons pourtant que notre Esprit, en tant qu’il enveloppe l’essence du Corps sous une espèce d’éternité, est lui-même éternel, et que cette existence de l’Esprit ne peut se définir par le temps, c’est-à-dire s’expliquer par la durée. On ne peut donc dire de notre Esprit qu’il dure, et son existence ne peut se définir par un temps déterminé que dans la seule mesure où il enveloppe l’existence actuelle du Corps.

Deux éléments fondamentaux (à mes yeux) à retenir de ce texte, d’une part cette assertion, reprise dans le titre d’un des plus beaux romans de Pierrette Fleutiaux (reçue ce jour à G. dans le cadre d’une rencontre avec des migrants), selon laquelle « nous sommes éternels » (Prix Fémina 1990) (oui, mais dans quel sens?) et d’autre part cette idée magistrale selon laquelle les démonstrations seraient les yeux de l’Esprit… quelle plus belle définition ?

Pierrette Fleutiaux

Pierrette Fleutiaux

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Transparence et logique philosophique

Il est souvent dit que les philosophes français s’intéressent (ou s’intéressèrent) peu à la logique. Pour cela, on s’appuie en général sur le fait qu’à une certaine époque (disons en gros l’immédiat après-guerre) l’attention philosophique était, en France, accaparée par l’existentialisme et le marxisme, le débat étant autour de Sartre et de Merleau-Ponty avec interventions de quelques staliniens de l’époque, la science étant ignorée. Il est vrai que les mathématiques n’ont jamais été la tasse de thé de Jean-Paul. Ce tableau omet pourtant la présence d’authentiques penseurs des sciences, dont certains ont même interrogé la logique et la philosophie. Il suffit de citer Gaston Bachelard par exemple, mais aussi Jean Cavaillès et Albert Lautman.

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Jean Cavaillès

De plus, après le reflux de la vague existentialiste, le structuralisme a occupé la place et au sein de ce courant, il faut bien dire que l’influence des mathématiques s’est manifestée : où avait-on mieux développé le concept de structure qu’en mathématiques ? Des penseurs comme Claude Lévi-Strauss et Jean Piaget l’ont éminemment reconnu. Certes Lévi-Strauss eut un peu peur de l’emprise de l’algèbre sur son oeuvre et après avoir demandé à Weil puis à Courrège de formaliser les structures élémentaires de la parenté, il s’est vite replié sur une position frileuse et ce ne sont certainement pas ces travaux qui sont entrés dans la Pléïade. Quant à Piaget, qui calquait sa théorie de l’évolution mentale sur les structures fondamentales des Bourbaki (structures algébriques, structures d’ordre et topologie), il eut le malheur de n’être jamais bien vu des philosophes (un psychologue, tout juste). En tout cas, tous ces penseurs montraient qu’il était impossible de faire l’impasse sur les mathématiques et la logique. Ne parlons pas de Lacan, bien sûr, parce que certains de mes lecteurs potentiels risqueraient de s’arracher les cheveux (ils en ont déjà peu), et pourtant… il y a chez l’illustre psychanalyste une authentique place pour les structures formelles de la logique, voire de la topologie. Mais ce n’est pas très sérieux, n’est-ce pas ?

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Toujours au sein du structuralisme, Alain Badiou qui était alors un disciple de Louis Althusser, est celui qui a fortement orienté la pensée-68 vers la logique : son livre « Le concept de modèle » a fait date, et je connais beaucoup de gens qui ont commencé leur initiation à la logique par là (à commencer par moi-même). L’idée à l’époque était de proposer une conception non idéaliste de la logique (matérialiste?). L’usage qui en était fait jusque là était un usage purement kantien, elle donnait des cadres a priori de la pensée desquels on ne pouvait s’échapper. Il n’était pas question de rechercher ce qu’il y avait derrière le modus ponens (règle de déduction majeure). La logique était ainsi inscrite dans les tables de la Loi. Elle concernait le Vrai et le Faux, comme l’esthétique devait concerner le Beau et le Laid, ou la morale le Bien et le Mal. Dans « Le concept de modèle », Badiou affirmait que la logique certes avait besoin de deux pôles distincts mais qu’il n’y avait nul besoin de les identifier aux notions métaphysiques de Vrai et de Faux, on pouvait dire vri et fax par exemple, et cela permettait au moins de développer une notion extrêmement rigoureuse de modèle qui n’avait plus rien à voir avec la conception molle des sciences sociales. Les rapports étaient même inversés par rapport à la notion de modèle des économistes ou des démographes : le « modèle » des logiciens était une structure formelle (et non empirique) à propos de laquelle l’axiomatique fournissait une manière de démontrer des théorèmes, alors que le « modèle » des sciences empiriques tient la place occupée en logique par l’axiomatique (c’est à ce niveau qu’on est censé faire les déductions). Dans d’autres orientations, des penseurs comme Jules Vuillemin et Gilles-Gaston Granger (récemment décédé), anciens élèves de Bachelard et de Cavaillès, se plongeaient aussi dans la logique, le premier pour développer une réflexion stoïcienne (voir sa discussion de l’aporie de Diodore) et le second pour proposer justement une réflexion épistémologique sur les structures. Fréquemment, aujourd’hui, on feint donc d’ignorer tous ces travaux pour appuyer l’idée que la logique n’aurait été investie, et… exploitée (terme utilisé à bon escient comme on le verra plus loin) par les philosophes qu’à partir de la philosophie analytique, autrement dit que seuls les philosophes de ce courant font un usage sérieux et conséquent de la logique.

book_girardUn livre, dont je concède qu’il est difficile, vient de paraître en cette rentrée sur l’aventure logique, qui met les points sur les « i » vis-à-vis de la philosophie analytique et de la façon dont elle exploite (il n’y a pas d’autre mot) la logique. Il est écrit par Jean-Yves Girard, probablement l’un des plus grand logiciens des dernières décennies mais que bon nombre d’esprits académiques s’empressent d’ignorer quand ils ne le vouent pas aux gémonies. Girard, c’est la démonstration de théorèmes ardus dans sa jeunesse (l’élimination des coupures dans une logique du second ordre comme le système F par exemple,) et c’est la découverte de propriétés sous-jacentes aux lois logiques quand on passe à des systèmes (comme la logique dite « linéaire ») qui permettent d’analyser et de mieux comprendre la logique classique. C’est aussi la recherche de cadres abstraits, géométriques en tant que fondements aux fonctionnements déductifs. Une manière d’établir un pont entre logique et calcul, c’est-à-dire entre théorie de la démonstration et… fonctionnement de nos ordinateurs.

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Jean-Yves Girard

Le titre de ce livre est : « Le fantôme de la transparence » et il est paru aux éditions Allia. Jolie couverture, joli format. J-Y. Girard a choisi ce titre parce que le thème est en effet la transparence… Celle dont on nous dit à chaque occasion qu’il faut la promouvoir (une démocratie transparente, une politique transparente) comme si elle existait vraiment, comme si elle était atteignable. Comme si même il était souhaitable qu’elle le fût. Girard démontre que tout l’édifice idéologique de la science et de la philosophie (analytique) du XXème siècle est bati sur ce fantasme inavoué. La langue devrait être « transparente ». On a inventé pour cela une discipline, la sémantique (formelle) [dont j’ai été un adepte] qui a pour but de dévoiler le lien entre langage et réalité, faire en sorte qu’une fois quelques procédures accomplies, il n’y ait plus de mystère, le sens ultime soit dévoilé. Il faut un peu rendre responsable de cette tendance le « grand » Wittgenstein, qui, dans le Tractatus Logico-Philosophicus (1921) affirmait que le seul but de la philosophie était de définir l’espace du dire, lequel coïncidait avec le réel par le biais de la structure du langage : pour LW, la structure du langage provenait de celle du réel dans la mesure où la structure de la phrase déclarative reflétait exactement les relations existant dans la réalité entre les objets dénotés par les termes de la phrase. Et une fois qu’on avait délimité cet espace, il n’y avait plus rien à dire. Tout le monde connaît le fameux aphorisme : « ce qu’on ne saurait dire, il faut le taire ». S’il y a une doctrine de la transparence, elle est bien là. Cela m’a amusé récemment de découvrir une video sur YouTube (relayé par FB) où l’on entendait Gilles Deleuze vitupérer contre Wittgenstein, à ses yeux le plus grand danger pour la philosophie puisque, pour lui, potentiellement, l’assassin de la philosophie.

(video ici supprimée pour une question de copyright)

Je crois que Girard n’est pas loin de la position deleuzienne. Il écrit (p.49) : « Le transparentisme repose sur trois slogans subliminaux : on peut répondre à tout, on peut tout comparer, on peut tout prévoir ». Sur le premier point : « L’expérience de la connaissance nous enseigne qu’il n’y a pas de Réalité Dernière, que tout train en cache un autre. Une évidence qu’il n’est pas facile d’accepter, d’où l’idée de ce train ultime, celui qui ne cacherait plus rien. Le transparentisme postule l’existence, au-delà de la perception immédiate, d’un monde, d’un niveau de lecture, complètement intelligible, i.e., explicite et immédiat. D’où cette croyance en de prétendus « rayons X du savoir » qui nous dévoileraient l’envers de l’Univers ». Oui, c’est cela, si nous ne voyons pas directement le monde, si le langage est parfois un peu retors (car après tout, nous savons bien toutes les ambiguïtés qu’il renferme), il doit bien y avoir une méthode pour que nous accédions tout de même à la Vraie Réalité, ou bien, dans le cas du langage, à ce qu’il dit vraiment, faisant fi de ce que, bien souvent, il nous dit simplement ce qu’il nous dit, sans avoir à chercher plus loin, même si cela apparaît mystérieux. Girard émaille son texte d’exemples empruntés au cinéma (dont il est très féru) ou à la littérature et notamment à la poésie. Il est certain que les plus beaux films fantastiques sont ceux où il reste une part d’inexpliqué, de non montré. Ainsi de « La Féline », le célèbre film de Jacques Tourneur, qui a pour personnage une femme dont on découvre les habits lacérés comme par un gros félin, d’où viennent ces zébrures ? On ne voit pas d’homme-chat dans le film… et pourtant… Quant à la poésie… rechercher une clé pour « comprendre » (par exemple les poèmes de Mallarmé) s’avère bien vain. Le propre du poème est de n’être pas parapĥrasable.

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La Féline (Simone Simon)

Or, le but de la sémantique formelle, par exemple, est de paraphraser. Mais, certes, dans un autre langage que celui d’origine, dans un langage qui, justement, ignorerait l’ambiguïté (et qui serait ainsi une ressource permettant d’exhiber les multiples sens qu’une phrase peut avoir). Ce langage existe, c’est celui de la logique des prédicats du premier ordre, voire un langage, tout aussi formel, mais enrichi au moyen de modalités et de certains prédicats du second ordre. On y peut par exemple traduire « Pierre croit que Marie est enceinte » par : BELIEVE(Pierre, enceinte(Marie)). On peut aussi paraphraser différemment la phrase « Pierre cherche une femme » selon qu’on lui donne le sens d’une intention (il voudrait bien trouver une femme, n’importe laquelle) ou bien celui d’un fait (il a perdu son épouse dans la foule et il la cherche). De là à dire que nos phrases peuvent toutes être traduites dans cet idiome formel… Cela fait sourire. Et puis, quand vous aurez traduit « Glasgow is fun » par fun(glasgow)… cela vous fera une belle jambe. Cela sous-entend qu’ensuite, pour « évaluer la valeur de vérité » de la phrase, vous puissiez représenter fun par un ensemble et… Glasgow par un point de cet ensemble. Le rêve de traduction de nos paroles et discours courants en des ensembles de formules nourrit le fantasme technologique depuis l’invention de l’informatique et (heureusement?) il n’a pu fournir pour l’instant que des programmes qui n’approchent que de très loin les performances humaines en matière de lecture et de compréhension. Quant à traduire la littérature…

Et la philosophie analytique dans tout cela ? Elle s’est d’abord fait connaître au travers des efforts désespérés qu’à pu produire (sir) Bertrand Russell, relayé ensuite par W.V.O. Quine, dans le but de montrer qu’on pouvait éliminer du langage les termes abstraits, autrement dit les concepts. Par exemple, dans « De ce qui est », Quine écrit : « Les mots « maison », « roses », et « coucher de soleil », sont vrais de ces diverses entités individuelles que sont les maisons rouges, les roses rouges et les couchers de soleil rouges, et les mots « rouge » ou « objet rouge » sont vrais de chacune de ces entités individuelles que sont les maisons rouges, les roses rouges ou les couchers de sioleil rouges ; mais il n’y a pas, en plus, d’entité, individuelle ou autre, qui soit nommée par le mot « rougeur » pas plus qu’il n’y a d’ailleurs de « maisonnité », de « rosité » ou de « coucher-de-soleillité » ». Donc, pas de concept, et les vaches seront bien gardées, entendez par là que le langage sera bien enrégimenté dans un cadre formel qui rabaisse tous les termes à un niveau de premier ordre « raisonnable »… Le but de la philosophie analytique est de cantonner le travail du philosophe au vis-à-vis d’un langage logique idéal et d’une réalité transparente.

A cela, Girard oppose la notion de format (ainsi que d’autres notions, mais qu’il serait difficile et trop long d’expliciter ici). Nous voici alors du côté du « sujet ». Nous ne percevons rien du réel si ce n’est par un format qui nous permet de donner une signification à ce que nous percevons. « Le format, c’est l’architecture qui encadre toute activité » dit encore Girard. Bien sûr, les formats naissent, prospèrent, se sclérosent et disparaissent. L’art est une activité où la notion de format est particulièrement féconde. Mais aussi la science et même parfois aussi les mathématiques. Sans format, on se trouve confondu, dans le paradoxe ou l’illusion. On connaît en mathématiques le fameux paradoxe de Richard. En 1905, Jules Richard propose de définir un nombre par la propriété suivante : « le plus petit entier non définissable en moins de vingt mots ». C’est une propriété parfaitement claire et bien formée. Mais supposons que ce nombre existe (et on sera vite convaincu qu’il existe), alors…. il est définissable en moins de vingt mots puisque la phrase que nous avons utilisée possède moins de vingt mots. Comment résoudre ce paradoxe ? Evidemment en disant ce que nous entendons par « définir ». Définir suppose un langage, et ce langage n’est pas forcément notre langue vernaculaire. On serait avisé de dire : « le plus petit entier non définissable en moins de vingt mots dans le langage L (qui n’est pas notre langage usuel) ». Ainsi aura-t-on introduit un format pour résoudre le problème. Un langage particulier est un format. Mais, dit Girard, les philosophes analyticiens ne voient pas les choses de cette façon, ils croient naïvement que la logique est le langage et qu’elle n’a pas besoin de hiérarchie conceptuelle, il s’agit de réagir à l’idéalisme hégelien (« jugé trop fumeux »), il s’agit aussi de feindre théoriser sans présupposés préalables, à partir de rien, d’un « degré zéro » de la pensée alors qu’il n’y a jamais de tel « degré zéro »… Girard assimile ce mirage au « qualunquisme », du nom d’une doctrine apparue en Italie vers 1946, qui prétendait asseoir le politique sur la notion « d’homme quelconque », on parlerait sans doute aujourd’hui de populisme un peu dans le même sens : illusion qu’il peut y avoir un gouvernement du peuple ignorant les corps intermédiaires, dont on sait que cela fait le corpus doctrinaire de l’extrême-droite de Le Pen à Sarkozy. En sciences, en philosophie, en politique, les corps intermédiaires sont nécessaires, qu’on les appelle concepts, langages (au pluriel) ou partis politiques, quand on croit les éliminer, on pave le chemin vers les dictatures (dictature d’un seul format, mais qu’on essaie de rendre invisible).

Pour en revenir au début : oui, les philosophes analyticiens ont abondamment utilisé la logique mais pas plus et pas mieux que d’autres, qui ne se réclamaient pas de ce courant (Cavaillès, Granger, Vuillemin…), au contraire, ils l’ont exploitée, autrement dit se sont cachés derrière son apparente rigueur (mais toute rigueur doit être définie par rapport à un objectif) pour prétendre que leurs travaux dépassaient la philosophie classique et atteignaient une sorte de scientificité.

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Rentrée littéraire – I

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me voilà avec le dernier Laurent Mauvignier, un auteur que j’aimais bien. Il pouvait capter mon attention où que je fusse, dans le train par exemple (« Loin d’eux »), ou à la terrasse d’un café parisien (« Des hommes »). J’ai beaucoup aimé « Apprendre à finir » et je trouve qu’il a atteint un pic d’altitude avec « Des hommes » justement, ce récit phare sur la guerre d’Algérie. Laurent Mauvignier avait trouvé comment parler des petites gens et de leurs souffrances, savait dire que les pauvres aussi ont des histoires d’amour, des désespoirs et des crève-coeur, que ce sont eux la plupart du temps qui trinquent. Dans les guerres, sur tous les fronts, les campagnes coloniales où on leur fait jouer un rôle détestable et d’où ils ramènent des secrets dont ils ne parleront jamais sauf si des circonstances exceptionnelles se présentent.

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mais depuis, hélas, c’est la descente, au moins à mes yeux. « Autour du monde », déjà, m’avait énervé… J’avais l’impression qu’il s’était servi d’un catalogue d’agence de voyage. Tous les clichés étaient passés en revue, sur les croisières notamment. Dommage car l’idée était intéressante, tout situer le jour où… Oui, le jour où le tsunami avait ravagé la côte japonaise, atteint Fukushima. Lecteur naïf, je m’étais attaché dès les premières pages à cette prostituée japonaise ballottée par les flots noirs, mortels. Et puis hop, on était passé à autre chose. Mais j’étais sûr qu’on allait retrouver ces personnages du début. Eh bien non. Ils étaient perdus, définitivement perdus, remplacés par d’autres, d’autres que peut-être on aurait pu aimer si on avait pu les connaître plus longtemps, mais c’était toujours la même histoire. Il fallait avancer dans le noir. A la fin, cela nous devenait indifférent, ces hommes et ces femmes qui allaient et venaient, faisaient l’amour ou non aux quatre coins du monde. Et toujours revenaient ces thèmes, ces idées que nous savions totalement rabâchées. Même que Houellebecq aurait pu en faire autant… c’est dire.

Et puis, pour le Festival d’Avignon, il y eut « Retour à Berratham ». Je n’ai rien dit. J’ai vu le spectacle, j’ai apprécié le ballet d’Angelin Preljocaj mais le texte, je l’ai trouvé bien ordinaire, bien moyen face notamment à ce que des auteurs comme Peter Handke ont pu nous dire sur le même sujet.

Et là… « Continuer », alors là, non. Justement je n’ai plus envie de continuer. Pourtant l’occasion était belle d’écrire un grand roman. Laurent avait planté son chevalet au sein des montagnes kirghizes, encore un endroit où voyager, et sans doute, il a fait ce qu’il fallait pour réussir ce roman, je veux dire par là qu’il y est allé, là-bas, sinon il n’arriverait pas à décrire ce pays, et il doit avoir une bonne connaissance des chevaux, aussi, car comment expliquer sinon tout cet étalage de savoir à propos des belles montures qu’enfourchent nos héros pour parcourir l’espace des Monts célestes. Et pourtant, c’est raté, ça ne marche pas parce que c’est trop convenu, on s’attend à tout ce qui arrive, on pourrait réciter à l’avance ce que l’auteur va nous dire. Un petit discours sur les valeurs, une larme sur nos rêves engloutis, la saloperie des hommes, leur incompréhension vis-à-vis des femmes, la difficulté d’élever un adolescent quand on est seule, comment faire pour renouer avec lui, où l’emmener, quels sacrifices accomplir pour le « sauver » ? Tout cela est déroulé comme du fil blanc. Le fils qui s’appelle Samuel en hommage à Beckett (j’ai moi-même une fille qui s’appelle Elsa en hommage à Aragon…), les efforts que l’on fait lorsqu’on voyage en terre inconnue pour ne pas choquer les habitants, les questions que l’on se pose sur la validité des voyages touristiques (thème déjà longuement débattu dans « Autour du monde »), oui, je sais, cela fait une grande partie des conversations dans nos sociétés que d’aucuns qualifient de « boboïsées » (mot que j’abhorre, mais qui doit quand même un peu désigner quelque chose, même si vaguement…), mais les retrouver dans un roman des Editions de Minuit, cela nous déçoit. Alors on en a un peu la nausée, d’autant que ce n’est pas très bien écrit, que même au plan de l’écriture, cela laisse à désirer. Rien de plus banal que des descriptions comme celle-ci (p.130) : « Une fine bande de sable dessine comme un ourlet ; parfois elle s’ouvre et devient assez large pour devenir une plage. Tout à l’heure, les chevaux, en sortant de l’eau dont ils se seront abondamment abreuvés, avant d’aller brouter cette herbe épaisse d’un beau vert sombre et de s’y coucher, viendront s’ébattre et se rouler sur le sable ». On croirait lire une publicité commanditée par un Office de tourisme. Et plus loin : « ils seront heureux, et sans doute que Sibylle et Samuel le seront aussi – autant qu’ils le peuvent. Car depuis hier soir… » (on sent qu’il y a une épine dans le pied, un caillou dans la chaussure…). Rassurez-vous, il y a un happy end… le fils paumé retrouve l’amour de sa maman, il a juste fallu pour cela l’accident (dont il est un peu responsable) et le coma, mais ouf, non la mort, non, non la mort. Elle s’en relèvera, et lui aussi. Alors ils continueront.

***

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Si on veut lire quelque chose d’original, qui nous secoue parce qu’on ne s’attend à rien de ce qui arrive, qui nous plonge dans un univers de beauté à partir d’un style tranchant et sec, précis et sans lamentation, ce n’est donc pas là qu’il faut chercher, mais du côté des éditions « Rivages », qui publient le nouveau récit de Céline Minard : « Le grand jeu ». Roman ahurissant, OVNI qui nous tombe dessus quand nous regardions ailleurs. La narratrice s’enferme en altitude dans un caisson cylindrique surplombant à moitié le vide (« placé à l’horizontale, il présente peu de prise aux avalanches, fixé pour moitié au-dessus du vide, il n’expose qu’une surface réduite à l’accumulation de la neige ») et souhaite y vivre seule pour une durée indéterminée, elle n’aura pour se distraire que les escapades vers les sommets (2871 mètres) ou bien vers des coins plus bas que son perchoir comme trois lacs qui s’enchaînent ou un jardin qu’elle cultive. Pour faire tout le roman, il n’y a que ça, ses montées à l’assaut du granit, ses explorations de vire, ses randonnées exténuantes au cours desquelles elle ne cesse de se mettre en danger. Et puis ces questions métaphysiques, omniprésentes… qu’est-ce que la promesse ? Qu’est-ce qu’une menace ? (qu’y a-t-il de commun entre la menace d’un surplomb qui risque de s’effondrer et la présence d’un homme armé, debout, au coin d’une rue, et qui vous met en joue). Est-on seul ? Est-on adapté à ce monde ? Mais de quel monde s’agit-il ? N’y aurait-il pas plusieurs mondes ? Evidemment, à broyer ainsi sa solitude à l’abri d’un tube en métal, la folie pointe son museau, mais saurons-nous vraiment s’il s’agit d’une folie ou d’une réalité tangible ? Y a-t-il d’ailleurs une nette différence entre les deux ? Première rencontre : une énorme marmotte, dont le cri strident déchire le silence. On n’est décidément jamais seul(e) il y a toujours un autre (une autre) à apprivoiser, à s’en faire un ou une ami(e) ou peut-être (mais là aussi, n’est-ce pas la même chose?) à affronter durement, dans une guerre sans pitié. La narratrice pisse sur le museau de la marmotte pour lui faire voir qui elle est, non mais.

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Deuxième rencontre, bien plus improbable : un tas de chiffons sur un banc le long d’une cabane qui fut propriété d’une « compagnie d’électricité de la Vallée Haute ». Ordinaire ? Mais ce tas de chiffons bouge. Il en sort ce qui ressemble à un bras, à moins que ce ne soit une branche morte, et au bout du bras, un doigt démesurément long. Vue d’en haut, la forme brille : c’est l’éclat d’un crane chauve sous le soleil. La narratrice rejoint la forme. C’est un moine. Non, attendez un peu, à y regarder deux fois, et notamment à voir l’être pisser à son tour, on constate que ce moine est une nonne. Elle parle aussi. Pour dire quoi ? Qu’elle a eu une histoire mouvementée. Un ancien général de la Chine. Elle s’appelle Dongbin. Elle picole sec. Elle vient la nuit rôder autour de la cabane métallique pour dérober des ustensiles. Ce deuxième type de rencontre est bien pire que le premier car : « je ne peux pas, personne ne le peut, ne pas prêter attention à la présence d’un humain. D’une coccinelle, d’un geai, d’un isard, d’une souris, oui, mais pas d’un humain  […] Il n’y a pas de non-relation entre humains ».

A la fin Dongbin entraînera la narratrice dans une folle envolée en équilibre sur une sangle qui joint deux sommets. Comme pour nous donner une certaine image de la vie qui ne vaut qu’à être risquée car l’ascension d’un rocher interroge la vie même : « quand je suis sur une paroi, je peux utiliser cette corde, ces pitons et ce grigri qui bloquera ma chute et maintiendra la vitesse acceptable et le juste intervalle entre mon corps et les roches au fond du gouffre. Sur quels pitons, avec quel grigri, sur quelle corde arrimer la marche d’une vie ? » (p.36).

On sort fasciné par cette lecture. La réflexion solitaire du personnage ne peut qu’ébranler nos certitudes sur notre manière d’être au monde. Sur la manière de communiquer par exemple. D’abord avec les animaux : « Les animaux n’évoluent pas sur le même plan que nous. Ils évoluent dans le même monde mais pas sur le même plan. Un cheval n’est pas idiot, d’accord ? Un cheval, on le met en joue, il vous regarde. On tire, on le manque, il sent votre balle passer dans sa crinière, il s’affole. On le laisse se calmer, on attend. On le met en joue, il vous regarde. Il ne perçoit pas la menace mécanique. Il ne perçoit que celle des corps, du vivant. Faites un geste brusque, il s’emballe. » (p. 104).

Il y aurait ainsi, au coeur du vivant, des évolutions qui se feraient dans des plans différents, ceux des humains et ceux des animaux par exemple. Mais pourquoi cela ne serait-il pas vrai aussi dans l’ordre des humains ? Ne se pourrait-il pas que les engagements que l’autre prend, ou que nous croyons qu’il prend vis-à-vis de nous, que nous lui faisons endosser en quelque sorte, n’en étaient pas pour lui, ou que ses vrais engagements, il les prenait vis-à-vis d’un être imaginaire, qui n’a rien à voir avec nous, que nous ne savons d’ailleurs même pas percevoir ? Alors cela expliquerait qu’il y ait si peu de promesses tenues dans le monde (pour revenir au thème de la promesse, cher à Céline Minard), je veux dire par là que même les promesses d’un regard s’évanouiraient n’étant que rarement honorées.

Alors tout un pan de la théorie des actes de langage (Austin, Searle…) s’écroulerait.

Céline Minard semble ne pas dire autre chose quand elle écrit :

Est-ce que la sagesse serait de supporter sans amertume ni tristesse que la promesse implicite de la relation humaine ne soit pas tenue ?

Mais ce livre est aussi drôle, jetant un regard sans concession sur nos motivations ultimes comme celle qui ici peut bien pousser la narratrice à rechercher la solitude : ne serait-ce pas, dans le fond, qu’une histoire de « se protéger » : « j’ai investi – dit-elle (p. 103) – cet environnement et ces conditions qui me permettent de n’être pas dans l’obligation de croiser tous les matins un ingrat, un envieux, un imbécile », pour en arriver à : « Est-ce que la paix de l’âme, c’est devenir agile et con comme une poule ? ».

Finalement, s’interrogeant sur l’entreprise même qui consisterait à se mettre à l’écart :

Si s’éloigner des humains c’était céder à l’affolement ? Refuser de prendre le risque de la promesse, de la menace . Refuser de le calculer, de le mesurer, de s’en garder. Si la retraite (le retirement), c’était jeter le risque du côté du danger, définitivement ? Si c’était choisir la peur, la panique, se choisir un maître ? Se laisser dévorer par la promesse et la menace, sans même qu’elles s’annoncent ? A quelle distance une relation humaine n’est-elle qu’un risque ? A quelle distance est-elle inoffensive ? (p. 124) (c’est moi qui souligne).

Y a-t-il un dialogue possible entre les livres ? « Le grand jeu » a-t-il quelque chose à dire à « Continuer » ? ou bien les livres vivent-ils tous, eux aussi, dans des mondes ou sur des plans différents ? On serait tenté de croire cette dernière proposition, et pourtant nous pourrions essayer de les faire dialoguer, ainsi à la certitude de Mauvignier qu’il y a toujours un « sauvetage » possible, répondrait le constat plus lucide de Céline Minard : « La liberté est là : on ne sauve personne. Il n’y a personne à sauver. Aucune rancune à avoir envers le ruisseau qui ne se détourne pas, envers la nonne qui ne tend pas sa main, qui ne descend pas te repêcher cassée sur ton rocher pointu, qui ne te tire pas du vide » (p. 139).

C’est ainsi que ce petit livre, passionnant dans sa forme, s’avère un immense livre de philosophie.

Est-ce que se gouverner soi-même, c’est nécessairement gouverner les autres ? (p. 118)

Et si la retraite n’était pas du tout, au fond, une réponse sauvage mais une erreur de calcul, un calcul erroné ? Si se retrancher c’était s’enfermer avec un ingrat, un oublieux, un imbécile ?

Est-ce que la paix de l’âme, c’est devenir agile et con comme une poule ?

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Le Créateur et/ou la science ?

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Le Créateur, selon Paul Klee

Il y a bien un moment où, à force d’écrire, et de lire, sur les blogs ou ailleurs, on rencontre la question de Dieu et où on a à se débattre avec elle. Récemment, deux lectures m’ont conduit à ce constat, celle d’un article paru sur le blog « Métaphysique, Ontologie, Esprit » de François Loth, et celle de la réédition d’un court texte de Simone Weil, déjà paru dans le volume « La condition ouvrière » coordonné et présenté par mon voisin et ami Robert Chenavier, « Conditions premières d’un travail non servile » (dont je parlerai une autre fois).

Je ne suis pas croyant. Cela veut dire sans doute : je ne suis pas croyant en Dieu, car évidemment, je crois en plein de choses, le Verbe, l’Amour, la Connaissance… Notez qu’il suffit souvent de mettre une majuscule à des mots pour obtenir des entités en quoi l’on puisse croire, c’est facile, et preuve que dans tout cela, c’est quand même le langage (pardon : le Langage) qui domine…

L’article de François Loth traite des rapports entre science et religion. Il part de l’observation qu’il existe au moins deux attitudes parmi les philosophes et en particulier les philosophes analytiques (dont la plupart sont anglo-saxons), l’une qui consiste à dire que science et religion peuvent (et doivent?) collaborer, et l’autre à soutenir que ce sont deux voies parallèles bien distinctes et qu’il vaut mieux les tenir séparées. François Loth lui-même est de ce second avis. Je me risquerai à dire, quant à moi, qu’il en existe peut-être une troisième qui reviendrait à dire que la religion n’est tout simplement pas une voie valide (vers la connaissance). Malheureusement, cette dernière attitude semble, par les temps qui courent, peu recommandée, voire peu recommandable. Le vent religieux souffle si fort que qui se proclamerait athée se verrait immédiatement mis au pilori : il serait un infâme esprit terre à terre, un qui n’aurait rien compris voire un adepte du matérialisme grossier…

Or, être athée signifie juste que l’on ne croit pas qu’il y ait un Dieu personnifié créateur de toutes choses et de l’Univers en particulier. Albert Einstein écrit au rabbin Goldstein de New York en avril 1929 : « Je crois au Dieu de Spinoza, qui se révèle dans l’ordre harmonieux de ce qui existe, et non en un dieu qui se préoccupe du sort et des actions des êtres humains ». Encore doit-on dire que le « Dieu de Spinoza » est appelé ainsi parce que certaines traductions de l’oeuvre l’ont décidé. Giuseppe Rensi, grand commentateur du philosophe hollandais, faisait remarquer que l’expression « Dieu » chez Spinoza pouvait aussi bien être remplacée par « l’Etre » ou par « la Nature ».

Albert-Einstein

Mais revenons aux rapports entre science et religion. L’une des raisons majeures pour lesquelles on peut envisager une collaboration entre elles réside dans le fait que l’hypothèse de Dieu apporterait une explication finale à ce que la science tenterait laborieusement d’expliquer en termes d’observations, d’hypothèses et de théories (Loth reprend à Richard Swinburne cette phrase : « Je postule un Dieu pour expliquer ce que la science explique ; je ne nie pas que la science fournisse des explications mais je postule Dieu pour expliquer ce que la science peut expliquer »). De fait, Copernic et Newton pensaient que Dieu était bel et bien nécessaire pour apporter l’ultime explication au mouvement des planètes et à la théorie de la gravitation. Jusqu’aux périodes récentes (XXème siècle) la découverte des lois physiques pouvait passer comme une confirmation de la présence divine : pour que l’Etre humain (supposé créé à l’image du divin) puisse ainsi décoder, dans l’univers, des lois tendant vers une harmonie au point que l’on finisse par penser que l’on en aurait bientôt fini avec l’explication du monde, il fallait bien qu’à la fois une présence divine ait créé cet ordre et ait doté son image humaine des outils conceptuels aptes à le refléter. Il faut attendre les décennies récentes pour que la foi dans la science triomphante s’estompe et que l’on se rende compte que plus on avance dans la découverte des propriétés insoupçonnées de la matière et du cosmos, plus les mystères s’épaississent et plus notre ignorance apparaît abyssale. La part de la matière que nous connaissons se réduirait à seulement 5 % et les physiciens d’aujourd’hui se révèlent bien en peine de choisir entre les différentes théories cosmologiques qui s’offrent à eux : doit-on parler de gravité à boucles, de cordes ou de super-cordes (voir ici un article sur le sujet)… Plus rien n’est lisible au premier degré dans l’Univers. Le chaos règne. Un chaos bien incompatible avec l’hypothèse selon laquelle un Dieu personnifié aurait pu être à l’origine de tout et aurait donné à l’humain les dispositions lui permettant de tout découvrir…

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des cordes?

Alors on se rabattra sur d’autres idées : Dieu serait là, mais par définition lointain et impénétrable (à quoi bon alors croire en son existence ?). On s’étonnera alors d’autant plus que des auteurs comme Alvin Plantinga (un sérieux métaphysicien, adorateur des mondes possibles mais aussi convaincu de l’existence de Dieu et partisan de la théorie du dessein intelligent) s’en remettent au Dieu chrétien, personnifié et créateur (et non à un Dieu qui serait seulement une super-puissance mystérieuse mais indépendante de nos points de vue subjectifs). On ajoutera d’ailleurs : comme si les autres versions de la même idée n’étaient pas aussi valides, comme s’il n’apparaissait pas évident que, bien entendu, un austère professeur de philosophie blanc et protestant irait choisir comme modèle déterminant à la base de sa métaphysique le Dieu qui est celui de sa propre religion… Mais ne persiflons pas, si Plantinga et quelques autres pensent que l’axiome « Dieu existe » est nécessaire à la science, c‘est que, pour eux, cet axiome en quelque sorte « suture » la somme des théories scientifiques. S’étonnera-t-on que la théorie de l’Evolution ait conduit à des formes de vie aussi élaborées que, par exemple, la vie humaine ou bien même simplement ce qui nous émerveille chaque jour, depuis les comportements des abeilles jusqu’aux rites funéraires des éléphants ? cela s’expliquera bien sûr par la présence d’un Dieu guidant ces évolutions. Stephen Jay Gould et d’autres ont pourtant montré que ce n’était que pour un observateur en bout d’évolution que celle-ci pouvait apparaître comme prodigieuse et en quelque sorte « guidée » : la trajectoire aurait pu être toute autre, et nous n’en aurions rien su, nous aurions même pensé qu’elle était « la plus naturelle ».

Pour être honnête, on doit reconnaître que ces philosophes théistes nous conduisent à réfléchir sur certains points de l’épistémologie contemporaine. Ils cherchent en effet à expliquer ce qu’il faut bien avouer que la théorie de l’évolution n’explique pas, ou mal. Ils diront par exemple, comme le mentionne François Loth dans son billet que « la théorie aveugle de Darwin ne nous permet pas de considérer que nos facultés rationnelles et perceptuelles sont fiables et par conséquent que nos théories nous offrent la possibilité de décrire la réalité. En effet, si l’on en croit l’explication naturaliste que les croyances sont des états du cerveau que la sélection naturelle a mécaniquement favorisés puis renforcés dans la mesure où elles ont contribué à la survie de leurs porteurs, cela n’apporte pas les moyens de justifier de leur fiabilité ». En effet, et c’est quelque chose de troublant, que je me souviens avoir lu récemment dans un autre contexte : un professeur de sciences cognitives de l’université d’Irvine, Donald D. Hoffmann, montrait éloquemment que ce que nous percevons en général n’a (peut-être) rien à voir avec la réalité. Et pour cela, il prenait plusieurs exemples. L’évolution, sous la forme de la sélection naturelle, n’est orientée que vers la perception de ce qui nous est utile dans notre environnement. Techniquement parlant, elle est guidée par l’optimisation de fonctions de « fitness » ( = aptitude, convenance) et non de vérité. Si pour l’organisme, il y a une nette préférence à distinguer entre rouge et vert, l’organisme distinguera le rouge du vert et il fera peu de cas des autres différences pouvant survenir, comme la taille, la quantité ou autre chose. Nous savons bien que notre système perceptif distingue des couleurs et des formes autour de nous qui constituent pour nous la réalité pertinente, celle grâce à laquelle nous pouvons nous orienter, or nous savons aussi que derrière ces formes et ces couleurs il y a des mécanismes physiques autrement plus « réels » comme les mouvements d’atomes et les longueurs d’onde, que, eux, nous ne percevons pas (et heureusement, car qu’en ferions-nous?).

« That’s the key idea. Evolution has shaped us with perceptions that allow us to survive. They guide adaptive behaviors. But part of that involves hiding from us the stuff we don’t need to know. And that’s pretty much all of reality, whatever reality might be. If you had to spend all that time figuring it out, the tiger would eat you ».

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Donald D. Hoffman

Tout ceci donc fait peu de cas de la vérité vue comme correspondance entre le monde et les descriptions que nous en donnons. Ici intervient alors l’argument massu des théistes : si vous voulez que tout ceci ait à voir avec la vérité, alors il faut qu’un Dieu soit là pour vous en offrir la garantie ! Et en effet, ainsi, la boucle est bouclée : Dieu nous donne un monde à voir, la sélection nous pousse à ne voir que ce qui importe à notre survie, mais fort heureusement, Dieu est là pour nous garantir que cela coïncide avec la réalité. Sans Lui, nous n’en saurons jamais rien. Reconnaissons que l’argument est fort et que nous ne pouvons le vaincre qu’en réduisant considérablement nos prétentions à la vérité. Mais c’est bien pour cela que la logique contemporaine tend de plus en plus à écarter le concept de vérité (insistant davantage par exemple sur les notions de preuve ou de normalisation). Il semble possible en fait d’avoir un point de vue ascendant sur la science (et non descendant comme le serait une théorie basée sur le réalisme métaphysique), évidemment il ne conduit pas à des assertions de vérité absolue, mais à des constructions qui nous font approcher le réel au sens où celui-ci n’est jamais que ce qui résistenos tentatives, à nos pensées), des constructions qui, il faut bien le dire, nous aident aussi à vivre (même la physique quantique nous aide à vivre puisqu’elle nous aide à trouver une cohérence dans ce que nous pouvons percevoir de la matière). Bien sûr, nous ne percevons et concevons que ce que nos facultés et notre entendement nous permettent de percevoir et de concevoir. Cet ensemble constitue notre monde. Son extension maximale est couverte par ce que nous permettent de concevoir les mathématiques, nos mathématiques (dont le pouvoir de description, c’est-à-dire le langage, excède nettement notre sens commun). Un Dieu qui nous permettrait de dire qu’en plus, tout cela est vrai c’est-à-dire conforme à la réalité, et avec la certitude que notre monde est le monde peut bien sembler, sous cet angle, parfaitement superflu (tout juste une idée consolatrice, voire régulatrice). 

after Unknown artist, line engraving, late 16th century

Anselme de Canterbury

Ajouter un axiome à une théorie est presque toujours un aveu d’échec : c’est qu’on n’a pas été capable d’en prouver le contenu à partir des axiomes déjà admis. Un axiome trop puissant fait perdre à une théorie son intérêt. Encore faut-il évidemment que cet axiome soit cohérent avec le reste. Il ne fait pas de doute que l’axiome « Dieu existe » est cohérent : de même qu’il n’existe aucune preuve convaincante de l’existence de Dieu, il n’en existe pas non plus de sa non-existence, mais il est trop puissant, puisqu’on a la liberté d’inclure dans Dieu toutes les bonnes propriétés qui nous conviennent. Rappelons que c’est ainsi d’ailleurs que Saint-Anselme prétendait prouver l’existence ; puisqu’il est possible de concevoir un Etre plus grand que tous les autres au sens où il possède toutes les qualités, il serait impossible qu’il ne possède pas la plus précieuse de ces dernières à savoir celle d’exister, ce à quoi on répond en général que l’existence n’est justement pas un prédicat. Autrement dit, l’argument d’Anselme est fauxCe qui n’a pas empêché le grand Kurt Gödel de le reprendre en cherchant à l’améliorer (cette obsession à prouver l’existence de Dieu n’étant sans doute pas pour rien dans sa paranoïa suicidaire, soit dit en passant). Sa « preuve » repose sur la logique modale et un certain nombre d’axiomes et de définitions parmi lesquels : « x est divin (et on note G(x)) si et seulement si x contient comme propriétés essentielles toutes les propriétés qui sont positives et seulement celles-ci ». Mais le fond du raisonnement reste le même que celui d’Anselme et en faisant varier de peu les axiomes on arrive tout aussi bien à la conclusion inverse...

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Kurt Gödel

Nous sentons bien que ce qui anime ce courant de pensée (mais aussi d’autres courants) est cette absolue nécessité qu’aurait l’espèce humaine d’acquérir des certitudes. Comme si des certitudes étaient atteignables, comme si la sagesse ne nous commandait pas de nous résigner à un savoir toujours en déplacement, mouvant et ne reposant sur aucun fondement définitif. Ils l’ont appris à leur dépens, les mathématiciens du XIXème et du début du XXème (Russell et bien d’autres) : le fondement de la connaissance, c’est la connaissance elle-même (un peu comme, dans un autre ordre, le Bouddha nous dit : « il n’y a pas de voie vers le bonheur, le bonheur est la voie »).

noway

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