Nora par les frontières

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Il y a une année et demie environ, j’écrivais un texte qui se voulait pièce de théâtre dont le thème était l’épopée des migrants. Ce texte était une sorte de commande de la part de l’association de parrainage républicain APARDAP, à G. Après cette année et demie, voici le texte mis en scène et présenté lors du Festival Migrant’scène organisé par la CIMADE. Il a fallu un long et aride travail de la part de Chabert, Doussou, Evrard, Flo,Léonard, Malissa, Prince, Régis et Ulrich, tous des réfugiés dont certains en attente de leurs papiers, un travail patient et beaucoup de compétence de la part de Karine Vivant, metteuse en scène et de Patricia L’Ecolier, co-présidente de l’association et metteuse en scène associée, pour arriver à ce spectacle qui, mardi soir, nous a coupé le souffle, à moi et aux centaines de spectateurs qui étaient venus là en soutien aux associations. Je n’aurais jamais cru que ce texte que j’avais écrit avec foi mais aussi avec conscience de mes limites en dramaturgie, atteindrait aussi bien son objectif qui était, avant tout, de procurer de l’émotion. Et de l’émotion il y en eut, notamment lorsqu’une dame prit la parole à la fin du spectacle pour remercier et que ses propos s’achevèrent en sanglots, ou bien lorsque cette jeune femme immigrée, à son tour prit la parole pour témoigner de la justesse de ce qui venait d’être dit sur scène et qu’elle aussi finit son intervention dans les larmes. Les neufs comédiens amateurs qui étaient sur scène, trois femmes et six garçons, étaient au cœur de ce que la pièce leur donnait à dire. Il leur avait fallu néanmoins mémoriser ce texte, parfois difficile, où j’avais voulu mêler des scènes de la vie quotidienne (audition auprès de l’OFPRA, puis auprès de la CDNA, discussions dans la rue, rencontres du dimanche autour de jeux de cartes et de tours de passe-passe) à de courts poèmes qui ponctuaient les séquences, comme en lointain écho des tragédies grecques. Le texte se terminait par une longue harangue adressée aux spectateurs pour qu’ils veuillent bien garder en tête ce qu’ils avaient vu et entendu, une harangue qui les prenait à partie, les interpellant sur ce qu’ils feraient eux-mêmes s’ils étaient dans les mêmes situations. Initialement prévue pour être dite par un seul acteur, les metteuses en scène avaient trouvé plus judicieux de mettre le texte dans la bouche de tous les comédiens, qui en disaient ainsi tour à tour chacun une partie (la même solution avait été choisie également en d’autres moments de la pièce où la partie à mémoriser aurait été trop longue pour un seul acteur). Cela donnait un effet d’autant plus puissant, celui d’une masse grondante, déterminée, qui ne se laisserait pas écraser par le mépris, revendiquant tout simplement leur statut d’être humain à égalité avec les habitants du pays d’accueil.

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J’avais subrepticement introduit sous forme de citation un court extrait d’une lettre que Rainer Maria Rilke avait envoyée à Lou Andréa-Salomé en 1903, lorsque Rilke, à Paris, observait autour de lui une misère dans les squares et jardins publics qui était la même que celle qu’aujourd’hui éprouvent nos migrants volontairement laissés hors du monde de travail ou de l’université, avec rien à faire si ce n’est attendre. Ce texte disait ceci :

Où vont-ils quand ils marchent si précipitamment à travers les rues ? Où dorment-ils, et s’ils ne peuvent dormir, que se passe-t-il sous leur regard morose ? A quoi pensent-ils quand ils restent des jours entiers assis dans les jardins publics, la tête penchée au-dessus de mains qui semblent venues de loin pour se rejoindre et se cacher l’une dans l’autre ? Et quelles paroles se disent-ils à eux-mêmes quand leurs lèvres font un effort pour se mettre au travail ? Tissent-ils encore de vrais mots ?… Est-ce encore des phrases qu’ils prononcent ; ou bien sort-il déjà d’eux pêle-mêle, comme d’un théâtre en flammes, tout ce qui en eux fut spectateur et acteur, auditeur et héros ? Personne ne songe-t-il qu’il y a en leur sein une enfance en train de se perdre, une force qui se détraque et un amour qui s’effondre ? (Rilke, Lettre à Lou du 18 juillet 1903)

Il a été magnifiquement dit par Doussou, la grande bergère du Mali (sans la moindre hésitation ni le moindre bégaiement).

Les comédiens et les metteuses en scène n’ont pas donné l’intégralité de la pièce, ils en ont donné environ les deux tiers mais cela était peut-être suffisant. On aura noté dans le titre un discret hommage à Peter Handke dont la pièce, Par les villages, m’avait transporté lors du Festival d’Avignon 2014. Handke y faisait intervenir tour à tour les membres d’une famille qui avaient connu les vicissitudes des séparations dues aux guerres et aux nécessités d’aller chercher du travail ailleurs, mais en même temps, ces personnages exprimaient une foi dans des choses qui les dépassaient, comme l’art. J’ai voulu essayer de rendre les mêmes sentiments et la même foi dans cette courte pièce. S’il y est question de misère et de sentiment d’abandon, il y est aussi question de beauté, d’espoir et d’amour.

Enfin, réaliser ce genre de spectacle et montrer qu’il peut réussir à attirer des foules de gens modestes seulement mus par la conscience de leur devoir et l’amour des autres, montrer qu’il peut même attirer leurs larmes, n’est-ce pas la plus belle réponse que l’on puisse donner à ceux et celles qui doutent encore du poids de la culture vivante et ne veulent voir sous le terme de culture que d’aimables divertissements ?

Ci-joint la harangue de la fin :

Peuple de France, vous qui chaque soir au journal de vingt heures voyez défiler les images de notre malheur, voyez ces foules qui marchent sans trêve depuis les frontières de la Grèce jusqu’à celles de l’Allemagne ou d’autres pays, vous qui vous demandez comment ils font ceux-là qui marchent pour trouver un peu de soulagement à leur fatigue et à leur faim, comment ils font pour nourrir leurs enfants et essuyer leurs pleurs, vous qui vous demandez comment arrivent à survivre les vieillards épuisés, du moins ceux qui ont survécu au voyage en mer, et les jeunes femmes fragiles qui portent un enfant sur le dos et ces autres encore qui en portent un dans leur ventre, comment font les jeunes adolescents qui aimeraient tant comme vos fils à vous et vos filles préparer leur avenir dans des écoles ou sur le banc des facs, vous qui vous posez toutes ces questions puis bien vite les oubliez car elles sont trop dures à garder, je vous implore de les conserver en tête une ou deux minutes de plus afin juste d’admettre que tous ceux-là et toutes celles-là sont des hommes et des femmes comme vous que, simplement, un noir destin a contraint à fuir de chez eux. Ils n’ont pas choisi de partir comme on fait le choix d’une errance de préférence à une autre, ils n’ont pas décidé de venir là parce que la terre était plus grasse ou que les lois sociales étaient plus douces, ils ont été déchirés de devoir partir, de quitter leur ville, leur rue, leur maison, leurs amis, leurs parents, ils l’ont fait parce que leurs maisons étaient détruites par les bombes, ou parce qu’elles avaient été brûlées, parce qu’ils ne voulaient pas subir le sort de leurs amis écrasés et brûlés par les bombes, tués à coups de machette et ce qu’ils ont fait tenait le plus souvent de l’exploit. Iriez-vous par un noir matin embarquer sur un canot pneumatique, frêle esquif, à peine éclairé d’un fanal vacillant, muni d’un moteur trop faible qui risque de s’étouffer à moitié chemin, franchir un bras de mer, ou bien remettriez vous votre vie entre les mains d’un brigand vous entassant à mille sur un cargo rouillé qu’on a volé dans un cimetière de bateaux, pour franchir la mer, de la Libye à l’Italie, seriez-vous prêts à traverser un désert de sable de plus de mille kilomètres, dans des camions chancelants bourrés de corps humains de la cabine à la benne, avec des enfants accrochés aux rétroviseurs, et d’autres juchés sur les garde-boue ? Le monde vomit ses guerres et ses douleurs sur le sable de nos plages. Ces guerres, ce sont souvent « vos » guerres, même si vous l’ignorez car vos gouvernants ne vous auront pas dit toute la vérité. L’Occident bouge et grossit, il veut qu’on ressente son remue-ménage obscène jusqu’au bout du monde, sur les terres d’Asie comme celles du Proche-Orient, et que cela se traduise par des puits qui brûlent, des drones qui explosent et vous, peut-être, vous allez croire que jamais de ces tressautements, vous ne sentirez les effluves ? Le monde craque. Comme Nora l’a dit dans son rêve en s’adressant au représentant du gouvernement, rien ne prouve que vous-mêmes ne serez pas un jour contraint à fuir, comme le furent déjà vos grand-pères et vos grand-mères au cours de la seconde guerre, comme le furent ceux qui durent se cacher des criminels nazis. Demain peut-être, qui sait, des événements rendront inhabitables vos terres comme déjà ils ont rendu inhabitables des endroits comme en Ukraine ou au Japon, la montée des nationalismes peut à son tour provoquer chez vous des conflits que vous ne soupçonnez pas. Regardez votre histoire, regardez notre histoire commune, celle de l’Humanité, les peuples n’ont –ils pas toujours été en transhumance, condamnés à quitter un lieu devenu inhospitalier pour en investir un autre ? Ne fuyez pas mon regard ! Vous croyez avoir des racines, comme nous le pensions aussi, mais nous n’avons que des jambes.

L'auteur et un acteur au milieu des deux réalisatrices

L’auteur et un acteur au milieu des deux réalisatrices

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Poésie chinoise

En cherchant des informations sur la poésie chinoise, une poésie qui traverse les millénaires et qui est réputée pour refléter une très haute subtilité, je trouve ceci, d’un certain Li-Taï-Po (ou Li-Bai selon les versions, voire même Li-Bo), qui aurait vécu entre 643 et 706 (c’est inouï aussi cette précision sur les dates…) :

Impatient de devenir un pur esprit,
le bouddhiste Song-Tsè
a édifié un bûcher sur le mont Kin-hoa
et s’est brûlé vif.

De son vivant, Ngan-Ki a pu atteindre le Pong-laï.
Ces personnages connaissent une félicité parfaite.

Soit ! Mais quel mal ils se sont donné !
Vous pouvez arriver au même résultat
en allant chercher dans votre cave
une bouteille de bon vin.

Evidemment, la chute est belle, allier le geste le plus simple voire le plus trivial aux recherches les plus hautes de l’esprit et associer le bon vin à la vraie félicité…

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Il faut croire que les Chinois anciens accordaient une belle place à la dive bouteille si j’en crois cet autre poème de ce même Li-Taï-Po :

Si la vie est un songe
A quoi bon me tourmenter
Je puis m’enivrer sans remords
Et si j’en viens à tituber
Je m’endormirai sous le porche de ma demeure
A mon réveil un oiseau chante parmi les fleurs.
Je lui demande quel jour nous sommes.
Il me répond : au printemps,
la saison où l’oiseau chante !
Je me sens étrangement ému
Et prêt à m’épancher.
Mais je me reverse à boire
Et je chante tout le jour
Jusqu’à ce qu’apparaisse la lune du soir.
Et quand mes chants se taisent
Je n’ai plus conscience de ce qui m’entoure.

L’amour est bien sûr abondamment chanté, avec un érotisme subtil, comme dans ce poème d’un auteur beaucoup plus tardif, Li-Chuang-Kia (1703 – 1758) :

Pour aller retrouver son fiancé,
Sous le grand saule au bord du fleuve,
Elle avait mis ses deux plus belles robes

Lorsque le soleil commença de décliner,
ils causaient encore tendrement.
Tout à coup elle se leva, honteuse,
Car elle n’avait plus sa troisième robe :
L’ombre du saule.

Marylin n’avait-elle pas dit un jour que son plus beau pyjama consistait en quelques gouttes de Chanel 5 ?

Et puis quelle poésie saisit mieux l’éphémère, l’instant au coeur de la passion, comme dans ce court poème de Chang-Wou-Kien (1879 – 1931) :

Tu as laissé tomber dans la poussière
la tulipe rouge que je t’avais donnée.
Elle était devenue blanche.
En ce bref instant il avait neigé sur notre amour.

jeune chinoise dans le parc de Confucius

jeune chinoise dans le parc de Confucius

PS: Léonard Cohen s’en est allé, j’avais écrit sur ce blog en mai 2013, en retrouvant Montréal et en visitant le musée du Jazz, ceci :

La musique et les spectacles sont dans la rue. Le musée du jazz mérite le détour: les grandes vedettes ont toutes légué quelque chose, un chapeau, une veste, une guitare, en souvenir de leur passage au grand festival de jazz de Montréal… Chacune de ces vedettes a son alvéole, avec possibilité de voir et écouter des vidéos de leurs performances. Ainsi Ray Charles, Miles Davis et Leonard Cohen. Quel beau tiercé… (pour moi les trois meilleurs) les deux premiers sont morts. Quand le troisième ne sera plus là, lui non plus, le moment sera peut-être venu de nous demander ce que nous faisons encore en ce monde…

Eh bien, nous en sommes là.

Canadian singer and poet Leonard Cohen is pictured on January 16, 2012 in Paris. Leonard Cohen's new album "Old Ideas" will be released in France on January 30. AFP PHOTO / JOEL SAGET (Photo credit should read JOEL SAGET/AFP/Getty Images)

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Quinze jours à Pékin

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Il aura été difficile de trouver des interlocuteurs tout au long de ce séjour… mis à part les trois personnes envoyées par l’agence de voyages à laquelle collabore Y. L’un se présentait comme « busynessman », un autre comme « ancien policier » (le chauffeur) et le troisième était un chanteur mongol qui passe de temps en temps à la télévision. Il nous fit d’ailleurs une belle démonstration de son talent à la fin du repas en entonnant un chant sacré tibétain. A ce moment-là, les deux autres fermèrent les portes du petit cabinet privé où avait lieu notre rencontre. Notre esprit parano en déduisait que c’était pour éviter que l’on n’entende cette allusion au Tibet, mais c’était peut-être simplement pour nous protéger du bruit environnant. Après cela, nous nous séparâmes, de toutes façons le repas était achevé (par les alcools blancs rituels, gan pei!). C’est le surlendemain que l’ancien policier promu chauffeur nous emmena voir la Grande Muraille.

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Les Chinois parlent rarement les langues étrangères, même dans le milieu du tourisme, et nous, Occidentaux parlons peu le chinois (le mandarin en l’occurrence) alors ils s’en remettent à la technologie. L’application WeChat, téléchargeable sur les smartphones assez récents, fait fureur. On voit sans arrêt des autochtones en dialogue avec des étrangers par ce moyen : chacun y va de sa frappe fébrile au clavier pour dire ce qu’il a à dire dans sa langue. Une pression sur le texte, un clic sur « traduire » et hop, c’est mis dans l’autre langue, on n’a plus qu’à montrer à l’autre le résultat… C’est pratique, mais on peut deviner le ralentissement qui s’ensuit dans la communication. On attend ici le futur logiciel qui nous permettra d’effacer la langue, les pensées dialogueront immédiatement entre elles. Et puis ce sera tellement plus simple pour les contrôler. Ces maudites pensées. S’il y en a encore… car à ce rythme et en restant tellement à la surface des choses, pensons-nous encore ?

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Je garde le même iPhone (de la génération 3) depuis une dizaine d’années… mon iPhone ne peut donc pas importer WeChat. C’est un handicap pour communiquer avec mes hôtes. Qu’à cela ne tienne, le busynessman a tout prévu : il a un iPhone nouvelle génération de côté, qu’il me donne pour qu’on puisse discuter. Il n’est même pas question que je le lui rende. Je vais le remporter en France, où il ne me servira à rien car il faudrait pouvoir le débloquer et, en plus, je crois que les produits vendus en Asie ne sont pas les mêmes que ceux vendus en Europe. Différence de bandes passantes.

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On discute beaucoup de la relative liberté dont jouissent les habitants de ce pays. Ce n’est plus certes une dictature au sens où nous l’entendions autrefois. Une souplesse peut s’observer dans l’application des règles tacites. Ainsi notre collocataire Alain C. qui se spécialise dans l’étude de l’art contemporain et plus particulièrement de l’art mural, autrement dit des graf et qui a, lui, énormément de contacts dans la capitale (gravitant parmi les curateurs et directeurs d’institut) se fait l’écho de la liberté des artistes. Mais dira-t-on, ces artistes ne touchent qu’une partie infime de la population, il ne coûte rien au régime de les laisser se répandre en mille excentricités, au contraire, cela façonne pour l’étranger une image de tolérance dont il a besoin. Cette liberté a ses limites et les artistes chinois les plus courageux s’y confrontent. C’est là que le thème du graffiti est intéressant car l’oeuvre graffée se montre au tout-venant. Et si elle se mettait à véhiculer un message, alors ce serait dangereux pour le régime. Au cours de mes pérégrinations dans les hutongs, j’ai trouvé un seul graf de taille. Etonnement devant le fait qu’il n’ait pas été immédiatement recouvert. En d’autres temps, on ne m’aurait peut-être même pas laisser le photographier. Alain C. raconte qu’un de ses amis italiens vivant à Beijing s’est fait choper, il en a été quitte pour une amende. En revanche son compagnon chinois a été mis au trou pendant une semaine sans possibilité de contacter qui que ce soit. Mais plus tard, il se fait l’écho d’autres cas où les graffeurs ont simplement… demandé la permission à la police de graffer ! Cela a l’air de convenir assez à mon interlocuteur (enfin un pays qui « comprend » le graf…), mais moi, ça ne me convient pas tellement. Où est l’acte libre de l’artiste s’il doit demander la permission ? N’est-ce pas contradictoire avec l’art en lui-même ?

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Encore faut-il, certes, admettre que le graff soit un art. Mais au point où nous en sommes, la question ne se pose évidemment pas. La réponse est oui. Il semble que les milieux de l’art chinois (CAFA en particulier, ainsi que toutes ces galeries que l’on trouve au district 798 ou à Caochangdi) soient très actifs et avides de collaboration avec l’occident. C’est une manière aussi d’acquérir de la reconnaissance auprès de l’étranger. L’Ambassade de France semble jouer pleinement son rôle dans cette affaire. S’occuper de culture est dans ses cordes : c’est quelque chose de rassurant pour nous, Français, et des contacts institutionnels s’élaborent en grand nombre. En somme, la France subventionne les graffeurs chinois, alors qu’elle verbalise ceux qui opèrent sur son sol.

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Il y a en ce moment, à Pékin, un artiste étonnant spécialiste des performances. Il s’appelle Niko de la Faye. Il parcourt le monde avec un tricycle transportant une sorte de cage métallique, où de petits objets aux formes géométriques sont accrochés. Son intention est de créer un contraste « poétique » avec un monde dominé par la productivité et le rendement. Précédemment, il avait parcouru la Chine au moyen d’un autre tricycle qui exhibait des objets de luxe, qu’il promenait ainsi à la vue des populations souvent très pauvres. Partout où il passe, il crée l’événement. C’est son rôle, sa fonction. Comment évaluer l’impact que ce genre de performance peut avoir ? L’art pour l’art domine. La performance en soi. Si l’effet poétisant est atteint, tant mieux. (photo Matthias Magg extraite du site de N. de la Faye)

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La Chine est une société surveillée. Nous en faisons l’expérience via nos tentatives de connexion Internet : Google et Facebook sont bloqués. On raconte qu’il n’est pas rare que lorsque vous cherchez à contourner ces restrictions (via VPN etc.) vous voyiez tout à coup votre bande passante se réduire. Le journal « Le Monde » est inatteignable. Pour ce qui est de Google, on peut comprendre. Du point de vue chinois, c’est une menace économique autant qu’idéologique : la Chine développe ses propres outils Internet. De notre point de vue, cette entreprise qui se veut planétaire est une menace pour nos libertés futures, elle cherche à établir un pouvoir transnational qui lui assurerait un contrôle total (autrement plus efficace que le contrôle chinois) sur nos goûts, nos orientations, nos comportements. On dit que certains militants de la Silicon Valley oeuvrent pour obtenir le statut d’Etat indépendant qui ne reconnaitraît pas le droit américain mais seulement le droit international (et encore). Mais Amérique, Chine ou Google, nous sommes surveillés. Comme disent en général les tenants de cet ordre du monde : « ça n’a pas d’importance quand on n’a rien à se reprocher », quelle naïveté, nous avons tous et toutes potentiellement quelque chose que l’Etat peut nous reprocher, une déviance idéologique, une préférence en matière de moeurs, une addiction quelconque. La surveillance est un énorme levier pour le chantage de masse. On s’en rend compte en Chine chaque fois que de nouvelles tendances montent en puissance à l’intérieur du Parti et que la tendance dominante cherche à les éliminer : on trouvera toujours un dossier compromettant… mais n’est-ce pas la même chose aux Etats-Unis, où la campagne présidentielle nous montre quels coups retors peuvent être joués notamment pour tenter d’éliminer une candidate… avant tout sûrement parce qu’elle est une femme.

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Alors la Chine, une « démocrature » , selon un terme inventé par des journalistes ? Le fait est que la montée en nombre de la classe moyenne n’a pas abouti, comme dans d’autres pays, à la mise en place des rouages que l’on associe, chez nous, à la démocratie : élections « libres », système parlementaire, alternance du pouvoir, et libertés (d’expression, de réunion, de circulation). La Chine continue de vivre sous l’emprise d’un discours qui s’éloigne de plus en plus de la réalité (mais je sais que c’est aussi un reproche que l’on fait à l’Occident), on continue d’y prôner les valeurs du socialisme… à deux pas des magasins Dolce et Gabanna ou Louis Vuitton qui commercialisent des produits qui ne sont accessibles qu’à une clientèle excessivement riche. Dans le métro, les petits écrans qui diffusent de la pub (pour des voyages à l’étranger comme pour des ameublements style Ikea) montrent aussi des images héroïques de la Longue Marche et des forêts de drapeaux rouges comme garantes de l’appartenance à une société qui n’existe que dans les limbes de l’histoire ancienne.

La Révolution est juste un signifiant vide qui circule pour faire lien (mais dites-moi, cela ne vous rappelle pas un autre pays, le nôtre?).

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Et la situation économique du peuple dans tout cela ? Il faudrait plus d’informations pour juger. A première vue, la misère est dans Pékin comme elle est dans Paris, Londres ou Amsterdam, des sans-abri dorment dans les tunnels qui relient les deux côtés d’une avenue, des handicapés vous accrochent par la manche pour vous demandez quelques jiao (l’unité en dessous du yuan). Et les soins, la santé ? Nous sommes à deux pas de grands hôpitaux pourtant nous n’en saurons pas grand chose. Il semble bien (d’après quelques anciennes conversations avec des amis chinois) que la population ne jouisse pas d’une « sécurité sociale », ni même d’assurances décentes (y compris pour leur automobile). Le commerce de rue fait florès. Hier soir j’ai pu ainsi acheter une paire de chaussettes sur le trottoir, pour 15 yuans, une fortune (deux euros).

musiciens des rues

musiciens des rues

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Notre vie s’organise autour de quelques rituels. J’aurais souhaiter que nous fassions notre cuisine nous-mêmes, mais l’état de saleté des ustensiles mis à notre disposition nous en a dissuadé. Nous faisons un repas par jour, et chaque soir nous cherchons notre restaurant dans le quartier (ou parfois dans le centre, vers Qianmen). Les restaurants sont relativement chics et accueillent une jeunesse aisée mais les prix sont, pour nous, très raisonnables. La cuisine du Sud (Sichuan, Yunnan) est très prisée des pékinois. Le traditionnel canard laqué est une attraction touristique réservée à quelques restaurants du centre. Une fois, nous allons au plus près (car il fait très froid ce soir-là, température négative), c’est un restaurant populaire. Les serveuses sont effrayées d’avoir à servir des étrangers, elles rigolent entre elles et nous montrent du doigt. Nous finissons par choisir nos mets d’après quelques photos sur le menu. Il m’arrive une énorme bassine de bouillon blanc où surnagent les morceaux d’un poisson bouilli entier. En rentrant, nous nous arrêtons systématiquement au petit super-marché du bas de l’immeuble pour y acheter les brioches du lendemain et… l’eau. Car il n’est pas recommandé de boire l’eau du robinet, non qu’elle soit infestée de microbes et autres bactéries, mais tout simplement parce qu’elle est surchargée en métaux lourds. On nous a dit : « si vous buvez l’eau du robinet, vous sonnerez en passant sous les portiques de détection » !

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Pour le dernier jour en Chine, la pollution atmosphérique a atteint un pic (235 microgrammes par mètre cube concernant les particules particulièrement dangereuses pour la santé, alors que la mesure permise par l’OMS pour une durée d’exposition de 24 heures est de 25 seulement, il est vrai que par le passé le chiffre de 600 a été atteint à Pékin), cela signifie que vous ne voyez plus le bout de l’avenue au-delà du huitième bloc, les sommets des gratte-ciel se perdent aussi dans la brume et pourtant il n’y a pas de nuage, le temps est beau… c’est effrayant. Pour sortir, on m’a confié un masque. Ça tient par des élastiques autour des oreilles et on essaye de bien configurer le haut avec une petite lame de métal souple qui doit s’adapter à la forme du nez, quand on respire, le tissus se soulève, flip, flop… c’est bien, mais si on a des lunettes, à chaque souffle, ça fait de la buée dans les lunettes, pas commode, et si on enlève ses lunettes, on risque de tomber. Pas facile la vie en Chine. Finalement, peu de gens portent le masque, des jeunes femmes surtout. Ici, on ne porte pas le voile, mais le masque, donc. Ça cache aussi bien le bas du visage. Les gens ne voient même pas que j’ai des moustaches. Et si vous avez besoin de parler ? On baisse le masque ? À défaut de le tomber. Et si vous voulez manger quelque chose ? Pas moyen de faire passer la bouffe par en-dessous. On mange pas, on boit pas. On essaye de respirer le moins possible.

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Ma résidence pékinoise avait quelque chose d’insolite. Je n’ai fait là-bas que ce que j’aurais pu faire aussi bien à la maison… Nous avons par exemple passé un après-midi dans un café pour étrangers de l’avenue Gulou pour écouter le projet de thèse de Nicolas et lui faire des remarques constructives, cette thèse ne portait évidemment pas sur la Chine (mais sur l’économie de la connaissance en général). Nous aurions pu faire la même chose dans un bar de Marseille (puisqu’il habite Marseille). J’ai accepté cette opportunité parce que j’avais envie de faire l’expérience de Pékin. Il en a coûté une accélération certaine du processus de réchauffement climatique. Je comprends mieux ce que les artistes nomment une « performance ». Car j’étais au coeur d’une « performance », même si je n’en étais pas parfaitement conscient.

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La gloire des Ming

Après, il va sans dire, on se comporte en parfait touriste, on va visiter ce qu’il y a à voir et dont tous les guides parlent jusqu’à en faire leurs couvertures, la Cité Interdite et le Palais d’Eté, deux espaces majeurs que l’on ne peut bien voir qu’en y passant du temps. L’usage des audio-guides se généralise, c’est commode, il n’y a aucune manipulation à faire (contrairement à ceux que l’on nous donne dans nos musées, qui nous obligent sans arrêt à taper des numéros pour accéder aux commentaires), dès qu’on arrive à proximité du monument ou de la salle à voir, une petite lumière rouge s’allume sur le plan et une voix descend du ciel dans votre petite oreillette qui vous dit tout, seulement attention, elle ne vous le dit qu’une fois, pas question de revenir en arrière si juste à ce moment là vous étiez distrait, ça vous apprendra à ne pas être distrait. Quand on visite la Chine, on doit être attentif à chaque instant, non mais. L’entrée de la Cité Interdite se passe sur la place Tian-an-men, c’est bien connu, juste à côté du grand portrait du Timonier, les cars arrivent là, le plus souvent de touristes chinois, venus de toutes les provinces, ainsi des membres de « minorités » se laissent photographier, la mine réjouie, face au grand mur rouge, d’où viennent-ils ? De l’ouest souvent, donc Tibet, Xinjiang… ils ont leurs coiffes particulières, comme autrefois les Bretonnes qui montaient à Paris. C’est la promenade de leur vie. Ils la raconteront à leurs petits-enfants sûrement, plus tard.

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Après le hall des tickets, la visite commence. Théâtralité de l’enfilade de palais depuis la première cour monumentale, monumentalité des plaques de pierre blanche entre les escaliers, faites d’une seule dalle et soigneusement sculptées de scènes mythiques. La voix descendue du ciel me dit que ces plaques de pierre provenaient de montagnes avoisinantes et avaient été transportées en un seul morceau, devant peser probablement plusieurs tonnes (là, je n’ai pas du être assez attentif). Pour les acheminer, 20 000 paysans avec 2000 chevaux poussaient tiraient ces blocs sur de la glace, car cela se faisait en hiver et on perçait des puits tous les 500 mètres pour faire couler de l’eau, et on attendait qu’elle gèle. Vous voyez, j’ai bien appris ma leçon. Passée la Porte de l’Harmonie Suprême, on va vers le Palais de la Pureté Céleste… Là trônait l’Empereur recevant ses illutres visiteurs, puis plus loin l’Harmonie du milieu, où il se préparait à recevoir ses illustres visiteurs, puis la salle de l’Harmonie préservée, où se tenaient les examens pour devenir empereur… euh… je dois me tromper, non, pour devenir « docteur ». Après cette première partie, viennent enfin les palais d’habitation, plus modestes, où il est toujours question d’harmonie, de pureté, de ciel et même de paix. Il y a dans un coin une porte par où seul l’empereur pouvait passer pour aller se distraire dans un verger ou un bord de canal. Pour empêcher à toute autre personne de la franchir, comme l’empereur de l’époque était très vieux (il avait dépassé les 70 ans), on l’avait interdite aux plus de 70 ans… et on attestait du fait que l’arbre qui gardait l’entrée avait déjà laissé tomber une branche sur la tête d’un jeunot qui voulait passer par là… On en apprend des choses… mais devant le Palais de la Pureté céleste, il y a des objets intéressants, cuves, grues et tortues en bronze, cadrans solaires… et puis aussi, on a la grâce de découvrir le palais qui servait de chambre à coucher de l’impératrice. On voit son lit au travers des vitres (sales). Et puis en dernier lieu un charmant jardin, plein de petits palais rococos, la nourriture de l’esprit, les élégances cumulées, l’abstinence, la longévité, la tranquillité… avec en écho les rumeurs de complots, les bagarres sanguinaires autour d’une succession (au début, le statut de fils de l’empereur était assez incertain… ce n’est qu’à partir d’un certain de ces empereurs que l’on s’en remit à celui-ci pour désigner lui-même avant sa mort l’identité de son successeur, évidemment gardée dans un endroit secret…). Complots, vengeances, assassinats, les palais que l’on voit ne sont pas ceux que firent construire les premiers Ming autour de mille quatre cent, mais, après incendie provoqué par les nouveaux dominateurs, les Qing de Mandchourie, leur reconstruction par ces derniers, aux alentours de la fin du XVIIème siècle. Encore heureux que les suivants (le dernier empereur, Puyi, dut quitter les lieux en 1924) n’eurent pas la malencontreuse idée de faire passer tout ça dans la série des pertes dûes aux révolutions. Révolution, vous avez dit ? Ou changement de dynastie ?

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Le Palais d’Eté, lui, est un immense domaine à l’extrémité Nord-Ouest de la ville. On ne visite en général que le Nouveau palais d’Eté, car l’Ancien… ce ne sont plus que quelques ruines depuis que les anglo-français sont passés par là et ont tout saccagé en 1860 (seconde guerre de l’opium), ce qui donna l’occasion à notre Victor Hugo national d’une belle envolée contre les deux voyous (le général anglais et le général français dont l’un saccagea et l’autre pilla les trésors de ce qui était le Versailles chinois si l’on en croit les voyageurs de l’époque). Ainsi Palmyre et Bamyan eurent des précurseurs européens, chrétiens même… qui entrent dans la catégorie très vaste des destructeurs de cultures, ceux qui non seulement veulent réduire à néant les forces de l’adversaire mais aussi leur symboles. On accède maintenant au Palais d’Eté par une ligne de métro qui dessert en même temps toutes les universités pékinoises. On entre par un curieux village reconstitué au bord d’une fausse rivière, « la rue de Suzhou », reconstitution d’un coin de Chine du Sud que l’empereur Qianlong offrit à sa belle, nostalgique du Sud… et on escalade les marches qui conduisent à un gigantesque temple bouddhiste que fit aussi construire le même empereur non pas semble-t-il par ferveur religieuse mais surtout pour complaire aux disciples de cette nouvelle « religion » qui s’était mise à ensemencer la Chine… Colline de la Longévité millénaire… descente au niveau du lac Kunming, long corridor aux stations ornées de peintures de paysages et de motifs floraux, palais divers, jusqu’à l’étonnant bateau de marbre, rivé au ponton et pour cause, et au-delà, balade qui peut durer des heures au travers de champs et de vergers reconstitués datant toujours du même empereur qui voulait ainsi rendre hommage aux paysans de son pays. Je me retrouve sur une petite embarcation, seul, gelé, pour rejoindre la petite île au milieu du lac, reliée à la rive par le si élégant Pont aux dix-sept arches qui vous a des allures de Venise perdue au bout de l’extrême-orient. Sur le pont, quelques vieilles personnes s’escriment à faire voler des cerf-volants. Au bout du pont des femmes encostumées dansent en faisant exécuter à leurs éventails et rubans des figures aériennes. Un palais a abrité l’avant dernier empereur, et l’a même retenu prisonnier à l’époque (1898) où l’impératrice douairière avait fait un pacte avec les Réformateurs au terme duquel l’empereur devait être privé de ses mouvements. Il vivait là, donc, sans sortir, avec une femme qu’il abhorrait, elle était moche et bête, mais on la lui avait imposée, c’était sa cousine, meilleure manière pensait la douairière de l’espionner. Malgré son aversion pour elle, il eut avec elle deux enfants, dont le célèbre dernier empereur, immortalisé par Bertolucci, lequel n’eut pas un destin plus heureux. A deux doigts de ce palais, celui des eunuques dont l’un avait tellement su se rendre indispensable auprès de l’impératrice qu’il était monté très haut en grade et qu’il lui servait de confident, à elle, dans les longs soirs d’été quand il apportait un bout de soie jaune aux confins du palais, près de la porte, à l’endroit où Cixi pouvait le rejoindre… mais c’était en tout bien tout honneur puisque, le pauvre, il avait perdu depuis longtemps sa virilité. Triste histoire, tristes histoires des princes et des princesses, de tout temps et sous tous les cieux. Amen.

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Pékin XXI

Le Pékin moderne, c’est New York, c’est Berlin, c’est Londres, c’est toute ville internationale du monde mondialisé, des buildings qui se font la nique, à qui sera le plus beau, le plus élancé, le plus original. Les cabinets d’architecte prospèrent, ils pensent que l’art est dans la rue (le boulevard, l’avenue…) à coups de milliards et d’expropriations. Au prix de quoi on a évidemment ces grands ensembles impersonnels, faits uniquement pour les marques, où l’on trouvera Starbucks aussi bien que Dolce et Gabbana, mais avec en prime saugrenue, au coin d’une affiche sur une pallissade, une réclame pour « les vraies valeurs du socialisme »… Aujourd’hui, j’ai marché, marché, marché… de la station Dongsishitiao jusqu’à l’Institut de France en Chine, puis de là jusqu’au Temple du Pic de l’Est, puis du Temple du Pic de l’Est au Parc du Temple du Soleil, avant de rejoindre le World Trade Center et l’immeuble de CCTV qui lui fait face, puis Guomao, puis Shuangjing où nous sommes basés. Peut-être une dizaine de kilomètres au total. Et j’ai vu ce mélange, toujours, de Chine moderne et luxueuse, bien en avance sur nos sociétés occidentales sur certains points (deux-roues électriques partout, vélos très spéciaux pour les sportifs, dotés d’un anti-vol fixé au cadre que l’on ouvre via son application smartphone, ouverture des portes privées par code magnétique), de Chine traditionnelle (les temples) et de Chine mondialisée (les marques, les voitures de prix, Porsche, Maserati).

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J’ai toujours aimé, dans les grandes villes du monde, visiter les Centres Culturels Français… histoire de retrouver un moment de repos sans doute, mais occasion aussi de lire la presse, de prendre connaissance d’activités culturelles accessibles et peut-être de trouver dans la librairie qui, en général, est attenante à ce genre d’institution, un ou deux livres que je n’aurais jamais dénichés en France et qui me parleraient du pays visité d’une manière inattendue. L’Institut de Pékin a une belle architecture intérieure, on y expose en ce moment une photographe française (Isabelle Chapuis) qui orne ses portraits de fin duvet extrait de pissenlits quand les fleurs donnent lieu à ces fines étoiles blanches qui s’envolent comme de la neige. C’est fin, léger et duveteux. Mais la librairie, hélas, a peu de choses de plus que celles qu’on trouverait à G(1). en bas de chez soi, et puis, pour acheter… il faut être « membre ».

photo Isabelle Chapuis, exposition Dandelion, Institut Français de Pékin

photo Isabelle Chapuis, exposition Dandelion, Institut Français de Pékin

Le temple du Pic de l’Est est un temple taoïste, assez désert, qui abrite une collection de babioles de toutes les époques (je n’ai pas réussi à deviner la logique de leur classement), ainsi qu’un âne en bronze que l’on se doit de caresser si on veut obtenir les faveurs du ciel…

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Quant au Parc du temple du Soleil (ritan), c’est un joyeux espace pour les promeneurs de quartier chic, avec des collines surmontées de pavillons où l’on peut faire de la musique, parsemé d’étangs où se reflètent d’autres pavillons. On parcourt en en sortant une avenue longée d’ambassades (Inde, Roumanie, Grande-Bretagne) gardées par des soldats, figurines de plomb aux pieds de chateaux forts.

L’immeuble de la télévision (CCTV), dû à l’architecte Kohlaas, est un curieux anneau vertical aux contours triangulaires.

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Ce luxe et cette modernité n’empêchent pas (heureusement) les marchants ambulants de se réunir aux carrefours pour vendre des fruits, tout un bric-à-bric de vaisselle dépareillée et de vieux livres enrobés de poussière.

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Les passerelles surplombent les avenues, des échangeurs complexes font passer les voitures d’un étage à un autre, la ville bruit de sons de marteaux-piqueurs et de musique de publicité diffusée par des haut-parleurs. Arrivé au carrefour de Shuanjing, je mets longtemps avant de trouver ma destination finale tellement tout se ressemble, tellement on confondrait l’entrée du Starbucks local avec celle de la patisserie Wedome qui fait sa spécialité de ces petits gâteaux au coeur de flan que l’on trouve en général… à Lisbonne. Mondialisation, je vous dis.

(1) mis à part une série de petits livres consacrés à des photographes chinois contemporains, édités chez Thircuir, dont un certain Hen Lai, qui a photographié la population des années quatre-vingt-dix en noir et blanc d’une façon très intéressante, où l’on retrouve cette Chine d’il y a vingt ans, quand les usines étaient de vraies usines et non des friches pour artistes.

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Muraille de Chine

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La Grande Muraille, changcheng, ce long ver qui serpente au sommet des crêtes montagneuses, j’y étais déjà venu autrefois lorsque nous étions en voyage avec C. tout autour de l’empire chinois, ce qui comprenait entre autres le Tibet et une partie du Xinjiang, j’y avais ressenti ce qu’on éprouve à la rencontre de tout lieu où souffle de loin le vent de l’histoire, on peut mettre dans le même sac le Potala de Lhassa, le parvis de la place Saint-Pierre un jour de bénédiction papale, le Taj-Mahal, Epidaure, Pompéi, Timgad, le temple d’Alchi en Inde du Nord et sans doute ces splendeurs que je n’ai pas encore vues ou que je ne verrai jamais … la Grande Pyramide… Palmyre… les jardins de Babylone (mais qu’en reste-t-il?), autrement dit un court instant de vertige – après quoi on s’adapte, il faut bien vivre – face à un bloc de temps qui nous aspire. Je la revois aujourd’hui, au site de Mutianyu. Mutianyu… what is the meaning ? Il y a bien tian dedans, on pourrait croire « le ciel » mais , vérification faite ce n’est pas le même caractère, un homonyme sans doute, alors quoi d’autre ? On est un peu déçu quand même quand on sait que ce que nous voyons n’est qu’une reconstruction de l’époque des Ming (XVIème siècle) alors que ce à quoi on rêve c’est la toute première déjà érigée à l’époque des Royaumes Combattants et parachevée à celle de l’empereur Qin, le plus terrible, le plus puissant, celui en l’honneur de qui deux mille deux cents ans plus tard, on baptise, nous occidentaux, ce pays du nom de Chine. Mais ça ne fait rien, et même si les abords du site, les cafétéria modernes, les halls de commerce et la ligne de téléphériques qui grimpe à l’assaut de la pente nous donnent à penser à une attraction de foire, une fois arrivés là-haut, on a le sentiment que les milliers de kilomètres (6700) sous nos pas pourraient nous faire basculer de l’autre côté de l’histoire moderne, vers un temps d’expéditions et de combats ou un temps de disette, et d’abandon car il y a bien dans les souvenirs quelque histoire de soldat qui s’est perdu au long de ces murs ou qu’on a abandonné à sa garde, pétri de froid ou dévoré par les loups.

L’obsession de construire des murs, qui nous hante encore aujourd’hui, puisqu’on en parlait même à Calais où il s’agit de contenir le flot des migrants, autrement dit ceux qui s’en vont parce qu’ils n’ont plus de sol pour vivre, cette obsession est vieille des débuts de l’humanité, on connaît aussi en Europe le mur d’Hadrien (que j’ai omis dans ma liste de tout à l’heure, mais il est vrai que ses vestiges sont modestes, dans le nord de l’Angleterre) mais elle ne connaît pas partout l’ampleur de cette construction de briques et de pierres qui, de loin, fait ressembler la montagne à un dos de dragon hérissé d’écailles. En cette fin du mois d’octobre, la muraille se baigne dans un océan mouvant de couleurs automnales pendant que des parapluies rose-bonbon et verts fluos à cause des gouttes qui commencent à tomber lui donnent un air de Mary Poppins bien peu en accord avec sa destination guerrière. Notre chauffeur qui nous sert aussi de guide est bien sympathique, il avait tout prévu, même les bouteilles d’eau, nous devons sa présence à l’obligeance d’un correspondant d’une firme française de voyages organisés pour laquelle travaille notre fils Y. Il n’est pas facile de converser, mes rudiments de langue chinoise le font plus souvent rire que comprendre ce que je veux dire. Nous avons l’application WeChat, bien commode pour les traductions simultanées, l’iPhone dernier cri nécessaire pour cela était prêté en cadeau…

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Salut à toi, ô Maître Kong!

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Dans la rue Guozijian, se tient le temple en l’honneur de Confucius, qui date des années mille trois cent. Maître Kong (kong fuzhi en mandarin, que les Jésuites ont traduit en « Confucius » au XVIIIème siècle) nous accueille à l’entrée, il a toujours son sourire épanoui et sa barbe en pointe. Il semble souhaiter bonne chance à ses futurs élèves qui vont pénétrer ici, lieux consacrés à l’étude : le temple est mitoyen du Collège où venaient se former les futurs mandarins du régime impérial et qui recèle d’ailleurs l’un des ensembles de stèles les plus étendus au monde, où sont gravés, en plus de 600 000 caractères, treize livres-canons du Maître. Un autre ensemble de stèles immortalise la liste des étudiants ayant réussi à leur concours. Un musée résume le rayonnement de Confucius dans le monde entier, on y trouvera entre autres l’effigie de Robespierre pour ce que celui-ci aurait tiré de l’oeuvre confucéenne la fameuse maxime : « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l’on te fît ».

A quinze ans, je résolus d’apprendre. A trente ans, j’étais debout dans la Voie. A quarante ans, je n’éprouvais plus aucun doute. A cinquante ans, je connaissais le décret du Ciel. A soixante ans, j’avais une oreille parfaitement accordée. A soixante-dix ans, j’agissais selon les désirs de mon coeur, sans pour autant transgresser aucune règle.

Voilà ce que dit le Maître dans ses Entretiens (traduits par Anne Cheng qui met en note que cette phrase trouve un écho dans les propos de Henri Matisse qui, à l’âge de soixante-dix ans écrivait : « j’ai travaillé quarante ans sans interruptions, j’ai fait des études et des expériences. Ce que je fais maintenant est issu du coeur. » Et Deleuze de commenter : « il y a des cas où la vieillesse donne non pas une éternelle jeunesse, mais au contraire une souveraine liberté, une nécessité pure. » Voilà ce qu’il faut méditer !). Sa pensée s’articule autour de quelques notions : le ren (prononcer gène), le li et le zhi (prononcer djeu). Le ren s’écrit avec le fameux caractère qui sert à désigner les gens, mais avec en plus, deux petits traits horizontaux et parallèles qui partent vers la droite pour signifier l’ouverture à l’autre. Le li désigne l’esprit rituel, et le zhi désignerait un organisme malade qu’il faudrait remettre sur le bon chemin en y rétablissant un équilibre. Le ren et le li sont inséparables : contrairement peut-être à ce que nous avons pu croire dans notre jeunesse, la meilleure manière d’honorer le sens de l’humain est de l’entourer de rituels (l’existence de rites étant ce qui distingue l’homme de l’animal). On ne respectera pas alors les rites par conformisme ou de manière formelle, mais en se pénétrant bien de leur importance et de leur signification. Quant au zhi, on le trouve dans l’art de gouverner, dont on sait que, pour Confucius, il était central puisque sa pensée était en grande partie destinée à former les princes. L’art de gouverner ne tient ni dans des techniques ni dans des ruses, mais dans un ensemble de qualités personnelles qu’il s’agit de conserver et de faire fructifier… Nos dirigeants actuels devraient en prendre de la graine.

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Après cette leçon de vertu et de modestie, je remonte la rue pour prendre le hutong de Yonghegong. En traversant l’avenue, voici un autre complexe très étendu : le temple des lamas, aménagé en temple tibétain par l’empereur Qianlong, avant de tomber en ruines et d’être restauré… dans les années quatre-vingt. Certes, on n’éprouve pas l’émotion des grands temples de Lhassa et les moines ressemblent plus à de tranquilles gardiens de musée qu’à des religieux fervents, mais on s’étonne quand même, dans la cinquième cour, du grand Maitreya haut de vingt-six mètres et fabriqué dans un seul tronc de bois de santal, et de l’alignement de trois bouddhas (bouddhas de la médecine, de l’illumination et bouddha historique) rayonnants au milieu d’une salle de la troisième cour. Les vasques se remplissent de cendres où les adorateurs viennent piquer leurs bâtons d’encens et toutes ces fumées vous montent à la tête, des hommes et des femmes plutôt jeunes se prosternent devant Bouddha et portent leurs offrandes au grand Réformateur Tsong-kha-pa (le maître de la lignée des Gelugpas, autrement dit de la secte à laquelle appartient le Dalaï-Lama, dont il ne faut sans doute pas trop parler ici), comme signes possibles d’un regain du bouddhisme dans la Chine d’aujourd’hui.

Continuant de longer Yonghegong puis Guozijian Jie, je vais finir par me perdre dans les hutongs, ces ruelles enchevêtrées où vivait toute la population pékinoise autrefois (je me souviens de Lao She et de son gros roman Quatre générations sous un même toit, qui se déroule durant l’occupation japonaise entre 1937 et 1945, dans le hutong du Petit Bercail). Certains de ces hutongs  continuent aujourd’hui d’abriter une vie populaire agréable et d’autres, rénovés, sont devenus des rues branchées où se succèdent les bars à la mode pour toute une jeunesse dorée et pour… les touristes comme moi qui n’hésite pas un seul instant à entrer pour boire un thé et manger un petit déjeuner (à deux heures de l’après-midi) tout ce qu’il y a de plus occidental… ou bien, plus original, un de ces yoghourts crémeux peut-être descendus du Xinjiang… Quartier gentryfié, donc, mais pas seulement, il me suffit de faire un écart de trajectoire pour que je tombe sur deux vieilles sans âge assises sur leurs pliants en train de se comparer ce qui leur reste de cheveux, un brave homme qui me sourit en partant travailler, ou bien encore, vers 16h, des ribambelles d’enfants qui sortent des écoles, emmenés par leurs parents sur des porte-bagages de vélos ou les banquettes en moleskine de quelques rickshaws encore en service.

Je note aussi l’abondance de ces petits véhicules électriques, mi-voiture, mi-vélo : une carrosserie avec une ou deux chaises à l’intérieur englobant un chassis, trois roues et un guidon de vélo. Certains sont profilés et raffinés, d’autres sont de pures caisses de métal blanc et n’hésitent pas pourtant à affronter la circulation et ses grosses limousines noires aux vitres teintées..

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Fils du Ciel

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C’est un beau dimanche ensoleillé. En bas de l’immeuble les familles se rassemblent autour des jeux et des ustensiles de maintien de forme physique, on fait aussi sécher au soleil des vêtements, des couvertures, des duvets. La ligne 7 du métro n’a pas encore de station à Shuangjing, il ne faut pas se fier aux plans qui la mentionnent déjà dans son intégralité. Pour aller à Ciqikou (prononcer tseu-tchi-ko), il faut faire un grand détour qui me prend une bonne heure (2 changements). Sur la bonne ligne enfin, je poursuis jusqu’à Tiantandongmen, là où se trouve une entrée du parc du Temple du Ciel. Ticket, portillon. Me voilà dans le sein des seins des empereurs Ming, là où ils se retrouvaient avec le Ciel, dont ils étaient censés être les fils. D’abord le long corridor par où passaient les plats envoyés à l’Empereur et qui provenaient des cuisines divines… En ce beau matin, les pékinois se réunissent pour jouer aux cartes ou faire du commerce. La pièce maîtresse du complexe est le fameux Temple pour l’obtention de bonnes moissons. Une fois l’an (depuis 1420), l’Empereur venait ici pour implorer le Ciel afin qu’il accorde au peuple, essentiellement paysan, de bonnes récoltes. Architecture formidable, en bois et pourtant sans un seul clou, toit soutenu par d’énormes piliers rouges au nombre de vingt-huit, quatre au centre pour symboliser les saisons puis une première circonférence de douze piliers pour marquer les mois de l’année et une autre encore marquant les heures du jour (le jour chinois traditionnel étant divisé en douze parties et non en vingt-quatre). On voit les tablettes des huit premiers empereurs de la dynastie des Ming. Le dernier n’a pas voulu déposer la sienne. Il avait honte d’avoir été vaincu. Sur le pont Danobi, une plate-forme en marbre marque l’endroit où l’empereur faisait une halte pour se changer avant d’entrer dans le temple, aujourd’hui transformée en magasin où l’on peut louer des costumes d’époque (!).

Palais de l'Abstinence

Palais de l’Abstinence

En partant sur le côté, on atteint le Palais de l’Abstinence où l’Empereur séjournait pendant trois jours afin de se purifier avant la cérémonie, aujourd’hui lieu où l’on expose la lignée des empereurs et un dessin de Confucius, homme chafoin à la barbe en pointe. De retour vers le pont, on atteint le Temple du Ciel proprement dit, plus petit que le Palais des moissons et ceint d’un mur aux briques si finement travaillées qu’elles sont dotées de propriétés acoustiques particulières : n’importe quel bruit, même un chuchotement, est supposé se propager de l’autre côté de sa source. Evidemment, étant donné la foule de gens qui se pressent bruyamment autour de l’édifice, il n’est pas question d’essayer… Plus loin, l’autel circulaire, trois anneaux de marbres entourant une plateforme au sommet de laquelle se tient une pierre ronde. Sur cette pierre, l’Empereur ou son porte-parole pouvait se tenir et faire ses proclamations, là encore, des astuces liées à la pierre choisie permettent de faire résonner le son des mots afin que tout le peuple puisse entendre…

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En partant du parc, je longe une grande avenue qui conduit à la station Ciqikou, de loin des immeubles de verre et d’acier, des hotels, des sièges de société, de près des petits ateliers et toute une vie qui s’installe sur les contre-allées, avec ses ateliers de bricolage et de réparation, ses vendeuses de vêtements (deux ou trois robes accrochées à des cintres en plastique) et ses petits entrepreneurs de construction.

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La place Tian-an-men n’est pas loin, que j’atteins par le métro, aussi. A la sortie, surprise : on ne se promène pas librement ! Des contrôles de sécurité sont mis en place où l’on doit faire la queue. Non seulement, cela sert à contrôler les bagages, comme dans le métro, mais à contrôler aussi l’identité des visiteurs chinois. Présence policière importante. Gigantesque bouquet factice pour commémorer les cinquante-cinq ans de la révolution… d’un kitsch monumental. Barrières métalliques prêtes à être déployées partout en cas de troubles. Et la place ferme à cinq heures… Adieu Mao.

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Beijing, district 798

Dès qu’on arrive en Chine, les idéogrammes nous obsèdent. Ce sont comme de petits personnages qui n’arrêtent pas de s’agiter sous nos yeux. Si on a fait un peu de chinois et si on en connaît quelques-uns, on jubile de reconnaître certains. On reconnaît le zhong de zhonguo (la Chine), c’est, paraît-il, à l’origine, une cible traversée d’une flèche (« pan dans le mille », d’où l’idée de milieu et de la Chine comme empire (guo) du milieu, qu’il ne faut pas interpréter comme un point géométrique (la Chine serait le centre du monde) mais comme simplement l’endroit où l’on recherche le centre, la source de l’équilibre), on reconnaît le jia de la famille, du home familial, mais aussi du guojia, la patrie, on reconnaît encore ren et kou, le premier voulant dire les gens et le second la bouche (au sens de « combien de bouches à nourrir » par exemple), et puis da (grand), cai (choux, légumes verts), mi (le riz) et même mian qui va avec bao pour former mianbao (le pain) etc. etc. (dengdeng). Mais souvent aussi on reconnaît un signe mais on n’est pas capable de lui mettre un nom sur la figure. On est dans la peau d’un amnésique qui reconnaîtrait des visages dans la rue mais serait bien incapable de dire qui c’est… La pensée chinoise – dixit Anne Cheng, la grande spécialiste et ci-devant fille de son père – ne procède pas à partir de concepts (de représentations abstraites) mais à partir des signes, lesquels sont au même plan que les choses et sont connus (même s’ils ont subi des multitudes de transformations) depuis qu’a commencé cette civilisation-là, c’est-à-dire bien longtemps, peut-être trois mille avant notre ère. Un Chinois à qui on parle de la Nature n’y verra pas un concept abstrait sur lequel il ferait bon disserter, mais un signe, qui unit deux caractères, celui du coeur-esprit et celui de la naissance, il en résultera une conception spontanément vitaliste. Le caractère wen désigne la culture, sa graphie d’origine est celle d’un « danseur déguisé en oiseau avec des motifs à plumes sur la poitrine »…

Sur les plaques minéralogiques des voitures pékinoises, ne figure pas l’assemblage des deux caractères bei (le nord) et jing (la capitale), mais seulement le deuxième, il suffit. La capitale maintenant, c’est la capitale, inutile de préciser s’il s’agit de celle du Nord, du Sud (Nankin, nanjing), de l’ouest ou de l’est (Tokyo ! qui se dit dongjing)… Pékin est grand… c’est un euphémisme (Beijing da!), avec ses cinq ou six périphériques. Avoir un plan de la ville sur soi est trompeur : on a l’habitude de voir des plans par exemple de Paris à une échelle telle que l’on sait vite évaluer si on peut parcourir une distance à pied. Si on garde la même échelle en tête ici, on risque fort de se voir embarqué dans une randonnée pouvant ne s’achever qu’à la tombée de la nuit, peut-être même serait-il raisonnable alors d’emporter son sac  de couchage… Heureusement le métro s’est beaucoup développé ces derniers temps, il a maintenant onze lignes, dont certaines circulaires, et d’autres qui vont très loin aux extrémités de la ville, mais c’est si vaste qu’il n’y a pas encore partout de stations. On complète avec le bus.

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Première expédition, ce vendredi, pour atteindre le 798 (ou district artistique de Dashanzi). Métro depuis chez nous, c’est-à-dire la station Shuangjing sur la liste 10, jusqu’à Sanyuanqiao vers le Nord-Est, puis bus 401. On fait huit stations (je dis ça des fois que vous voudriez y aller…) et on arrive, le long d’une immense avenue, au temple de l’art contemporain chinois. Après un porche, on découvre un ensemble d’usines des années cinquante (qui auraient été construites avec l’aide d’ingénieurs est-allemands inspirés par l’architecture du Bauhaus), aujourd’hui toutes reconverties en galeries, musées et ateliers. Evidemment comme toujours en un tel lieu, le meilleur voisine avec le pire. Les essais de conciliation de l’art traditionnel (voire tibétain) avec le moderne sont loin d’appartenir au meilleur… beaucoup plus intéressantes sont certaines galeries-phares comme Pace ou Longue Marche. L’art dit « conceptuel » y tient une grande place. On peut être ou ne pas être immédiatement convaincu du sens d’une démarche, par exemple celle de Zhao Zhao, un disciple d’Ai Weiwei, qui présente ici le résultat du projet « Taklamakan » : en octobre 2015, l’artiste et son équipe partirent à l’assaut du désert du Taklamakan, chargés d’un câble de 100 kilomètres et d’un lourd et immense réfrigérateur à double portes. Ils franchirent les dunes au moyen de puissants engins « Pathfinder » et après avoir branché le câble à une source électrique dans un village Ouïgour, ils mirent en marche le frigo pour y maintenir au frais pendant vingt-quatre heures… des canettes de bière. Après quoi, on tronçonna le câble en bouts de 1,86m (la hauteur du frigo) et on ramena le tout au point de départ. C’est ce que nous montre l’expo : ces bouts de câble réunis en fagots gros comme des bidons métalliques au milieu d’une vaste pièce… Cette « oeuvre » est censée « transcender le concept et la représentation pour mettre en avant la puissance des moyens et de l’action nécessaires à sa mise en place » ! Nul ne doute en effet qu’il a fallu à toute cette équipe une énergie folle pour surmonter tous les obstacles tant physiques, géographiques, qu’institutionnels pour parvenir au résultat. On peut juste (peut-être…) se demander si une telle énergie n’aurait pas pu trouver à mieux s’investir dans un projet plus utile, mais peut-être faut-il voir là la limite de ce qu’un artiste chinois peut tenter comme action sur son territoire et peut-être Zhao Zhao ne fait-il que camper sur cette limite, comme pour mieux la montrer…. mais cela fait beaucoup de « peut-être »…

D’autres artistes exposent des toiles entièrement blanches au lieu de la première galerie ayant vu le jour en cet espace comme pour faire table rase du passé…

Beaucoup plus prenante est l’exposition de Zeng Fanzhi (Parcours) au Ullens Center for Contemporary Art (UCCA). Zeng Fanzhi est un grand artiste de ces trente dernières années, ayant reçu l’influence conjointe tant du réalisme socialiste que du romantisme européen, de Lucian Freud que de Francis Bacon. Il a une série de « paysages abstraits » bouleversants dont on ne voit l’égal que dans les grands tableaux d’Anselm Kiefer vus l’an dernier au Centre Pompidou, certains de ces « paysages » masquant à peine l’effigie de quelque « héros » comme… Karl Marx. D’autres tableaux géants sont des clins d’oeil explicites à Leonard de Vinci ou à Georges de La Tour. Une salle noire renferme des travaux récents où l’artiste a voulu renouer avec l’art traditionnel en fabriquant ses propres papiers et en façonnant dans la trame des motifs qui brillent, eclairés par en-dessous, donnant à ces feuilles l’apparence d’étoffes précieuses.

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Autre artiste passionnant : Zhang Xiaogang (galerie PACE) aux images de fables surréalistes, où des garçons binoclards fixent les spectateurs et des petites filles à la Balthus jouent à la balle autour de décors parcourus par des fils électriques connectant d’hypothétiques ampoules et autres téléphones portables. Il est exposé en même temps que deux oeuvres gigantesques de Sol LeWitt basées sur l’aléatoire.

Images de la Chine contemporaine et de son ère « Post-réforme » comme on dit, où, malgré tout le discours officiel, l’accent est mis sur la richesse, les propriétaires des somptueuses Porsche et Audi stationnées en bordure des trottoirs ne me contrediront pas…

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Dong San Huan Nan Lu

Après « armement des toboggans » et « vérification de la porte opposée », c’est toujours une aventure qui commence… On part en s’élevant puis on atteint sa vitesse de croisière dans des bruits de tuyauterie et des chuintements, la petite lumière « maintenez vos ceintures attachées » s’éteint puis se rallumera ensuite en fonction des turbulences… Turbulence, voilà un mot qui fait penser à l’enfance car il qualifie les enfants qui ne tiennent pas en place, là c’est la carlingue qui ne tient pas en place, ni d’ailleurs les petites bouteilles posées en équilibre sur la tablette devant soi. J’ai pris du Champagne et du vin blanc. Mon Champagne valse sur mes chaussures défaites et il me reste juste assez de vin pour finir un repas plus que léger. On tente de s’endormir, on y parvient un peu, on bouquine et alors qu’il reste encore trois heures de vol (sur les neuf et demie) on se décide à regarder un film. « La belle saison », de Catherine Corsini, avec Cécile de France, Noémie Lvovski, et Izia Higelin, que je n’avais pas vu à sa sortie. Beau film militant. Je ne regrette pas de l’avoir regardé quelque part au-dessus d’Oulan Bator. C’est un film dont l’action se passe au début des années soixante-dix, aux beaux temps de la lutte des femmes, quand les combats étaient clairs. Il s’agissait de lutter pour la liberté de l’avortement, l’égalité des salaires entre hommes et femmes, le refus du statut de femme-objet. Au début du film, désopilante séquence où une escouade de filles, du côté du Jardin du Luxembours, mettent la main aux fesses des hommes … pour leur faire voir ce que c’est, et s’en prennent, comme dit l’une d’entre elles, à leur « imago viril ». C’est là que Delphine et Carole se rencontrent, l’une est paysanne, l’autre est parisienne, elles vont tomber amoureuses. Belles séquences, séquences émouvantes. Bref, un film sur la liberté, dont nous avons bien besoin. On dirait qu’il y a quarante ans, le mot de « liberté » ne faisait pas peur, au moins à une partie de la population, alors qu’il fait si peur aujourd’hui… Mais retour dans l’avion. Ça s’agite, on relève les rideaux des hublots, il fait jour… mais déjà plus pour longtemps car là où je vais, la nuit tombe dès cinq heures trente. Contrôle de police passé (policière très aimable), valise récupérée sur le tapis, taxi qui m’arnaque. C’est de bonne guerre. Ensuite, embouteillage monstre sur autoroutes surpeuplées…

Guangqu Rd, vue de ma fenêtre

Guangqu Rd, vue de ma fenêtre

Là où je vais, c’est Pékin, ou Beijing, comme vous voulez. Je vais exactement à Dong San Huan Nan Lu, le long de Guangqu Road, au 5 précisément. Cherchez pas, c’est le nom d’un quartier. Nous dirions plutôt une cité. Me voilà replongé des années en arrière, quand nous habitions en HLM, voire beaucoup plus loin lorsque j’habitais une cité d’Oran (Dar Beida). Mêmes couloirs en béton, murs blancs zébrés de traces noirs, ascenseurs mastoques en acier blindé. Mais portes charmantes. A la chinoise. Inspirées du style des hutongs. Comment s’y retrouver ? Là où me laisse mon chauffeur de taxi heureux de sa journée, ce n’est pas vraiment l’entrée de mon escalier… J’appelle mon pote Sam qui n’est pas loin. Avant qu’il n’arrive, j’ai immanquablement affaire à un aimable policier qui se demande ce que je peux bien faire là. Je lui tends mon plan Google approximatif, il se marre… « oui, oui, vous êtes bien là où il faut ! » et il s’en va. Sam arrive. Appartement confortable pour quatre personnes, chacun a sa chambre évidemment. Je suis censé être là pour tra vailler… co-écrire un livre… qui n’a rien à voir avec la Chine ! Mais les hasards de la vie nous poussent parfois à saisir de drôles d’opportunités… Mes compagnons ? Sam, donc, grâce à qui je suis ici et avec qui ce livre doit se faire, N. qui fait une thèse en sciences de gestion, et un autre Alain qui, lui, chimiste, s’est orienté vers l’étude des supports matériels de la peinture, ce qui le conduit aujourd’hui à fréquenter les milieux de l’art contemporain (notamment des graffeurs).
En bande, le soir, nous mangeons au restaurant. Nous arrivera un plat délicieux de poissson recouvert de multitudes de piments, cacahuettes, bouts de poulets et de poireaux, avec des saveurs parfumées si particulières que je n’ai jamais rien goûté de tel. Sichuanais bien sûr. Et l’addition est même toute raisonnable (moins de dix euros par personne, bières comprises).
Enfin dormir pour de bon… il est minuit heure locale, autrement dix dix-huit heures en France. Google n’est pas accessible. Je ne peux donc pas lire mes mails. Tant pis, on passera par un autre chemin.

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