André Bucher au Poët

(photo Delphine B.)

(photo Delphine B.)

Accueil le 15 octobre d’André Bucher au Poët. Repas vers midi avec tout ce que nous ont préparé quelques amies : roquette sortie fraîche du jardin en permaculture, oeufs mimosas, tartes salées, gratin dauphinois. André Bucher, géant bûcheron, d’apparence taiseuse est en réalité un grand parleur. Avec lui, on entre de plain-pied dans les méandres du monde de l’édition autant que dans les allées secrètes de la littérature américaine et surtout amérindienne. Liste d’auteurs dont Louise Erdrich n’est qu’un item parmi bien d’autres. La littérature qui a grâce à ses yeux, c’est celle des écrivains qui sont dans la nature, écrivent à partir d’elle, et qui est mieux placé pour cela en effet que les Indiens d’Amérique ? Ou bien il faut lui parler en Europe de quelques happy fews, l’islandais Stefansson, le lituanien Baldouchis, le norvégien Tarjei Vesaas et quelques italiens comme Mario Rigoni Stern. En France, il cite Céline Minard, quand même (mais « un peu trop cérébrale » et puis qui relate des expériences localisées dans le temps et non une vie passée au contact de la nature). J’apprendrai plus tard qu’il a de l’estime aussi pour Annie Ernaux, Laurence Nobécourt, Jean-Marie Le Clézio. Il ne faut évidemment pas lui parler de Houellebecq.

photo-de-bucherL’affiche que nous avions accolée sur les emplacements dédiés montrait la couverture de son dernier livre « A l’écart », paru chez l’éditeur marseillais « Le mot et le reste », cela procure une entrée en matière évidente : et si tous ici, nous n’étions réunis que sous la bannière de « l’écart » ? L’écart géographique qu’il y a dans le fait de se réfugier dans un village éloigné de la Drôme en premier lieu, comme si cet écart allait nous préserver des miasmes des média ou de bien pire encore (mais on n’est jamais à l’abri de rien) ? Pour André Bucher, c’est cela avec quelque chose en plus puisqu’il est écrivain : l’écart par rapport à des chemins tout tracés de la littérature, et comme il est aussi paysan : par rapport aux chemins tout tracés d’une agriculture classique. On le sait, il fut d’abord paysan : installé vers 1974 au village de Montfroc à l’extrême sud de la Drôme, là où la Drôme ne paraît qu’une enclave dans les Hautes-Alpes, où il fonda une communauté dans une ferme agrobiologique (la ferme existe toujours, pas la communauté), il a, depuis, passé tout son temps à développer son exploitation, y effectuant encore récemment des plantations d’arbres. Ayant pris sa retraite (il est né en 1946), il a laissé cette exploitation à son fils, devenant ainsi de plus en plus écrivain, ce qui ne veut pas dire qu’il ait délaissé le travail agricole. Comme il le dit en plaisantant, il est devenu l’emploi jeune de son fils. Il faut reconnaître que depuis quelques temps, tout marche bien pour lui du point de vue littéraire… une certaine Josyane Savigneau fit un jour le voyage depuis Paris. Elle prit le TGV jusqu’à Aix et à Aix, elle loua une voiture pour se rendre elle-même dans ce trou perdu entre 1100 et 1500 mètres d’altitude qui se trouve être l’un des endroits les plus froids de France en hiver, il la balada alors tout autour de sa montagne et lui cuisina de l’épeautre. Au retour, elle lui fit un article retentissant dans les pages culturelles du Monde. Il eut aussi l’heur de plaire à l ‘éditrice Sabine Wespieser, toute droite sortie d’Actes-Sud. C’est là qu’il publia quatre de ses plus beaux romans, dont « Déneiger le ciel », sorti depuis en édition de poche (et lauréat du prix « Lire en poche » de cette année).

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André Bucher nous lit un long passage d’un roman publié en 2012 chez « Le mot et le reste » : « Fée d’hiver ». Il nous dit qu’il en avait assez de tous ces écrivains qui partaient de faits divers réels pour écrire leurs romans (Carrère, Jauffret…) alors il leur a dit: vous allez voir le fait divers que moi, je vais vous sortir, ce fait divers, c’était la fée d’hiver… roman tiré d’un événement inventé, supposé être survenu dans la région en 1948 : un homme ayant abattu sa femme avant de retourner l’arme contre lui, et laissant deux orphelins, dont l’un, traumatisé, décida de ne plus jamais parler. Ce récit met en scène la nature du Haut-Jabron, bien entendu, mais il est aussi une jolie histoire d’amour. On y évoque aussi en passant la difficulté de vivre dans ces coins reculés (où, pour faire nombre, « même les corbeaux sont inscrits sur les listes électorales ») et l’apport que cela peut être d’avoir tout à coup, un jour, dans un village, l’irruption d’un migrant, ici un réfugié venu des Balkans.

On parle de beaucoup de choses avec lui, et même d’écriture. Il y a, dans ce qu’il fait, évidemment le souci de toucher le plus grand nombre : par le roman, qui ne se donne jamais a priori comme délivreur de message, on peut, en filigrane, introduire des idées, auxquelles peut-être, les lecteurs seront sensibles s’ils les perçoivent non pas uniquement avec leur intellect, mais aussi avec leur coeur. Se pose alors la question du paradoxe apparent qu’il y a à chercher le contact avec le plus grand nombre tout en donnant à lire une écriture très travaillée, qui n’est justement peut-être pas accessible au plus grand nombre. Pour travaillée qu’elle soit, cependant, cette écriture vise, selon son auteur, à atteindre une simplicité d’expression, un contact direct et sincère avec le lecteur, ce dont celui-ci ne doute pas pour peu qu’il se laisse envahir docilement par ces phrases qui ont parfois un rythme haché ou des tournures imprévues (c’est là sans doute qu’on a pu parfois comparer Bucher à Ramuz). Il n’est pas rare, heureusement, qu’André Bucher rencontre, dans les nombreuses visites qu’il fait dans des salons, des associations (comme la nôtre), ou des établissements pénitentiaires, des gens simples qui ont déjà tout lu de lui. Evidemment, nous devons nous entendre sur ce que l’on appelle « le plus grand nombre », le but après tout, n’est pas quantitatif. Dans la bataille des idées, il est vain de vouloir conquérir les foules en une fois, il est plus raisonnable de commencer par regrouper autour de soi un noyau de gens attentifs, puis d’attendre que ce noyau grossisse. Le cercle des amateurs d’André Bucher est un peu à cette image, démarré avec un petit nombre, il grossit lentement mais sûrement.

André Bucher en dédicace

André Bucher en dédicace

Lorsqu’il nous quitte (après une séance de dédicaces où il s’efforce de trouver une formule juste pour chacun de nous), il nous délivre encore toute une liste d’écrivains à connaître, venus des horizons transatlantiques, nous recommandant en particulier la lecture de Kent Haruf (mais aussi de Louis Owens, Sherman Alexie, Joseph Boyden tous publiés en français dans la collection « Terres d’Amérique » dirigée par Francis Geffard chez Albin Michel). Et il nous délivre son secret : la racine de son goût d’écrire chez une institutrice qu’il eut étant enfant…

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3 commentaires pour André Bucher au Poët

  1. Je ne connaissais pas cet écrivain : mais il est sûr que le goût de l’écriture (avec celui de la lecture) vient souvent de la rencontre avec un(e) instit(e) ou un(e) prof(e)… Cette fonction publique non « régalienne » (d’après NKM) garde encore quelques partisans.

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  2. alainlecomte dit :

    et il s’agit là d’une fonction régalienne au sens où l’on s’en régale…

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