Nous sommes éternels

Je l’ai souvent dit, je ne suis pas philosophe. Mais je m’intéresse à la philosophie, comme beaucoup de gens, simplement. J’en tire la prétention de faire part, de temps à autre, de mes réflexions suite à la lecture de textes philosophiques. J’ai entrepris de lire Spinoza il y a pas mal de temps déjà.. Tâche ardue que pourtant je ne désespère pas de mener à bien. Lorsque je lis un ouvrage comme l’Ethique, il m’arrive de commencer par la dernière partie, ici la partie V. Cela permet de savoir où l’on va. Quitte bien sûr à revenir en arrière. Tout ce qu’on lira alors, qui précédait ce qu’on a lu, se révèlera comme source de bonheur car cela éclairera ce qu’on n’avait pas compris. Alors que la lecture « normale » du début vers la fin est fastidieuse car on ne sait pas où l’on va. Je m’aide aussi de commentaires, comme ceux qu’apporte Deleuze dans son livre « Spinoza, philosophie pratique » (éditions de Minuit). Mais a-t-on le droit aujourd’hui de lire Deleuze, quand la philosophie analytique enrage contre lui ? Laissons cela aux professionnels. A mon âge, on commence à lire ce qu’on a vraiment envie de lire.

spinoza« La philosophie théorique de Spinoza est une des tentatives les plus radicales pour constituer une ontologie pure : une seule substance absolument infinie, avec tous les attributs, les êtres n’étant que les manières d’être de cette substance […] L’éthique est la science pratique des manières d’être. » Depuis longtemps, je sens que la pensée de Spinoza est d’actualité et qu’elle permet de rendre compte de ce qui nous touche, dans l’ordre de l’affectif bien entendu, mais aussi dans celui du social, ordre dans lequel nous vivons malgré tout, en dépit de nos velléités de nous isoler dans un coin de campagne, à l’écart des grandes villes et des flux permanents d’information qui y ont leur siège, leurs supports et leurs raisons d’être.

« Les hommes – dit Spinoza – jugent des choses selon la disposition de leur cerveau et ils imaginent les choses plus qu’ils ne les comprennent. Car s’ils en avaient une connaissance, celle-ci, comme en témoigne la Mathématique, pourrait sinon plaire à tous les esprits, du moins les convaincre tous ».

C’est mettre haut la distinction entre croyance (Spinoza disait plutôt « imagination ») et connaissance. La vraie connaissance emporte l’adhésion de tous, elle est définitive, acquise, alors que la croyance est du domaine de l’illusion. Nous sommes bien d’accord… Spinoza et moi (!).

Je note au passage la glorification des mathématiques, qui ne doit pas être prise pour une confiance béate dans la quantification, mais comme une méthode d’exposition, aussi rigoureuse que peut l’être par exemple l’axiomatique d’Euclide. On sait que, au moins dans sa présentation, l’Ethique reprend cette méthode, articulée qu’elle est en axiomes, définitions, propositions, corollaires et scolies. Evidemment, ce sont souvent les scolies qui nous délivrent le sens intuitif des propositions, c’est comme un commentaire sur le texte démonstratif, comme en ont parfois (et même souvent) les livres de maths.

alain_badiou-2Pouvons-nous ici évoquer Badiou et son « Eloge des mathématiques » ? Mais chez le philosophe contemporain de la rue d’Ulm, les mathématiques ne sont qu’un « domaine de vérité » au même titre que la Poésie, l’Amour ou… le Politique, il n’est pas certain que Spinoza l’eût entendu ainsi… et puis, chez Badiou, l’élucidation des fondements de l’Etre ne met pas en évidence l’Un mais le Multiple. L’Un, chez Spinoza, s’appelle Dieu et en effet, comme le dit Badiou, quelque nom qu’on ait pu lui donner, on en serait toujours arrivé là : à la postulation d’une sorte de « Dieu », ce qui n’est pas nécessairement optimal du point de vue de la connaissance. Une manière de considérer le Multiple pourrait reposer sur les spéculations – non prouvées mais argumentées – concernant les univers parallèles… ou bien la théorie des mondes possibles. Mais c’est alors admettre le possible, le contingent. Or, ce qui est propre à Spinoza, c’est que, dans son univers, il n’y a pas de place pour la modalité du possible ni du contingent. Pour lui, tout est régi sous le mode du nécessaire. La nécessité est ce qui règle sa pensée : tout ce qui arrive est nécessaire et la nécessité ne peut être perçue que comme étant « de toute éternité ». Cela aristoteest frappant si l’on compare Spinoza avec Aristote. Le Stagiritte s’étant penché sur ce qu’il appelait les futurs contingents, faisait remarquer (De l’interprétation, chap. 9) que lorsque nous disons que la bataille navale aura lieu demain, nous ne pouvons pas nous cantonner à un monde où tout est soit vrai soit faux, car si cette phrase est supposée vraie, alors cela veut dire que de tout temps elle a été vraie, autrement dit que l’inscription de l’événement dans le temps a été décidée depuis le commencement de l’univers, or, dit Aristote, cela est impossible car cela nierait la possibilité d’un libre arbitre. Pour Spinoza, c’est tout le contraire : dire que la bataille navale aura lieu demain est bien soit vrai soit faux, et si c’est vrai, c’est bel et bien en vertu d’une nécessité, et d’une nécessité éternelle. Pas de mondes possibles donc chez Spinoza : il n’est qu’un monde et tous les événements qui s’y produisent s’enchaînent selon des micro-causes produisant de micro-effets, autrement dit si un seul monde, alors tout est nécessaire. En termes logiques, p implique la nécessité de p. Et si tout est nécessaire, tout est nécessaire de toute éternité. Voici donc le mot d’éternité prononcé.

La panoplie des logiques modales

La panoplie des logiques modales

Les règles de la logique modale nous enseignent a contrario que certaine logique peut régler les questions temporelles alors que certaine autre peut régler celles de l’aléthique, autrement dit du nécessaire et du contingent, c’est témoigner du fait que la dimension de la nécessité est de toutes façons pensable en totale indépendance par rapport à celle du temps. Cela rejoint bien la pensée de Spinoza : temporalité et éternité sont pensables indépendamment. On oublierait possible et contingent mais on garderait les dimensions qui sont semblables à celles que les logiciens modaux distinguent. L’aléthique (dimension du nécessaire) donne l’éternité tandis que le temporel donne l’immortalité, deux concepts complètement différents. Il n’y a pas chez Spinoza de pensée de l’immortalité de l’âme, mais bel et bien une conception de l’éternité de l’Esprit. L’Esprit peut ainsi être conçu comme lié au Corps, ne lui survivant pas à sa mort et donc tout aussi temporellement fini que l’est le corps, tout en étant vu en même temps sous l’angle de l’éternité. D’où vient cette éternité ? De l’Etre, bien sûr (pour ne pas dire Dieu comme le fait Spinoza mais on sait que c’est pour des raisons d’opportunisme : il ne tient pas particulièrement à être condamné par ses juges contemporains), car dire qu’une chose est nécessaire c’est dire qu’elle est inscrite dans l’Etre. Ainsi même nos vies individuelles (nos pauvres vies individuelles), nos corps fragmentés, sont inscrits même si c’est en tout petit au sein de l’Etre, en tant que découlant eux aussi d’une Nécessité. Ils sont donc des morceaux d’éternité, et l’Esprit, qui va avec le Corps (car il n’est jamais que dépendant d’un des deux modes d’être, avec l’Etendue, sous lesquels l’humain peut percevoir la Substance) partage cette éternité.

D’où le fameux scolie (prop. 23, Livre V) :

Comme nous l’avons dit, cette idée qui exprime l’essence du Corps sous l’espèce de l’éternité est un mode particulier du penser qui appartient à l’essence de l’Esprit et qui est nécessairement éternel. Il n’est pas possible cependant que nous nous souvenions d’avoir existé avant le Corps puisqu’il ne peut y avoir dans le Corps d’empreinte de cette existence et puisque l’éternité ne peut se définir par le temps ni comporter aucune relation au temps. Et pourtant, nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels. C’est que l’esprit ne sent pas avec moins de force les choses qu’il conçoit par un acte de l’entendement que celles qu’il a dans la mémoire. Car les yeux de l’Esprit par lesquels il voit et observe les choses sont les démonstrations elles-mêmes. Aussi, bien que nous ne sous souvenions pas d’avoir existé avant le Corps, nous sentons pourtant que notre Esprit, en tant qu’il enveloppe l’essence du Corps sous une espèce d’éternité, est lui-même éternel, et que cette existence de l’Esprit ne peut se définir par le temps, c’est-à-dire s’expliquer par la durée. On ne peut donc dire de notre Esprit qu’il dure, et son existence ne peut se définir par un temps déterminé que dans la seule mesure où il enveloppe l’existence actuelle du Corps.

Deux éléments fondamentaux (à mes yeux) à retenir de ce texte, d’une part cette assertion, reprise dans le titre d’un des plus beaux romans de Pierrette Fleutiaux (reçue ce jour à G. dans le cadre d’une rencontre avec des migrants), selon laquelle « nous sommes éternels » (Prix Fémina 1990) (oui, mais dans quel sens?) et d’autre part cette idée magistrale selon laquelle les démonstrations seraient les yeux de l’Esprit… quelle plus belle définition ?

Pierrette Fleutiaux

Pierrette Fleutiaux

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Un commentaire pour Nous sommes éternels

  1. J’ai toujours mon Pléiade de Spinoza, écorné par les ans : il est plaisant de replonger de temps à autre dans ses « Propositions » de L’Éthique, « polies » avec amour, et qui, pour certaines, nous font furieusement penser à l’actualité politique, par exemple :
    « La fausseté consiste en une privation de connaissance, qu’enveloppent les idées inadéquates, autrement dit mutilées et confuses. »
    (Proposition XXXV)

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