Migrants et destinées

Ce mardi 4 octobre, rencontre avec Pierrette Fleutiaux, que j’accueille à son arrivée à la gare de G. toute en travaux. L’auteure de « Destiny » vient de perdre quelqu’un de très proche, je ne lui en suis que plus reconnaissant qu’elle n’ait pas annulé son déplacement. Tram, hôtel. Vers 16 heures 30, nous sommes au siège de l’association de parrainage républicain des demandeurs d’asile. Affluence habituelle des mardis de permanence. Les bénévoles se répartissent entre les tables auxquelles viennent s’asseoir de nouveaux arrivants ou bien des migrants qui viennent « aux informations » et dont on suit le dossier. Demandes de titre de séjour surtout, quelquefois dépôt de dossier auprès de la CNDA, beaucoup ont reçu une OQTF et font appel. Mine des mauvais jours pour S. Un réfugié congolais que nous soutenions a été intercepté à la poste, il était en possession d’un récépissé de demande de titre de séjour qui avait expiré et qu’il avait maladroitement falsifié. Il est père de quatre enfants, tous scolarisés, sa femme est enceinte, elle devra désormais se débrouiller seule, sans travail et sans ressources car il a été expulsé par avion vers Kinshasa, où il sera remis à on ne sait quelle police qui fera de lui ce qu’elle voudra, prison, assassinat.

destinyRencontre de Pierrette Fleutiaux avec quelques bénévoles et accueillis de l’association. Certains ont lu le récit. N. prend la parole en premier, souligne ce qu’elle a trouvé de réconfortant pour elle dans ce livre, il y a bien sûr des points communs avec ce qu’elle a vécu et avec ce qu’elle vit encore : difficultés à s’orienter dans une société où les codes s’imposent tout en étant souvent non dits. Mais dit-elle, Destiny, c’est un cas particulier, ceux et celles qui sont ici n’ont pas suivi cette trajectoire. On en sait plus sur Destiny. Dans son pays, elle rêvait de devenir coiffeuse, c’est à partir de là que quelqu’un l’a appâtée, lui a proposé de venir en Italie, promesse de formation au métier de coiffeuse, promesse de réussite. De fait, dès que débarquée en Italie, elle est mise sur le trottoir par des trafiquants de chair humaine, forcée à se prostituer. Si elle fuit l’Italie, c’est d’abord pour échapper à ce sort, et on la retrouve alors à Paris, dans les couloirs du métro. E. est lui aussi nigérian. Il confirme la véracité de cette histoire, il connaît les réseaux de passeurs et de proxénétisme qui sévissent au départ de son pays, mais il ne dit rien car il sait aussi que s’il parlait, ce sont les membres de sa famille restés au pays qui en pâtiraient.

Certains bénévoles parfois ont une vue naïve sur les problèmes de l’Afrique. Unetelle s’étonne du manque de solidarité des immigrants déjà installés vis-à-vis des nouveaux arrivants, c’est oublier qu’ils ont eux-mêmes bien peu de moyens pour apporter une aide. « Si tu n’as rien pour te laver les mains, tu ne t’avises pas de laver les mains de ton voisin » dit le proverbe africain. P. s’empare de la parole et fait une analyse convaincante de la situation : néo-colonialisme, soutien à des dirigeants corrompus maintenus en place parce qu’ils ont promis de servir les intérêts de la puissance dominante, guerres qui éclatent autour des territoires pleins de ressources minières ou pétrolières… tout cela aboutit à l’exode vers l’Occident. Et si un jour, les rapports s’inversaient ? Si à notre tour, nous étions contraints de fuire nos pays riches pour élire refuge ailleurs, en Afrique par exemple ? L’héroïne blanche du récit de Pierrette Fleutiaux se dit bien à un moment, lorsqu’elle voit sur son écran télé toutes ces personnes qui descendent des barques de réfugiés sur les plages : « cela pourrait être moi ».

Tout le monde veut parler. Une malienne exprime sa souffrance d’avoir dû fuire le Nord du Mali suite aux sévices infligés par des soldats d’AQMI.

Pierrette Fleutiaux dédicaçant "Destiny" à la Bibliothèque du Centre-Ville

Pierrette Fleutiaux dédicaçant « Destiny » à la Bibliothèque du Centre-Ville

18h30 : nous sommes à la salle de lecture de la Bibliothèque du Centre Ville (une bibliothèque que la municipalité « de gauche » n’a pas encore fermée, à la différence de trois autres, plus petites, qui ont le tort de se trouver dans des quartiers populaires de la ville…). La salle est pleine. Je présente à la fois Pierrette Fleutiaux, l’association qui l’accueille et le récit qui nous réunit. Je remercie bien sûr la Bibliothèque et la librairie Le Square qui ont apporté leur aide. Pierrette réexplique les difficultés qu’elle a eues pour faire paraître son livre, d’abord des difficultés de choix d’écriture : fallait-il dire « je », fallait-il dire « nous » ou bien fallait-il mettre à distance le personnage de la femme qui accueille en parlant d’elle à la troisième personne ? C’est la dernière solution qui a été choisie, mais je fais remarquer que ce n’est pas si simple : une trouvaille du récit est de nous faire éprouver Anne comme une « multitude », la multitude des voix qui sont en nous et nous tirent à chaque instant à hue et à dia, vers plus de générosité ou au contraire vers plus de réserve. Difficulté extra-littéraire : le service juridique de la maison d’édition à craint que des associations s’emparent du livre, manipulent la personne qui a servi de modèle à Destiny, profitant de descriptions peu avantageuses de situations vécues (à l’hôpital, dans les centres d’hébergement…). Il fallait que Destiny « signe », s’engage à ne pas poursuivre les institutions incriminées, ce qui aurait eu pour conséquence, par contre-coup, de susciter des procès desdites institutions contre la maison d’édition, pour diffamation, calomnies etc. Heureusement, tout est entré dans l’ordre et le récit a pu paraître, même si c’est avec deux mois de retard…

Réciprocité de la relation. Destiny bénéficie de ce que lui apporte Anne comme attention, mais aussi Anne reçoit en contre-partie des sortes de « cadeaux » sous forme d’éclairage sur elle-même et sur ses actions. A un moment, No more lying : Destiny décide de ne plus mentir. Elle le dit, des enfants, elle en a encore trois autres. A ce moment-là, Anne vacille, elle qui vit depuis l’enfance dans un monde de planification, de réflexion sur l’avenir, découvre que pour l’immense majorité des gens sur ce globe, il en va autrement. Il n’y a rien à planifier, rien à prédire. Il y a juste à prendre au jour le jour. Oui, Anne, tu appartiens à une toute petite minorité.

Et puis encore : quelle place accorder aux associations ? Syndicats, partis ? Pierrette a l’air sceptique, ironique sur l’organisation solennelle de « cérémonies de parrainage républicain », en plus ces « cérémonies » entretiennent la confusion dans la tête de maints migrants car elles ont tout de cérémonies officielles comme on devrait en faire quand les gens reçoivent enfin leurs papiers… or, ce petit carton où il est dit qu’untel parraine untel, il ne vaut rien juridiquement… Que faire ? Pierrette Fleutiaux exprime ici une parole d’écrivain, pas une parole de militant. Les militants, c’est à eux de voir ce qu’il faut faire, comment éviter ces écueils, comment n’être pas ridicules, comment apporter la part juste d’institutionnel qu’il faut à un combat pour qu’il soit représenté au niveau de l’Etat.

Le monde est Un. Il est étrange que tant d’êtres humains veuillent à tout prix se replier sur une « identité » locale, qui exclut, discrimine, rejette. Qu’y gagnent-ils ? Que veulent-ils obtenir par ce repli ? On me dit que ce sont les « bobos » qui posent ces questions car il est plus facile d’être généreux à cinq mille euros par mois qu’à mille. Analyse bien primaire… je ne sais pas combien gagnent tous les bénévoles autour de moi, je ne crois pas qu’ils ou elles soient « bobos ». Je ne vois que des gens simples, souvent peu fortunés. Des retraités aux faibles revenus. Des étudiants sans ressources. Ils donnent sans retenu. En premier lieu de leur temps. Parfois de bien plus encore. Ils hébergent, ils nourrissent. Ils se battent pour que leurs « filleuls » ne soient pas expulsés. Pierrette a écrit un beau livre, qui plaît aux parrains et marraines (mardi soir ils le montraient en étant nombreux à acheter l’ouvrage et à le faire dédicacer) mais comme le lui ont fait remarquer gentiment des accueillis venus d’Afrique, elle n’a vu qu’une faible partie encore de ce que vivent les migrants, son attention s’est fixée sur une personne. Alors qu’elles sont si nombreuses.

Photo du film "Fuocoammare"

Photo du film « Fuocoammare »

Plus tard, ce samedi, vu Fuocoammare, le film de Gianfranco Rosi sur l’île de Lampedusa, où les bateaux partent en mer pour recueillir les réfugiés qui souvent meurent sur des embarcations de fortune. Le film montre simplement la vie quotidienne sur l’île, se fixant sur quelques personnages pittoresques ou émouvants, enfants qui jouent avec une fronde, mamas qui font leur ménage quotidien en embrassant les statuettes religieuses ou qui préparent des sauces au poulpe pour agrémenter les spaghettis, et dans cette vie quotidienne la litanie des naufragés repêchés, des bateaux secourus et des cadavres découverts à fond de cale par les méritants marins de la marine italienne. Quand donc reconnaîtrons-nous que nos pays doivent s’ouvrir à l’accueil des migrants ?

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2 commentaires pour Migrants et destinées

  1. Belle action de Pierrette Fleutiaux… et de ta part aussi !
    J’ai pensé à cette série des « Décodeurs » dans « Le Monde » en te lisant (pas vu encore le film « Fuocoammare »)

    Aimé par 1 personne

  2. alainlecomte dit :

    oui, merci pour ce renvoi vers les décodeurs. Il y a seulement 20% des demandeurs qui obtiennent l’asile, ensuite ils peuvent travailler et le montant de ce qu’ils paient en cotisations sociales et impôts dépasse ce qu’ils touchent comme aide (très réduite). Quant aux autres, ceux qui demandent un titre de séjour en ayant été déboutés du droit d’asile…. ils ne reçoivent rien! et sont sans ressources (sauf heureusement encore le droit à l’AME).

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