Un voyage d’il y a dix ans

C’est avec émotion que j’ai retrouvé nos photos de Katmandou, moi qui croyais les avoir définitivement perdues suite à une manoeuvre involontaire sur un vieux Mac. Elles étaient sur des « Memory Sticks » nichés dans un coin de tiroir. J’étais d’autant plus triste de les avoir perdues que je sais maintenant que tout ce qu’elles représentaient n’existe plus ou sous forme de tas de briques et de moellons, on me dit que ce sera peut-être reconstruit, oui mais quand ? Et n’y a-t-il pas d’autres priorités que reconstruire des bâtiments archéologiques ? Mais c’était si beau. Et ces silhouettes entr’aperçues sur ces clichés, d’hommes en doti ou de femmes en sari, que sont devenus ceux et celles dont elles sont les ombres, quelle souffrance et quel labeur ponctuent leurs jours, s’ils sont encore en vie ? La photo en voyage est toujours un problème : doit-on ou ne doit-on pas en faire ? Je lisais récemment sous la plume d’André Bucher, l’écrivain-paysan drômois, qu’il était vain de photographier les animaux dans la nature, par exemple, parce que cela coupait le lien nécessaire entre le promeneur et son environnement. André Bucher se demandait à quoi correspondait cette manie, comme si nous voulions à tout prix mettre notre patte sur la nature, assurer sur elle, au moment où elle nous surprend, le pouvoir ultime de la contrôler quand même. Mais l’être humain est ainsi fait qu’il souhaite surtout inscrire dans la durée ce qui le touche une fois, éterniser les moments de grâce. Doit-on lui en vouloir ? Les librairies et les vide-greniers sont pleins de livres de photographies souvenirs qui nous enchantent, telles que si personne n’avait songé à les prendre, nous en serions privés à tout jamais. Eh bien, tant pis, direz-vous peut-être, on ignorerait ces paysages, ces rues, ces habitants comme nous ignorons de toutes façons paysages, rues et habitants des temps où la photo n’existait pas. Mais voilà, la photo existe. Nicéphore Niepce nous a, à tout jamais, doté de cette capacité dont nous rêvions : fixer pour un peu de temps au moins (le temps que le cliché se détériore, que les albums ne soient pas perdus) l’instant d’émotion pour lequel nous vivons.

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Au moment où je prenais ces photos du Népal, j’avais en tête celles qui avaient déjà été prises par d’autres voyageurs plusieurs années et même plusieurs dizaines d’années auparavant, par exemple celles de Bakhtapur que m’avait montrées mon beau-père qui avait fait le même voyage que nous dans les années quatre-vingt, autrement dit vingt ans avant et, au retour en France, je me faisais un malin plaisir de les comparer. Evidemment, les siennes reflétaient un temps révolu. Le modernisme s’était emparé de ces rues, on trouvait du coca-cola et des boutiques de souvenirs là où, en ce temps-là, il n’y avait rien que de pauvres échoppes. Mais ces différences qui me semblaient importantes aujourd’hui me semblent peu de choses face à l’absence.

C’était en mai 2006. Nous étions partis faire le trek du Khumbu, dont le but final est le sommet du Kala Pattar, plus de 5000 mètres, face à l’Everest (but que seule C. atteindra puisque je l’avais attendue seul et toussant au fond d’un lit à l’ultime refuge, celui de Gorak Shep). J’avais eu beaucoup de difficulté car je ne m’attendais pas à ce que les sentiers fussent autant recouverts de glace, et le vent si glacial aux détours des chemins (d’où ma toux et ma fatigue). Lorsque nous avions embarqué à destination du Népal, nous étions un peu inquiets : les journaux n’annonçaient-ils pas la révolution ? De fait, à l’escale obligée de Dubaï, les unes des journaux montraient les manifestations violentes et les palais en feu. A notre arrivée, c’était le couvre-feu, toutes les boutiques avaient le rideau baissé. Les taxis et autres transports étaient en grève, sauf les « taxis pour les touristes », c’est pourquoi le notre arborait fièrement une pancarte, et après une nuit d’hôtel, nous ne pouvions faire mieux que rejoindre l’aéroport de nouveau en taxi pour prendre un de ces fameux Dornier (avions spécialisés dans les ascensions montagneuses et les passages de cols) qui décollent toutes les demi-heures, le matin, à l’assaut de l’Himalaya pour se poser à Lukla (il en est de nombreux qui s’écrasent, chaque année, le savoir n’est jamais rassurant). Le petit aéroport de Lukla donne des frissons: l’unique piste est à flanc de montagne, donc très en pente. Dans le sens de l’atterrissage, elle se termine par un mur de béton avant lequel le pilote doit avoir donné un sérieux coup de manche à balai sur la droite pour que l’avion se gare sagement devant les vitres de la salle d’attente. Sinon, gare. L’histoire raconte que le vol inaugural se termina tragiquement par un aplatissement contre ce mur. Il y eut des morts, dont l’épouse et l’un des enfants de Sir Edmund Hillary lequel attendait sa femme dans l’aérogare (1975). Ensuite, après ce terminal aérien plein de suspense, c’est une enfilade de guest-houses : tous les candidats à l’ascension de l’Everest font escale ici. Le trek part gentiment, dans la forêt, cherche à joindre Namche Bazar, qu’on ne quitte pas sans une visite à son cimetière d’hélicoptères (souvent russes) qui garde mémoire des sauvetages ratés et des approvisionnements échoués, puis les divers refuges qui ponctuent le parcours, comme à Tengboche, Phangboche, Dingboche, … Le froid était particulièrement sévère cette année-là. Le soir à la veillée, les convives n’avaient d’autre choix pour avoir un peu de chaleur que se coller au poêle central du chalet, qui n’avait souvent pour combustible, une fois le bois épuisé, que le plastique de bouteilles vides. Je me souviens d’un groupe d’Italiens qui se divisait en pro- et anti- Berlusconi, mais même les pro n’étaient pas mauvais… l’un d’eux, navré de me voir si atteint par la toux, me fit même cadeau de sa ration de cognac qu’il gardait jalousement dans une mini-outre en plastique depuis son service militaire. Ce trek n’est pas une boucle, c’est un aller-retour. On pourrait penser le retour moins dur, mais il l’est presque autant, tellement le chemin suivi n’arrête pas de monter et de descendre… A la halte de Pheriche, le brouillard endormait totalement la vallée, le refuge ne contenait que nous et était tenu par une famille tibétaine avec un bébé de quelques semaines qui disparaissait dans un couffin, chat miaulant que l’on voyait à peine et sur lequel, si l’on n’y prenait pas garde, on pouvait poser négligemment son chapeau ou sa doudoune. Au dernier refuge avant Lukla, notre guide me promit pour m’encourager un bon steak frites, un steak de yak ! A l’arrivée à Lukla, un incendie avait ravagé plusieurs guest-houses, heureusement pas la nôtre où nous avions déposé nos passeports et billets d’avion.

Journée de repos bien méritée. Un ex-GI qui avait fait le parcours en trois fois moins de temps que nous, nous souriait en écoutant Charlie Parker.

Les photos de ce trek semblent avoir été bel et bien perdues, irrémédiablement perdues. Sauf trois, dont deux qui nous représentent, C. et moi, face à l’Ama Dablam et celle-ci qui doit être, à ce qu’il me semble, une vue du Nuptse (mais un lecteur plus avisé peut-être me corrigera si ce n’est pas le cas).

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C’est après que nous pûmes un peu visiter Katmandu et Bakhtapur, visites que les photos retrouvées racontent.

bakhtapur

femme-en-sari

pashupatinat

Certaines photos, comme souvent, ont une histoire. Nous étions émerveillés par Pashu Patinat, lieu sacré de l’hindouisme au même titre que l’est Bénares et nous restâmes de longues heures au bord de la rivière, face au temple où se faisait une crémation. Le lieu est un cimetière, bien entendu et c’est là évidemment que la question de la prise de vue refait surface avec acuité. Il arriva qu’en voulant prendre des photographies du lieu, je pris aussi en photo une procession qui accompagnait un père portant dans ses bras le petit cadavre emmailloté d’un enfant mort. J’eus honte de cette inattention et longtemps j’ai attribué la perte de ce rouleau à un acte manqué que j’aurais commis en voulant supprimer ce souvenir. En tout cas, nous étions restés si longtemps en ce lieu que je me souviens que le chauffeur ne nous avait pas attendus, mais ce n’était pas grave, on marchait dans Katmandou comme on marche dans Delhi, dans Rome ou dans Paris, c’est-à-dire sans y faire attention. Aujourd’hui, c’est peut-être différent.

Notre hôtel était dans Thamel. Je me souviens des échoppes très seventies qui vendaient de l’herbe et de vieux CD de Cat Stevens et de Grateful Dead.

A la fin du voyage, je crois que le roi avait fini par être déposé, on était allé chercher un très vieux premier ministre capable d’assurer l’intérim et nous avions dîné chez le propriétaire de l’agence par laquelle nous avions eu notre guide. Je me souviens que sa femme charmante m’avait donné un remède miracle pour enfin soigner ma toux.

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Lac de Fenêtre

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Omble

Omble errant
qui n’a pour vie que
l’eau
oubliée des carpes
orphelines

où t’en vas-tu
parsemant d’écume
la robe transparente
des lacs anciens ?

Omble
dont on ne voit que l’ombre
de cristal

dans l’onde
d’un reflet.

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L’origine de la poésie

890275-nobel-litterature-bonnefoyL’écharpe rouge, dernier livre paru d’Yves Bonnefoy, peu de temps avant sa mort, reprend sans en avoir l’air – puisqu’il se donne a priori comme un récit, ou plutôt, comme il est dit, une « idée de récit » – les grandes lignes de sa réflexion sur la poésie et, par-delà la poésie, le langage. Imprégné de psychanalyse pourrait peut-être dire un lecteur peu attentif, mais ce n’est pas tant de psychanalyse qu’il s’agit que d’une parole qui lui est parallèle, qui en reflète parfois certains thèmes mais qui les traite d’une façon propre, ainsi par exemple du complexe d’Oedipe et de ce que Bonnefoy nous en dit vers la page 65. Ce n’est pas tant qu’il réfute la construction freudienne, il veut simplement la compléter ou bien en donner un équivalent sous une autre forme, laquelle nous éclaire, nous qui étions trop habitués à cette histoire. Tellement que cela ne nous faisait plus rien de l’entendre et que nous étions prêts évidemment à l’admettre sans que cela ne nous fît quoique ce fût, certainement pas en tout cas l’apport de cette lueur que les mots d’Yves Bonnefoy tout à coup apportent. Rappelons donc de quoi il s’agit. Bonnefoy retrouve dans un vieux secrétaire que lui a légué son grand-père maternel, un dossier contenant un texte inachevé dont la première mouture date de 1964, c’est un classeur de toile jaune contenant ce qui se présente initialement comme un poème, puis qui, au cours de plusieurs tentatives deviendra de la prose, avant que finalement le texte demeure inachevé au fond d’un tiroir jusqu’à ce qu’il soit repris puis terminé dans les tout derniers temps de la vie du poète. Il est question, dès les premières versions, de plusieurs « objets discursifs » qui font des entrées successives : un homme déjà vieux, une Danaé dans une pluie d’or, une fille jacinthe (qui disparaitra dans les autres versions), une enveloppe vide, mais refermée, un nom, une adresse à Toulouse, un autre homme, rencontré une seule fois, et qui porte, déployée d’une épaule à l’autre, une écharpe rouge. Et plus loin ces mots :

Partir,
Prendre le premier train pour Toulouse,
comprendre que derrière
Ce souvenir un autre se dérobe,
une jeune fille, en effet, n’entrait-elle pas
Dans la salle où bientôt il ferait nuit,
Ne tenait-elle pas dans ses mains, ah, pourquoi,
une écharpe me disait-elle…

Bonnefoy part alors à la recherche de ce qui peut bien se trouver derrière ces objets et ces personnes comme on va à la recherche de la signification latente d’un rêve. Comme toujours en pareil cas, il lui faut surmonter les pistes trop faciles et les craintes que l’on éprouve à l’idée de découvrir une vérité qui se dérobe et que l’on ne voudrait peut-être pas connaître. De fait, évidemment, il lui apparaît bien vite que cet homme déjà vieux c’est lui-même, l’autre homme, celui qui porte l’écharpe rouge est son père et la jeune fille, bien sûr, qui entre « dans la salle où bientôt il fera nuit », sa propre mère. Ainsi à plus de quatre-vingt-dix ans, à une courte encablure de sa fin de vie, le poète interroge enfin ce que fut son rapport à ses parents et surtout à son père et en quoi, finalement, était inscrit très tôt dans ce rapport son destin d’écrivain et plus même : de poète.

Cet homme, à Toulouse, qui a laissé son adresse, sur une enveloppe vide, à quelqu’un qui en retrouve le souvenir, c’est mon père, et s’adressant à moi : car je suis « cet homme déjà vieux » qui veut mettre de l’ordre dans son passé. Quant à l’écharpe rouge que lui et moi voyons chacin s’éployer sur le coeur de l’autre, c’est ce qui nous unit, d’une façon à la fois invisible et essentielle, c’est la paternité et la filiation, ce que l’on appelle le lien du sang. (p.41)

Or ce père, par quoi se distingue-t-il si ce n’est par son silence : « le plus troublant de mes souvenirs, c’est mon souci quand j’avais dix ans, douze ans, du silence de mon père ». Il faut dire ici que Marius Elie Bonnefoy, « que l’on n’appelait jamais qu’Elie » était originaire du Lot, du côté de Villefranche-de-Rouergue et de Rodez, de famille modeste (son père était aubergiste), ayant appris le métier de maréchal-ferrant, puis de chaudronnier, ce qui lui permit de trouver de l’emploi aux chemins de fer. Clermont-Ferrand, Monluçon, Tours (où naquit le petit Yves). Un ouvrier donc. Alors que la mère, elle, avait eu la chance de naître de père instituteur, voire même directeur d’école, et elle aurait pu sans doute le devenir elle-même bien que ce sort fût finalement réservé à sa soeur et qu’elle-même trouvât à s’engager comme infirmière formée dans une école bâtie sur le modèle inventé par Florence Nightingale en Grande Bretagne. Alors, lorsque les fiançailles furent arrangées et que l’on présenta les deux futurs époux l’un à l’autre dans un mémorable banquet, il y avait une légère discrépance sociale entre lui et elle, mais lui sut faire bonne figure, montra sa hardiesse au cours d’une scène où il refusa le repas préparé, préférant promettre à sa future de bien simples oeufs sur le plat. Néanmoins, il préférait rester silencieux, même et surtout « dans ces moments où il fallait s’exclamer et rire ». Le petit garçon souffre de ce silence. Sans doute ne sait-il pas trop quel parti prendre, du père ou de la mère. Tous les petits garçons, bien sûr, sont en rivalité avec leur père et aimeraient avoir leur mère pour eux seuls, nul doute que le petit Yves dut sentir cela, mais en même temps il en ressentit probablement une grande culpabilité à cause jsutement de cette situation asymétrique entre ses deux parents. Le père était à plaindre (d’autant qu’il souffrait de diabète et mourut finalement assez vite). C’est ici qu’apparaît le passage capital, celui où le poète s’interroge sur le sens qu’a eu pour lui le complexe d’Oedipe : « je sais bien ce que les psychanalystes disent du complexe d’Oedipe, de la rivalité du fils et du père, des poussées d’hostilité meurtrière de l’un à l’égard de l’autre, des effets de ce rapport tout ambivalence dans la vie consciente et inconsciente de l’enfant qui va en rester prisonnier, voué quelquefois à de durables aliénations, pire, même, à un sentiment de culpabilité plus ou moins intense ». Mais c’est pour remarquer aussitôt qu’il existe un tout autre sentiment aussi, lequel ne s’origine ni du corps ni des pulsions, mais « des conflits inhérents à l’emploi des mots ».

De quoi s’agit-il ? D’un événement qui a lieu au plus intime de la parole, et dont les conséquences se marquent à tous niveaux et tout instant de la vie. Les mots sont naturellement désignatifs, ils peuvent faire venir à l’esprit un souvenir de la chose en son immédiateté, et aussi et de ce fait même en son unicité, sa présence pleine, indécomposée. Mais pour la réflexion et l’action il faut bien percevoir dans cette présence première des aspects sur lesquels on prendra appui pour les comparer à d’autres dans d’autres choses, et ce sera lui substituer des montages de tels aspects, représentations abstraites, partielles, qui feront perdre contact avec ce qui se joue au plan où encore la chose est une : une existence alors, en son lieu, en son instant, en son infini, en sa finitude. (p. 66)

Il se trouve qu’en général c’est le père qui est porteur de ce langage que l’on qualifiera de « dénotatif » au sens où les mots y sont réduits à la dimension conventionnelle de désigner une chose comme l’on met une étiquette à une chose et non comme on laisserait au mot la somme des aspects et connotations qui renverraient immédiatement, « naturellement » à une chose que l’on désigne. L’enfant qui naît au langage, on lui dit : « vois, c’est ta maison, vois, une fleur » et, comme le dit Yves Bonnefoy « il voit, d’un coup, faisant corps avec toutes ces autres vies », mais avec l’éducation, il entre dans l’usage conceptuel du langage, il apprend à associer aux mots des représentations abstraites, s’opère pour lui ainsi une séparation entre l’ordre des mots et celui des choses, au terme de laquelle les liens entre mots et choses ne sont plus que de petits traits comme on en voit sur les livres du primaire où l’enfant est prié de relier un mot encadré à un dessin qui représente un objet, par exemple « pomme » est relié au dessin d’un beau fruit rouge dont on présume que c’est une pomme et ainsi de suite. En quoi le père est-il lié à cette opération de séparation ?

Mais qu’est-ce alors que le père sinon celui qui rentre le soir de ce dehors encore inconnu, avec dans son discours une autre façon de dire, de vivre ? Le travail qu’il fait l’oblige à l’emploi de la pensée conceptuelle, il doit en parler l’abstraction, ses mots le privent d’avoir avec l’arbre proche, ou la barrière grinçante sur le chemin, ce rapport d’immédiateté qui est à la fois toucher, voir, respirer, sentir. Et quelle que soit l’affection que le petit enfant éprouve pour lui, ne sera-t-il pas pour celui-ci, qui s’inquiète, l’intrus dont il faut craindre qu’un jour il ne mette fin à son être au monde d’à présent ?

Et oui, le père est porteur à l’égard de l’enfant d’un autre usage du langage et lorsque l’enfant est particulièrement attaché au premier usage, qu’il sent très fortement cet écart qu’il doit subir pour entrer dans ce défilé austère du discours conceptuel (et que sera-ce alors quand il faudra se plier aux mathématiques!), alors il peut se passer qu’il garde en lui une nostalgie de ce premier usage et que peut-être, plus tard, cela explique qu’il devienne poète.

Je ne m’étends pas plus sur ce beau livre, ce que j’en dis ici ne tient que quatre ou cinq pages, par rapport à un approfondissement du travail de poète qui en fait plus de deux cents, mais à mon avis, ce sont les pages capitales, qui nous éclairent à la fois sur l’origine de la poésie et sur le rapport que nous mêmes sans doute entretenons, à la fois vis-à-vis du père et vis-à-vis du langage.

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Picasso ultime et intime


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Exposition exceptionnelle chez Leonard Gianadda à Martigny : l’ultime période de Pablo Picasso, un hommage à Jacqueline, sa dernière compagne. On peut, après tout, ne pas aimer Picasso, y trouver outrances, déformations excessives, généralisation d’une méthode de larges à-plats et de traits épais. Il paraît même que cette dernière période a mal été reçue par une certaine critique, principalement anglo-saxonne qui voyait là, carrément, une preuve de sénilité… comme si on pouvait être choqué par un déferlement de sexualité de la part d’un vieillard. D’autres grands maîtres, avant lui, pourtant, avaient laissé se déchaîner la passion du corps, d’autant que cette passion s’exacerbe lorsque le corps justement nous échappe, on citera Titien, Renoir… A-t-on dit chaque fois que c’était la période d’excellence de ces maîtres ? Les nus un peu trop roses et luisants, un peu boudinés, aux lèvres trop rebondies et aux chairs trop blondes de Renoir ne sont-ils pas encore parfois fustigés, dénigrés, montrés du doigt comme de la mauvaise peinture ? Et les nus du Titien sont un peu flous comme si le peintre n’avait voulu se concentrer que sur la matière, la pulpe dorée des chairs. Et pourtant quelle émotion quand un artiste dépasse ainsi son art et qu’on a le sentiment qu’au point où il se trouve, c’est-à-dire si proche de la mort, il n’a plus rien à faire des convenances ni de l’admiration des esthètes : il veut aller jusqu’au bout de lui-même, c’est tout. Atteindre quelque chose de non encore atteint, comme le dit Picasso à Pierre Daix lorsque celui-ci découvre un des derniers autoportraits, celui qui représente Picasso avec les yeux exorbités comme s’il venait de découvrir un secret qui a encore échappé à tout le monde, alors que comme Daix le laisse entrevoir, ce qu’il a vu c’est sans doute la Grande Peur, telle qu’elle est apparue quand on a frôlé de si près la mort (peut-être un AVC survenu au cours d’une nuit). A ce moment-là en effet, la technique, l’art savant, l’application peuvent disparaître. Au bénéfice d’une seule chose : l’élan, la passion dévorante. On ne perdra pas de temps à polir sa toile, il faut que la peinture jaillisse et que les couleurs quelles qu’elles soient s’étalent avec, s’il le faut, des effets criards, et c’est là que nous sommes le plus déroutés, interdits, l’art, la peinture, rejoignent le fondement le plus primitif du sentiment de beauté : la sexualité.

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Au début, Pablo Picasso donne de sa nouvelle compagne, Jacqueline Roque, qu’il a rencontrée au four à poterie de Vallauris, une image de beauté austère, le portrait au fusain de 1954 est d’un grand classicisme, il met en valeur la beauté d’un visage qui a séduit l’artiste : front haut, nez droit, port de tête altier, pommettes saillantes, sourcils bien arqués. D’autres tableaux sont dans la même veine, comme le portrait au rocking-chair de la même année. Un nu enfin apparaît, pour moi le clou de cette exposition : Femme nue allongée, de 1955, à base de papiers peints recouverts de légères couches de couleurs tendres, le nu étant dessiné en larges coups de pinceaux noirs, Jacqueline est sur le ventre, se tenant sur le coude droit, et lisant, ou faisant semblant de lire.

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Beaucoup de classicisme dans ces oeuvres, avant que n’éclatent la distorsion, l’analyse et la recomposition comme dans les diverses versions des Femmes d’Alger, inspirées de Delacroix, où, comme dit le commentaire (de Caroline Edde) « travaillant dans l’effervescence, Picasso laisse surgir un érotisme joyeux qui se démarque de la sensualité feutrée du harem de Delacroix ». Dans ses Ateliers, Picasso continue l’oeuvre de Matisse, luxuriance de la Côte d’Azur, palmiers, chaises longues, ciel turquoise pour un intérieur rouge qui évoque une chapelle.

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Les Ménines de 1957 ouvre sur un labyrinthe tortueux dans les mailles duquel on distingue les robes des infantes avec tout en haut, au milieu du tableau une petite ouverture par laquelle on voit la silhouette du peintre, cette fois minuscule, peintre réduit à sa plus pauvre dimension, peut-être à deux doigts de son évanouissement, thème que l’on retrouve dans les nombreux Le peintre et son modèle, où, chaque fois, l’artiste apparaît un peu plus torturé voire grotesque. Car Picasso n’a jamais peur de se montrer grotesque comme il n’a jamais peur de démembrer le corps de son modèle (ici exclusivement Jacqueline) afin d’en montrer en un seul geste les multiples facettes (selon ce qu’il avait appris déjà depuis longtemps à l’époque du cubisme). C’est que la sensualité du corps féminin s’éprouve dans le désir, qui est une manière de chercher à appréhender simultanément tous les aspects du corps aimé, qu’ils résident en un bout de sein, une aisselle, une fesse posée sur un tabouret (voir à ce propos le Nu assis les mains sur la tête, de 1959).

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Le Nu couché et homme jouant de la guitare, de 1970, pousse au paroxysme ce qui peut sembler caricature, unissant en un seul plan tout ce qui peut, chez la femme, exciter le désir du peintre, représenté ici comme un faune guitariste. A côté de cela, magie de l’enfance retrouvée dans Enfant nu, assis, souriant, de 1960.

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Picasso meurt en 1973 à l’âge de 92 ans. René Char écrit :

« Ainsi pouvons-nous écrire sans faconde : le XXème siècle, dans la personne d’un homme de quatre-vingt-douze ans, se termine vingt-sept ans avant son heure conventionnelle. Ce siècle estimait-il son destin accompli, dès l’instant que son plus énigmatique créateur avait produit, d’un saut pleinement extensible, sa dernière figure en avant ? Oui, cela est une déduction bien simpliste. Le peintre qui exprima le mieux, et presque sans user d’allégories, ce sectionnement du Temps, le plus brûlant qui fût jamais depuis la consignation de l’Histoire ; qui en traduisit sur une toile ou un carton, à l’aide d’un crayon, d’un pinceau et de quelques couleurs, les grondements et l’insécurité, ce peintre savait que le long voyage de l’énergie de l’univers de l’art se fait à pied et sans chemin, grâce à la mémoire du regard. Dans la possession de soi, dans l’effroi intérieur, le sarcasme et la grâce toujours pressée ».

Jacqueline, elle, meurt en 1986. Elle a, au cours de l’été, organisé un superbe hommage à Pablo grâce à l’aide d’une amie galeriste à Madrid, et puis elle s’est allongée dans une chambre d’hôtel de la Côte d’Azur et s’est tirée une balle dans la tête. On pense au vers de Philippe Soupault : « un coup de revolver serait une si douce mélodie »…

Picasso est exemplaire à plus d’un titre d’un siècle qui nous paraît déjà loin, un siècle traversé de tragédies apocalyptiques mais qui le fut aussi par une force de vie et d’espoir comme peut-être nous n’en connaîtrons plus. Il est dit quelque part dans le catalogue que pour Picasso, aucun jour ne ressemblait à un autre jour, chaque soleil qui se levait le faisait comme s’il était témoin d’une nouvelle naissance : une oeuvre nouvelle à entreprendre, un schéma neuf, encore jamais utilisé, une vision radicalement nouvelle par rapport aux vestiges du passé et de la mémoire. Il témoigne ainsi d’une haute vie de l’esprit, il montre que la quête de sens n’est pas cantonnée au religieux. Picasso n’avait que faire du religieux, la foi qu’il eut, c’était dans la solidarité entre les humains (via son engagement politique, notamment) et dans l’exubérance des formes de vie. Il nous donne en cela une leçon fantastique, son art tout entier nous dit qu’il ne faut jamais baisser les bras. A soixante et onze ans, il rencontre une jeune femme de vingt-six ans, il en fait sa muse et sa dernière compagne et pendant vingt ans, il continue d’innover comme il l’a fait tout au long de sa vie. Que dire après ça ? Chapeau.

Jacqueline et Pablo

Jacqueline et Pablo

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Lire, et à plusieurs


village-2Nous lançons à quelques-uns et quelques-unes l’initiative d’un cercle de lecture, qui a pour vocation de réunir les gens autour d’ouvrages divers (littérature, science, archéologie, histoire…) pour en discuter, voire, quand c’est possible, inviter des auteurs et des conférenciers… Cela suscite une réflexion, forcément. Car lire après tout
n’est-ce pas qu’activité purement solitaire ? Pourquoi s’enfermer dans des cercles et s’obliger à parler ? Et puis à quoi sert la lecture, d’abord ? N’est-il pas plus profitable de regarder un film ou une série télé ? Ca va plus vite, on fait moins d’efforts et on est plus vite rendu aux activités vraiment profitables. C’est ce que disent en tout cas le discours ambiant, les grands patrons de la télé, les promoteurs des réseaux sociaux : lire ce serait simplement accéder à une information, rapidement. Lire serait utilitaire.

Or, nous faisons l’hypothèse que ceux qui disent cela occultent ce en quoi consiste l’humain, ce qu’il y a qui nous fait vivre depuis l’aube des temps. Non que ce soit tout de suite la lecture (car celle-ci a besoin d’abord qu’on invente une écriture, ce qui n’est pas donné à toutes les civilisations ni présent à tous les temps de l’Histoire) mais la narration, qui déjà prépare l’usage que nous ferons de ce moyen nouveau, l’écriture. Les anthropologues qui se sont penchés sur l’origine du langage ont souvent situé son rôle premier et sa fonction dans cette exigence d’histoires que nous avons à nous raconter. Pourquoi se raconter des histoires ? L’être humain est, on le sait, fragile, il naît pas tout à fait terminé, son cerveau est énorme (bien plus gros que ce que le règne animal standard exige). A la naissance, les os de la tête sont encore souples, il faudra attendre un peu pour que tout se soude. Métaphoriquement, cette béance, c’est comme une hémorragie d’être qu’il faut colmater, autrement dit par là se met en place un sujet, peu de choses à voir directement avec l’individu biologique. Ce sujet est ce qui n’en finit pas de se construire en nous. Il le fait avec des débris, des lambeaux de paroles, phrases à moitié consumées, mots incertains auxquels la narration seule donnera corps et colle.


41CeFtwGbPL._AC_UL320_SR216,320_Une anthropologue, Michèle Petit
, qui a conduit beaucoup de recherches sur la lecture dans le cadre de son laboratoire du CNRS, vient de publier un passionnant essai, résultat de ses recherches, sous le titre L’art de lire, ou comment résister à l’adversité  (Ed. Belin, 2016). Elle y fait le tour d’expériences qu’elle a vécues ou qu’elle a analysées à travers le monde, notamment en Amérique latine (Colombie, Argentine, Brésil). Elle montre que, dans les pires situations, à l’issue de guerres ou de crises, les sujets humains parviennent à se reconstruire grâce à la lecture. C’est cette dernière en effet qui permet de faire un saut vers l’extérieur quand on se sent trop enfermé dans un moi qui paraît sans issue. Elle cite de nombreux écrivains, Albert Camus, Marcel Proust, Laure Adler, Louis Calaferte, Jean-Marie Le Clézio, Pierre Bergounioux, Pascal Quignard ou Edward Saïd, mais aussi de nombreux psychanalystes (Didier Anzieu, René Diatkine, Dan Winicott, Laurent Danon-Boileau) et sociologues (François Flahaut, Nathalie Heinich, Michel de Certeau). A des degrés divers, ces auteurs et spécialistes ont mis l’accent sur plusieurs aspects essentiels de la narration et de la lecture, sur l’apport par exemple des histoires racontées aux petits enfants dans leur structuration du vécu, mais aussi sur ce qu’en tirent les adultes à la recherche de sens : « en quête de relances, de sens – écrit-elle – nous les dérobons où nous pouvons, nous faisons les poches des autres et bricolons à partir de phrases entendues dans l’autobus ou dans la rue, mais aussi de ce que nous trouvons dans les conservatoires de sens propres aux sociétés où nous vivons, légendes, croyances, sciences, bibliothèques. Et les écrivains qui disent le plus profond de l’expérience humaine en rendant aux mots leur vitalité, ont ici une place essentielle ».

L’interaction avec le récit (le texte) des autres non seulement nous donne des supports pour la pensée, voire la rêverie (M. Petit souligne à juste titre que « plus que le déchiffrement des textes, plus que lexégèse savante, l’essentiel de la lecture [c’est peut-être] ce travail de pensée, de rêverie. Ces moments où on lève les yeux de son livre et où s’esquisse une poétique discrète, où surgissent des associations inattendues ».), non seulement nous aide à supporter la séparation mais encore suscite en nous des amorces de récit personnel ou de commentaire sur soi qui nous font en fin de compte nous dire que, qui que nous soyions et quelle que soit la vie que nous avons vécue jusqu’à présent, avec ses difficultés et parfois ses malheurs, nous avons aussi en nous des ressources inépuisables, dont la potentialité s’active grâce à cette interférence. L’auteure de cet essai cite joliment Proust qui, dans Le Temps retrouvé, parle de ces « innombrables clichés restant inutiles parce que l’intelligence ne les a pas développés » pour indiquer à quel point nous avons besoin de l’autre pour « développer » ces photographies.

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A côté des images et des contenus, il y a aussi le rythme, qui insuffle une temporalité à notre vie et nous permet de reconnaître, par-delà le sens des mots (par-delà les concepts) des séquences que nous avons déjà connus dans l’enfance ou dans de précédentes lectures. Ici se situe le motif propre de la poésie. Dans notre vie quotidienne, à entendre les informations, à assister autour de nous trop souvent à un affollement du monde, nous-mêmes souvent ressentons un déréglement se traduisant par un énervement pathologique. Seul le rythme du poème ou de la phrase écrite dans une langue sereine, éloignée des clichés de la presse comme des slogans de la publicité ou de la politique, peut alors nous « soigner », c’est-à-dire rétablir le rythme normal de nos sensations. Une dame citée dans ce livre dit : « Je me souviens d’un jour où je me suis trouvée dans un état d’énervement complètement pathologique. J’avais couru à la bibliothèque pour y trouver Le Moulin de Verhaeren. Il m’avait instantanément calmée. Depuis j’y ai souvent fait retour, il m’enlève toute la folie, tout le déséquilibre, je sais qu’il est là, comme on a des pastilles dans le tiroir de gauche. Il me fait beaucoup de bien à cause de son rythme, peut-être aussi d’une image, mais c’est le rythme, avant tout ». On a beaucoup mis en avant le lien entre le rythme de la poésie et celui, original et binaire, qui caractérise les battements du coeur : systole, diastole. Le grand poète Yves Bonnefoy, qui vient de mourir, est et restera longtemps un maître dans cette exploration des sens en-deça des concepts et des discours, dans cet art de retrouver sous la couche des sédiments déposés par les accidents de la vie, les rythmes originels et même les images originelles, comme il l’a montré encore peu de temps avant de disparaître dans son récit L’écharpe rouge.

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Observant cela, nous relevons un caractère de la lecture en quoi elle n’est pas que cérébrale ou intellectuelle : elle est liée au corps, ce qui très souvent est occulté, en tout cas dans l’enseignement scolaire en France où on a en général tendance à vouloir séparer raison et émotion, jeux de l’intellect et activités corporelles.

Nous sommes, dit Michèle Petit, des « êtres de langage en chasse perpétuelle de bonheurs d’expression ». Bien sûr, nous nous servons souvent de ce que nous entendons dans des conversations informelles, autour d’un café, dans un bistro, à la sortie du cinéma, mais c’est la littérature qui est terrain d’excellence de ces expressions qui fleurissent pour notre bonheur. Ainsi, tel jour à telle heure, j’ai eu l’occasion d’entendre un extrait du Proust de Du côté de chez Swann, quand il décrit le village de Combray et de saisir au vol cette suite de mots : le dos laineux et gris des maisons rassemblées, une suite de mots qui s’imprime en moi pour la journée et me la fait vivre d’un coeur plus joyeux.

Tout cela donne bien entendu des raisons de lire, mais encore une fois pourquoi se rassembler à plusieurs autour des livres ? Pourquoi échanger, alors que le moment de lire semble requérir surtout de la concentration intérieure ? C’est tout simplement parce que la lecture est aussi la mise en place virtuelle de nouvelles sociabilités, comme le souligne encore Michèle Petit. Parler des livres que l’on a lu, c’est non seulement donner de bonnes informations à autrui qui, à son tour, pourra les lire si il ou elle est convaincu(e) par ce que nous avançons, mais c’est aussi parler de l’autre et par là-même de soi, c’est dépasser des conflits (souvent artificiels) et des divergences conjoncturelles à propos de politique ou d’idéologie pour s’ouvrir à un dialogue plus essentiel que celui que fournit le banal quotidien. L’anthropologue raconte une expérience menée dans l’Aragon, province très rurale de l’Espagne où les gens n’avaient pas l’habitude de lire mais où s’est mis en place sur de nombreuses années un dispositif réunissant plusieurs groupes. Une des femmes participantes à cette opération disait : « Nous pourrions nous sentir différentes, par nos convictions idéologiques, politiques ou religieuses, et nous sommes capables de nous entendre et de faire beaucoup de choses ensemble, surtout de nous respecter et de nous aimer ». Elle s’appuie aussi sur d’autres expériences, menées en Colombie, pays qui a été particulièrement déchiré par la guerre civile et où la reconquête d’une vie sociale commune s’impose. Là, des clubs de lecture se sont multipliés, faisant presque « l’objet d’une véritable mode ». Le coeur du dispositif est en général ce qui se nomme en espagnol la tertulia, réunion où l’on converse et qui a lieu une à deux fois par mois, deux heures durant, dans les locaux d’une bibliothèque municipale. « Là encore – dit M. Petit – les sociabilités sont multiformes. Et, comme en Espagne, certaines ne se donnent pas seulement pour but de soutenir des processus d’acquisition de la langue écrite, de resocialiser des personnes marginalisées à un titre ou un autre ou d’offrir à des enfants une oasis de paix dans des contextes violents (ce qui est déjà beaucoup), mais aussi de travailler, en profondeur, à d’autres façons de « faire société » ». En somme, ce qui apparaît ici c’est bel et bien un projet politique, mais au bon sens du mot, en tant qu’un tel projet peut se définir comme simplement la recherche de rapports sociaux équilibrés basés sur l’estime et le respect mutuel, tout ce qui est sous-entendu sous l’expression (pas très belle, je le concède) de « faire société ». Toutefois ce projet, centré sur le collectif, ne saurait effacer le sujet. La démocratie n’existe, comme le disait Yves Bonnefoy dans une interview récente sur France-Inter, que dans la mesure où l’on se sent capable d’assumer la totalité des aspects de lexistence d’autrui . Autrement dit, elle ne se construit pas par une mise entre parenthèses des subjectivités, bien au contraire, mais par une mise en avant de ces dernières par le biais de l’écoute et de la reconnaissance de l’autre dans sa parole.

Si l’auteure de cet essai lui donne comme sous-titre : « comment résister à l’adversité » c’est bien parce qu’elle sait que les pouvoirs bénéfiques de la lecture sont contrecarrés par les entreprises redoutables liées au capitalisme marchand : médias, jeux vidéos, hystérisation des conflits. L’adversité en question c’est tout cela mélangé. C’est aussi tout ce qui tend à nous empêcher de faire vraiment société et même vise à détruire notre société : les événements qui nous accablent, attentats, guerres, expéditions militaires. Plus que jamais alors nous aurons besoin de la lecture et donc des livres pour mettre au moins des interstices de bonheur entre ces moments horribles, qui ne seront pas seulement un peu de bonheur mais aussi, espérons-le, un peu de réflexion pour ne pas toujours subir les harangues et les discours et mettre à leur place notre propre parole.

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Avignon n°2, le off, Walser et Rabin

Cela sent un peu le réchauffé mais que voulez-vous, je me suis donné pour règle de publier un billet une fois et une fois seulement par semaine (le mardi). Donc… il peut y avoir du retard dans la relation des événements et des émotions qu’ils ont provoquées. Je ne parlerai pas de ce qui s’est passé le 14 juillet à Nice. Il n’y a pas de mots pour le dire – et c’est bien un point sur lequel beaucoup de gens s’accordent, tant dans les médias que dans le monde politique. (Mais s’il n’y a pas de mots… alors pourquoi vous en parlez tellement, pourquoi vous montrez tant d’images du tueur, prêts à en faire un anti-héros avec qui s’identifieront nombre de détraqués (*)?)

Je préfère revenir sur les jours heureux passés à Avignon (et non « en » Avignon puisque nous ne sommes sortis des remparts que pour aller sur l’île de la Barthelasse, afin de dormir sous la tente). La petite fille était de la partie, bien entendu, et elle en a vu, des spectacles, mais son préféré, à tout jamais, restera Chapeau Perrault, qu’elle aura vu – en totalisant cette saison-ci et la précédente – … quatre fois ! Et comme elle aimait décidément cette compagnie, elle nous a emmenés voir l’autre spectacle que celle-ci jouait cette année, une adaptation du Malade Imaginaire pour les enfants (Malade ? Mon oeil!), très drôle, avec un malade imaginaire – prof de théâtre et une élève qui cumule tous les autres rôles. Les enfants se sont bien amusés. Et nous aussi. (Au collège de la Salle).

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Toujours dans le off, prime aux spectacles passant au « Petit Louvre » : une Ariane Ascaride soliloquant sur son existence de comédienne femme de réalisateur de cinéma et qui évoque une enfance de fille de stalinien pur et dur lui coupant les tresses à l’âge de six ans pour qu’elle devienne une femme libre (!), une jolie évocation, pour petits et grands, de la pérégrination sans fin des migrants dans la pièce de Jean-Claude Grumberg : les Vitalabri (beau livre illustré par Sempé, jolies marionnettes en complément des acteurs et bien belle musique tzigane jouée par Eric Slabiak), et une pièce bien mise en scène et intensément jouée, Résistantes, une histoire dont la vérité était attestée par une courte interview filmée de celle qui en fut l’héroïne, histoire au cours de laquelle une femme engagée dans un réseau doit, pour échapper à la Gestapo, trouver refuge dans une maison close dont le patron est, heureusement, également résistant mais dont les pensionnaires ont d’autres chats à fouetter, si l’on ose dire… Tous spectacles durant environ une heure ou une heure trente, ce qui laisse aux festivaliers largement le temps de flâner et de se restaurer sous les ombrages des cours intérieures.

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En un autre lieu (Présence Pasteur), vu Fukushima, Terre des Cerisiers, spectacle sur un texte tiré d’un livre de Michaël Ferrier : une femme seule en scène (Brigitte Mounier), extraordinaire de présence (par la voix et par le corps dansant), qui raconte tout ce qui s’est passé dans les entours de Fukushima en ce 11 mars 2011, ou du moins ce que l’on en sait… ce qu’on n’en sait pas faisant bien plus peur encore (dans quel état se trouvent actuellement les réacteurs en fusion ? par exemple) et qui se termine par cet amer constat : il n’y aura jamais d’après-Fukushima, il y aura seulement désormais un « avec » – Fukushima… et toutes les victimes de cet « accident » ne sont pas encore nées (voir ici une belle critique).

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Dans le cadre du in, renoncement aux représentations trop longues (12 heures pour 2666, 5 heures pour Karamazov avec en plus l’éloignement de la Carrière de Boulbon…) et concentration sur des « formes » plus courtes comme L’Institut Benjamenta, d’après l’écrivain suisse Robert Walser, et mis en scène par une spécialiste de la marionnette, Bérangère Vantusso. Il fallait bien sûr aimer Walser pour apprécier ce spectacle, c’est notre cas, C. et moi (il n’y avait plus la petite fille, rassurez-vous!). Mais si j’en suis sorti enthousiaste, C. elle, en a été très éprouvée. Cela tiendrait au fait que je ne suis pas suisse moi-même et donc moins sensible aux constats désespérées de l’écrivain biennois. Il faut avouer (et cela me semble aller au bénéfice de la réalisatrice) que cette mise en scène à base de demi-marionnettes grandeur nature (toutes tenues par un comédien ou bien posées, le comédien se tenant à distance pour les faire parler) faisait particulièrement ressortir le côté inquiétant qui fait l’essentiel de l’atmosphère walsérienne surtout dans ce récit. De quoi s’agit-il au juste ? Le narrateur Walser raconte que, dans les années du début du vingtième siècle, il fut mis dans un institut comme il en existait beaucoup à l’époque, de l’autre côté des Alpes, qui ne servait qu’à apprendre les bonnes manières, c’était en somme une école pour apprendre la domesticité. Autrement dit encore : une école où l’on n’apprend rien, passant son temps à répondre à des ordres absurdes ou à se morfondre dans l’ennui. L’école doit son nom à son directeur, monsieur Benjamenta, sorte de père Ubu de l’éducation, accompagné de sa fille Lisa censée donner quelques leçons (réminiscence de la soeur adorée de Robert Walser). Se noue une relation d’affection douteuse entre le jeune héros, Jacob von Gunten et le directeur… Un relent de pédophilie rôde sur cette « école »… comme si elle appartenait au diocèse de Lyon. L’angoisse est mise en scène de façon magistrale au moyen d’une légère bâche gonflée qui envahit la scène et « mange » littéralement les personnages et les objets. La rigidité et l’uniformité des marionnettes qui se multiplient au fur et à mesure que l’on procède à l’ouverture de petits paquets reçus par la poste augmentent encore le malaise… On comprend qu’après ça, bien des gens se soient trouvés mal à la sortie. Les mieux disposés envers le spectacle parlaient de leur découverte d’un Kafka suisse.

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De fait, la comparaison n’est pas nouvelle. Pour les lecteurs français, elle doit beaucoup à ce qu’a dit de Walser Marthe Robert, la grande spécialiste de l’écrivain praguois qui fut, en même temps, la première traductrice et commentatrice de l’écrivain suisse. Dans la préface qu’elle donne à l’édition en Français de « L’institut Benjamenta » (coll. L’imaginaire, Gallimard), elle insiste fortement sur le rapport entre les deux, montrant même que Kafka connaissait très bien Walser. Elle cite à ce propos une lettre qui date de 1909 où le premier s’identifie fortement au second : « Il vagabonde, n’est-ce pas, heureux comme un poisson dans l’eau, et pour finir il n’arrive à rien, sauf à procurer du plaisir au lecteur. […] Naturellement, à voir les choses du dehors, il y a de ces gens-là partout, je pourrais vous en énumérer quelques-uns, moi compris justement ». Mais Walser, dont j’ai déjà parlé sur ce blog (, et ), a d’autres cordes à son arc, y compris poétiques. Je le rapporterais à un courant de la littérature suisse auquel je rattacherais également Fritz Zorn et « l’humoriste » Zouc (célèbre dans les années quatre-vingt), courant pas vraiment gai, et sans pitié pour les travers d’une société conformiste.

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Autre spectacle vu, mais seul, cette fois : Yitzhak Rabin, chronique d’un assassinat, monté parAmos Gitaï. Les hasards des placements m’ayant mis au premier fauteuil de la première rangée, j’étais tout près d’Amos Gitaï lui-même recevant ses invités : que du beau monde – je ne vous dirai pas qui. Je peux juste dire que le réalisateur israélien n’en finissait pas de se « selfiser »… La chroniqueuse du Monde évoque un félin noir qui se serait faufilé sur scène pour présenter son spectacle, belle image. Mais imparfaite. Il y avait plutôt de la lourdeur et de la mondanité dans l’air, et l’affirmation lancée : « Nous aimons notre pays, Israël » provoquait un petit malaise : comment fallait-il interpréter ce « nous » ? Les musiques seules étaient belles, le réalisateur n’y était pas pour grand chose. D’abord la grande violoncelliste Sonia Wieder-Atherton (Bach, Monteverdi…) et puis le choeur du Lubéron chantant superbement à la fin un choral de Ligeti. Pour le reste bien sûr, l’évocation des derniers instants du premier ministre par sa femme Léah était poignante mais malheureusement lue par des actrices (la comédienne palestinienne Hiam Abbass et l’israélienne Sarah Adler) qui trébuchaient trop souvent sur les mots. Ou peut-être étaient-elles gênées par les clameurs de la foule massée à l’extérieur du Palais des Papes pour suivre un match incertain dont nous ne connûmes le résultat qu’à la sortie. Il rôdait un vent mauvais ce soir-là près de l’Hotel Mercure où quelques écervelés déçus, révoltés et bien éméchés essayèrent d’incendier une mobylette…

(*) Le psychanalyste Fethi Benslama, très tôt après l’attentat, recommandait que l’on en fasse le moins possible au niveau de la communication : pas de portrait du tueur, même pas son nom (réduit à des initiales) bref rien qui puisse alimenter et amplifier le vent de la renommée, le plus apte à attiser les désirs les plus fous de la part de gens qui, pour l’essentiel, sont des détraqués mentaux (comme on l’a vu par la suite dans un village-vacances des Hautes-Alpes puis en Allemagne).

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Avignon n°1: damnés de théâtre

affiche2016_site_1Chaque année, ça recommence et on y vient avec le même élan, on se dit certes que cela va être un peu dur, qu’il fera chaud, qu’on sera fatigué, qu’on sera condamné à manger des pizzas insipides et des salades fraîcheur défraichies pour des prix excessifs, à dormir ou ne pas dormir, cela dépend du bruit, de la chaleur, je dirais presque aussi de la fureur, sous la tente, que quatre jours cela suffira bien et l’on en part effectivement quatre jours après être arrivés un peu soulagés mais très vite avec l’envie d’y retourner… Le Festival d’Avignon, bien sûr. Les frissons d’émotion, de froid, de plaisir, d’horreur aussi parfois qui parcourent la Cour d’Honneur du Palais des Papes. Les parades dépareillées des petites compagnies du off. Les tracts, pardon on dit maintenant « flyers », qu’on nous fourgue de force quand nous marchons d’un pas las dans les ruelles de la cité, les places qui résonnent de chansons, de proclamations et de claironnades et trois gouttes de pluie quand, par chance, on a droit à un peu de fraîcheur… Ce Festival cette année est dominé par l’extraordinaire mise en scène des « Damnés » par Ivo van Hove et les comédiens de la Comédie Française, une de ces mises en scène qui sait lier le théâtre le plus classique et les moyens technologiques les plus modernes afin d’arriver enfin à ce miracle : que dans la salle de spectacle la plus gigantesque on puisse percevoir les moindres détails du jeu des plus grands acteurs. Je sais : des critiques se sont plaints que l’excès de vidéo attirait tellement le regard que l’on en oubliait de se concentrer sur le jeu des acteurs, ce qui est paradoxal car comment verrait-on ce jeu, sans l’artifice technique ? Et puis comment faire autrement ? L’usage de la technique video permet de rendre compte de scènes difficiles à réaliser in presentia compte tenu du nombre de comédiens et des effets visuels requis, comme la scène de « la Nuit des longs couteaux » dont on se souviendra longtemps : seuls deux comédiens, Denis Podalydes et Sébastien Baulain jouant respectivement les deux SA que sont l’oncle Konstantin et Janek, son domestique, sont présents physiquement sur scène, les autres SA qui les accompagnent figurant seulement sur la video. Scène apocalyptique où on voit toute l’orgie et la barbarie du IIIème Reich, Podalydes et Balain, nus, finissant par plonger dans la bière et s’entre-dévorer avant d’être exécutés, comme les autres, de rafales de mitraillette… mais avant cela, on aura eu toute la montée du nazisme après le dôme en feu du Reichstag et les derniers scrupules du patron d’industrie von Essenbeck (Didier Sandre) qui s’envolent pour mieux développer l’empire familial de l’acier ; avec en contrepoint celle de l’inquiétante folie du fils Martin (Christophe Montenez), assassin de petites filles et meurtrier de sa mère, et toujours, scandant le spectacle, les mises en cercueil de chacun des personnages qui perd la vie, amené en procession puis couché entre les parois avant que le couvercle ne soit refermé, une caméra étant censée filmer l’étouffement des défunts. Au cours des premières scènes, la video est utilisée pour montrer comment les personnages se préparent, côté jardin, à jouer leur rôle. L’anniversaire du chef de famille est célébré et les enfants interprètent leur petite chanson – ce sont eux qui finiront avec leur mère (Elisabeth Thalmann : Adeline d’Hermy) à Dachau parce qu’ils sont de la branche de la famille qui se refuse à cet enrôlement dans les rangs nazis incarnés sur scène par le SS von Aschenbach (Loïc Cordery).

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C’est au cours de cette cérémonie que Joachim von Essenbeck reçoit la nouvelle de l’incendie du Reichstag et qu’il se laisse volontiers berner par la propagande aux seules fins de justifier son ralliement plein et entier au Reich et à son Führer : extraordinaire gros plan sur Didier Sandre qui dure de longues minutes et où l’on suit les moindres tressaillements de ses muscles faciaux. Le décor est très sobre : un rectangle orange sur le sol où se cristallisera toute l’action, et le gigantesque mur du Palais des Papes qui joue parfaitement son rôle d’écran de l’Histoire (l’Histoire en somme est là, personnalisée par lui). Certains compareront inévitablement ce spectacle théâtral au film qui lui a donné naissance. Qui aura rendu le mieux cette atmosphère shakespearienne, de Visconti ou de van Hove ? Qui aura immortalisé Martin, de Montenez ou de Helmut Berger ? Peut-être ces comparaisons sont-elles vaines. Le cinéma est toujours victorieux sur un point : son réalisme, la possibilité qu’il offre de mettre les scènes dans leur décor naturel – tous ceux qui ont vu la mise en scène viscontinienne auront été frappés par la lente arrivée des SS autour du lac où se tient la concentration SA, les reflets des uniformes dans les eaux froides et immobiles… mais le théâtre gagne par la présence de la chair, du verbe et du cri. Van Hove et les comédiens réussissent à nous faire littéralement vibrer (à cause des sons démesurés et des basses) aux chants nazis entonnés par Podalydes et son acolyte. Le réalisateur sait jouer de cette ambiguïté fondamentale du théâtre (impossible à rendre au cinéma bien entendu) qui consiste en ce qu’il réunit en un même lieu une foule de gens simplement séparés par le rideau invisible du quatrième mur, le spectateur étant après tout autant de chair et de sang que l’est l’acteur. Et nous nous retrouvons dans une situation semblable à celle déjà évoquée il y a quelques semaines lors de la pièce montée par Pommerat (« Ah ! ça ira, Louis – I ») où là aussi, on s’interrogeait sur le comment de cette différence entre spectateurs et acteurs, de ce maintien chacun dans son rôle alors qu’il en faudrait semble-t-il si peu pour que le spectateur s’empare d’une position d’acteur. Ici, dans ces « Damnés », la caméra filme à maintes reprises la foule de spectateurs comme s’il s’agissait d’un peuple passif se contentant de se laisser fasciner par les drames et les éclats d’une mise en scène qui redouble celle de l’Histoire. C’est un peu comme si le metteur en scène nous mettait en accusation : vous êtes là, vous regardez et vous ne faites rien, vous laissez faire. Attitude hypocrite : que voulez-vous que nous fassions ? Nous n’allons pas nous lever de nos chaises. Il se passe bien quelque chose en nous, pourtant, même si cela ne se voit pas, nous sortons d’ailleurs du spectacle le coeur tremblant et longtemps après encore, marchant sur la place de l’Horloge, nous avons l’impression de tituber, preuve s’il en était que le spectacle fait bel et bien quelque chose. Fait-il penser ? Fait-il réaliser concrètement la honte de la barbarie ? Le caractère absolu de ce Mal associé au fascisme ? Je me suis pris à imaginer que dans le vacarme des chants nazis on voyait apparaître sur le mur du Palais, en immense format le portrait de Marine Le Pen, car c’est à cela finalement que nous renvoyait ce spectacle : l’avènement possible et terrible de ce genre de régime, en plein XXIème siècle et cette mise en scène n’était là, peut-être, que pour nous le rappeler. [écrit le 12 juillet]

LES DAMNES - D' aprés Luchino VISCONTI, Nicola BADALUCCO et Enrico MEDIOLI - Mise en scène : Ivo VAN HOVE - Scénographie et lumière : Jan VERSWEYSELD -
Costumes : An d'HUYS - 
Vidéo : Tal YARDE- 
Musique et concept sonore:  Eric SLEICHIM -
Dramaturgie : Bart VAN DEN EYNDE - Avec la Troupe de la Comédie-Française : Sylvia BERGE - Éric GENOVESE - Denis PODALYDES - Alexandre PAVLOFF - Guillaume GALLIENNE - Elsa LEPOIVRE - Loïc CORBERY - Adeline D HERMY - Clément HERVIEU LEGER - Jennifer DECKER - Didier SANDRE - Christophe MONTENEZ - 
Et Basile ALAIMALAIS - Sébastien BAULAIN - Thomas GENDRONNEAU - Ghislain GRELLIER - Oscar LESAGE - tephen TORDO - Tom WOZNICZKA - 
Avec Bl!ndman [Sax] : Koen Maas, Roeland Vanhoorne, Piet Rebel, Raf Minten - Dans le cadre du 70ème Festival d'Avignon - Lieu : Cour d'Honneur du Palais des Papes - Ville : Avignon - Le 30 06 2016 - Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

A moins que n’advienne une autre barbarie, tout aussi terrible, représentée quelques jours plus tard par l’attentat de Nice, autre nazisme, ou équivalent du nazisme dans la sphère islamiste, que le spectacle pourtant annonçait aussi – nous laissant de ce point de vue dans l’indétermination, le « flou théorique » comme diront les journalistes de Libération – par sa dernière scène : le personnage de Martin s’emparant d’une kalachnikov pour tirer sur la foule rassemblée…

*

Il est triste qu’en notre siècle, le théâtre soit souvent villipendé, accusé d’élitisme, surtout parce qu’il serait trop cher, paraît-il, nos édiles, comme à Grenoble, en tirant la conclusion qu’il vaut mieux financer des concours de Street Art ou des défilés soi-disant historiques que de faciliter au plus grand nombre l’accès aux grands spectacles de théâtre. N’y a-t-il pas un peu de « pensée » complaisante aux fascismes de tout poil dans ce genre de raisonnement ? On n’en est pas encore au « quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver » mais on n’en est pas très loin quand des maires et des adjoints à la culture pensent sérieusement que celle-ci ne se justifie que comme divertissement… Ainsi, la couleur verte, sans complexe, se met à rejoindre la grise…

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Lectures philosophiques d’été – I (Lévinas)

J’ai dit récemment qu’en parallèle avec le livre de Michel Malherbe sur Alzheimer, j’entamais la lecture de Lévinas (Totalité et Infini). Lévinas n’argumente pas, il ne démontre pas. On a l’impression qu’il avance pas à pas, de suggestion en suggestion. Sous sa plume, comme sous celle de nombre de ses semblables (Derrida, Lacoue-Labarthe, Nancy…) se confondent philosophie et littérature, confusion violemment combattue par d’autres philosophes, comme Engel ou Bouveresse. Est-ce grave ? Pour certains, qui pensent que la philosophie a à résoudre des problèmes précis, semblables à ceux de la science, oui sans doute. Mais si on lit Lévinas, comme d’autres, avec la seule recherche d’un bonheur de lecture, susceptible de nous donner des repères, des images, quitte à les critiquer ensuite, quitte à ne pas être d’accord, alors non, ce n’est pas grave. Et même, pourquoi pas ? L’avantage d’un livre comme « Totalité et Infini », à la différence d’un ouvrage de philosophie plus analytique, est qu’on peut le prendre à n’importe quel endroit du texte, et lire le passage que l’on découvre, s’arrêter s’il ne nous convient pas ou bien au contraire continuer s’il nous convient. Ici, par exemple, Lévinas parle de ce que c’est que « vivre de » et il en tire la conclusion réconfortante que le bonheur est inhérent à la vie. [Entre les passages, je mets des commentaires, ce n’est pas par prétention d’expliquer ou de mieux dire ce que Lévinas dit très bien et très clairement, c’est juste pour moi, comme une scansion, une respiration, une sorte de résumé qui, à moi, m’est utile].

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[Totalité et Infini, ed. Livre de poche, pp. 112 – 113]
Nous vivons de « bonne soupe », d’air, de lumière, de spectacles, de travail, d’idées, de sommeil, etc. … Ce ne sont pas là objets de représentations. Nous en vivons. Ce dont nous vivons, n’est pas non plus « moyen de vie », comme la plume est moyen par rapport à la lettre qu’elle permet d’écrire, ni un but de la vie, comme la communication est but de la lettre. Les choses dont nous vivons ne sont pas des outils, ni même des ustensiles, au sens heideggerien du terme. Leur existence ne s’épuise pas par le schématisme utilitaire qui les dessine, comme l’existence des marteaux, des aiguilles ou des machines. Elles sont toujours, dans une certaine mesure, – et même les marteaux, les aiguilles et les machines le sont – objets de jouissance, s’offrant au « goût » déjà ornées, embellies. De plus, alors que le recours à l’instrument suppose la finalité et marque une dépendance à l’égard de l’autre, vivre de … dessine l’indépendance même, l’indépendance de la jouissance et de son bonheur qui est le dessin originel de toute indépendance.

[Lévinas veut ici donner sens à l’expression « vivre de » (quelquechose), ce dont nous vivons n’est pas intrument ou outil, ni même but que l’on s’assignerait. Ce dont nous vivons ne ressort pas de l’utilitarisme, mais de la jouissance telle qu’elle est véhiculée par les objets dont nous nous servons. Dans ce rapport, il n’y a plus de dépendance, dépendance à l’outil ou à qui fabrique l’outil : ils sont mis entre parenthèses au bénéfice d’un rapport purement esthétique.]

Les contenus dont vit la vie ne lui sont pas toujours indispensables au maintien de cette vie, comme des moyens ou comme le carburant nécessaire au « fonctionnement » de l’existence. Ou, du moins, ils ne sont pas vécus comme tels. Avec eux, nous mourons et, parfois, préférons-nous mourir que d’en manquer. Toutefois, le « moment » de restauration est phénoménologiquement inclus dans le fait de se nourrir, par exemple, et il en est même l’essentiel sans que, pour s’en rendre compte, on ait à recourir à aucune connaissance de physiologiste ou d’économiste. La nourriture, comme moyen de revigoration, est la transmutation de l’autre en Même, qui est dans l’essence de la jouissance : une énergie autre, reconnue comme autre, reconnue comme soutenant l’acte même qui se dirige sur elle, devient, dans la jouissance, mon énergie, ma force, moi. Toute jouissance dans ce sens est alimentation.

[Ce dont on vit, c’est de contenus qui, donc, ne sont pas des outils ou des instruments, ne nous sont pas indispensables « pour la survie », ou du moins, on ne les ressent pas comme tels, mais ils nous sont indispensables dans un autre sens, au sens où l’on serait prêt à mourir si nous en étions privés – on songe ici à l’art, à la culture. ]

On vit sa vie. Vivre est comme un verbe transitif dont les contenus de la vie sont les compléments directs. Et l’acte de vivre ces contenus est, ipso facto, contenu de la vie. La relation avec le complément direct du verbe exister, devenu transitif (depuis les philosophes de l’existence), en réalité, ressemble au rapport avec la nourriture où, à la fois, il y a rapport avec un objet et rapport avec ce rapport qui, lui aussi, nourrit et remplit la vie. On n’existe pas seulement sa douleur ou sa joie, on existe de douleurs et de joies. Cette façon pour l’acte de se nourrir de son activité même, est précisément la jouissance. Vivre de pain n’est donc ni se représenter le pain, ni agir sur lui, ni agir par lui. Certes, il faut gagner son pain et il faut se nourrir pour gagner son pain, de sorte que le pain que je mange est aussi ce par quoi je gagne mon pain et ma vie. Mais si je mange mon pain pour travailler et vivre, je vis de mon travail et de mon pain. Le pain et le travail ne me divertissent pas, au sens pascalien, du fait nu de l’existence, ni n’occupent le vide de mon temps : la jouissance est l’ultime conscience de tous les contenus qui remplissent ma vie – elle les embrasse.

[On vit des choses dont on vit et le contenu de la vie est finalement l’acte même de vivre ces contenus, ces choses. Manger, se nourrir, ce n’est pas simplement s’alimenter pour survivre, car à l’acte qu’ils supposent s’ajoute le fait de vivre cet acte, l’acte se nourrit de lui-même en quelque sorte. On ne travaille pas pour occuper son temps, ni on ne mange pour pouvoir travailler, ces activités en elles-mêmes nous nourrissent.]

Même si le contenu de la vie assure ma vie, le moyen est aussitôt recherché comme fin et la poursuite de cette fin devient fin à son tour. Ainsi, les choses sont toujours plus que le strict nécessaire, elles font la grâce de la vie. On vit de son travail qui assure notre subsistance ; mais on vit aussi de son travail, parce qu’il remplit la vie. C’est à ce deuxième sens du « vivre de son travail » que retourne – si les choses sont en place – le premier. L’objet vu occupe la vie en tant qu’objet, mais la vision de l’objet fait la « joie » de la vie.

[Les choses sont plus que le strict nécessaire, il y a toujours quelque chose qui les déborde et fait d’elles quelque chose qui nous comble et qui constitue notre vie même. Vivre de a donc deux sens : d’une part utiliser un moyen pour pouvoir vivre, ce moyen étant par exemple le travail, et d’autre part jouir de ce que ce moyen nous apporte, qui remplit notre vie, et même la constitue, le moyen se faisant fin et la poursuite de cette fin devenant fin à son tour dans une progression qui, peut-être, ne finit pas.]

Nous vivons dans la conscience de la conscience, mais cette conscience de la conscience n’est pas réflexion. Elle n’est pas savoir, mais jouissance, et, comme nous allons le dire, l’égoïsme même de la vie.

[On peut résumer cela en disant qu’à côté de la conscience, il y a la conscience de la conscience, qui n’apporte pas en elle-même la réflexion ou le savoir, mais la jouissance, tout simplement].

Finalement, en vivant, nous rencontrons la jouissance, donc la joie et le bonheur, qui s’identifient purement et simplement à notre conscience d’avoir conscience que nous vivons.

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Ce que disait le poète

Récemment (le 9 mai), Yves Bonnefoy était sur France Inter, interrogé par Augustin Trapenard. Un si grand poète sur une chaîne grand public, cela méritait un coup de chapeau et prouvait une fois de plus que la haute culture n’est en rien incompatible avec les exigences d’une audience de masse. L’écrivain parlait de poésie bien sûr, mais aussi de politique, de lien entre la poésie et la politique, au sens où, disait-il, « la poésie est la reconquête de la présence de l’autre dans notre vie, cette présence étant au fondement même de la démocratie » car, disait-il encore : « la démocratie n’existe que dans la mesure où l’on se sent capable d’assumer la totalité des aspects de l‘existence d’autrui ».

8902553A mon avis, ces paroles doivent être soigneusement méditées, soupesées. C’est d’un enjeu profond que réfléchir à ce que nous entendons par démocratie. « Pouvoir du peuple » ? « pouvoir du peuple par le peuple pour le peuple » comme me le disait un jour un Indien du Kérala, fier de sa formule et plein d’espoir dans l’avenir de son pays, ou plutôt de son Etat (le Kérala étant souvent présenté comme fer de lance de la démocratie indienne) ? Si l’on veut. Mais cela ne veut pas dire grand chose si on ne réfléchit pas à ce dont est fait ce peuple dont on parle. Or de quoi est-il fait si ce n’est… d’autrui ? La démocratie n’est pas seulement « le moins mauvais de tous les systèmes » (formule rabâchée qui sert d’alibi pour ne pas penser plus loin), elle est aussi le seul système de gouvernement qui mette l’Autre en son centre. La Monarchie n’a pas d’autre, la dictature non plus : ce sont des systèmes qui fonctionnent sur l’Un. Alors que la démocratie marche à partir du Multiple. Ainsi, nous ne fonctionnons pas en démocratie tant que nous n’avons pas bien perçu la présence de cet autre, pas pris en compte, comme le dit Bonnefoy, « la totalité des aspects de l’existence d’autrui ». Vaste programme… que l’on peut croire impossible à réaliser, d’où il vient que nous perdons nos espoirs. Car nous n’avons que des simulacres. Les élections à intervalles réguliers opérant sur des choix restreints à des individus dûment encartés et pré-sélectionnés par leurs partis ne sont qu’un lointain reflet de ce programme. Qui y croit encore ? Voyons-nous dans le fonctionnement du système de gouvernance autre chose qu’un affrontement entre groupes de pression et d’intérêt, ce qui est le contraire même d’une prise en compte d’autrui ? Un philosophe, Pierre Livet, me disait un jour que dans certaines assemblées voulant jouer réellement le jeu démocratique, on songeait sérieusement à faire défendre une thèse par ceux qui s’y opposent et vice-versa, cela serait en effet un moyen de faire pénétrer en chacun les arguments de l’autre. Cela peut s’étayer expérimentalement sur des considérations de Théorie des Jeux.

Bonnefoy voit les choses autrement, ce dont nous disposons, selon lui, pour réaliser cette présence de l’autre, c’est la poésie. Pourquoi la poésie ?

Un bon commentateur de l’oeuvre du poète, un blogueur que j’ai découvert de puis peu, un certain Joël J… écrit, à propos d’une rencontre avec l’écrivain :

L’horizon poétique tel qu’il le dessinait, ne pouvait décidément être sa propre fin : il n’y a de poésie qu’ouverte à la présence d’un moment que l’on ne peut que partager avec autrui. Qu’est-ce que la poésie en effet, sinon l’intention de toucher au monde dans l’effusion d’être auprès d’un autre ?

product_9782715243965_195x320Ici, la poésie se trouve donc définie par toute autre chose qu’une propriété formelle, elle consiste en cette joie éprouvée d’avoir pu rencontrer l’autre au cours d’un dialogue, de l’évocation d’une chose absente. Pas un « discours » (nécessairement conceptuel, c’est-à-dire représentationnel) mais une atteinte véritable du sens à la racine même des mots, lorsqu’on en perçoit le sens avant qu’on ait pu les agencer comme concepts (cf. : « la poésie n’est pas de formuler, de trouver, d’étaler de la signification mais de remonter à travers la signification vers le niveau dans les mots où c’est du sens qui remplace les représentations conceptuelles »).

On peut voir là une forme d’élitisme : faudrait-il être un poète, c’est-à-dire, selon les représentations populaires, quelqu’un de mystérieux, d’habile à écrire ses émotions, pour entrer dans le jeu de la démocratie ? Non, il n’est peut-être pas nécessaire même d’écrire pour vivre l’instant poétique, il s’agirait juste de favoriser l’écoute et la présence de soi au monde, près des autres qui peuplent ce monde autant que soi.

On peut certes avoir des doutes sur la possibilité pour le poète de réussir dans sa tentative, et c’est bien là ce qu’exprimait Yves Bonnefoy quand il disait, au cours de cette émission :

la poésie aurait pu éclairer le chemin mais apparemment cela n’a pas été le cas

Phrase terrible qui sonnerait presque comme un renoncement, voire un désaveu si l’on ne savait aussi pourquoi il en fut ainsi et que le poète en fut assez peu responsable, face à la force des puissances extérieures de l’économie et de l’argent. Mais alors que faire ? Faut-il finalement se rabattre, comme il semblait le dire, sur des tâches plus humbles, mais combien nécessaires, comme :

Préserver du sens aux mots
Ranimer les mots, les rendre à leur capacité d’appréhension du monde ?

Ce serait déjà pas mal en effet, même si les pouvoirs du langage peuvent nous sembler faibles, même si nous avons le sentiment que l’économie écrase tout sur son passage, semblable à ces machines agricoles dévorant aveuglément les herbes et les fleurs pour installer en lieu et place un espace uniforme de monoculture. Il y a cependant ces mots optimistes du poète :

je crois avoir compris la nature essentielle de la poésie
pas de construire des mondes de l’imaginaire mais au contraite de les déconstruite afin de faire apparaître la réalité particulière, la réalité d’autrui comme être particulier

et il y a ses derniers livres, L’écharpe rouge et Ensemble encore, d’où est extrait l’avant-dernier passage ci-dessus :

Que voulions-nous ?
Seulement préserver du sens aux mots.
C’étaient eux notre coupe, le langage,
je la lève pour vous et avec vous,
est-ce nos voix, ce désordre d’échos
sous une voûte, sombre, puis ce silence ?

Et, plus loin :

je crois, presque je sais
que la beauté existe et signifie. Je crois
qu’il y a sens encore à faire naître,
j’atteste que les mots ont droit au sens.

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Pour une éthique de la proximité

livre-malherbeLe rapport à l’autre dans le cas d’Alzheimer est évidemment un cas extrême, l’ouvrage de Malherbe (cf. mon billet précédent) vaut la peine d’être lu non seulement parce qu’il traite de ce cas, mais aussi parce qu’il aborde, plus généralement, la question du rapport à l’autre. Or, c’est la question qui apparaît dans tous les aspects de notre vie quotidienne, politique, citoyenne. Rapport avec l’autre dans l’intimité du foyer : comment maintenir le caractère privilégié, unique, de la relation que nous entretenons avec le conjoint ou la conjointe, rapport avec l’autre dans la vie sociale, bien entendu : comment interpréter ses gestes, ses paroles qui peuvent nous sembler parfois en dehors de ce que nous attendons, et rapport avec l’autre dans la vie citoyenne : que faire des migrants, par exemple, ou bien encore de « ceux qui ne pensent pas comme nous (sur tel et tel sujet) » ?

On pourrait penser que ce rapport à l’autre nous est donné, nous serions équipés pour, en quelque sorte. Or, malheureusement, les choses ne vont pas ainsi. Il faut, semble-t-il, que je sois convaincu que l’autre est bien mon semblable, il faut en tout cas que je le reconnaisse comme tel. Et, a priori, pour le re-connaître, il faudrait d’abord que je le connaisse. Mais comment s’établit la connaissance de l’autre ? (Noter que chez Levinas, on parvient à douter même qu’une telle connaissance soit possible sans altérer l’altérité. Connaître, n’est-ce pas ramener au Même (le connu) ?). Malherbe a une belle exemplification de la dualité qui existe entre connaître et reconnaître, dans l’amour. A la question « Comment est-on amoureux ? », il répond qu’il y a deux façons, l’une est le « coup de foudre » : « je » « la » reconnais, oui, c’est elle, c’est bien elle, et sans doute aurai-je bien toute la vie pour faire oeuvre de connaissance. Dans l’autre, on ne remarque pas forcément l’élue du premier coup d’oeil, mais à force de pénétrer dans notre champ, elle y demeure : nous remarquons tel geste, telle attitude qui nous font décidément la remarquer et nous dire qu’après tout, ce pourrait bien être elle. Dans le premier cas, la reconnaissance précède la connaissance alors que, dans le second, il y a bel et bien une connaissance – mais partielle, fragmentaire, certes très incomplète – avant la re-connaissance. Mais dans les deux cas, on arrive à un même point : je « la » reconnais évidemment bien avant que je ne la connaisse complètement. D’ailleurs, la connaîtrai-je un jour vraiment ? La connaissance de l’autre peut-elle jamais s’épuiser ? Malherbe reprend à Leibniz une image que je trouve magnifique – et qui m’a fait comprendre en un clin d’oeil pourquoi Leibniz est le grand mathématicien, inventeur du calcul infinitésimal (avec Newton) et le grand philosophe que l’on sait.

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L’identité personnelle selon Leibniz tient dans ce genre d’égalité que nous connaissons tous pour peu que nous ayons fait des mathématiques : égalité entre une fonction et son développement en série entière ou, plus simplement, égalité entre un terme (par exemple 1) et la somme d’une série infinie (par exemple la somme de la progression géométrique de raison 1/2). A gauche : une entité connue, une singularité, une limite ou une coupure comme peut-être aurait dit Deleuze, et à droite une série dont nous savons que la suite des termes est infinie. Il n’est donc pas question que nous fassions empiriquement la somme des termes de la série, mais juste quelque théorème nous assure qu’il y a bien égalité entre cette somme infinie (dont il faut donner une définition rigoureuse, qui n’est pas acquise) et le terme de gauche, le nombre 1 ou la fonction développée en série entière. Deux identités, dit Leibniz : une identité principielle (la « limite ») et une identité composée (la somme des termes de la série). On peut dire que l’individu c’est cela, justement : un principe et une identité composée. Dans le second cas, il s’agit d’une infinité de propriétés et nous ne les connaîtrons jamais toutes, dans le premier cas, c’est quelque chose… qui n’est pas construit, l’être même du sujet qui nous paraît à jamais mystérieux. Mais Malherbe nous prévient que si l’image est belle, nous n’en ferons pas grand chose car seul Dieu pourrait connaître l’identité principielle, alors que la seconde nous renvoie à un infini potentiel. Ca ne fait rien, c’est une belle image. Et qui nous aide à comprendre cette question de l’identité personnelle et, en même temps, le pourquoi de notre indétermination constante à connaître l’autre.

Mais il ne faudrait pas croire que la connaissance de Soi soit moins problématique, certes peut-on toujours dire, je suis en première personne et je sais que c’est « moi », moi qui parle, moi qui agis etc. d’ailleurs le langage lui-même me le dit. Sublime instance que celle du langage par quoi est défini, chez Levinas, le rapport du Même à l’Autre (« Le rapport du Même à l’Autre est le langage. Le langage accomplit en effet un rapport de telle sorte que les termes ne sont pas limitrophes dans ce rapport, que l’Autre, malgré le rapport avec le Même, demeure transcendant au Même »). Or, justement, c’est le langage qui me le dit. Donc sans lui, que saurais-je de moi-même ? (On voit bien ici que dans le cas d’une maladie comme Alzheimer, la destruction du sujet va de pair avec la disparition progressive des structures du langage).

paul-ricoeurPaul Ricoeur est celui qui, sans doute, a su le mieux mettre ce point en exergue. Malherbe le dit : « chez Ricoeur, l’auteur ne s’affirme comme source de lui-même que pour autant que, narrateur, il reprend l’histoire événementielle de sa vie en lui prêtant sens comme étant l’histoire du personnage qu’il est lui-même ». Si je cherche ainsi la source de mon « je », de mon moi en tant « qu’auteur », je trouve la trame de mon histoire telle que je me la raconte (ou que quelque chose en moi raconte cette histoire en lui conférant ainsi le statut d’un « je »). C’est ainsi ce que je fais en écrivant sur ce blog. C’est ainsi ce que font les écrivains bien sûr, et on en a vu de beaux exemples ces temps derniers, notamment avec Annie Ernaux, ou Laurence Nobécourt, ou Nancy Huston (tiens, toutes des femmes, serait-ce que la gens féminine excelle plus que les hommes, dans cette proximité à soi-même que nécessite le maintien du « je » face à tout ce qui, dans le monde, tend à le précariser ?). Mais il n’est pas nécessaire d’être écrivain, ou philosophe, voire poète, pour vivre et être soi, c’est que cette fonction de narration doit bien opérer partout et en chacun de nous. Certains anthropologues n’ont-ils pas dit justement qu’il fallait trouver là l’origine du langage ? Chacun sa propre langue (la linguistique moderne, incarnée par Noam Chomsky, insiste là-dessus, contrairement à toutes les tentatives de concevoir la langue comme un système extensionnel et trans-individuel), autrement dit son propre récit, même si le langage est un Universel constitutif de l’humain.

**

Je disais, au commencement de ce long billet que la question du rapport à l’autre est bien celle qui, constamment, nous préoccupe, dans la vie intime comme dans la vie sociale et la vie citoyenne. Malherbe montre que ce rapport est basé sur la reconnaissance, laquelle bien sûr doit être réciproque (et c’est ce qui manque dans le cas du rapport avec un patient alzheimer). Cette reconnaissance n’est pas abstraite, elle repose sur des signes, mais ces signes seront d’autant plus interprétables qu’ils viennent de nos proches. En premier lieu de ceux et celles que nous avons « élus », Malherbe a bien sûr parlé de l’amour, de comment on devient amoureux, et lui-même, dans son calvaire à supporter l’épouse devenue « alzheimer » doit bien arriver à cette conclusion que cette femme, il l’a élue et que donc, il fallait bien qu’il tienne son engagement, même dans l’adversité et même dans le refus de reconnaissance de la part « de l’autre ». Mais suffit-il d’avoir été amoureux ? Au début, nous l’avons vu, il y a l’acte de reconnaissance, mais cet acte en lui-même ne saurait durer (« nous nous fatiguons, nous nous usons, même dans nos sentiments »).

Telle est en nous la fragilité de l’acte : il doit se renouveler et entretemps, d’une manière ou d’une autre, il faut durer et, pour ainsi parler, se refaire des forces. Cette durée, l’acte ne la tire pas de lui-même, il la puise dans ce qu’il dépose derrière lui : l’attachement pour l’autre, la familiarité avec l’autre, le lien substantialisé qui fait que le corps de l’autre a plus de densité, que son geste a plus de charme, que sa parole a plus de force, que son mérite a plus d’éclat […] La passion trouve sa matière et la force de durer dans la chaleur des corps et l’accord des sentiments.

C’est bien sûr ce qui fait défaut dans le rapport à un patient alzheimer. Mais c’est un point qui s’impose à notre réflexion du point de vue de cette méditation plus générale que nous avons abordée concernant le rapport à l’autre. Il y apparaît en premier lieu que le philosophe y concède le poids de la proximité : « l’autre est mon prochain, dit-il, mais tous les hommes ne me sont pas proches à égale distance. Par définition le prochain n’est pas un universel. En ce sens, il n’y a pas d’amour du genre humain, aussi longtemps du moins que les Martiens n’auront pas débarqué sur la Terre »… Cette phrase nous fait déborder de l’intime et concerne son au-delà : autrement dit la vie sociale, la vie citoyenne. Car c’est là bien ce qui est en jeu dans nos systèmes démocratiques : jusqu’où sommes-nous prêts à taire nos revendications particulières ou nos exigences de bonheur individuel pour témoigner un peu de solidarité à l’autre ? Autrement dit quel éloignement tolérons-nous chez l’autre pour que nous le concevions comme notre prochain, c’est-à-dire une personne en qui nous voyons raisonnablement un autre envers qui nous sommes prêts à nous dévouer ? Cela est loin d’être évident et n’est pas le propos de Michel Malherbe. Alors, tentons de réfléchir par nous-mêmes.

Convient-il d’assumer une sorte de « dogme de la proximité », au nom duquel les humains autour de nous s’ordonneraient à partir d’un centre, qui est nous-mêmes, puis qui s’étend au conjoint, aux enfants, aux parents, aux cousins et ainsi de suite ? On pourra répondre à cela qu’en réalité, la proximité est élastique. Je puis demain me rendre proche quelqu’un qui me semble éloigné aujourd’hui. Il suffit, quand par exemple on s’intéresse au problème des migrants, de passer un peu de temps avec quelques uns d’entre eux, d’écouter, de susciter leur parole, pour que naisse un sentiment de proximité : ces gens avec qui je parle, et sans doute parce que je leur parle et qu’ils me parlent, sont bien, décidément, tout à fait semblables, et ils méritent le même traitement que celui que j’exige pour moi. On peut même penser que ce qui nous manque le plus, en particulier dans ces moments de crise sociale, éthique et politique que nous traversons, c’est justement une éthique de la proximité (on voit que c’est en même temps une éthique de la parole partagée). C’est elle qui nous permettrait de résoudre les embarras de la vie démocratique. Ce sentiment qu’ont les participants à la vie sociale de ne pas être entendus ou pas assez, que leur voix quand elle est vaguement entendue est récupérée, cette exigence qui prend parfois le nom de « démocratie participative » pour indiquer que plus jamais on ne fera confiance à nos « représentants » officiels, cette amertume exprimée par une impression d’abandon – de la part des élites, du gouvernement, des partis – ne trouveraient en effet à être combattus que par cet effort qui, au départ, peut paraître insignifiant, de se rapprocher un peu de l’autre. Ce n’est évidemment pas ce que promeuvent les médias majoritaires, ni, bien entendu, les proclamations populistes : pour ceux là, il conviendra toujours de maintenir le maximum de dissensions entre les membres de la société, afin de faire triompher un point de vue sur un autre, « d’alimenter le débat » comme on dit, c’est-à-dire de dramatiser les fractures, d’insinuer à tout bout de champ que nous allons bientôt tomber dans le gouffre. Le gouffre des égoïsmes, bien entendu. Alors que l’expérience peut être facilement faite : se prêter à l’écoute attentive de l’autre, veiller à le faire s’exprimer, c’est immédiatement faire naître en soi un mouvement d’empathie, quand bien même nous en aurions été dépourvus au départ, quand bien même nous aurions pensé que nous avions déjà tout entendu, que nous savions tout d’avance. Il y a dans cette attitude, cette exigence éthique de proximité quelque chose qui me rappelle Pascal, bien que sur un tout autre plan, quand il prétendait qu’il suffisait de commencer par faire les gestes de la foi pour finalement arriver à croire. Je ne sais pas si cela vaut dans le cas de la foi (je n’ai même pas envie d’essayer… et je n’y crois pas) mais dans le cas de l’attention à l’autre, oui, bien sûr, je suis persuadé que cela marche.

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Pendant que je lis le livre de Malherbe, étendu dans un coin de verdure à l’ombre d’un jeune chêne, avec sous moi, il est vrai, davantage de plantes à piquants que de grasse prairie, j’entends des bruits se rapprocher tels ceux d’un corps qui se déplace dans les buissons, puis je perçois entre les épineux, un pelage marron. Un chien égaré ? Mais je l’entendrais souffler, tôt ou tard il s’approcherait de moi avec des yeux implorants, ou des yeux curieux ou des yeux indifférents. Alors un renard ? Non, c’est bien trop gros pour un renard et, d’abord, je ne vois pas de queue fournie. Mais je vois une petite tête avec de grandes oreilles dressées et pointues, en alerte. C’est un jeune chevreuil qui s’arrête à trois mètres de moi, nous nous regardons en silence et je sens dans son regard tout l’infini d’une présence qui appartient à un autre ordre du vivant. Voici un drôle d’autre aussi, et qui détale à mon premier mouvement.

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