Rentrée littéraire – I

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me voilà avec le dernier Laurent Mauvignier, un auteur que j’aimais bien. Il pouvait capter mon attention où que je fusse, dans le train par exemple (« Loin d’eux »), ou à la terrasse d’un café parisien (« Des hommes »). J’ai beaucoup aimé « Apprendre à finir » et je trouve qu’il a atteint un pic d’altitude avec « Des hommes » justement, ce récit phare sur la guerre d’Algérie. Laurent Mauvignier avait trouvé comment parler des petites gens et de leurs souffrances, savait dire que les pauvres aussi ont des histoires d’amour, des désespoirs et des crève-coeur, que ce sont eux la plupart du temps qui trinquent. Dans les guerres, sur tous les fronts, les campagnes coloniales où on leur fait jouer un rôle détestable et d’où ils ramènent des secrets dont ils ne parleront jamais sauf si des circonstances exceptionnelles se présentent.

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mais depuis, hélas, c’est la descente, au moins à mes yeux. « Autour du monde », déjà, m’avait énervé… J’avais l’impression qu’il s’était servi d’un catalogue d’agence de voyage. Tous les clichés étaient passés en revue, sur les croisières notamment. Dommage car l’idée était intéressante, tout situer le jour où… Oui, le jour où le tsunami avait ravagé la côte japonaise, atteint Fukushima. Lecteur naïf, je m’étais attaché dès les premières pages à cette prostituée japonaise ballottée par les flots noirs, mortels. Et puis hop, on était passé à autre chose. Mais j’étais sûr qu’on allait retrouver ces personnages du début. Eh bien non. Ils étaient perdus, définitivement perdus, remplacés par d’autres, d’autres que peut-être on aurait pu aimer si on avait pu les connaître plus longtemps, mais c’était toujours la même histoire. Il fallait avancer dans le noir. A la fin, cela nous devenait indifférent, ces hommes et ces femmes qui allaient et venaient, faisaient l’amour ou non aux quatre coins du monde. Et toujours revenaient ces thèmes, ces idées que nous savions totalement rabâchées. Même que Houellebecq aurait pu en faire autant… c’est dire.

Et puis, pour le Festival d’Avignon, il y eut « Retour à Berratham ». Je n’ai rien dit. J’ai vu le spectacle, j’ai apprécié le ballet d’Angelin Preljocaj mais le texte, je l’ai trouvé bien ordinaire, bien moyen face notamment à ce que des auteurs comme Peter Handke ont pu nous dire sur le même sujet.

Et là… « Continuer », alors là, non. Justement je n’ai plus envie de continuer. Pourtant l’occasion était belle d’écrire un grand roman. Laurent avait planté son chevalet au sein des montagnes kirghizes, encore un endroit où voyager, et sans doute, il a fait ce qu’il fallait pour réussir ce roman, je veux dire par là qu’il y est allé, là-bas, sinon il n’arriverait pas à décrire ce pays, et il doit avoir une bonne connaissance des chevaux, aussi, car comment expliquer sinon tout cet étalage de savoir à propos des belles montures qu’enfourchent nos héros pour parcourir l’espace des Monts célestes. Et pourtant, c’est raté, ça ne marche pas parce que c’est trop convenu, on s’attend à tout ce qui arrive, on pourrait réciter à l’avance ce que l’auteur va nous dire. Un petit discours sur les valeurs, une larme sur nos rêves engloutis, la saloperie des hommes, leur incompréhension vis-à-vis des femmes, la difficulté d’élever un adolescent quand on est seule, comment faire pour renouer avec lui, où l’emmener, quels sacrifices accomplir pour le « sauver » ? Tout cela est déroulé comme du fil blanc. Le fils qui s’appelle Samuel en hommage à Beckett (j’ai moi-même une fille qui s’appelle Elsa en hommage à Aragon…), les efforts que l’on fait lorsqu’on voyage en terre inconnue pour ne pas choquer les habitants, les questions que l’on se pose sur la validité des voyages touristiques (thème déjà longuement débattu dans « Autour du monde »), oui, je sais, cela fait une grande partie des conversations dans nos sociétés que d’aucuns qualifient de « boboïsées » (mot que j’abhorre, mais qui doit quand même un peu désigner quelque chose, même si vaguement…), mais les retrouver dans un roman des Editions de Minuit, cela nous déçoit. Alors on en a un peu la nausée, d’autant que ce n’est pas très bien écrit, que même au plan de l’écriture, cela laisse à désirer. Rien de plus banal que des descriptions comme celle-ci (p.130) : « Une fine bande de sable dessine comme un ourlet ; parfois elle s’ouvre et devient assez large pour devenir une plage. Tout à l’heure, les chevaux, en sortant de l’eau dont ils se seront abondamment abreuvés, avant d’aller brouter cette herbe épaisse d’un beau vert sombre et de s’y coucher, viendront s’ébattre et se rouler sur le sable ». On croirait lire une publicité commanditée par un Office de tourisme. Et plus loin : « ils seront heureux, et sans doute que Sibylle et Samuel le seront aussi – autant qu’ils le peuvent. Car depuis hier soir… » (on sent qu’il y a une épine dans le pied, un caillou dans la chaussure…). Rassurez-vous, il y a un happy end… le fils paumé retrouve l’amour de sa maman, il a juste fallu pour cela l’accident (dont il est un peu responsable) et le coma, mais ouf, non la mort, non, non la mort. Elle s’en relèvera, et lui aussi. Alors ils continueront.

***

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Si on veut lire quelque chose d’original, qui nous secoue parce qu’on ne s’attend à rien de ce qui arrive, qui nous plonge dans un univers de beauté à partir d’un style tranchant et sec, précis et sans lamentation, ce n’est donc pas là qu’il faut chercher, mais du côté des éditions « Rivages », qui publient le nouveau récit de Céline Minard : « Le grand jeu ». Roman ahurissant, OVNI qui nous tombe dessus quand nous regardions ailleurs. La narratrice s’enferme en altitude dans un caisson cylindrique surplombant à moitié le vide (« placé à l’horizontale, il présente peu de prise aux avalanches, fixé pour moitié au-dessus du vide, il n’expose qu’une surface réduite à l’accumulation de la neige ») et souhaite y vivre seule pour une durée indéterminée, elle n’aura pour se distraire que les escapades vers les sommets (2871 mètres) ou bien vers des coins plus bas que son perchoir comme trois lacs qui s’enchaînent ou un jardin qu’elle cultive. Pour faire tout le roman, il n’y a que ça, ses montées à l’assaut du granit, ses explorations de vire, ses randonnées exténuantes au cours desquelles elle ne cesse de se mettre en danger. Et puis ces questions métaphysiques, omniprésentes… qu’est-ce que la promesse ? Qu’est-ce qu’une menace ? (qu’y a-t-il de commun entre la menace d’un surplomb qui risque de s’effondrer et la présence d’un homme armé, debout, au coin d’une rue, et qui vous met en joue). Est-on seul ? Est-on adapté à ce monde ? Mais de quel monde s’agit-il ? N’y aurait-il pas plusieurs mondes ? Evidemment, à broyer ainsi sa solitude à l’abri d’un tube en métal, la folie pointe son museau, mais saurons-nous vraiment s’il s’agit d’une folie ou d’une réalité tangible ? Y a-t-il d’ailleurs une nette différence entre les deux ? Première rencontre : une énorme marmotte, dont le cri strident déchire le silence. On n’est décidément jamais seul(e) il y a toujours un autre (une autre) à apprivoiser, à s’en faire un ou une ami(e) ou peut-être (mais là aussi, n’est-ce pas la même chose?) à affronter durement, dans une guerre sans pitié. La narratrice pisse sur le museau de la marmotte pour lui faire voir qui elle est, non mais.

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Deuxième rencontre, bien plus improbable : un tas de chiffons sur un banc le long d’une cabane qui fut propriété d’une « compagnie d’électricité de la Vallée Haute ». Ordinaire ? Mais ce tas de chiffons bouge. Il en sort ce qui ressemble à un bras, à moins que ce ne soit une branche morte, et au bout du bras, un doigt démesurément long. Vue d’en haut, la forme brille : c’est l’éclat d’un crane chauve sous le soleil. La narratrice rejoint la forme. C’est un moine. Non, attendez un peu, à y regarder deux fois, et notamment à voir l’être pisser à son tour, on constate que ce moine est une nonne. Elle parle aussi. Pour dire quoi ? Qu’elle a eu une histoire mouvementée. Un ancien général de la Chine. Elle s’appelle Dongbin. Elle picole sec. Elle vient la nuit rôder autour de la cabane métallique pour dérober des ustensiles. Ce deuxième type de rencontre est bien pire que le premier car : « je ne peux pas, personne ne le peut, ne pas prêter attention à la présence d’un humain. D’une coccinelle, d’un geai, d’un isard, d’une souris, oui, mais pas d’un humain  […] Il n’y a pas de non-relation entre humains ».

A la fin Dongbin entraînera la narratrice dans une folle envolée en équilibre sur une sangle qui joint deux sommets. Comme pour nous donner une certaine image de la vie qui ne vaut qu’à être risquée car l’ascension d’un rocher interroge la vie même : « quand je suis sur une paroi, je peux utiliser cette corde, ces pitons et ce grigri qui bloquera ma chute et maintiendra la vitesse acceptable et le juste intervalle entre mon corps et les roches au fond du gouffre. Sur quels pitons, avec quel grigri, sur quelle corde arrimer la marche d’une vie ? » (p.36).

On sort fasciné par cette lecture. La réflexion solitaire du personnage ne peut qu’ébranler nos certitudes sur notre manière d’être au monde. Sur la manière de communiquer par exemple. D’abord avec les animaux : « Les animaux n’évoluent pas sur le même plan que nous. Ils évoluent dans le même monde mais pas sur le même plan. Un cheval n’est pas idiot, d’accord ? Un cheval, on le met en joue, il vous regarde. On tire, on le manque, il sent votre balle passer dans sa crinière, il s’affole. On le laisse se calmer, on attend. On le met en joue, il vous regarde. Il ne perçoit pas la menace mécanique. Il ne perçoit que celle des corps, du vivant. Faites un geste brusque, il s’emballe. » (p. 104).

Il y aurait ainsi, au coeur du vivant, des évolutions qui se feraient dans des plans différents, ceux des humains et ceux des animaux par exemple. Mais pourquoi cela ne serait-il pas vrai aussi dans l’ordre des humains ? Ne se pourrait-il pas que les engagements que l’autre prend, ou que nous croyons qu’il prend vis-à-vis de nous, que nous lui faisons endosser en quelque sorte, n’en étaient pas pour lui, ou que ses vrais engagements, il les prenait vis-à-vis d’un être imaginaire, qui n’a rien à voir avec nous, que nous ne savons d’ailleurs même pas percevoir ? Alors cela expliquerait qu’il y ait si peu de promesses tenues dans le monde (pour revenir au thème de la promesse, cher à Céline Minard), je veux dire par là que même les promesses d’un regard s’évanouiraient n’étant que rarement honorées.

Alors tout un pan de la théorie des actes de langage (Austin, Searle…) s’écroulerait.

Céline Minard semble ne pas dire autre chose quand elle écrit :

Est-ce que la sagesse serait de supporter sans amertume ni tristesse que la promesse implicite de la relation humaine ne soit pas tenue ?

Mais ce livre est aussi drôle, jetant un regard sans concession sur nos motivations ultimes comme celle qui ici peut bien pousser la narratrice à rechercher la solitude : ne serait-ce pas, dans le fond, qu’une histoire de « se protéger » : « j’ai investi – dit-elle (p. 103) – cet environnement et ces conditions qui me permettent de n’être pas dans l’obligation de croiser tous les matins un ingrat, un envieux, un imbécile », pour en arriver à : « Est-ce que la paix de l’âme, c’est devenir agile et con comme une poule ? ».

Finalement, s’interrogeant sur l’entreprise même qui consisterait à se mettre à l’écart :

Si s’éloigner des humains c’était céder à l’affolement ? Refuser de prendre le risque de la promesse, de la menace . Refuser de le calculer, de le mesurer, de s’en garder. Si la retraite (le retirement), c’était jeter le risque du côté du danger, définitivement ? Si c’était choisir la peur, la panique, se choisir un maître ? Se laisser dévorer par la promesse et la menace, sans même qu’elles s’annoncent ? A quelle distance une relation humaine n’est-elle qu’un risque ? A quelle distance est-elle inoffensive ? (p. 124) (c’est moi qui souligne).

Y a-t-il un dialogue possible entre les livres ? « Le grand jeu » a-t-il quelque chose à dire à « Continuer » ? ou bien les livres vivent-ils tous, eux aussi, dans des mondes ou sur des plans différents ? On serait tenté de croire cette dernière proposition, et pourtant nous pourrions essayer de les faire dialoguer, ainsi à la certitude de Mauvignier qu’il y a toujours un « sauvetage » possible, répondrait le constat plus lucide de Céline Minard : « La liberté est là : on ne sauve personne. Il n’y a personne à sauver. Aucune rancune à avoir envers le ruisseau qui ne se détourne pas, envers la nonne qui ne tend pas sa main, qui ne descend pas te repêcher cassée sur ton rocher pointu, qui ne te tire pas du vide » (p. 139).

C’est ainsi que ce petit livre, passionnant dans sa forme, s’avère un immense livre de philosophie.

Est-ce que se gouverner soi-même, c’est nécessairement gouverner les autres ? (p. 118)

Et si la retraite n’était pas du tout, au fond, une réponse sauvage mais une erreur de calcul, un calcul erroné ? Si se retrancher c’était s’enfermer avec un ingrat, un oublieux, un imbécile ?

Est-ce que la paix de l’âme, c’est devenir agile et con comme une poule ?

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3 commentaires pour Rentrée littéraire – I

  1. Ce dernier livre « le grand jeu », me fait immédiatement penser au « Mur invisible », dont je livre ici la 4° de couverture: « le roman le plus célèbre et le plus émouvant de Marlen Haushofer, journal de bord d’une femme ordinaire, confrontée à une expérience-limite. Après une catastrophe planétaire, l’héroïne se retrouve seule dans un chalet en pleine forêt autrichienne, séparée du reste du monde par un mur invisible au-delà duquel toute vie semble s’être pétrifiée durant la nuit. Tel un moderne Robinson, elle organise sa survie en compagnie de quelques animaux familiers, prend en main son destin dans un combat quotidien contre la forêt, les intempéries et la maladie. Et ce qui aurait pu être un simple exercice de style sur un thème à la mode prend dès lors la dimension d’une aventure bouleversante où le labeur, la solitude et la peur constituent les conditions de l’expérience humaine ».

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  2. @ alainlecomte : n’ayant lu ni l’un ni l’autre de ces livres (et ne courant pas après la « rentrée littéraire »), je m’abstiendrai de tout commentaire.

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